Nord; elle suit longuement la _promenade de la Florida_, dont les
grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au cœur
de l'été. Puis on franchit le pont sur le _Manzanarès_. J'ai lu
vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les
uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres,
que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de
dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des
principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient
passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses.
D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en
dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès
a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en
plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où
il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est
évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande
rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure.
La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de
céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts
de la _sierra de Guadarrama_ dont les sommets élevés se dessinent
à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à
l'Escurial.
L'_Escurial_ est formé de deux villages et d'un célèbre monastère.
L'_Escorial de Abajo_ ou l'Escurial le bas est l'ancien village
et l'_Escorial de Arriba_ ou l'Escurial le haut, de création bien
postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des
Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper
à la fournaise de Madrid.
L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de
5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine
montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En
cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à
Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la
morgue espagnole, aux champs, se relâche.
L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore
achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous
connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de
la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la _Fonda
Miranda_, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une
complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi
un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un
manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui
encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[35].
[35] MADRID--L'ESCURIAL: 48 kilomètres.--_Route_: bonne.
Dimanche, 8 septembre.
S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire
que c'est par excellence le palais-monastère de l'_Escurial_.
On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui,
comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs
impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard.
Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert;
rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à
mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position
admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les
crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et
le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et
de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid
ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est
excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.
D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût,
sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un
très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression
forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de
la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement
ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait
d'architecture catholique.
On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les
voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un
vœu fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin.
On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de
l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne,
qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire
pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une
splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui,
dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres
petites chambres pour tout appartement.
L'_église de l'Escurial_, encastrée au milieu des bâtiments, fait
assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense
repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix
formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie
vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous
n'étions pas habitués.
Le _Panthéon_, situé en crypte sous l'église, est entièrement de
marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on
puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres
précieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs
en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.
Le _Panthéon des Rois_ ne contient plus qu'une seule place vacante;
elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au _petit roi_,
comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand
Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles,
de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des
hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer
la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est
celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne,
le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située
immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne
peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il
respire la majesté et la richesse.
Le _Panthéon des Infants et des Prince royaux_ est tout en marbre
blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et
brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille.
La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit
de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et
l'œuvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La
croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec
celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité,
le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté
sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de
complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un
rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine.
La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer
la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces,
avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont
admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant
la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres
d'altitude.
Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe
II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui
n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des
jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des
catholiques espagnols.
Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en
route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid
à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui
longe la sierra et qui aboutit au petit village de _Guadarrama_.
Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en
sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes
escarpées de la _sierra de Guadarrama_. Cette montée est terriblement
dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne,
au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la
plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux
spectacles d'Espagne.
Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la
route, se dresse fier et majestueux le _Lion de Castille_. Derrière
nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement
ondulée, la Vieille-Castille.
On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de
pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté.
Et l'on roule de nouveau dans la plaine.
Laissant à droite la route de _Ségovie_, nous atteignons bientôt
_Villacastin_, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une
auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous
nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques
kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de
quelques arbres avec les provisions du bord.
La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche
la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays
perpétuellement ondulé.
Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin,
s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou
trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables
ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils
sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des
loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient
énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un
enfant de quinze ans.
Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies
sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des
deux côtés de la route.
_Olmedo_ est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses
murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route,
qui fait un léger coude pour l'éviter.
A partir de _Mojados_, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des
cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud.
On franchit le _Douro_, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans
un fossé de terre glaise.
Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne
ville de _Valladolid_ où, entourés d'une marmaille en guenilles, nous
nous arrêtions devant l'_Hôtel de France_[36].
[36] L'ESCURIAL--VALLADOLID: 153 kilomètres.--_Route_: très bonne
de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à Valladolid.
Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français.
M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a
dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y
fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les
chambres.
Lundi, 9 septembre.
_Valladolid_ fut célèbre au temps de la reconquête catholique, car
alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de
Léon.
C'est ici que _Cervantès_ habita longtemps; c'est là qu'en 1506
mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de
ces deux grands hommes.
Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède
beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on
en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques,
d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés,
paraissent toutes semblables.
Elle a de belles rues, de jolies places, une longue _Alameda_ et de
grands jardins. Elle cherche à copier Madrid.
