Six splendides taureaux noirs furent mis à mort sous nos yeux. Ils

étaient tous vigoureux et féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou

applaudit à divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour à

tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous fût

jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît que la

tauromachie obéit à des règles fort compliquées. Lorsqu'un coup me

paraissait beau j'étais tout surpris d'entendre conspuer le toréador;

par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son

épée dans l'encolure de la bête, j'étais confondu de l'entendre

applaudir frénétiquement. Je ne suis décidément pas _aficionado_.

Cependant, après avoir suivi très attentivement les courses, je

parvins à me convaincre que la suprême adresse de l'_espada_ consiste

à faire mourir le taureau _lentement_, le plus lentement possible;

n'est-ce pas le comble de la férocité?

La quatrième course se termina par un coup qui est, paraît-il, l'un

des plus estimés des connaisseurs. L'espada, _Vicente Segura_, un

tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son épée avec

tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hébété, n'ayant

plus que la force de se traîner, suivit son vainqueur comme le

ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui plut de le mener.

Segura le conduisit ainsi devant la loge du président de la course

et, là, la bête s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses pieds

dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule

barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide

de souffrances, grisé de férocité, poussa un unique hurlement sorti

de quinze mille poitrines. Les éventails, les chapeaux, les cannes,

des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans l'arène

aux pieds de Segura, hommage frénétique à l'adresse du vainqueur.

Celui-ci fut soulevé par la foule en délire qui avait envahi le

cirque et longtemps promené sur les épaules de ces sauvages brutes.

De tous ces êtres montait une odeur forte et âcre, une odeur de

fauves en rut. Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout ce

monde, nous eûmes l'impression d'être seuls humains entourés de bêtes

féroces!

Lundi, 2 septembre.

La route classique de Séville à Madrid passe par _Cordoue_,

_Valdepenas_, _Madridejos_, _Aranjuez_; les renseignements que

j'avais recueillis avant mon départ de France à son sujet ne la

recommandaient nullement à mon choix et ce que j'en avais vu en

venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tâter sur la partie de

son parcours réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau

castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé de prendre une autre

route qui joint, à l'avantage d'être convenablement bonne, celui de

passer dans des régions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de

la route qui, longeant d'assez près la frontière de Portugal, passe

par _Merida_, _Trujillo_, _Talavera de la Reina_.

C'est cette route que nous allons suivre.

Nous quittons Séville, définitivement cette fois. A 9 heures du

matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale

de l'Andalousie par le faubourg de _Triana_, peuplé de gitanos et

garni de fabriques d'_azulejos_.

A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions dans le petit village

de _Camas_ pour faire notre plein d'essence. Il y a là, en effet,

une raffinerie de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la

différence de prix qui en résulte est considérable. Il faut dire

qu'en Espagne la vente de l'essence présente des particularités

dignes du moyen âge. D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir

à l'intérieur des villes de grosses provisions de ce liquide

inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile

a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher

la provision nécessaire en dehors des barrières, d'où il résulte

un supplément de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture

qui a été quérir les bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de

chaque grande ville un droit d'octroi énorme, insensé, qui en double

généralement la valeur; exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25

le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le

litre. Enfin, en outre de ces deux suppléments, on a généralement

encore à subir celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol

résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, un droguiste ne

s'est-il pas avisé de vouloir nous vendre son essence à raison de 2

pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoyé promener avec

tous ses bidons.

Il y a très heureusement à proximité de toutes les grandes villes,

soit des dépôts d'essence, soit des raffineries où l'on peut

s'approvisionner facilement et à un prix raisonnable. A l'usine de

_Camas_ on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.

Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens à ajouter

encore quelques mots. Il est bon de s'inquiéter soigneusement des

points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les

uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionnés. Dans

certaines régions les grandes villes sont clairsemées et dans les

petites le précieux liquide est rare. Pour supplément de précautions,

il me paraît recommandable d'avoir toujours 30 à 40 litres de

réserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le réservoir.

