notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur
dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de
Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans
laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un
rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée.
Valence, la _Valencia del Cid_, a conservé un cachet mauresque très
marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les
Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures
en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin
indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée
depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les
Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq
siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe
et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la
plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement
conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence
en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue ère de
domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court
intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête
temporaire de Valence par le Cid.
_Rodrigue de Bivar_, le valeureux chevalier _Le Cid Ruy Diaz
Campeador_, fut élevé à la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de
Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire
du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous
le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le
prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid
de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi
don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils,
les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants,
dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne
catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et
l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et
des Asturies; enfin le troisième, don Garcie, eut pour sa part la
Galice et une partie du Portugal[6].
[6] _Chronique du Cid_; Séville, 1548.
Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux
roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres.
Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de
leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don
Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit
à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui
de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge
qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon.
Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège
de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient
toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de
Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir
trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit
pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte
que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de
Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à
ce meurtre, mais il en garda désormais une dure rancune contre le
Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par
les courtisans contre le valeureux chevalier.
Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et
mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux
combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire
ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition,
avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur
de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans,
le bannit de son royaume.
Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa
fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à
Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que
s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire.
Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée
et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient
ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les
Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse
qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes
arabes du roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte
de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épée
_Colada_. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes
du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques,
razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un
si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus
longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque
nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt
parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda
pardon et honneurs.
Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre
le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en
empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[7]:
«Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa
coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les
provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société
de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en
croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les
contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les
roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment
où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous
un Rodrigue[9] cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue
la délivrera.»--Parole qui remplit les cœurs d'épouvante et qui fit
penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait
bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son
amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par
son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.»
[7] _Ibn Bassam, la Dakhirah_: trad. de M. Dozy.
[8] L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère.
[9] C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les Maures
firent leur apparition en Espagne.
En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis
lors Valence s'appela Valencia del Cid.
Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son
entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour
lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa
disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et
ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats
lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de
plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant
Valence pour la reprendre aux infidèles.
Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes
pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce
fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus
fameuse épée: _Tizona_. Les Maures du Maroc revinrent quelques années
après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de
nouveau à regagner leurs vaisseaux.
Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa
mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses
derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants,
leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il
voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps
possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il
avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que
les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il
voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à
remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes
ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut
laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une
formidable invasion arabe.
La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours
après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit
des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit
la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les
flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé
de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de
fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de
bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par
leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait
toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés
et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait
apportés.
Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée;
sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à
la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation
devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures
s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement
après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient
la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de
l'invincible chevalier porté par son cheval _Babieca_[10].
[10] En 1909.
Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros
légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en
puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus
intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle
grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa
vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits
d'après des documents authentiques.
Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la
permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux
cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc
du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains
qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande,
Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs
poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un
poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:
«Je veux celui-ci.--Son parrain s'écria: _Babieca_ (_imbécile_)! vous
avez mal choisi.--Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et
aura nom _Babieca_. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur
lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[11].»
[11] _Chronique du Cid_, chap. 11.
Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en
reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au
rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole.
Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'_Alameda_, où nous avons
vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville
espagnole, grande ou petite, a son _alameda_: c'est la promenade
publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la
population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du
soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de
long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio
Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont _del Real_, longue
construction à dix arches d'origine mauresque.
A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se
dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la
même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée
d'ombrages, nous nous trouvâmes au _Grao_, le port de Valence.
C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse,
fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces
curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe
inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges,
de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute
une série de sous-processions, de processions partielles, qui se
promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents
et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On
voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits
d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et
d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée,
suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés
qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un
détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche
lente et triste.
_Villanueva del Grao_ est un port tout à fait moderne, sûr et
bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe
mandarines, oranges, citrons et raisins.
Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont
installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs.
De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes
nous installer dans un café de la _calle de la Paz_, la nouvelle et
la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant
nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici
vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi;
il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est
toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau.
Vendredi, 16 août.
Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au
soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos.
La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement:
un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La
plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une
pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel
édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou _Tour
du Miguelete_ est extrêmement original; une grosse tour trapue,
octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au
sommet du clocher s'agite régulièrement _le Miguelete_, la cloche
de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta.
C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient
une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant
la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place,
siège le _Tribunal de las Aguas_, vieille institution mauresque
qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous
les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu
d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout
le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations,
réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu
d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont
le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée
dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne
ont eu la même intelligence!
Un des plus beaux monuments de Valence est la _Lonja de la Seda_,
le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien
Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le
plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,--la salle de la
Bourse,--il y a un hall immense supporté par une série de colonnes
aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse
et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris
autant que charmés devant pareille merveille.
Non loin se trouve une des portes de la ville appelée _les Torres de
Cuarte_; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble
assez approchant des Torres de Serranos[12].
[12] Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes hier.
Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le _Jardin
Botanique_ où se trouvent réunies une grande quantité d'essences
rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle
nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés,
les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont
effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce
que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le
rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du
geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté,
commodité ou confort sont superflus!
En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse
surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai
volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes
boissons glacées, _bebidas helladas_, rafraîchissent très
suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des
touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement
outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement
de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il
de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons
glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges,
absorbaient de bebidas helladas: _limon_, _naranja_, _fresa_,
_grosella_, _frambuesa_, _pina_, _zarzaparilla_, _bresquilla_,
_azahar_, _agraz_, _nectarsoda_.
C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse
clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si
intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on
dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement
puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il
devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel
est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a
le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne
faire qu'un avec le soleil.
Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je
m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage.
Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent
midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je
ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités
sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter
toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons
décidé de voyager désormais autant que possible le soir.
C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures
après midi.
En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que
pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de
kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses.
A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du
chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce
festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés
à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des
provisions de toutes sortes que nous avons emportées.
Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on
distingue le paysage comme en plein jour!
_Alberique_ est traversée au milieu d'un concours de peuple immense
que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre
passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites
villes de la campagne de Valence sont donc peuplées!
Plus loin, la route franchit le _rio Jucar_, important cours d'eau
dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a
disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne
quitterons plus jusqu'à Alicante.
Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une
autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que
par un petit chemin; il faut ouvrir l'œil et soigneusement scruter
ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un
complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à
propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui
est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre
l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné
d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en
est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon
si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure
entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit
chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,--_le
rio Montesa_,--et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile,
avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers
s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter
de ce qui venait de se passer.
Encore quelques kilomètres et c'est _Jativa_.
Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole
composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui
déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de
clartés, nous apercevons des _patios_ éclairés à giorno où s'agitent
des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands _casinos_, non
moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et
bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont
noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On
n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de
dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de
tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes
villes, et encore!
Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on
dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale.
Voyons si la _fonda_ sera aussi brillante et surtout accueillante.
Il est minuit, nous ne désirons que des lits.
Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par
suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux
fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur
les billards!
Nous finissons par dénicher une _posada_ dans laquelle on nous offre
les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos
propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois
hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et
sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens
qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la
fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose
en moins encore.
Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante
pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de
l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy,
ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.
L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse
sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant
accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux
murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne
et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête.
Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre
famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en
donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des
meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du
dessin.