Avant de repartir nous avons été visiter le _musée du collège de
Santa-Cruz_, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois,
dues aux maîtres espagnols _Berruguete_, _Hernandez_ et _Jean de
Juni_. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de
douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant
des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères,
le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, œuvre
frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles
du couvent de _San-Benito_ qui sont de vraies merveilles de sculpture.
La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose
absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre
dans la bonne voie.
Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne
sur une route assez médiocre. Quelques collines grises, totalement
nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine.
Après _Cabezon_ on franchit la rivière qui arrose Valladolid, la
_Pisuerga_, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le
_canal de Castille_ qui, théoriquement, doit servir à la navigation
si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce
moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que
de la boue.
On laisse à gauche la route qui se dirige sur _Palencia_ et de suite
le chemin devient bon.
_Torquemada_, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est
une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et
ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un
interminable pont disposé en éperon de navire.
Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal
ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air,
car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui
assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront
désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le
repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu:
filets d'anchois, œufs durs, museau de bœuf, quenelles de volaille,
cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner
fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne.
Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage
est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs,
des choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille semble sortir du
sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour
regarder au loin, c'est _Burgos_ qui se cache dans un trou au milieu
de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la
désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière
quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte.
En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent
craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin.
L'auto file tout droit à la _cathédrale_. Cette grande masse gothique
est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art
vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous
pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale,
barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du
chœur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs.
La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux...
Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme.
Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite
la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous
dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous
faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées.
Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une
ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux _Christ du
Burgos_, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier
encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais
cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce
Christ est un cadavre empaillé.
A gauche dans le transept on voit le prestigieux _escalier de la
coronnerie_, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais
le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte
donnant sur la _rue de Fernand Gonzalès_, plus élevée de 10 mètres
que le sol de la cathédrale.
La _Capilla Mayor_ est entourée d'une couronne de chapelles dont
chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de
_Santiago_ qui sert d'église paroissiale et du _Connétable_ où
sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable _don Pedro
Hernandez de Velasco, comte de Haro_ et sa femme _dona Mencia de
Mendoza_.
Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un
beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec
l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir _le coffre du Cid_;
c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de
serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des
murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre:
on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de
Burgos, ou plus exactement du village de _Bivar_, situé non loin de
cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est
conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il
fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le
Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il
devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et
qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il
n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville
nommés _Vidas_ et _Rachel_ et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai
jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi,
autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses
royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans
un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant
pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser
entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce
gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces
à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très
grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et
quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever
un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte
cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur
disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux
juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la
parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir _cent marcs d'or et six
cents d'argent_, puis lui firent signer des lettres par lesquelles
il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un
an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient;
après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le
surplus[37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses
razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du
sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des
deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la
description de la légende.
[37] Chronique espagnole du _Cid_.
Du cloître on pénètre aussi dans la _salle Capitulaire_, où l'on
voit un tableau du _Greco_, _le Christ à l'agonie_, étreignant de
douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de
nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà
j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée
que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau
de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère
national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre
et austère; même dans les œuvres les plus riantes de Velasquez, de
Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une
arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité.
Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon
courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit
que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal
quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10
heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en
Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais
cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes
lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées!
Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une
ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française
vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît
dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la
cathédrale.
Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des
pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue
et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions
seule depuis des semaines.
La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs
cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge.
La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et
impressionnant: un torrent rapide, le _rio Oroncillo_, s'est creusé
un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de
l'œuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et
plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement
serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous
sommes dans les _gorges de Pancorbo_, jadis célèbres par les exploits
des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux
voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français
et Anglais au temps de Napoléon Ier.
A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que
l'on traverse à _Miranda de Ebro_. Hélas! nous ne retrouvons pas
sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici
près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de
son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre
voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie
errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre
longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la
fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses
que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le cœur
un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer,
bientôt.
_Miranda_ est une petite ville sale et enfumée, entourée de
vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que
bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer.
Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous
pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente,
sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent
les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous
ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis
en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus
en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une
loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous
demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui,
au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la
route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis
notre entrée en Espagne, depuis l'_obstaculo_ de Puycerda, c'est la
première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage.
Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est
_Vitoria_ où nous pénétrons à 8 heures[38].
[38] VALLADOLID--VITORIA: 233 kilomètres.--_Route_: médiocre de
Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable ensuite jusqu'à
Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria.
L'_Hôtel de Quintanilla_ a la réputation d'être le meilleur de
Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une
propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un
escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y
avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.
Mardi, 10 septembre.