les uns écoutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement à
divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient
pour accompagner la musique.
Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert
où l'on donnait des danses égyptiennes. Il y a là des chaises et des
tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard
de fumée de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque
peine à discerner une nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et
d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misérables,
dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vêtues qui dansent
et chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques
et fanées; une épaisse couche de plâtre dissimule leurs faces, elles
dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le
ventre joue le premier rôle. C'est la danse du ventre dans toute sa
brutalité, dans sa dégoûtante obscénité. Que ces pauvres ventres
doivent être fatigués le soir quand arrive l'heure du repos! Et
encore est-ce bien alors le repos pour eux?
Enfin malgré l'heure avancée,--il est près de minuit,--notre cortège,
toujours précédé de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend
ses pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser des almées
mauresques. Il faut bien tout voir!
Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et
plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette
spécialité. C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, qui
entre-bâille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide
et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre
étroite et basse, aux murs sales, meublée de quelques chaises
boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de
l'intérieur, deux fleurs au milieu du fumier, exécutèrent devant nous
la danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux enfants, quatorze
ans à peine, mais formées et femmes complètement. Elles étaient bien
faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et
taille fine; leurs jambes étaient un peu courtes et leur taille un
peu trop longue, c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs
gracieuses figures étaient comme illuminées par deux yeux noirs,
profonds, veloutés, immenses!
A tour de rôle, elles firent défiler devant nos yeux toutes les
scènes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour;
c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse
que nous avions vue tout à l'heure dans un café-concert, mais une
succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrêmement
sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui
s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme
une possédée, pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient d'abord
revêtues de costumes un peu défraîchis, mais qui furent somptueux;
quand la danse en fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était
devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire même. Il faut bien tout
voir!
Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, nous avons ensuite
regagné l'hôtel en suivant docilement notre guide à travers le jeu
de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchés la
conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli.
Vendredi, 30 août.
Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous
vîmes charger du bétail sur un vapeur à destination de Gibraltar.
Nos Africains empilaient les pauvres bœufs dans de grands bateaux
plats pour les conduire au steamer mouillé dans la baie. On voyait
ces barques s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes
de quelques nègres, puis accoster le navire que les ruminants
regardaient de leur œil doux et résigné. Pour grimper ceux-ci dans
leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares
Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement
suspendus ainsi par la tête. Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument
dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement,
pendant que dans la barque et sur le navire nègres et arabes
hurlaient.
Ce matin, nous allons faire une grande excursion hors de la ville.
On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides,
nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous
serons privés du plaisir de connaître cette campagne curieuse qui
entoure Tanger.
[Illustration: PANORAMA DE TANGER]
Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent.
Ces animaux ont une grande sûreté de pied, leur allure est très
douce, elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses
montures.
Nous suivons la _rue des Chrétiens_, la plus belle et la plus animée;
ça ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture
pourrait y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On passe à
côté de la _Grande Mosquée_, dont l'accès est interdit aux infidèles
que nous sommes; extérieurement, ce monument n'est remarquable que
par sa très belle porte mauresque et son minaret trapu et carré, tout
reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du _Petit
Zocco_, le coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens.
Nous sortons de la ville par la _porte de Fez_, gracieux arc arabe
dentelé qui donne sur la place du marché extérieur, le _Grand Zocco_.
Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant de Tanger. On est
soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frénétiquement,
de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des
riches vêtements mauresques et qui ne sentent guère meilleur.
Là tous les types d'habitants du Maroc sont réunis et l'on peut
consciencieusement faire une étude ethnographique.
On y voit des _Kabyles_ à l'air farouche, armés d'un long fusil et
vêtus du burnous blanc, des _Maures_ à la face impassible qui se
drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des
_Juifs_ indigènes barbus et tout de noir vêtus, des _Bédouins_ à
demi sauvages et habillés de bure, des nègres de l'Afrique centrale,
esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau
noir d'ébène, des femmes voilées, des négresses horribles, des
enfants tout nus qui ressemblent à des singes, des Arabes nomades à
la tête semi-rasée avec une courte tresse sur le sommet du crâne, et
puis des quantités d'ânes. Tout cela porte, sauf les ânes, un _fez_
et des pantoufles.
Ce marché est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y
vend que des produits du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là
qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes de chameaux.