L'essence espagnole est généralement de fort mauvaise qualité, trop

légère surtout, elle oblige à modifier sérieusement le réglage du

carburateur, et malgré cela son rendement est toujours déplorable.

Un peu plus loin, _Santiponce_ est un pauvre village qui offre

cependant un vif intérêt, car tout à côté se voient les ruines de

l'ancienne ville romaine d'_Italica_.

La fondation d'Italica est attribuée à Scipion l'Africain; cette

ville aurait eu ensuite, sous l'empire, une assez grande importance

et a donné le jour à trois empereurs romains: Trajan, Adrien et

Théodose. Ses ruines sont malheureusement très rudimentaires, car

elles servirent fort longtemps de carrière à la Séville castillane;

par ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre compte de l'état

de perfection à laquelle la civilisation romaine était parvenue en

Espagne. Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet des barbares!

Les Romains te dotèrent de tous les bienfaits de leur admirable

civilisation; les Vandales et les Goths survenant te couvrirent de

ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau et t'enrichir au

souffle de leur brillante culture. Il fallut pour ton malheur que

ces mêmes Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés dans leurs

âpres montagnes, revinssent en vainqueurs détruire la splendeur de

ta résurrection et t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui

encore, tu as tant de peine à te tirer!

_El Ronquillo_, autre pueblo misérable qui étale au soleil ses

haillons et sa saleté andalous!

La route était très mauvaise jusqu'ici: trous et poussière; à partir

de cette bourgade la voici qui s'améliore et qui bientôt devient tout

à fait convenable.

On parcourt une région nue et désolée: à droite, à gauche, en avant,

en arrière, c'est la lande de terre uniformément rouge sur laquelle

ne poussent que de chétifs palmiers nains et quelques bruyères;

c'est un interminable vallonnement, une succession infinie de

croupes dénudées. Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement

l'impression de traverser un désert. Le paysage n'est pas même

grandiose, sa monotonie fatigue, son rouge perpétuel irrite les

yeux. De temps en temps on aperçoit une _estancia_, mais presque

toujours inhabitée, tombant en ruines. C'est le spectacle de la

tristesse sous les rayons du joyeux soleil.

A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des terres incultes, la

chaleur augmente; aucun obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux

ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four sidérurgique, déverse

sans cesse sur le sol calciné des torrent de métal fondu. Il fait

réellement chaud aujourd'hui!

Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et à Santiponce, nous

n'avions fait encore que 60 kilomètres lorsque l'horloge du bord

marqua midi. L'auto fut rangé le long de la route et nous établîmes

notre campement sous un bouquet de chênes verts rabougris. Le

déjeuner, arrosé de boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions

acheté à Séville des récipients précieux pour la conservation des

liquides frais, des bouteilles «Thermos» qui, par suite d'une

garniture faite avec un corps isolant, ont la propriété de garder les

boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on les y introduit.

Notre collection de «Thermos» fut remplie ce matin à l'hôtel de vins

et d'eau mélangés de glace, à midi ces liquides étaient encore

glacés. Bien mieux, les jours suivants nous eûmes l'occasion de

constater que ces précieuses bouteilles pouvaient conserver leur

fraîcheur pendant une journée entière. Voilà une petite invention que

je recommande vivement aux touristes qui entreprendront un voyage

dans les pays chauds; elle nous rendit de grands services sur les

plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne.

Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après laquelle nous

repartions sur une route désormais excellente.

Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On sent la lutte entre

l'aridité et l'homme, mais ici l'homme a l'air de craindre joliment

la fatigue! Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent

la terre carminée de taches sombres et dont les troncs écorchés

rougeoient et paraissent saigner. Nous voyons passer leur précieuse

écorce emportée en d'énormes chargements sur de lourdes voitures

dont les attelages de mules hargneuses serpentent sur la route et se

rebellent à notre vue.

Puis des terres labourées empiètent sur les friches. Comme les chênes

dépouillés, ces terres rouge vif semblent de sang. En Espagne la

terre est toujours rouge; dans notre long voyage nous ne vîmes pas

d'autre couleur, mais toute la gamme du rouge y passe, depuis le rose

pâle jusqu'au carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang.

La région s'élève progressivement, les mamelons de tout à l'heure

sont devenus de grosses collines et les collines se sont faites

montagnes. La route monte aussi; par des lacets très bien étudiés

sur une pente douce, on arrive au sommet de la _sierra Morena_. La

vue qu'on a de ce point culminant est splendide; adieu, Andalousie!

Devant nos yeux se déroule l'_Estramadure_, panorama sévère, pays

sauvage et arriéré.

En redescendant sur l'autre versant de la sierra on s'aperçoit

que la contrée n'a pas changé que de nom: les plantes exotiques

de l'Andalousie sont maintenant remplacées par des essences des

pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers; seuls l'olivier et

la vigne, universels, subsistent. C'est bien un tout autre pays

maintenant, les gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines

fières et leurs airs sauvages!

A _Los Santos_, petit village de mégères, d'êtres rébarbatifs et

d'enfants tout nus, nous devons abandonner la route de _Badajoz_

qui oblique à l'ouest. Celle de _Mérida_, que nous voulons suivre,

prend au milieu du village, entre deux maisons, en une bifurcation

dissimulée qu'on ne peut voir, que nous ne voyons pas et qu'il nous

faut regagner en marche-arrière au milieu de la populace écarquillée.

_Villafranca de los Barros_ dresse plus loin sur la droite sa

silhouette de bourgade importante dominée par deux grandes églises,

dont l'une a un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda de

Séville.

La route toute droite file au milieu d'une vaste plaine. Elle frôle

en passant _Almendralejo_ qui, sur notre gauche, a l'air d'une petite

ville coquette où des bourgeois oisifs se promènent sur une jolie

Alameda. Elle nous montre sa plaza de toros, le monument obligatoire

sans lequel toute ville espagnole se croirait déshonorée.

Voici maintenant une grande dépression au fond de laquelle serpente

un large fleuve: sur la rive opposée, au bout d'un grand pont,

en gradins sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la

_Guadiana_ et la ville _Merida_, l'antique métropole romaine.

On traverse le pont qui fut édifié par les Romains; il a plus de

700 mètres et soixante-quatre arches, c'est une œuvre colossale

assez bien conservée. Puis on s'engage dans un réseau de rues sales

et infiniment petites grimpant en pentes aiguës. La ville a l'air

misérable, ce qui nous donne de douloureuses appréhensions pour notre

coucher.

Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la _Fonda Diego Segura_ où

nous pûmes cependant nous loger de façon à peu près convenable et

où nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto, chose absolument

exceptionnelle dans ce pays de _galères_, de _tartanes_ et autres

véhicules apocalyptiques[31].

[31] SÉVILLE--MERIDA: 194 kilomètres.--_Route_: très mauvaise

de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant quelques

kilomètres. Excellente ensuite tout le temps jusqu'à Mérida.

Mardi, 3 septembre.

_Mérida_, qui compte à peine 10 000 habitants, est une ville à

demi morte aujourd'hui. Elle eut un temps de grande splendeur et

fut à son heure l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa

fondation remonte à l'an 23 avant notre ère; c'était l'_Augusta

Emerita_ des Romains, la capitale de la _Lusitanie_. Son importance,

ses richesses et sa puissance lui valurent le surnom de _Rome

Espagnole_. Les Wisigoths surent lui conserver sa prospérité et ce

fut sous leur empire qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les

Arabes la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent de l'Espagne

et puissante la laissèrent lorsqu'ils en furent chassés. Pour ne pas

faire exception à la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment

dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate honteux, les

catholiques espagnols ne surent que dépeupler et couvrir de ruines

cette cité si longtemps prospère et dans laquelle ils avaient trouvé

splendeur et richesses.

Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba rapidement à l'état de

pauvreté où nous la voyons aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre

plus qu'une faible partie de son ancien emplacement ainsi que le

démontrent les nombreuses ruines qui l'entourent, témoins encore

debout de ses beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et de

la férocité castillanes.

C'est douloureusement impressionnés par les pensées que nous avait

suggérées cet exemple frappant de grandeur et de décadence qu'à 10

heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste

ville.

[Illustration: MERIDA, AQUEDUC ROMAIN]

Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur

silhouette de squelette millénaire. La route suit d'abord une belle

rangée d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent et le soleil

peut à loisir nous écraser de ses rayons. On file en ligne droite,

comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée au

fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana.

Puis on aborde une plaine sans horizon où les kilomètres succèdent

aux kilomètres au milieu des chênes verts parsemés sur la terre rouge.

La route est extrêmement pénible à la direction; elle est recouverte

d'une couche épaisse d'un désagréable cailloutis, moitié sable,

moitié pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on

procède à la vitesse des tortues.

Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent totalement si

bien qu'à midi, lorsque sonne l'heure du déjeuner, nous constatons

avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin

d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par découvrir

un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant

bien que mal la table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est

heureusement suffisante et nous le bénissons avec attendrissement,

car si loin que l'œil puisse scruter la surface de la plaine

infinie, pas un seul de ses congénères ne peut être aperçu.

Peu de temps après avoir repris notre marche en avant, _Trujillo_

apparaît au fond de la plaine brûlée. La petite ville se dresse

pittoresquement sur les flancs de son cône pointu dominé par un vieux

château. C'est la patrie de _François Pizarre_, le _conquistadore_ du

Pérou; la vieille _ciudad_ fut démesurément riche aux jours dorés de

l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, brigands conquérants,

infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes.

C'est à présent une ville pauvre et délabrée.

La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite.

Elle sera désormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto

glisse silencieuse sur un sol absolument uni.

Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse est très

accidentée: des ravins aux parois abruptes et arides, troués par

endroits de larges tranchées par lesquelles on a soudain de beaux

aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du haut d'une sierra on

aperçoit tout à coup la grande vallée du _Tage_; c'est un changement

brusque comme celui d'un décor de théâtre, des tableaux heurtés et

étroits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est

encore invisible, caché par des replis de terrain. Au nord la vallée

est bordée par la haute _Sierra de Gredos_.

Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au milieu de la large

vallée. On ne l'aperçoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui

vient de Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui rongent ses

rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizième

siècle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle

vue sur l'étroit ravin.

Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte. Encore un

coin d'Espagne où les friches sont plus nombreuses que les terres

cultivées!

_Navalmoral de la Mata_ est une oasis de figuiers et d'oliviers au

milieu de ce désert. A une trentaine de kilomètres au nord-ouest est

situé le monastère de _Yuste_, où se retira Charles-Quint après son

abdication.

Nous roulons toujours.

_Oropesa_ nous apparaît à la lueur d'un superbe coucher de soleil;

ses maisons s'éclairent de rouge comme à la réverbération d'un

colossal incendie.

Nous roulons encore.

La nuit nous surprend brusquement non loin de ce village. La ville la

plus rapprochée est _Talavera_, assez loin cependant et, ignorant ce

que nous y pourrions trouver comme auberge, nous décidons de camper à

la belle étoile.

Nous choisissons l'emplacement de notre camp avec les plus grands

soins: un espace plat au bord de la route, entouré de plusieurs

grands arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves fournies par

les coffres de la voiture, du pain et des œufs achetés à Navalmoral,

du vin et de l'eau conservés glacés dans les bouteilles «Thermos»

ont composé un menu qui fut vite expédié par nos robustes appétits.

Puis en fumant tranquillement pipes ou cigarettes, nous causions;

nous fûmes amenés à remarquer la très curieuse coïncidence qui fait

qu'aujourd'hui nous avons établi notre camp pour la nuit non loin

d'un village appelé Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines

nous passâmes déjà une première nuit à la belle étoile sur les bords

de la Méditerranée, à proximité d'un autre village qui s'appelait

aussi Oropesa.

Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en plein air, l'été, en

Espagne, soit un tour de force: sous ce climat si doux, c'est chose

très naturelle et nullement désagréable.

Nos effets de campement fournirent les éléments de lits moelleux...

relativement, mais cependant assez confortables. Nous nous

endormîmes au sein d'une de ces inoubliables nuits espagnoles, nuits

de poésie, de parfums et d'étoiles.

