gracieux édifice Renaissance construit par _Pedro Machuca_, le même
artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû
passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait,
paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque
pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour
des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas
toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à
rester uniques et pures en leur splendeur.
Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à
gauche _la Porte de la Justice_, grande tour d'aspect complètement
féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348
et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois
maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur _la Plaza de las
algives_, devant la façade du palais mauresque.
Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec
des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le
traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est
effectivement d'un goût très agréable.
En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards
en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de
Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait
l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il
démolit une partie--heureusement peu importante--des dépendances
arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de
Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut
cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la
renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'œuvre de goût,
de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour
circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle
devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux.
Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro
Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en
a été le grand artiste qui avait nom _Alonso Berruguete_.
La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations
mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus,
crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur,
toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on
pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.
D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des
descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout
Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi.
Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer
une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je
voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette
succession de merveilles.
C'est d'abord la _Cour des Myrtes_ avec son immense bassin pour
le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement
savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte
chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent
encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre _Cour des Lions_
avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu,
la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces
lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures
d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des
fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine.
Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés
avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige,
à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie.
La _Salle des Abencérages_, la _Salle de la Justice_, la _Salle
des Ambassadeurs_, dans la grosse _Tour de Comares_, la _Salle des
Deux-Sœurs_, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée,
la _Salle de los Mocarabes_, le _Mirador de la Favorite_ avec ses
trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur
Grenade, tout en bas, _le Boudoir de la Reine_,... tout cela est d'un
palais de fées.
[Illustration: ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES]
Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux
tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances
fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés
en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et
brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu,
rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans
les contes des _Mille et Une Nuits_ se trouve reproduit là en une
réalité qui tient du songe.
On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.
L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans
le ciel!
C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation
forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché
et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression
du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir.
Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra
au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe:
l'_Alcazaba_, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus
réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme
un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité
effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au
cœur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous
sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une
muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie
l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des
Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une
nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus
des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles,
_Torres Bermejas_, grande construction mauresque, ancien château
fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la
foule des maisons du quartier d'_Antequeruela_, construit par les
Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires
arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons
l'étroite vallée où coule le _rio Darro_, la rivière bienfaisante
de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et
canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de
la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte
de maisons: l'_Albaycin_, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant
nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville
de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent
à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela.
Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent
les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées
tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro,
couvert sur un long parcours, disparaît avant la _plaza Nueva_ pour
ne réapparaître qu'après l'_Alameda_ et bientôt se jeter dans le _rio
Génil_ émergeant de sa verdoyante vallée.
Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts
des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières
toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur.
Devant elle s'étend une vaste plaine, _la Véga_, riche et fertile,
grande oasis au seuil du désert andalou.
La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une
irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus.
Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme
dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte
méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement
à son de cloche. La Tour du Guet, _Torre de la Vela_, située dans
l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la
_Campana de la Vela_, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga.
Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus
élevées qui montent au _Silla del Moro_[18] s'élève le tout gracieux
_Palais du Généralife_[19]. C'était une résidence d'été des sultans
et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux
rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures.
La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des
salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard,
c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et
fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent
une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les
collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables
maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à
ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse.
Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui,
un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline.
[18] Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée en
chapelle.
[19] En arabe _Djennat al Rif_ ou maison de l'Architecte.
Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de
l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour à la
couronne.
Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est
procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans
une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer
le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il,
tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes
allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent
au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la
silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la
forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout
ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est
donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles
de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers
sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous
les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété
de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce
séjour de la paix et du repos le plus raffiné.
Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une
petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est
l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le
bien-être de ces lieux.
Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures
et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si
dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos
différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si
menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne
connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir.
Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux
petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles
tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit
dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord
ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce
village s'appelait _Garnata_, d'où est venu Grenade, connaissance
qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage
de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes
l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la
vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une
grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours
Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique,
la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines
vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la
maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison
arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque
où rien ne pouvait justifier le rapprochement.
C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est
là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que
plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que
l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la
véritable Grenade des Maures.
L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens
murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps
des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique.
On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de
soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air,
est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à
la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et
l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse
des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne
des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire
une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides
durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages
espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant
ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont
les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées
jusqu'à nous.
Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la _Plaza de toros_
conduit au _couvent de la Chartreuse_, célèbre par la richesse inouïe
de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida.
En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des
gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au
flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin.
Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir
les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des
bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la
Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles,
étaient autrement curieux.
A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment
où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses
petites observations.
La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la
plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense
cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du
mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et
les promenades qui bordent le rio Génil.
J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent
Grenade: le _rio Darro_ dont les flots, souvent bien réduits par les
nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui
sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio _Génil_
qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent
des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la
sierra Nevada.
La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la _Carrera
du Génil_ à laquelle fait suite l'_Alameda_ ou promenade d'hiver
et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le
_paseo del Salon_ et le _paseo de la Bomba_. C'est une suite de lieux
charmants où l'œil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir,
assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil,
devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à
loisir admirer la beauté du coup d'œil que présente alors Grenade:
la haute _sierra Nevada_ (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son
imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle
paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on
pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main;
les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers
rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige
en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle
autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine
circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent
gracieuses, sans chapeaux, un seul œillet rouge sang dans leur
chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont
guère plus du costume national que le _sombrero_ à bords plats, noir
ou gris; quelques toreadors, ou mieux _toreros_ comme on doit dire
ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux
aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures
efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants.
Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures
entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître,
leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques
assez cocasses.
Des _gitanas_ aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule,
exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes
d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles
l'âcre odeur de leur race.
Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à
cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais
sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'œil de
feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir
leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux
fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie.
Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment
répété, domine le bruit: _agua! agua!_ ce sont les marchands d'eau.
Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie,
c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans
rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en
a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son
liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa
clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un
grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a
une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a
même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un
grave bourricot.
Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure
très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât
aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons
traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe
quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore
pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant
plusieurs heures.
Jeudi, 22 août.
Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de
l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par
les souverains nassérides.
Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle,
n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela
nous a paru plus magnifique encore qu'hier.
Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les
dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils
imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats
ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur
lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme
de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils
ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces
galeries dignes d'un palais céleste!
Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la
restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé
qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses
merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles
qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je
revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures
étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et
aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et
dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue
ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de
fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une
infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles
en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on,
que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non,
l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes
les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules,
ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description
des _Mille et Une Nuits_ ou des _Mille et Un Jours_ peut parfaitement
correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa
splendeur.
Dans la salle des Deux Sœurs--qui doit son nom à deux grandes dalles
de marbre de son sol, exactement semblables--on voit l'admirable
_Vase de l'Alhambra_, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui
est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent.
Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la
défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les
derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des
commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain
d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête
de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à
l'expulsion prochaine.
Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait
que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir
défait _Rodrigue_, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule
arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à
Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne
mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant
à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes,
devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du
même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les
_Almoravides_, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de
l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de
nouvelles dissensions favorisèrent la _reconquête_ castillane et
peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour
retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou
mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les
montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs.
En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf
le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les
Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi
le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant
cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que
Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui
construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être
la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne.
Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause
de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées
catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (_el Rey
chico_), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de
remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492.
Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où
étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils
emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne!