Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à-dire très peu
de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois
parties distinctes: le _Sagrario_, élevé sur l'emplacement de la
grande mosquée des Maures, la _Capilla Real_ (la chapelle royale)
qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques
(_los reyes catolicos_) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe
le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la _cathédrale_ proprement
dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout;
intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent
à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a
trois sacristains et par suite trois étrennes!
L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la
suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés
à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un
admirable chef-d'œuvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose
de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne
mauvais goût!
Toute la soirée nous avons erré dans les rues en quête
d'observations. Les maisons à étroites fenêtres munies de grilles à
gros barreaux recourbés dans lesquels on peut se loger comme en une
cage, leurs miradores placés sur les toits et où l'on doit être si
bien pour contempler les belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs
frais patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre mystérieuse
des couloirs; les allures conquérantes des Andalous sous le sombrero,
la grâce et la souplesse des femmes avec leurs châles à franges,
leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple
réellement différent du nôtre.
Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de
nouvelles rues où toutes les maisons semblent apportées de France
et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des
chapeaux encore plus énormes que ceux de nos compatriotes!
Vendredi, 23 août.
Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous partons de grand
matin.
Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du
climat, des routes et des hôtels d'Espagne, autant de légendes
qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la
voracité avec laquelle les commerçants de ce pays se jettent sur les
malheureux étrangers qui ont quelque chose à leur acheter ou quelque
service à leur demander.
A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour poser douze rivets à la
tôlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'hôtelier à nous
rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. Enfin
ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a
demandé 108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement et fourni
pour icelui quelques mètres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48
pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir payé 40 pesetas
de trop. Après ce règlement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre
intérêt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles
exagérations qui ne pouvaient encourager les étrangers à venir
visiter son beau pays. L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je
ne compte pas sur les étrangers pour manger mon pain!»... La voilà
bien la fierté espagnole!
Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto démarre
doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville.
Adieu Grenade!
Nous roulons dans la Véga sur une très bonne route bordée d'arbres;
de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs
de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays béni où il y
a encore de l'eau.
La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces,
on dirait une sorcière qui traverse les airs pour se rendre à quelque
Sabbat, là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. La crête
de la Nevada s'est couverte de sang et bientôt le globe lumineux en
jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne.
Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les
premiers échelons de _la sierra del Anuar_; derrière nous la riche
Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui
lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade
qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore.
_Alcala la Real_, avec ses maisons que le soleil a uniformément
teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue.
Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille;
de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine
renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans
se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes
d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre
les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse
dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce
qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils
s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de
pauvres _burros_ et pour ne faire que le travail le plus strictement
nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de
l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus
parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules
ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur
petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour
happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu
au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible.
Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on
suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière
d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé.
Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant
nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier
aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente.
Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent
au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés,
comme des bataillons en manœuvre.
_Priego_, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien
de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir
d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici
nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans
l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable
Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes
se font ici plus méchantes et peureuses!
Après des détours sans nombre dans _la sierra de Cabra_, on arrive
à la petite ville de _Cabra_, sur le _rio Cabra_... quel pays de
chèvres!
Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie
comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu
d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très
remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du
manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des
pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit
mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur,
des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je
ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux
plus mauvaises routes de par ici.
A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière.
Voici _Aguilar_ dont les maisons blanches renvoient en lueurs
aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en
pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus
piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages
enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes
d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est
l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les
grandes villes, la vie, les mœurs, les costumes deviennent de jour
en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans
la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement
on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de
l'Espagne de jadis.
Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre,
de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à
chaux. Aussi loin que l'œil peut voir sur le pays ondulé, on
n'aperçoit plus un seul arbre.
_Fernan Nunes_, curieux village de petites maisons blanches qui se
sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder
passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.
D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là
inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme
exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant
sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on
avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une
couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent.
Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les
incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en
vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser
un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si
gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin,
il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que
nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des
kilomètres et toute plainte serait superflue.
Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route
plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: _le
Guadalquivir_, une large tache blanche tout au bord: _Cordoue_[20].
[20] GRENADE--CORDOUE: 185 kilomètres.--_Route_: très bonne
jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue.
