M. de Cambremer, avait beau rassurer ceux qu'éblouissait et exaspérait
l'insolent éclat des costumes de plage des gens qu'ils ne connaissaient
pas, on ne pouvait comprendre que la femme du premier président déclarât
d'un air de flair et d'autorité, en personne qui a plus que vous
l'expérience de la haute société d'Alençon, que devant M. de Cambremer
on se sentait tout de suite, même avant de savoir qui il était, en
présence d'un homme de haute distinction, d'un homme parfaitement bien
élevé, qui changeait du genre de Balbec, un homme enfin auprès de qui on
pouvait respirer. Il était pour elle, asphyxiée par tant de touristes de
Balbec, qui ne connaissaient pas son monde, comme un flacon de sels.
Il me sembla au contraire qu'il était des gens que ma grand'mère eût
trouvés tout de suite «très mal», et, comme elle ne comprenait pas le
snobisme, elle eût sans doute été stupéfaite qu'il eût réussi à
être épousé par Mlle Legrandin qui devait être difficile en fait de
distinction, elle dont le frère était «si bien». Tout au plus pouvait-on
dire de la laideur vulgaire de M. de Cambremer qu'elle était un peu du
pays et avait quelque chose de très anciennement local; on pensait,
devant ses traits fautifs et qu'on eût voulu rectifier, à ces noms de
petites villes normandes sur l'étymologie desquels mon curé se trompait
parce que les paysans, articulant mal ou ayant compris de travers le mot
normand ou latin qui les désigne, ont fini par fixer dans un barbarisme
qu'on trouve déjà dans les cartulaires, comme eût dit Brichot, un
contre-sens et un vice de prononciation. La vie dans ces vieilles
petites villes peut d'ailleurs se passer agréablement, et M. de
Cambremer devait avoir des qualités, car, s'il était d'une mère que la
vieille marquise préférât son fils à sa belle-fille, en revanche, elle
qui avait plusieurs enfants, dont deux au moins n'étaient pas sans
mérites, déclarait souvent que le marquis était à son avis le meilleur
de la famille. Pendant le peu de temps qu'il avait passé dans l'armée,
ses camarades, trouvant trop long de dire Cambremer, lui avaient donné
le surnom de Cancan, qu'il n'avait d'ailleurs mérité en rien. Il savait
orner un dîner où on l'invitait en disant au moment du poisson (le
poisson fût-il pourri) ou à l'entrée: «Mais dites donc, il me semble
que voilà une belle bête.» Et sa femme, ayant adopté en entrant dans la
famille tout ce qu'elle avait cru faire partie du genre de ce monde-là,
se mettait à la hauteur des amis de son mari et peut-être cherchait à
lui plaire comme une maîtresse et comme si elle avait jadis été mêlée à
sa vie de garçon, en disant d'un air dégagé, quand elle parlait de lui à
des officiers: «Vous allez voir Cancan. Cancan est allé à Balbec, mais
il reviendra ce soir.» Elle était furieuse de se compromettre ce soir
chez les Verdurin et ne le faisait qu'à la prière de sa belle-mère et de
son mari, dans l'intérêt de la location. Mais, moins bien élevée qu'eux,
elle ne se cachait pas du motif et depuis quinze jours faisait avec ses
amies des gorges chaudes de ce dîner. «Vous savez que nous dînons chez
nos locataires. Cela vaudra bien une augmentation. Au fond, je suis
assez curieuse de savoir ce qu'ils ont pu faire de notre pauvre vieille
Raspelière (comme si elle y fût née, et y retrouvât tous les souvenirs
des siens). Notre vieux garde m'a encore dit hier qu'on ne reconnaissait
plus rien. Je n'ose pas penser à tout ce qui doit se passer là dedans.
