La Puerta del Sol ou _Porte du Soleil_ doit être une porte, puisque

son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que

c'est une place. C'est là que convergent toutes les artères de cette

ville si bien tracée qui est la capitale de l'Espagne, c'est là qu'on

remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de

mouvement. Cette place est située à l'endroit où s'élevait jadis une

ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nommée parce

que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des

couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille.

Madrid était autrefois un simple fort arabe placé au-dessus du

plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la

forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzième siècle.

Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du vieux fort; un village

d'abord, puis une petite ville s'élevèrent modestement. Longtemps

l'insignifiante Madrid végéta sur son coteau dans l'ignorance des

hautes destinées qui lui étaient réservées.

Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses rivières

arrosaient continuellement la plaine. Mais là comme partout,

l'imprévoyance et l'incurie des Castillans exercèrent leurs

abominables ravages: les environs se déboisèrent rapidement, les

rivières se tarirent presque toutes, les champs retombèrent en friche

et la petite ville ne tarda pas à se trouver,--comme la capitale

l'est encore aujourd'hui,--au milieu d'un vaste désert.

On ne saurait trop le dire, car on ne le sait généralement pas

assez, aux temps ibères, carthaginois, romains, wisigoths, puis

arabes, l'Espagne était un beau pays, fertile, bien cultivé, couvert

de grands bois, de vertes prairies, arrosé de nombreux cours d'eau

jamais à sec. Les catholiques du moyen âge détruisirent tout cela.

De même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des

civilisations antérieures pour édifier à la place leurs monstrueuses

cathédrales, de même ils ne surent conserver les aqueducs romains,

les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la

richesse et la vie. Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau

pays, tuant la poule aux œufs d'or et, pour quelques bénéfices

immédiats, préparant des siècles de misère. Avec les Arabes la

richesse foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf dixièmes

de la Péninsule sont aujourd'hui un désert, c'est aux catholiques

destructeurs qu'on le doit.

Sera-t-il jamais possible de réparer le mal qu'ils ont fait et

pourra-t-on redonner à ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il

faudra des centaines d'années d'efforts soutenus et de dépenses

énormes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la

fertilité dans les plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera

jamais les monuments arabes disparus!

Lors de la conquête arabe, les catholiques, refusant de se soumettre

à leur domination, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du

nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur leur rude existence

de montagnards et d'éternels combattants. Ils n'abandonnèrent jamais

l'idée de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays.

Leur religion et leur caractère se ressentirent toujours de la

vie farouche qu'ils avaient menée pendant des siècles en attente

fanatique de restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres enfin

du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers représentants

de la religion musulmane, que détruire fanatiquement les précieux

ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter

à terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire

d'une religion ennemie. Leur seule manifestation créatrice se révéla

dans l'édification de ces cathédrales, sombres comme leur religion,

énormes comme leur fanatisme.

Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville à celui de

capitale d'un grand État. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir

cet honneur. Située sur de hauts plateaux et proche de la sierra

de Guadarrama, elle est très froide l'hiver; au milieu d'un désert

infertile et sans eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur

une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé politique. Ce fut

précisément cette dernière raison qui la fit choisir par Philippe II.

Ce prince voulait une capitale indépendante pour l'Espagne unifiée;

les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid,

Séville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient être écartées comme trop

particularistes et pas assez centrales: Tolède, située au milieu

du royaume, mais où le clergé était tout-puissant, plus puissant

que le roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II créa sa

capitale de toutes pièces; il inventa Madrid, il décréta que cette

ville serait désormais _seule_ capitale, seule cour, _unica corte_.

Dès lors la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous

apparaît comme une belle cité, bien construite, ayant ses rues larges

et bien tracées, de belles places, de grands boulevards, de beaux

jardins, une ville moderne en un mot, mais à laquelle il manque,

hélas! cet intérêt de curiosité qui se dégage des villes anciennes et

ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.

Les maisons de Madrid sont à peu près toutes en briques; elles sont

hautes, propres, très régulièrement construites; elles manquent de

style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante de la

nudité.

Les grandes rues aboutissent à la Puerta del Sol, qui semble une

étoile aux multiples rayons et où elles déversent leur animation en

un flot sans cesse renouvelé.

L'habitant de Madrid est agréable, mieux habillé, plus «comme il

faut» que celui d'aucune autre ville espagnole, même de Barcelone.

Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de goût, ils portent

souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi

jolies que les Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses et

gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans

leur poche; elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore

cette blancheur par un abondant emploi du maquillage.

La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, serait d'un

bien médiocre intérêt pour le visiteur si elle ne possédait l'un

des plus beaux musées de peinture de toute l'Europe. Le _Musée du

Prado_ renferme une collection unique de chefs-d'œuvre; c'est un

véritable sanctuaire de l'Art où une série de rois, à commencer

par Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner les toiles

des grands maîtres espagnols et étrangers de la Renaissance,

chefs-d'œuvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de

l'Espagnolet et de Goya, ces quelques génies qui assumèrent à eux

seuls la lourde tâche de résumer pendant des siècles l'inspiration

artistique de tout un peuple, chefs-d'œuvre du Titien, de Véronèse,

de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de

Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain,

de Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont la gloire

rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne.

Il y a malheureusement beaucoup de toiles médiocres ou d'un

intérêt moindre, mais l'œil est instinctivement attiré par les

chefs-d'œuvre qui arrêtent au passage.

On y voit une très grande quantité de _Velasquez_; c'est le roi de ce

musée, qui possède la plupart de ses chefs-d'œuvre. Le grand artiste

avait une science du coloris qui n'a peut-être jamais été dépassée.

Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font

un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement goûté

ses fameux portraits, à l'exception cependant des petits tableaux de

Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il

a fait une légion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de

princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isolés ou en

groupes, à pied ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui ne

m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardées de

blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses

chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de

ses princesses sont si outrageusement fardées que les fleurs rouges

qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues

qui aurait déteint sur leurs cheveux tombants.

_Murillo_, impeccable, lui dispute la première place; on pourrait

la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'œuvre étaient

réunis ici. Le Musée du Prado n'en possède malheureusement qu'une

trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée Conception» toutes

de la même manière qui sont extraordinaires de couleur et de pureté

angélique.

_L'Espagnolet_ (Ribera) est représenté par beaucoup d'admirables

toiles, mais surtout par sa «Madeleine dans le désert» dont on

n'arrive pas à détacher les yeux, tellement l'expression est vraie et

l'éclairage parfait.

Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le siècle

dernier, l'être bizarre et fantasque, le mordant critique et

l'artiste surabondant qu'était _Goya_, est présent dans tous les

coins et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux

éclairages surprenants et aux figures grimaçantes sont fort connus

aujourd'hui et en font un véritable type. Il s'élève parfois à des

hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la

«Maja» représentent le plus beau portrait de femme, le plus beau

corps de volupté qu'on puisse admirer.

Dans la soirée nous avons été faire une promenade au _Buen Retiro_,

l'ancienne résidence champêtre des rois d'Espagne, aujourd'hui

transformé en parc public, où les brillants équipages viennent

circuler nombreux dans les larges allées et sous les beaux ombrages.

Vendredi, 6 septembre.

Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer,

d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui

faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous

tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur

lesquels nous avons entendu conter tant de légendes.

Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à

leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le

matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole

en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour

couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous

sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai

chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et

30 kilomètres à l'heure!

_Tolède_ est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé

fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa

déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois

200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000

aujourd'hui.

Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un

rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence

et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et

verdâtres du _Tage_. La ville, encore entourée de ses anciens murs

wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la

masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale.

C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen

âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage

et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent

aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les

redoutes qui en défendaient l'entrée.

Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses,

aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre

les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe.

Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi

toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes

manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces

mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs

sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force

du nombre, car ils sont légion.

Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes

lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres

yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je

fus très surpris, en visitant la _Manufacture d'Armes de Tolède_,

d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur

trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis

même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on

peut l'enrouler comme un cerceau.

A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au _Pont

Saint-Martin_, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe

le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place

_le bain de Florinde_; cette Florinde, surnommée _la Cava_, était

fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le

comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve,

il vit un certain jour _la Cava_ prenant son bain; la fille du comte

Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le

roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps

lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son

déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme

savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque

trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près

aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes

actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il

pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe

dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes

d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le

roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de

l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711.

Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède,

elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent

trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le

roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de _Safagun_

où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à

Tolède auprès du roi maure _Ali-Maynon_ qui généreusement lui accorda

asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse

étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en

surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la

mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes

sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[33].

[33] Chronique espagnole du _Cid_.

Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les

catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise

qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre

ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au

contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une

attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.

_San Juan de los Reyes_ est située non loin de la manufacture

d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques

Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait

qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se

firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit.

Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures

arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme

espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce

et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux.

La _cathédrale_, au contraire, est sévère et gothique. Elle est

vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les

genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes

cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et

baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures

espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le chœur

posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant

l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes

les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais

barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes

fauves.

Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres,

angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion

d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs

furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de

la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de

contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs

et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples

fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument

de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un

rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des

catholiques.

Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites,

nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit

souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.

A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux

prières des vainqueurs.

_Santa Maria la Blanca_ est une ancienne synagogue du onzième siècle.

Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête

d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates

sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes

et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce,

un diamant resplendissant dans sa gangue grossière.

Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne

rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le

droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des

temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte

la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans

cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas

approuver la mort du Christ.

_San Benito_ est encore une ancienne synagogue transformée en

église; on l'appelle aussi la _Synagogue del Transito_. Elle fut

construite sous la domination castillane au temps de Pierre le

Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après

l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul,

mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant.

La chapelle de _Santo Cristo de la Luz_ est à son tour une ancienne

mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le

premier service divin fut célébré après la prise de la ville par

les Castillans. Son nom de _la Luz_, _la lumière_, provient d'une

légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle

dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid

s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on

abattit le mur devant lequel _Babieca_ faisait sa génuflexion et l'on

y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne

brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite

mais gracieuse au possible.

La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de

grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la _Puerta

del Sol_, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut

monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre

un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles

murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles

étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés

par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant

une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage

scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il

est impossible d'oublier.

Nous avons déjeuné à l'_Hôtel de Castille_ établi dans un palais

superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante

et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi

peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le

feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme

de simples chats!

A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux

et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la

plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles

sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte

de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et

odorant l'eau de Javel.

Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous

promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement,

quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux

contours[34].

[34] La route de MADRID à TOLÈDE a 68 kilomètres. Elle a été

parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de Chabannes

qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant les quelques

kilomètres qui avoisinent la capitale. #/

Samedi, 7 septembre.

Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et

flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions

dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans

l'une d'entre elles.

L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait

au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le

champ,--assez clairsemé,--sur lequel il allait porter ses coups,

puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans

la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle

conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil

était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant,

faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la

longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait

la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses

ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de

ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opéra

poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de

chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection

du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps.

Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla

cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement

l'œsophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un

blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi,

mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans

nos habitudes françaises ne va pas jusque-là... Je dus m'essuyer

moi-même.

Nous avons été visiter le _Palais Royal_, vaste, imposant, bien

ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'œil unique,

mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage

par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons

d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y

remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les

variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse,

mais fort défraîchis.

La _Chapelle Royale_ fait partie des bâtiments royaux; elle est très

ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le

mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles;

il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété

de lignes qui charment l'œil, il y a grand luxe, mais cette fois

luxe de bon goût.

Sur _la place d'Armes_ située devant le Palais s'élève le musée de

l'_Armeria_, où l'on visite une très intéressante collection des

armes et armures de l'Espagne de tous les âges.

A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette,

stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous

emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes

désertes. Nous allons coucher à l'_Escurial_.

Le Tour de l'Espagne en Automobile Etude de Tourisme · 第 12 / 15 段