On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole
religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La
Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains
des _ghiaours_ catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont
défendu par une ancienne porte fortifiée, _la Calahorra_. Ce pont fut
construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200
mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains.
Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la
province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et
aux deux Sénèques.
Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du
Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la
chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de
la plus belle vue panoramique de la ville.
De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive.
Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de
la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche,
la porte de la ville. _Puerta del Puente_, porte du Pont: deux
colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de
l'ancienne porte arabe (la _Bib Alcantara_), juste en face du pont.
A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et
montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville.
A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore
assez bien conservés.
Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle
notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent
percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est
restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède
que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver
des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous
ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le
labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux
_burros_, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la
mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une
rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'_hôtel
Suisse_, signalé partout comme le meilleur de Cordoue.
C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus
élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la
règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la
journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à
midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à
remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre
évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un _patio_ bien
aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi?
L'hôte, la bouche en cœur, nous répond que la glace qui se consomme
à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train;
or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de
glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes
qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a
même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville,
c'est-à-dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,--ce
qui arrive en Espagne,--ou si le glacier de Séville manque le départ,
tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures.
Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt.
Jadis la campagne qui l'environne, _la Campina_, admirablement
irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est
aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de
blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité
aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.
Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le
nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque,
métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous
les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était
alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville
d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.
En 1236 les catholiques _reconquistadores_ mirent fin à sa brillante
fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes,
les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait
de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance
des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer
l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et
la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui
l'emportèrent avec eux.
Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle
est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants
qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en
un trop vaste habit.
Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés
conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est
exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui
furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses
sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les
Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles,
reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme
s'ils en étaient sortis d'hier seulement.
Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes
de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la
pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons
peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si
l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre
des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop
de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en
construire de nouvelles.
Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des
maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses
habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant
la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles
supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs
qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très
proprement vêtus me demander _cinco centimos_.
Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville.
L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon
chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des
merveilles du monde.
La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation
arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le
résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique.
C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la
demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière.
Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt
d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est
l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté.
C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec
l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de
tout ce qui touche à l'embellissement de la vie.
L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle
qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est
la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes,
symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de
la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes
allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond
uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine,
remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On
conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être
incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée
de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes
omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en
rien l'harmonie générale.
Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il
y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances,
jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute
encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres.
Les deux _mibrabs_ qui subsistent sont deux purs chefs-d'œuvre.
Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de
mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les
sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra.
On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines
ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent
tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères,
aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller.
Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler
la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se
perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut
s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de
l'islam.
Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était
chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains
qui en ont fait leur tanière.
Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable,
l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je
l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait
attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds,
détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de
la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais
goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse
dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la
mosquée.
Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le
palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place
d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument
leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art
le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une
faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a
nullement nui à la beauté de ceux qui restent.
Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu,
un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie
du chef-d'œuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même
Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale
au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour
l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce
que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous
construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant
n'existe nulle part dans le monde.»
Samedi, 24 août.
La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au _Paseo del Gran
Capitan_, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général
Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495
et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le _Grand
Capitaine_. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et
de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants
de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux
heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de
faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des
Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont
ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés
d'escopettes et de _navajas_!
La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage
bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et
maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point
trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible
qu'on le prétend en France!
L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!...
Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre
légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous
de tout ne se vérifie toujours pas.
A 4 heures du soir, en route pour Séville.
Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux
pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route
par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui
forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou,
nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours
l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier.
Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente,
malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin.
Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes,
trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser
de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une
affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40
kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps.
On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va
principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous
sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies
silhouettes.
Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le
soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au
printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps
c'est le spectacle désolant du vide infini.
_La Carlota_, le dernier village de la province de Cordoue, maisons
basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin.
On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route
devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville
toute blanche: c'est _Ecija_, qu'on a surnommée _la poêle à frire de
l'Andalousie_; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement
caressant!
La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade,
qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes
bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable
cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient
consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il
faut pour frire!
La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue;
ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses
maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de
petits chefs-d'œuvre, sont serrées les unes contre les autres;
ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du
soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les
murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes.
Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des
minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel.