prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de
Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le _Portus Gaditanus_. Malgré
leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent
déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des
œuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les
travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement
le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années
avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait
caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que
soupirent les pneus.
Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous
et poussière.
En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent
fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas
atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à
notre but.
Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras;
brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais
salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons
un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis
l'_Isla de Leon_ dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les
lumières d'une nouvelle ville.
C'est _San-Fernando_ qui continue la série des ports de la baie.
Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses
sœurs très brillamment éclairée.
Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre
ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des
deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau,
hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan
gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit
rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de
quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large
souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol
horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous.
A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes
espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la
fraîcheur, de l'air pur et de la nuit!
Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans
lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je,
une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé
de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les
garde-boue aux murailles.
On arrive cependant sur la _plaza de la Constitucion_, assez large et
ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'_Hôtel de Cadix_ qui a eu
l'honneur de réunir tous nos suffrages[24].
[24] SÉVILLE--CADIX: 164 kilomètres.--_Route_: détestable de
Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne d'Utrera
à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres avant Jerez;
mauvaise de Puerto-Real à Cadix.
Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant
au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance
à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend
agréablement.
Mardi, 27 août.
_Cadix_ est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville,
dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les
Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant
Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit
territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et
longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer.
De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues
verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a
obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a
fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons
aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une
physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins
tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs
miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes
et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des
nuits étoilées sur l'Océan sans limites.
Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses
maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel
badigeon blanc.
Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui
charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie,
c'est un admirable coup d'œil; aussi les Espagnols, voulant exprimer
son brillant aspect, l'ont-ils surnommée _la Taza de plata_, la tasse
d'argent.
Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de
bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut
toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait
bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire
encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci
qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir
d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les
Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui
furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même
commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et
y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix
était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les
villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis
l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et
dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de
l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions
espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse
les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître
la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle
n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte
progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son
trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix
depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son
ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui
va toujours s'appauvrissant.
Le _Port_ est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées,
où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort
intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie _ciudad_, a ainsi très
grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture
de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux.
Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le
tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est
ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés
au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un
tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours
nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui
reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud,
la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real,
La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme
un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux
flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable.
Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se
perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la
pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir,
plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure
du _rio Tinto_ avec Palos et la Rabida: _Palos_, le petit port d'où
Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, _La
Rabida_, le couvent où l'illustre navigateur séjourna.
Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite
que nous avons faite à la petite église de _Santa Catalina_, située
dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile
de Murillo, _le Mariage mystique de sainte Catherine_, la dernière
œuvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son
échafaudage et mourut des suites de cette chute.
Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles
petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple
très original. Les _gaditanes_ effrontées avec leurs grands châles à
franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement
jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance;
Cadix, la _Gades_ romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par
leur beauté et leur... désinvolture.
Je recommande tout spécialement la cuisine de l'_Hôtel de Cadix_,
elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée
d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel,
suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait
des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de
Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus
loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant
achevé, nous sortions de la place de _la Constitucion_ et par _le
Môle_ et la _Porte de Mer_ nous débouchions sur la digue.
Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir
d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour
du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous
les feux du ciel.
La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan
immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se
rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de
la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs
éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des
quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux
côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de
7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines.
Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la
mer pour l'aller porter au loin.
Après avoir traversé _San Fernando_, on atteint rapidement la
bifurcation où l'on prend la route d'Algésiras.
Tout de suite un obstacle sérieux se dressa devant nous. Un rio
profond, ou plutôt un canal allant répandre l'eau de la mer dans les
marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de
bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Océan, montant
avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment où nous arrivons,
la marée est haute et le tablier est relié des deux côtés à la rive
par des lignes brisées à 45°; impossible de passer avec la longue
voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il
nous fallut attendre que la marée descendît un peu, puis au moyen
d'un savant assemblage de planches glissées sous les roues, nous
pûmes franchir ce mauvais passage.
_Chiclana de la frontera_ est une vieille ville, sale, vilaine, mal
bâtie et encore plus mal pavée que toutes celles que nous avions
traversées jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la région,
elle doit son appellation de _de la frontera_, à ce qu'à une époque
du moyen âge (quatorzième siècle) elle se trouva à la frontière des
derniers États mauresques.
La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira désormais en
s'améliorant au point de devenir bientôt tout à fait bonne, aussi
bonne que les routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême
Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée de beaux eucalyptus
et traverse une région bien cultivée, de vignobles surtout. Puis
elle rentre dans le désert, dans la brousse de petits arbustes,
sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux
de taureaux, de chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou
marrons, paissent dans la lande, gardés par des pâtres à cheval.
Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, caché derrière les
montagnes qui bordent la côte.
_Veger de la frontera_ est un village assez insignifiant, perché sur
sa roche et qu'évite la route. Ce pueblo n'a d'autre intérêt que
d'être situé non loin du célèbre _cap Trafalgar_, où Nelson perdit
la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on
laisse à gauche la route qui va sur _Medina Sidonia_, on s'enfonce
dans une gorge étroite où l'on traverse le _rio de l'Alamo_, puis
après une montée, on pénètre au milieu d'une lande déserte et
grandiose.
Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de
gris habillés, vestes courtes et rondes, pantalons évasés dans le
bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous à
cheval, on dirait des _gauchos_ des _pampas_ de l'Amérique du Sud;
ceux-là doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi.
On passe non loin de la grande _lagune de la Janda_, que nous
trouvons à peu près à sec. Le pays se fait de plus en plus désert et
sauvage; cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, a un
cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au
milieu de ces solitudes!
Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en
douter j'ai rendu la main à mon puissant moteur qui en profite
pour fuir cette région sauvage. Une véritable griserie d'air et
de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons âprement la joie
de nous sentir emportés au milieu de ces landes inhabitées et
sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des
proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consulté par
hasard, m'apprend tout à coup que nous marchons à 90 kilomètres
à l'heure. Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder à
payer l'inévitable conséquence. A peine avais-je réduit normalement
notre vitesse qu'une brusque détonation nous annonçait la mort d'un
pneumatique.
La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est
l'arrêt en plein désert; l'impression poignante de tout à l'heure
nous étreint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes là
quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, dans l'immensité vide, à des
kilomètres et des kilomètres de toute habitation, réellement sous
l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant autour de nous que
des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un
homme, pas un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service,
que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...
Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux
ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mécanicien, le
bandage détérioré a vite été remplacé par un neuf. Nous repartons
après un arrêt de trois quarts d'heure à peine.
Les sommets de _la Sierra de la Luna_ se profilent devant nous dans
l'azur du ciel; le désert se peuple de végétaux civilisés: des
chênes-lièges croissent sur les hauteurs. Une coupée de montagnes
qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Océan, _le détroit de
Gibraltar_.
En suivant la côte nous gagnons _Tarifa_.
_Tarifa_ est la ville la plus méridionale de toute l'Europe; plus
bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement étendue au bout
de son cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe civilisée en
face de l'Afrique sauvage dont la côte, la côte de Barbarie, est là
devant toute proche, visible à l'œil nu. Tarifa est au milieu du
détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui éclaire ce corridor de la
navigation, voit à son pied les flots de la Méditerranée se marier
aux vagues de l'Océan Atlantique.
Après Tarifa, la route s'engage dans une série de lacets et s'élève
sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans
la montée, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous
l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, l'éclairage
illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage
sombre des chênes verts. Tout à coup la descente commence, et en même
temps apparaissent de nombreuses lumières, vives, rangées sur une
longue ligne, mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar
qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre côté
de la baie d'Algésiras.
Nous descendons lentement une route aux détours sans nombre, ayant
constamment les lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté de
l'eau; le coup d'œil est merveilleux, on dirait une illumination. Au
bas de la sierra, la route entre dans une ville qui paraît sale et
délabrée: c'est _Algésiras_[25].
[25] CADIX--ALGÉSIRAS: 122 kilomètres.--_Route_: mauvaise de
Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras.
Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'_Hôtel Reina
Christina_, situé quelque cent mètres en dehors de la ville, au
milieu d'admirables jardins descendant jusqu'à la mer.
Mercredi, 28 août.
L'_Hôtel Reina Christina_ est cet hôtel qui abrita la troupe
nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer à
la trop fameuse Conférence!
Il est tout neuf et paraît représenter exactement le type de l'hôtel
moderne absolument parfait. Entouré de la végétation exotique d'un
immense parc, situé sur une légère éminence d'où l'on découvre
toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit
et agencé suivant les règles du confort le mieux compris. Il est
composé de plusieurs corps de bâtiments disposés en étoile et venant
se rejoindre au centre sur un cinquième au milieu duquel est réservé
un patio large et commode. Chacun des bâtiments est étroit, afin
de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le
couloir derrière, les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage
afin que toutes les chambres soient aussi bien situées les unes que
les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts
possèdent une véritable véranda italienne avec colonnes de pierre
et toiture. Au rez-de-chaussée une galerie couverte suit toutes les
façades et sert à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout
en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on
a de tous les points de cet hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les
perfectionnements qu'a pu faire naître l'amour du confortable le
plus recherché sont ici réunis, que le service y est admirablement
fait, qu'une propreté méticuleuse y est observée, que la cuisine en
est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'hôtel
rêvé par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet hôtel, nous
l'avons trouvé au fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous
ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet hôtel est tenu
par une Société anglaise; son personnel est presque entièrement
français, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des
garçons espagnols complaisants et polis.
La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupée
durant la Conférence par le délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar,
qui présida le diplomatique cénacle.
Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès mon réveil, je me suis
précipité à la fenêtre: merveilleux! Gibraltar est là devant nous, de
l'autre côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur la base
de l'énorme rocher qui semble un lion couché dans la mer et tourné
vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400
mètres de haut; il est troué de casemates et d'embrasures comme un
nid de fourmis et tout hérissé de canons.
La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait face à Gibraltar.
La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise
qui est florissante et forte, tandis qu'elle végète et se délabre
lamentablement; mais Algésiras a eu sa Conférence!
Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent fermer le détroit:
c'est la côte du Maroc, c'est là que nous irons demain.
Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement xénophobe, bien
que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,--il y
a quelques jours seulement que Casablanca était bombardée par la
flotte française et à l'heure actuelle les troupes du général Drude
combattent les Maures fanatisés,--nous espérons ne pas retrancher
de notre programme, Tanger, que nous nous étions promis de visiter.
Avant de partir on nous a prédit que nous ne pourrions pas débarquer
à Tanger ou qu'en tous cas notre sécurité y serait fort compromise.
Nous verrons bien.
Car le voyage à Tanger me paraît le complément indispensable d'un
voyage en Espagne. Les Maures, chassés de la péninsule, s'en furent
d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc à Tanger
qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est là-bas
seulement que nous pourrons nous faire une idée définitivement exacte
des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils
n'habitent plus.
En attendant nous allons consacrer notre journée d'aujourd'hui à
visiter Gibraltar.
Le bateau à vapeur qui fait le service de la baie met à peine une
demi-heure pour aller d'Algésiras à Gibraltar.
A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus
en plus à une énorme bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de
tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme par une étroite
bande, très basse, à peine plus haute que les vagues. Le rocher
abrite une quantité infinie de canons et de travaux de défense; on le
dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise.
_Gibraltar_ en elle-même est une ville peu intéressante.
L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en
sont très propres: ça c'est anglais; les magasins fort sales: voilà
qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville
espagnole, encore habitée par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi
de très nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou
touristes.
La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte
six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants!
On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigène qui annoncent
la proximité du Maroc.
Le port de guerre est allongé entre la ville et d'immenses jetées.
Il a l'air formidable; nous y vîmes une quantité de grands cuirassés
anglais et parmi eux un croiseur français, le _Du Chayla_, venu
s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne
qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les résultats
de la Conférence d'Algésiras!
A l'aspect de cette montagne farouchement fortifiée, de cette ville
qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrepôt militaire,
de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit
et de mouvement et bourré d'approvisionnements et de montagnes de
charbon, de ce port enfin où la première puissance navale du monde
peut réunir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place
forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable.
Et si l'on considère ensuite la situation de ce formidable
amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui
s'enfonce comme une lame effilée au cœur du détroit, à quelques
kilomètres de la haute muraille de roches qui forme la rive
africaine, on comprend alors que Gibraltar est réellement la clef du
passage de l'Atlantique dans la Méditerranée, que sans l'assentiment
des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le «lac français» ou
en sortir!
Sur la grande montagne calcinée croissent de maigres arbustes. Il
paraît qu'ils servent d'abri à quelques singes sauvages, les seuls
représentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons été
faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont réservés,
mais à mon grand regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un
seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une
partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de
les tuer.
En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois
c'est Algésiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue
ligne blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne;
cette opposition de couleurs ressort très nettement sur un fond
grisâtre formé par _la sierra de los Gazules_. Ce panorama est riant
et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes
qui entourent la baie, la fraîcheur des rives garnies de végétation,
le pittoresque du roc anglais et de la barrière marocaine, la
courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose
et cependant intime dans lequel l'idée de séjour prolongé s'éveille
impérieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsemé,
traversé, noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses méandres, le ciel
domine, ciel de cobalt, mer d'indigo.