La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du

Nord; elle suit longuement la _promenade de la Florida_, dont les

grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au cœur

de l'été. Puis on franchit le pont sur le _Manzanarès_. J'ai lu

vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les

uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres,

que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de

dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des

principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient

passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses.

D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en

dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès

a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en

plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où

il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est

évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande

rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure.

La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de

céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts

de la _sierra de Guadarrama_ dont les sommets élevés se dessinent

à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à

l'Escurial.

L'_Escurial_ est formé de deux villages et d'un célèbre monastère.

L'_Escorial de Abajo_ ou l'Escurial le bas est l'ancien village

et l'_Escorial de Arriba_ ou l'Escurial le haut, de création bien

postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des

Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper

à la fournaise de Madrid.

L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de

5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine

montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En

cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à

Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la

morgue espagnole, aux champs, se relâche.

L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore

achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous

connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de

la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la _Fonda

Miranda_, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une

complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi

un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un

manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui

encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[35].

[35] MADRID--L'ESCURIAL: 48 kilomètres.--_Route_: bonne.

Dimanche, 8 septembre.

S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire

que c'est par excellence le palais-monastère de l'_Escurial_.

On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui,

comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs

impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard.

Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert;

rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à

mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position

admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les

crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et

le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et

de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid

ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est

excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.

D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût,

sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un

très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression

forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de

la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement

ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait

d'architecture catholique.

On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les

voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un

vœu fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin.

On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de

l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne,

qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire

pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une

splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui,

dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres

petites chambres pour tout appartement.

L'_église de l'Escurial_, encastrée au milieu des bâtiments, fait

assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense

repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix

formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie

vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous

n'étions pas habitués.

Le _Panthéon_, situé en crypte sous l'église, est entièrement de

marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on

puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres

précieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs

en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.

Le _Panthéon des Rois_ ne contient plus qu'une seule place vacante;

elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au _petit roi_,

comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand

Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles,

de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des

hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer

la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est

celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne,

le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située

immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne

peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il

respire la majesté et la richesse.

Le _Panthéon des Infants et des Prince royaux_ est tout en marbre

blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et

brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille.

La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit

de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et

l'œuvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La

croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec

celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité,

le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté

sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de

complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un

rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine.

La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer

la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces,

avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont

admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant

la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres

d'altitude.

Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe

II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui

n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des

jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des

catholiques espagnols.

Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en

route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid

à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui

longe la sierra et qui aboutit au petit village de _Guadarrama_.

Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en

sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes

escarpées de la _sierra de Guadarrama_. Cette montée est terriblement

dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne,

au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la

plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux

spectacles d'Espagne.

Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la

route, se dresse fier et majestueux le _Lion de Castille_. Derrière

nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement

ondulée, la Vieille-Castille.

On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de

pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté.

Et l'on roule de nouveau dans la plaine.

Laissant à droite la route de _Ségovie_, nous atteignons bientôt

_Villacastin_, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une

auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous

nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques

kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de

quelques arbres avec les provisions du bord.

La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche

la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays

perpétuellement ondulé.

Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin,

s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou

trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables

ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils

sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des

loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient

énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un

enfant de quinze ans.

Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies

sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des

deux côtés de la route.

_Olmedo_ est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses

murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route,

qui fait un léger coude pour l'éviter.

A partir de _Mojados_, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des

cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud.

On franchit le _Douro_, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans

un fossé de terre glaise.

Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne

ville de _Valladolid_ où, entourés d'une marmaille en guenilles, nous

nous arrêtions devant l'_Hôtel de France_[36].

[36] L'ESCURIAL--VALLADOLID: 153 kilomètres.--_Route_: très bonne

de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à Valladolid.

Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français.

M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a

dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y

fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les

chambres.

Lundi, 9 septembre.

_Valladolid_ fut célèbre au temps de la reconquête catholique, car

alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de

Léon.

C'est ici que _Cervantès_ habita longtemps; c'est là qu'en 1506

mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de

ces deux grands hommes.

Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède

beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on

en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques,

d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés,

paraissent toutes semblables.

Elle a de belles rues, de jolies places, une longue _Alameda_ et de

grands jardins. Elle cherche à copier Madrid.

Avant de repartir nous avons été visiter le _musée du collège de

Santa-Cruz_, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois,

dues aux maîtres espagnols _Berruguete_, _Hernandez_ et _Jean de

Juni_. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de

douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant

des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères,

le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, œuvre

frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles

du couvent de _San-Benito_ qui sont de vraies merveilles de sculpture.

La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose

absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre

dans la bonne voie.

Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne

sur une route assez médiocre. Quelques collines grises, totalement

nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine.

Après _Cabezon_ on franchit la rivière qui arrose Valladolid, la

_Pisuerga_, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le

_canal de Castille_ qui, théoriquement, doit servir à la navigation

si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce

moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que

de la boue.

On laisse à gauche la route qui se dirige sur _Palencia_ et de suite

le chemin devient bon.

_Torquemada_, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est

une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et

ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un

interminable pont disposé en éperon de navire.

Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal

ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air,

car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui

assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront

désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le

repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu:

filets d'anchois, œufs durs, museau de bœuf, quenelles de volaille,

cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner

fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne.

Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage

est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs,

des choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille semble sortir du

sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour

regarder au loin, c'est _Burgos_ qui se cache dans un trou au milieu

de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la

désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière

quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte.

En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent

craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin.

L'auto file tout droit à la _cathédrale_. Cette grande masse gothique

est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art

vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous

pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale,

barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du

chœur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs.

La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux...

Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme.

Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite

la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous

dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous

faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées.

Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une

ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux _Christ du

Burgos_, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier

encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais

cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce

Christ est un cadavre empaillé.

A gauche dans le transept on voit le prestigieux _escalier de la

coronnerie_, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais

le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte

donnant sur la _rue de Fernand Gonzalès_, plus élevée de 10 mètres

que le sol de la cathédrale.

La _Capilla Mayor_ est entourée d'une couronne de chapelles dont

chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de

_Santiago_ qui sert d'église paroissiale et du _Connétable_ où

sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable _don Pedro

Hernandez de Velasco, comte de Haro_ et sa femme _dona Mencia de

Mendoza_.

Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un

beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec

l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir _le coffre du Cid_;

c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de

serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des

murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre:

on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de

Burgos, ou plus exactement du village de _Bivar_, situé non loin de

cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est

conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il

fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le

Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il

devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et

qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il

n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville

nommés _Vidas_ et _Rachel_ et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai

jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi,

autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses

royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans

un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant

pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser

entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce

gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces

à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très

grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et

quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever

un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte

cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur

disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux

juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la

parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir _cent marcs d'or et six

cents d'argent_, puis lui firent signer des lettres par lesquelles

il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un

an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient;

après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le

surplus[37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses

razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du

sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des

deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la

description de la légende.

[37] Chronique espagnole du _Cid_.

Du cloître on pénètre aussi dans la _salle Capitulaire_, où l'on

voit un tableau du _Greco_, _le Christ à l'agonie_, étreignant de

douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de

nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà

j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée

que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau

de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère

national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre

et austère; même dans les œuvres les plus riantes de Velasquez, de

Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une

arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité.

Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon

courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit

que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal

quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10

heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en

Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais

cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes

lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées!

Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une

ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française

vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît

dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la

cathédrale.

Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des

pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue

et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions

seule depuis des semaines.

La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs

cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge.

La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et

impressionnant: un torrent rapide, le _rio Oroncillo_, s'est creusé

un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de

l'œuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et

plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement

serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous

sommes dans les _gorges de Pancorbo_, jadis célèbres par les exploits

des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux

voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français

et Anglais au temps de Napoléon Ier.

A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que

l'on traverse à _Miranda de Ebro_. Hélas! nous ne retrouvons pas

sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici

près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de

son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre

voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie

errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre

longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la

fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses

que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le cœur

un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer,

bientôt.

_Miranda_ est une petite ville sale et enfumée, entourée de

vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que

bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer.

Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous

pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente,

sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent

les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous

ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis

en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus

en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une

loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous

demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui,

au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la

route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis

notre entrée en Espagne, depuis l'_obstaculo_ de Puycerda, c'est la

première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage.

Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est

_Vitoria_ où nous pénétrons à 8 heures[38].

[38] VALLADOLID--VITORIA: 233 kilomètres.--_Route_: médiocre de

Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable ensuite jusqu'à

Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria.

L'_Hôtel de Quintanilla_ a la réputation d'être le meilleur de

Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une

propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un

escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y

avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.

Mardi, 10 septembre.

Le Tour de l'Espagne en Automobile Etude de Tourisme · 第 13 / 15 段