Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des

anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites

où nous avons juste la place de passer avec notre voiture.

Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.

_Luisiana_ est un pauvre _pueblo_ autour duquel ne poussent que

de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent

comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces

brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer

avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira

peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien

tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous!

La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de

laquelle se cache _Carmona_. Après un dernier virage, l'auto, lancée

comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est

une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville

était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son

apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux

assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une

population compacte et remuante.

_Carmona_ est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait

_Carmo_. A peu de distance des constructions actuelles, on a

découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande

quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter.

Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar

mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses

maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses sœurs, un air

absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres.

On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien

conservé et très grandiose.

Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit

qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce:

poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de

kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis considérablement

l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela.

De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la

route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante

empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant

on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans

les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces

villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres

étroites et rares ont été créés par eux et pour eux.

Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule

après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à

son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore

au-dessus de son ancien séjour.

L'Espagne fut arabe.

Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les

villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez

lesquels son sang se reconnaît encore.

L'Espagne est restée arabe.

Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le

caractérise à cette latitude, nous traversions _Alcala de Guadaira_,

petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers

de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des

maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres

écrasant les grains.

C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous

viendrons chercher bientôt.

Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les

trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes

donc tout près de _Séville_. En effet, voici venir au-devant de nous

quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique,

s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons

de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés,

animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place

plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense,

sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une

autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et

enfin nous stoppons devant l'_Hôtel de Madrid_[21].

[21] CORDOUE--SÉVILLE: 149 kilomètres.--_Route_: très mauvaise

dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à Carmona,

détestable de Carmona à Séville.

Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et

luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y

est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est

détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une

fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des

fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios

espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que

cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans

les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à

colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque

aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine

renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs

inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément

d'appétit qui était résulté de cette vision.

Dimanche, 25 août.

Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et

Séville l'Andalousie riche.

Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est

commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir,

que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires,

en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes

boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées,

d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent

avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un

agréable séjour au milieu du désert andalou.

Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue,

c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la

ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de

vigueur, a su rester capitale.

C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se

sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville

a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à

Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en

tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne

_flamenco_.

Le mot _flamenco_ a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol

a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure.

Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant,

du cri, de la bestialité; c'est _la folie espagnole_. Flamenco sont

les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements

obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de

coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas,

et les œillades des cigarières, et les effets de torse des toreros,

tout cela est flamenco!

Cette disposition particulière de caractère est générale chez

l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez

l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se

puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population

sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez.

Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous

sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et

leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en

font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France

aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros

sont Andalous.

Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs

qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps

souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs

cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le

chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un

œillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur

la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes;

dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio

que possède toute maison d'Andalousie.

Le _patio_ est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une

cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de

colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage,

elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un

velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant

dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques

l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille

à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards

des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui

est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la

plus grande partie du temps.

L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle

devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une

aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom

primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir

de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se

disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville

éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César

passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se

souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de _Civitas

Sibillæ_, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville.

Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en

première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque

temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat

de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248,

mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était

appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête.

Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi

un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la

découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui

pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe.

Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son

Alcazar.

L'_Alcazar_ de Séville n'est pas un aussi précieux monument de

la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par

les Castillans; il n'en est pas moins œuvre authentique, ses

restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but

par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, _Pierre

le Cruel_ (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar;

son successeur Henri II[22] contribua aussi pour beaucoup à la

réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle

la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les

travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers

descendants espagnols.

[22] Henri II ou _Henri de Transtamare_ était le demi-frère de

Pierre Ier le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin, il

réussit à s'emparer du trône de Castille sur lequel Pierre avait

largement mérité son surnom par des cruautés sans nombre. Henri

de Transtamare vainquit son frère qui, dans la bataille, perdit à

la fois la couronne et la vie.

L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une

forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,...

les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très

hautes murailles.

A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à

l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série

de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux

conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt

de la copie d'art que de l'art proprement dit.

Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se

plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément

modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour

qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet.

Nous errâmes longtemps dans ces _délices des rois mau-au-au-res_.

Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées

de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant

là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront

mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers

et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de

repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le

repos du corps, la satisfaction des sens.

Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[23], la

_cathédrale_ est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette

fois, voilà une œuvre catholique espagnole qui est de bon goût.

C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale

de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui

soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une

coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est

pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée

par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes

gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont

se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux

et imprécis au-dessus du chœur de la _capilla mayor_. Il faudrait

des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de

cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture

et de sculpture.

[23] Les Espagnols ont appelé _style mudéjar_ la forme de l'art

arabe qui fleurit encore pendant de longues années après la

reconquête catholique.

Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté

la _Giralda_ produit un effet si superbe!

La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique.

Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur

l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour

du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet

d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette

(_giraldillo_) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est

le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième

siècle, au temps de la domination des _almohades_ de Barbarie. Elle a

près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale

au voyageur la capitale de l'Andalousie.

Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant

la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le

soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent

de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur

les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation

vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la

cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où

peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou

civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air

crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des

estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses

commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en

faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il

y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année

comme cela!

_Majos_ et _Majas_ s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse

et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la

journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios,

arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont

interminablement faire la navette sur le _paseo de las Delicias_,

immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le

Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc

Marie-Louise.

Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne

joyeuse et bourdonnante.

Lundi, 26 août.

Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs

de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas

autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières

y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter

singulièrement les regrets de mon ami Adrien!

Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite

les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes.

Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite

_calle de las Sierpes_. C'est la rue des affaires, des banques, des

cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses

tentes ou _toldos_ allant d'une maison à l'autre et qui la protègent

complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous

de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y

rendent pour leurs affaires, l'élégant désœuvré qui va au cercle, la

jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur

qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des

gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en

quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs

retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque

récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant

une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne

sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas,

les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours

la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent

curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite.

Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout

le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants

de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres

touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent

par se gratter aussi!

Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté

_l'Hôtel de Madrid_, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte

maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras,

Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga,

Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut

changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route

nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que

la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant

accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur

plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire

suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir

ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200

kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela

près!

Il faut refaire jusqu'à _Alcala de Guadaira_ la mauvaise route par

laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route

royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure,

quoique bien raboteuse encore.

On atteint assez rapidement _Utrera_, grand pueblo à l'air cossu,

mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de

véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au

milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une

route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de

loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la

vitesse.

Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au

milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas

le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de

grandes _manadas_ de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces

troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne

manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu

cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur

comme dans du beurre!

En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques

kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a

pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont

si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de

Barbarie.

Nous traversons _Jerez_ sans nous y arrêter; la ville, jolie et

riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape

au retour.

Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de

nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun

poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés

auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout

exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les

Espagnols de là-bas prononcent _Cadi_ avec une intonation naïve qui

nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller

pour demander notre chemin.

Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie

du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de

petits _burros_, qu'ils excitent de leur continuel: _arrea, arrea_.

Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce.

Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant

derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit,

sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière

éclatante à la nuit sombre et sans lune.

Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement,

plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous

viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.

Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée,

c'est _Puerto de Santa-Maria_: une ville toute en longueur, une

interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais

encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette

ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé

nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à

Cadix, _Cadi_, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la

ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse

l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au

commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne

route.

_Puerto de Santa-Maria_ est une des villes curieuses et bien

spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de

Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de

caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est

située au bord du _Rio Guadalete_ et à son embouchure dans l'Océan,

ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et

bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de

descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs

centaines d'années avant Jésus-Christ.

En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete,

d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie

de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous

apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui

semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout

de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés,

nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre

l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à

l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux

suivant l'état de la route.

Celle-ci continue cependant toujours très roulante.

Le Tour de l'Espagne en Automobile Etude de Tourisme · 第 7 / 15 段