son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que
c'est une place. C'est là que convergent toutes les artères de cette
ville si bien tracée qui est la capitale de l'Espagne, c'est là qu'on
remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de
mouvement. Cette place est située à l'endroit où s'élevait jadis une
ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nommée parce
que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des
couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille.
Madrid était autrefois un simple fort arabe placé au-dessus du
plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la
forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzième siècle.
Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du vieux fort; un village
d'abord, puis une petite ville s'élevèrent modestement. Longtemps
l'insignifiante Madrid végéta sur son coteau dans l'ignorance des
hautes destinées qui lui étaient réservées.
Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses rivières
arrosaient continuellement la plaine. Mais là comme partout,
l'imprévoyance et l'incurie des Castillans exercèrent leurs
abominables ravages: les environs se déboisèrent rapidement, les
rivières se tarirent presque toutes, les champs retombèrent en friche
et la petite ville ne tarda pas à se trouver,--comme la capitale
l'est encore aujourd'hui,--au milieu d'un vaste désert.
On ne saurait trop le dire, car on ne le sait généralement pas
assez, aux temps ibères, carthaginois, romains, wisigoths, puis
arabes, l'Espagne était un beau pays, fertile, bien cultivé, couvert
de grands bois, de vertes prairies, arrosé de nombreux cours d'eau
jamais à sec. Les catholiques du moyen âge détruisirent tout cela.
De même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des
civilisations antérieures pour édifier à la place leurs monstrueuses
cathédrales, de même ils ne surent conserver les aqueducs romains,
les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la
richesse et la vie. Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau
pays, tuant la poule aux œufs d'or et, pour quelques bénéfices
immédiats, préparant des siècles de misère. Avec les Arabes la
richesse foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf dixièmes
de la Péninsule sont aujourd'hui un désert, c'est aux catholiques
destructeurs qu'on le doit.
Sera-t-il jamais possible de réparer le mal qu'ils ont fait et
pourra-t-on redonner à ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il
faudra des centaines d'années d'efforts soutenus et de dépenses
énormes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la
fertilité dans les plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera
jamais les monuments arabes disparus!
Lors de la conquête arabe, les catholiques, refusant de se soumettre
à leur domination, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du
nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur leur rude existence
de montagnards et d'éternels combattants. Ils n'abandonnèrent jamais
l'idée de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays.
Leur religion et leur caractère se ressentirent toujours de la
vie farouche qu'ils avaient menée pendant des siècles en attente
fanatique de restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres enfin
du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers représentants
de la religion musulmane, que détruire fanatiquement les précieux
ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter
à terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire
d'une religion ennemie. Leur seule manifestation créatrice se révéla
dans l'édification de ces cathédrales, sombres comme leur religion,
énormes comme leur fanatisme.
Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville à celui de
capitale d'un grand État. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir
cet honneur. Située sur de hauts plateaux et proche de la sierra
de Guadarrama, elle est très froide l'hiver; au milieu d'un désert
infertile et sans eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur
une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé politique. Ce fut
précisément cette dernière raison qui la fit choisir par Philippe II.
Ce prince voulait une capitale indépendante pour l'Espagne unifiée;
les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid,
Séville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient être écartées comme trop
particularistes et pas assez centrales: Tolède, située au milieu
du royaume, mais où le clergé était tout-puissant, plus puissant
que le roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II créa sa
capitale de toutes pièces; il inventa Madrid, il décréta que cette
ville serait désormais _seule_ capitale, seule cour, _unica corte_.
Dès lors la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous
apparaît comme une belle cité, bien construite, ayant ses rues larges
et bien tracées, de belles places, de grands boulevards, de beaux
jardins, une ville moderne en un mot, mais à laquelle il manque,
hélas! cet intérêt de curiosité qui se dégage des villes anciennes et
ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.
Les maisons de Madrid sont à peu près toutes en briques; elles sont
hautes, propres, très régulièrement construites; elles manquent de
style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante de la
nudité.
Les grandes rues aboutissent à la Puerta del Sol, qui semble une
étoile aux multiples rayons et où elles déversent leur animation en
un flot sans cesse renouvelé.
L'habitant de Madrid est agréable, mieux habillé, plus «comme il
faut» que celui d'aucune autre ville espagnole, même de Barcelone.
Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de goût, ils portent
souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi
jolies que les Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses et
gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans
leur poche; elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore
cette blancheur par un abondant emploi du maquillage.
La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, serait d'un
bien médiocre intérêt pour le visiteur si elle ne possédait l'un
des plus beaux musées de peinture de toute l'Europe. Le _Musée du
Prado_ renferme une collection unique de chefs-d'œuvre; c'est un
véritable sanctuaire de l'Art où une série de rois, à commencer
par Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner les toiles
des grands maîtres espagnols et étrangers de la Renaissance,
chefs-d'œuvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de
l'Espagnolet et de Goya, ces quelques génies qui assumèrent à eux
seuls la lourde tâche de résumer pendant des siècles l'inspiration
artistique de tout un peuple, chefs-d'œuvre du Titien, de Véronèse,
de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de
Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain,
de Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont la gloire
rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne.
Il y a malheureusement beaucoup de toiles médiocres ou d'un
intérêt moindre, mais l'œil est instinctivement attiré par les
chefs-d'œuvre qui arrêtent au passage.
On y voit une très grande quantité de _Velasquez_; c'est le roi de ce
musée, qui possède la plupart de ses chefs-d'œuvre. Le grand artiste
avait une science du coloris qui n'a peut-être jamais été dépassée.
Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font
un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement goûté
ses fameux portraits, à l'exception cependant des petits tableaux de
Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il
a fait une légion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de
princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isolés ou en
groupes, à pied ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui ne
m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardées de
blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses
chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de
ses princesses sont si outrageusement fardées que les fleurs rouges
qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues
qui aurait déteint sur leurs cheveux tombants.
_Murillo_, impeccable, lui dispute la première place; on pourrait
la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'œuvre étaient
réunis ici. Le Musée du Prado n'en possède malheureusement qu'une
trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée Conception» toutes
de la même manière qui sont extraordinaires de couleur et de pureté
angélique.
_L'Espagnolet_ (Ribera) est représenté par beaucoup d'admirables
toiles, mais surtout par sa «Madeleine dans le désert» dont on
n'arrive pas à détacher les yeux, tellement l'expression est vraie et
l'éclairage parfait.
Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le siècle
dernier, l'être bizarre et fantasque, le mordant critique et
l'artiste surabondant qu'était _Goya_, est présent dans tous les
coins et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux
éclairages surprenants et aux figures grimaçantes sont fort connus
aujourd'hui et en font un véritable type. Il s'élève parfois à des
hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la
«Maja» représentent le plus beau portrait de femme, le plus beau
corps de volupté qu'on puisse admirer.
Dans la soirée nous avons été faire une promenade au _Buen Retiro_,
l'ancienne résidence champêtre des rois d'Espagne, aujourd'hui
transformé en parc public, où les brillants équipages viennent
circuler nombreux dans les larges allées et sous les beaux ombrages.
Vendredi, 6 septembre.
Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer,
d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui
faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous
tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur
lesquels nous avons entendu conter tant de légendes.
Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à
leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le
matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole
en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour
couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous
sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai
chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et
30 kilomètres à l'heure!
_Tolède_ est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé
fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa
déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois
200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000
aujourd'hui.
Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un
rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence
et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et
verdâtres du _Tage_. La ville, encore entourée de ses anciens murs
wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la
masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale.
C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen
âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage
et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent
aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les
redoutes qui en défendaient l'entrée.
Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses,
aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre
les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe.
Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi
toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes
manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces
mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs
sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force
du nombre, car ils sont légion.
Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes
lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres
yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je
fus très surpris, en visitant la _Manufacture d'Armes de Tolède_,
d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur
trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis
même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on
peut l'enrouler comme un cerceau.
A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au _Pont
Saint-Martin_, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe
le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place
_le bain de Florinde_; cette Florinde, surnommée _la Cava_, était
fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le
comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve,
il vit un certain jour _la Cava_ prenant son bain; la fille du comte
Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le
roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps
lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son
déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme
savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque
trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près
aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes
actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il
pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe
dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes
d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le
roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de
l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711.
Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède,
elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent
trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le
roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de _Safagun_
où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à
Tolède auprès du roi maure _Ali-Maynon_ qui généreusement lui accorda
asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse
étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en
surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la
mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes
sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[33].
[33] Chronique espagnole du _Cid_.
Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les
catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise
qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre
ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au
contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une
attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.
_San Juan de los Reyes_ est située non loin de la manufacture
d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques
Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait
qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se
firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit.
Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures
arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme
espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce
et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux.
La _cathédrale_, au contraire, est sévère et gothique. Elle est
vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les
genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes
cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et
baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures
espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le chœur
posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant
l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes
les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais
barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes
fauves.
Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres,
angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion
d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs
furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de
la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de
contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs
et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples
fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument
de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un
rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des
catholiques.
Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites,
nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit
souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.
A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux
prières des vainqueurs.
_Santa Maria la Blanca_ est une ancienne synagogue du onzième siècle.
Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête
d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates
sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes
et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce,
un diamant resplendissant dans sa gangue grossière.
Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne
rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le
droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des
temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte
la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans
cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas
approuver la mort du Christ.
_San Benito_ est encore une ancienne synagogue transformée en
église; on l'appelle aussi la _Synagogue del Transito_. Elle fut
construite sous la domination castillane au temps de Pierre le
Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après
l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul,
mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant.
La chapelle de _Santo Cristo de la Luz_ est à son tour une ancienne
mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le
premier service divin fut célébré après la prise de la ville par
les Castillans. Son nom de _la Luz_, _la lumière_, provient d'une
légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle
dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid
s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on
abattit le mur devant lequel _Babieca_ faisait sa génuflexion et l'on
y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne
brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite
mais gracieuse au possible.
La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de
grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la _Puerta
del Sol_, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut
monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre
un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles
murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles
étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés
par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant
une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage
scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il
est impossible d'oublier.
Nous avons déjeuné à l'_Hôtel de Castille_ établi dans un palais
superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante
et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi
peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le
feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme
de simples chats!
A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux
et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la
plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles
sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte
de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et
odorant l'eau de Javel.
Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous
promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement,
quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux
contours[34].
[34] La route de MADRID à TOLÈDE a 68 kilomètres. Elle a été
parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de Chabannes
qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant les quelques
kilomètres qui avoisinent la capitale. #/
Samedi, 7 septembre.
Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et
flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions
dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans
l'une d'entre elles.
L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait
au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le
champ,--assez clairsemé,--sur lequel il allait porter ses coups,
puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans
la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle
conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil
était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant,
faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la
longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait
la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses
ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de
ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opéra
poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de
chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection
du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps.
Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla
cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement
l'œsophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un
blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi,
mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans
nos habitudes françaises ne va pas jusque-là... Je dus m'essuyer
moi-même.
Nous avons été visiter le _Palais Royal_, vaste, imposant, bien
ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'œil unique,
mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage
par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons
d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y
remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les
variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse,
mais fort défraîchis.
La _Chapelle Royale_ fait partie des bâtiments royaux; elle est très
ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le
mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles;
il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété
de lignes qui charment l'œil, il y a grand luxe, mais cette fois
luxe de bon goût.
Sur _la place d'Armes_ située devant le Palais s'élève le musée de
l'_Armeria_, où l'on visite une très intéressante collection des
armes et armures de l'Espagne de tous les âges.
A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette,
stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous
emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes
désertes. Nous allons coucher à l'_Escurial_.