Mercredi, 4 septembre.

Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés où nous avions

consciencieusement dormi.

Après une sommaire toilette et un court déjeuner nous levâmes le camp

à 8 heures.

Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait perdu un cylindre; la

rupture d'une petite bielle d'allumage était la cause de cette

abstention. La réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car

il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle. Nous étions

encore pour le moins à 150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les

ferons avec trois cylindres seulement. En cette occasion j'appréciai

vivement le gros moteur que notre voiture portait en ses flancs, car,

effectivement, il nous mena tranquillement jusqu'à Madrid avec ses

trois cylindres, sans même sembler s'apercevoir que le quatrième ne

fournissait plus sa quote-part de travail et même,--il avait pris des

habitudes andalouses,--qu'il se faisait traîner par les autres.

En montée comme en plaine nous filons à notre allure habituelle comme

si rien n'était changé.

_Talavera de la Reina_ est située non loin des bords du Tage, dont

les eaux entretiennent autour de ses murs une intéressante verdure.

Nous voilà en Castille.

Les habitants semblent polis et accueillants; ils nous renseignent

volontiers et nous regardent d'un œil sympathique. Cela nous

change d'avec les farouches indigènes d'Estramadure qui hier nous

accueillaient à coups de pierres, tout comme si nous avions été

en France! Où ai-je lu que les Castillans sont peuple sauvage et

désagréable? La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette

partie de la Nouvelle-Castille.

Le _sombrero_ à bords plats des Andalous est remplacé ici par un

chapeau plus caractéristique encore; il ressemble à celui des

gauchos de l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord vertical

haut de deux ou trois doigts, orné de clous dorés, de broderies ou

de rubans... ce chapeau rappelle le turban. Les paysans portent

une double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en deux et

ressemble à un tablier. Ils ont de larges ceintures noires.

On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix et tourterelles

se promènent sur la route et ne s'envolent que sous les roues de

l'auto. Des nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs en

lançant au ciel leurs notes joyeuses.

La route traverse _Navalcarnero_, aux rues déplorablement pavées, et

continue toujours bonne au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit

que des chaumes de céréales.

A partir de _Villaviciosa_ on sent que la grande ville approche: le

charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise

incessamment des _recuas_ de mules, le sol de la route se fait de

moins en moins bon.

On aperçoit enfin _Madrid_ qui se développe nettement bien en face de

soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin

verdoyant du _Manzanarès_. En avant, dans une admirable situation,

surplombant sur le flanc du plateau, bien en évidence, la grande

masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama.

On passe le pont sur le Manzanarès qui coule tranquillement sous les

ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'étale la

grande ville. L'auto glisse à travers les voitures et les tramways

électriques qui fourmillent sur la _Puerta del Sol_ et, tout surpris

de se retrouver dans une ville qui ressemble à nos grandes cités de

France, vient s'arrêter dans une rue garnie de beaux magasins, devant

l'hôtel que nous avons choisi.

L'_Hôtel de Embajadores_ est situé en plein centre de Madrid, dans

un quartier animé et luxueux. Il a de grandes prétentions, mais

sa cuisine et ses chambres sont fort médiocres. Nous pensâmes un

instant à déménager, mais nous finîmes par y rester en apprenant que

nous trouverions certainement deux ou trois autres hôtels où nous

pourrions payer encore plus cher, mais où nous ne serions pas mieux!

Le niveau des hôtels de Madrid est certainement très bas. N'importe,

hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous serons dans des

lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de

vraies puces[32].

[32] MERIDA--MADRID (deux étapes): 334 kilomètres.--_Route_:

médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo à Navalmoral.

Très bonne de Navalmoral à Madrid, sauf pendant les 15 derniers

kilomètres qui sont très médiocres.

Jeudi, 5 septembre.

Le cœur de _Madrid_, le point où l'on sent de la façon la plus

intense toutes les pulsations de la grande ville, est la _Puerta del

Sol_.

Le Tour de l'Espagne en Automobile Etude de Tourisme · 第 11 / 15 段