La légation allemande est située sur le Grand Zocco. On y pénètre
par une porte qui a énormément de prétentions arabes, mais qui est
surtout rococo.
Un peu plus loin, nous passons à côté d'une jolie villa entourée de
jardins: c'est la légation de France. Ces deux légations sont en
dehors des murs de la ville, mais à quelques pas seulement de la
Porte de Fez; les hôtels des autres puissances sont en ville.
Nous voilà maintenant sur la grande route de Fez. Oh! très bien!
C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures
y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une épaisse
couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que
le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette
discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le
répète, à Tanger, point de véhicules. Notre guide nous explique que
la magnificence marocaine qui a étendu cette couche de sable sur la
route de la capitale ne va pas au delà d'une quinzaine de kilomètres.
Après, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgré sa largeur,
est tout simplement une piste de chameaux.
Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons
dans d'étroits chemins bordés de haies de figuiers de Barbarie et
d'aloès menaçants qui nous conduisent à un village bédouin digne des
premiers âges de l'humanité. Imaginez-vous une collection de huttes
entièrement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres êtres
en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les
airs superbes ne messiéraient point à un empereur, fût-il allemand.
Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs
palais de matériaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de
tonneaux, boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole.
Des Bédouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des
outres en peaux de chèvre garnies encore de leurs longs poils et qui
semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs
épaules.
Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent
de quelques vagues chaumes de céréales et surtout de figuiers de
Barbarie.
Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine,
en un pays étrange, émaillé de villages aussi misérables que le
premier et où l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin,
bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi
philosophiques que ceux d'Espagne.
Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone
réellement dangereuse, de la région habitée par la puissante tribu
des _Andjeras_, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbère,
sauvage et fanatique.
Nous gagnâmes les bords de l'Océan et revînmes à Tanger en suivant le
sable fin des dunes qui bordent la baie.
Le soir, nous remontions à bord du vapeur espagnol qui devait nous
ramener à Algésiras; il était archiplein de passagers, derniers
Européens abandonnant Tanger, où l'effervescence semble croître
sans cesse à la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou
fausses, arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech.
Un dernier coup d'œil à la ville qui se noie dans le soleil. Un
grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin
cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre sur
toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines
fument et des hommes s'agitent, occupés aux travaux du môle de pierre
qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade
actuellement inhospitalière un port sûr et commode. C'est l'activité
européenne à côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le
phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier soir la lumière rouge
porter ses rayons à au moins... 100 mètres, symbolise le flambeau
mourant de la civilisation mauresque.
Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fière
et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et
le _Joaquim Pielago_ nous emporte dans le détroit en nous balançant
désagréablement.
Au bout d'une traversée de deux heures et demie nous étions de retour
à Algésiras, où nous retrouvions nos chambres dans cet excellent
hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi le féerique coup
d'œil qu'on a de ce lieu trop ignoré de ceux qui aiment les belles
choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé par
les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, cette baie d'azur,
entourée de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des
heures entières en contemplation silencieuse devant ce tableau
si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle
changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre
de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe dans la nuit
lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux
projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci
traversaient quelquefois la baie et venaient éclairer l'hôtel comme
en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers
intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives
et quelques instants après nous parvenaient leurs formidables
grondements.
Samedi, 31 août.
Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le
voyage. Après être descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous
allons désormais remonter au nord.
A 2 heures de _la tarde_ nous quittions avec regrets l'hôtel Reina
Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la
baie et, après avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto
commençait à gravir les pentes de la sierra.
Nous faisons à l'envers la route qui nous avait amenés. Venus la
nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux
absolument différents. A mesure que la route s'élève on découvre un
panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit
gracieusement, ses contours se précisent, tout le pays apparaît comme
sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure
la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui
émaillent la côte, _Algésiras_, _San Roque_, _la_ _Linea de la
Concepcion_, _Gibraltar_ et son rocher et sa basse langue de terre
anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la netteté particulière
à l'atmosphère transparente des pays du Sud.
Bien que le soleil brille de tout son éclat, la chaleur n'est
nullement désagréable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord
du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, on jouit
toujours d'une température modérée; si le soleil est vif, ses rayons
sont constamment tempérés par une douce brise.
La route serpente dans la sierra parmi les forêts de chênes-lièges.
Des torrents ont creusé des lits abrupts aux flancs de la montagne;
l'eau, absente en cette saison, y est remplacée par des tapis de
lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des éclairs de
joie dans le paysage un peu sévère.