Je crois que nous ferons bien de faire désinfecter tout, avant de nous
réinstaller.» Elle arriva hautaine et morose, de l'air d'une grande dame
dont le château, du fait d'une guerre, est occupé par les ennemis, mais
qui se sent tout de même chez elle et tient à montrer aux vainqueurs
qu'ils sont des intrus. Mme de Cambremer ne put me voir d'abord, car
j'étais dans une baie latérale avec M. de Charlus, lequel me disait
avoir appris par Morel que son père avait été «intendant» dans
ma famille, et qu'il comptait suffisamment, lui Charlus, sur mon
intelligence et ma magnanimité (terme commun à lui et à Swann) pour me
refuser l'ignoble et mesquin plaisir que de vulgaires petits imbéciles
(j'étais prévenu) ne manqueraient pas, à ma place, de prendre en
révélant à nos hôtes des détails que ceux-ci pourraient croire
amoindrissants. «Le seul fait que je m'intéresse à lui et étende sur lui
ma protection a quelque chose de suréminent et abolit le passé», conclut
le baron. Tout en l'écoutant et en lui promettant le silence, que
j'aurais gardé même sans l'espoir de passer en échange pour intelligent
et magnanime, je regardais Mme de Cambremer. Et j'eus peine à
reconnaître la chose fondante et savoureuse que j'avais eue l'autre jour
auprès de moi à l'heure du goûter, sur la terrasse de Balbec, dans la
galette normande que je voyais, dure comme un galet, où les fidèles
eussent en vain essayé de mettre la dent. Irritée d'avance du côté
bonasse que son mari tenait de sa mère et qui lui ferait prendre un air
honoré quand on lui présenterait l'assistance des fidèles, désireuse
pourtant de remplir ses fonctions de femme du monde, quand on lui eut
nommé Brichot, elle voulut lui faire faire la connaissance de son mari
parce qu'elle avait vu ses amies plus élégantes faire ainsi, mais la
rage ou l'orgueil l'emportant sur l'ostentation du savoir-vivre, elle
dit, non comme elle aurait dû: «Permettez-moi de vous présenter mon
mari», mais: «Je vous présente à mon mari», tenant haut ainsi le drapeau
des Cambremer, en dépit d'eux-mêmes, car le marquis s'inclina devant
Brichot aussi bas qu'elle avait prévu. Mais toute cette humeur de Mme
de Cambremer changea soudain quand elle aperçut M. de Charlus, qu'elle
connaissait de vue. Jamais elle n'avait réussi à se le faire présenter,
même au temps de la liaison qu'elle avait eue avec Swann. Car M. de
Charlus, prenant toujours le parti des femmes, de sa belle-soeur contre
les maîtresses de M. de Guermantes, d'Odette, pas encore mariée alors,
mais vieille liaison de Swann, contre les nouvelles, avait, sévère
défenseur de la morale et protecteur fidèle des ménages, donné à
Odette--et tenu--la promesse de ne pas se laisser nommer à Mme de
Cambremer. Celle-ci ne s'était certes pas doutée que c'était chez les
Verdurin qu'elle connaîtrait enfin cet homme inapprochable. M. de
Cambremer savait que c'était une si grande joie pour elle qu'il en était
lui-même attendri, et qu'il regarda sa femme d'un air qui signifiait:
«Vous êtes contente de vous être décidée à venir, n'est-ce pas?»
Il parlait du reste fort peu, sachant qu'il avait épousé une femme
supérieure. «Moi, indigne», disait-il à tout moment, et citait
volontiers une fable de La Fontaine et une de Florian qui lui
paraissaient s'appliquer à son ignorance, et, d'autre part, lui
permettre, sous les formes d'une dédaigneuse flatterie, de montrer aux
hommes de science qui n'étaient pas du Jockey qu'on pouvait chasser et
avoir lu des fables. Le malheur est qu'il n'en connaissait guère que
deux. Aussi revenaient-elles souvent. Mme de Cambremer n'était pas
bête, mais elle avait diverses habitudes fort agaçantes. Chez elle la
déformation des noms n'avait absolument rien du dédain aristocratique.
Ce n'est pas elle qui, comme la duchesse de Guermantes (laquelle par
sa naissance eût dû être, plus que Mme de Cambremer, à l'abri de ce
ridicule), eût dit, pour ne pas avoir l'air de savoir le nom peu élégant
(alors qu'il est maintenant celui d'une des femmes les plus difficiles
à approcher) de Julien de Monchâteau: «une petite Madame... Pic de la
Mirandole». Non, quand Mme de Cambremer citait à faux un nom, c'était
par bienveillance, pour ne pas avoir l'air de savoir quelque chose et
quand, par sincérité, pourtant elle l'avouait, croyant le cacher en le
démarquant. Si, par exemple, elle défendait une femme, elle cherchait à
dissimuler, tout en voulant ne pas mentir à qui la suppliait de dire
la vérité, que Madame une telle était actuellement la maîtresse de M.
Sylvain Lévy, et elle disait: «Non... je ne sais absolument rien sur
elle, je crois qu'on lui a reproché d'avoir inspiré une passion à un
monsieur dont je ne sais pas le nom, quelque chose comme Cahn, Kohn,
Kuhn; du reste, je crois que ce monsieur est mort depuis fort longtemps
et qu'il n'y a jamais rien eu entre eux.» C'est le procédé semblable à
celui des menteurs--et inverse du leur--qui, en altérant ce qu'ils ont
fait quand ils le racontent à une maîtresse ou simplement à un ami, se
figurent que l'une ou l'autre ne verra pas immédiatement que la phrase
dite (de même que Cahn, Kohn, Kuhn) est interpolée, est d'une autre
espèce que celles qui composent la conversation, est à double fond.