Longtemps on domine de très haut le détroit de Gibraltar. Ainsi vu,
il paraît très étroit. Ce corridor de la navigation passe entre les
hautes montagnes des deux continents: _La sierra de Bullones_ en
Afrique, _la sierra de la Lune_, que nous parcourons, en Europe. Du
côté de la Méditerranée les côtes sont à pic et leur hauteur donne
au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Océan
les montagnes s'abaissent graduellement à mesure que les rives
s'écartent en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble à un
boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de géants, où les
maisons sont de hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur qui
se compte par kilomètres et où les passants sont d'énormes navires.
C'est là certainement l'un des points du globe où la navigation est
la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse,
leurs fumées tracent de longues traînées qui rayent l'atmosphère et
s'entremêlent; grands paquebots, vapeurs marchands, légers voiliers,
lourds cuirassés, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des
mouches, se succèdent sans interruption.
On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de lumière parmi les aloès
en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller
donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe.
Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, puis on s'enfonce
dans l'intérieur des terres et c'est le désert impressionnant, déjà
parcouru, le désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes
coupées par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de bétail
gardés par les pâtres à cheval.
Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux avides ont vu sur cette
route que j'ai déjà décrite à l'aller, et cependant elle traverse
des pays si différents de ceux que nous avons l'habitude de voir en
France, que nous éprouvâmes à la suivre un intérêt aussi puissant que
la première fois.
Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de
Barbarie, _Chiclana de la Frontera_, les marais salants et les piles
de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous les derniers
rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes
villes, puis c'est un autre désert et enfin voilà _Jerez_[27].
[27] ALGÉSIRAS--JEREZ: 148 kilomètres.
Nous avions résolu de faire étape dans cette ville où nous ne nous
étions pas arrêtés en allant. Nous nous sommes établis à l'_Hôtel de
los Cisnes_; on y mange la véritable cuisine espagnole, des piments,
des tomates et du _puchero_, mais bien apprêtée et proprement servie.
C'est le meilleur hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes,
bien meublées et propres, aussi les puces qui y ont élu domicile
sont-elles vigoureuses et redoutables. Ces insectes exceptés, l'hôtel
de los Cisnes serait parfait.
Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les villes d'Espagne,
elle doit sa richesse, comme sa célébrité, à ses _bodegas_, ses
fameuses caves d'où elle exporte dans le monde entier ce vin que
les Anglais appellent le _Sherry_ et que nous dénommons _Xérès_ en
France. A vrai dire, ces dénominations sont purement génériques,
car les vins de Jerez sont de crus nombreux et très différents les
uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux plus secs, les vins
couleur de paille jusqu'à ceux qui empruntent au caramel sa teinte
de vieil acajou. Les crus les plus célèbres sont l'_Amontillado_, le
_Manzanilla_, le _Montilla_, secs et clairs, qui font les délices
de la crapule de Séville, le _Moscatel_, le _Pedro Jimenez_, le
_Parajete_, le _Jerez_ proprement dit, qui sont des vins doux,
sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le noyau principal de
l'exportation de Jerez.
Les Anglais sont les plus notables clients des vins de Jerez. Ce
peuple en absorbe de si grandes quantités qu'il a trouvé plus simple
d'être son propre fournisseur, si bien que de très nombreuses bodegas
de Jerez sont maintenant la propriété des maisons anglaises.
Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent de 12 à 15 degrés
d'alcool, ils sont obtenus par exposition préalable des raisins à
l'action solaire avant fermentation; ils ont un parfum agréable qui
rappelle la noisette et possèdent cette particularité de se foncer en
couleur en prenant des années, contrairement à nos vins français qui
pâlissent en vieillissant.
Cette ville sue la richesse: les maisons sont ornées et peintes de
frais, les magasins renferment des foules de choses chères, les
habitants promènent des habits somptueux, et des bijoux de Péruviens
ornent de grosses bedaines, chose très rare en Espagne où les hommes
sont généralement maigres; les cercles sont nombreux et leur luxe
éclatant encadre une foule majestueuse de riches propriétaires
auxquels viennent se mêler les officiers de la garnison.
Dimanche, 1er septembre.
Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au coucher du soleil,
mais l'homme propose... Une affiche aperçue hier soir dans le patio
de l'hôtel nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré de
papier tentateur annonçait pour aujourd'hui dimanche une _corrida
de toros_ à Séville. Rien ne pouvait dès lors nous retenir ici;
nous résolûmes d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir
une course de taureaux en Espagne était l'un des points importants
de notre programme, point que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à
présent. Mais assister à cette course à Séville, la métropole de la
tauromachie, sera un bonheur auquel nous n'aurions osé prétendre.
A 8 heures du matin, nous disions adieu à la ville des bodegas
et ayant franchi le plus rapidement possible la partie du chemin
avoisinant Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous roulions
à belle allure entre les haies de figuiers de Barbarie. Des paysans
procédaient à la cueillette des fruits barbelés: au moyen de longs
roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils saisissaient les
figues, et par une délicate torsion les détachaient de l'arbre aux
feuilles redoutables; ces fruits étaient ensuite brossés avec des
balais de chiendent qui les débarrassaient de leurs piquants et
chargés sur le dos des petits _burros_ qui, patiemment, attendaient
en broutant quelque chardon.
Voici les immenses _llanos_[28] où l'on roule sans fin, où l'on
n'aperçoit à perte de vue que la lande en friches parsemée de
palmiers nains, de pins-parasol et de maquis de chênes-houx.
[28] _Llanos_ est un terme espagnol qui désigne de vastes régions
incultes.
On retraverse _Utera_, _Alcala de Guadaira_ où l'on abandonne la
direction de Cordoue, on cahote dans l'horrible route défoncée qui
fait regretter plus vivement encore la route de tapis qu'on vient de
quitter.
Mais voici la Giralda qui dresse son élégante silhouette à l'horizon,
c'est _Séville_[29].
[29] JEREZ--SÉVILLE: 107 kilomètres.
Accomplissant strictement notre horaire, il était midi lorsque
l'auto s'arrêtait devant l'_hôtel de Madrid_. Le personnel mit le
même empressement à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire
qu'aucun des garçons ne daigna se déranger et qu'il fallut les éclats
de nos voix coléreuses pour les tirer à demi de leur somnolente
torpeur.
La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous
étions déjà installés dans notre _palco de delantero de sombra_[30]
que nous avions retenue de Jerez par télégramme.
[30] Loge de pourtour couverte, à l'ombre.
La _Plaza de toros_ de Séville est un cirque immense qui peut
contenir quinze mille spectateurs. L'édifice est bien construit et
ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins
communiquent avec des galeries de dégagement, qui font tout le tour
du monument et par lesquels la foule peut s'écouler vite et sans
confusion. L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut donner libre
carrière aux courses les plus échevelées; taureaux, toréadors et
chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue
de sable fin et toujours convenablement arrosée.
Les gradins se remplissent peu à peu avec un grand brouhaha. Les
places à l'ombre sont occupées les premières; lorsqu'elles sont
garnies, les derniers arrivants sont bien obligés de se contenter de
celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir à leur tour,
mais dans un ordre spécial: les retardataires choisissent toujours
les places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles qui seront
abandonnées les premières par le soleil, il en résulte un arrangement
bizarre et d'abord incompréhensible. Mais dans un moment tout sera
garni.
A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces
poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine à
s'entendre, mais que domine cependant le cri perçant: _agua, agua_,
des marchands d'eau.
A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bondé, places
au soleil comme places à l'ombre. L'amphithéâtre est noir de
monde. Chaque individu, homme ou femme, a son éventail et en
joue éperdument: tous ces éventails en mouvement sur quinze
mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nuée
de papillons de couleurs vives et variées s'est abattue sur ce
grouillement humain, et bat des ailes, incessamment!
Les loges ou _palcos_ sont remplies de jolies Sévillanes. Ah! c'est
ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grâce de
leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires à pois
blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands peignes, cheveux
noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de
délicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux vives
couleurs. La Sévillane qui s'installe dans sa loge commence par
étendre son grand châle sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes
largement déployées sur les parois du cirque, tombant sur les gradins
inférieurs, ces étoffes de couleurs vives, brodées à grands ramages,
font un superbe effet d'ornementation.
La course va commencer: le bourdonnement a subitement monté à son
plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici
le défilé des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dorés,
argentés, tous de la plus grande richesse.
Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une
course de taureaux, d'autres plus autorisés que moi, simple touriste
narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer,
même en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde
n'a-t-il pas vu une corrida?