La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol

très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse

dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce

qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont

généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont

fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur

considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et

filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent

les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou

en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se

peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un

rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer

à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent

coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large.

Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer,

j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies

de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots

pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!

Nous sommes arrivés à _Alcoy_[13] à 3 heures du matin.

[13] VALENCE--ALCOY: 115 kilomètres.--_Route_: très mauvaise de

Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à Jativa (un gué).

Bonne de Jativa à Alcoy.

Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un

ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir

entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est

obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la

nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser

quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont

libérateur.

Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite

lanterne clignotante d'un _sereno_ que nous interrogeâmes et qui

obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda

sur la grande place de la ville où nous attendait la _Fonda del

Commercio_. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy,

l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner

que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du

moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne.

[Illustration: ALCOY]

Samedi, 17 août.

Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées.

Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues

qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule

le _Rio Serpis_ dont le cours régulier fait marcher de nombreuses

usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de

couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient

les «belles valences».

C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au

fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes

et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets

et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte

plus de 30 000 habitants.

L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges

espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites

mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon.

Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous

mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir.

La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la

meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons

du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une

agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée.

De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit,

mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous

faire voir distinctement le paysage.

Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que

les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable

brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est

levé, la chaleur commence.

Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite

et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la _Sierra de Vivens_.

Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand

cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière

de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et

pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes.

Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers!

Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines

gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement

semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous

avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors

nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les

femmes avaient,--comme toutes les Espagnoles--des éventails; eh bien!

à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles

s'éventaient!

Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous

atteignons ainsi le _Col de la Carrasquetta_, d'où l'on a une très

belle vue sur cette région de montagnes.

L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets

sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en

rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui

couvrent Alicante.

_Jijona_, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons

étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux

château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des

oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville

qui paraît importante et assez riche.

Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune

végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien

cultivées.

En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se

fait moins bonne.

Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'_Alicante_[14],

jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition

de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux

immenses palmiers fait une surprise vive et agréable.

[14] ALCOY--ALICANTE: 53 kilomètres.--_Route_: assez bonne (un

peu poussiéreuse).

Il est 5 heures et demie du soir.

Nous avons choisi l'_Hotel Reina Victoria_, tout neuf, récemment

ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter

de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel,

voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France,

ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les

perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est

parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation,

le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée.

Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut,

en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.

Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers,

est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du

jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la

musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas

helladas dans les nombreux cafés ou cercles.

Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les

palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes

d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient

encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.

J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1º

j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici

en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne

sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on

en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier,

dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent

absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent

tous gagner le gros lot; 2º la grande distraction des élégants qui

passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre

aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les

demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux

cirages!

Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à

Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient

leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme

féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes,

depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont

elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église,

elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide,

elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles

ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles

s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la

promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez

elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté!

L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche,

vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une

minute en repos.

Dimanche, 18 août.

Alicante m'a plu énormément.

C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le

tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux

séjour d'hiver pour les malades.

[Illustration: LE QUAI D'ALICANTE]

La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues

et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons

sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air

mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de

la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir

l'Espagne au temps des Maures.

Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et

les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très

arabe.

Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de

taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes

fardées outrageusement.

L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se

promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses

blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du

tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château

de _Santa-Barbara_. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur

particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec

le bleu sombre de la mer.

Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le _muscat_ et

_malvoisie_ sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils

produisent sont succulents, mais chauds, chauds!

A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il

nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante.

Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais

quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai!

Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés.

C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette

désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure

du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les

vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de

rêve.

La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres,

mais pour rester toujours très poussiéreuse.

A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord

quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs

pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.

Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt,

mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant,

on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques

instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés

là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La

route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de

toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers

le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe:

«dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau

bienfaisante.

Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit

la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de

blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent

de rose. Un véritable coin d'Afrique!

Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de

cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux

haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville

merveilleuse que nous verrons dans quelques jours.

[Illustration: ELCHE]

_Elche_ s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même

une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les

habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites

maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque

paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles

étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste

d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens

temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même

style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient

puissamment implantés dans ce pays.

La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et

bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais

forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une

netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les

moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.

_Crevillente_ est un village qui--si la chose est possible--a un

air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques

étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché,

les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement

au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes

des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être

presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas

l'Afrique?

Puis, toujours des palmiers et des palmiers.

La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est

excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de

voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants

cavaliers maures.

On arrive ainsi à _Orihuela_, ville importante bâtie au milieu d'une

huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis

une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne

rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne;

c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste

étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se

faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre

chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de

rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur

l'auto pour nous tirer d'embarras.

Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est

tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne.

C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le

dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès

aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre

africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis.

Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour

qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer

que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de

chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane!

Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape

fixée pour le coucher.

Nous arrivions bientôt à _Murcie_[15] où l'_Hotel Universal_ nous

ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et

propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels

d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de

discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est

une grande bâtisse située sur la place _San-Francisco_ et au bord de

la _Segura_, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau!

[15] ALICANTE--MURCIE: 84 kilomètres.--_Route_: assez bonne, mais

poussiéreuse.

Lundi, 19 août.

Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute

l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9

heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que

le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il

fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on

peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est

parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus

près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à

Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on

est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont

de véritables morsures.

Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une

promenade dans la ville.

Une grande _cathédrale_ à façade rococo frappe tout d'abord nos

regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui

se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très

spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme

Florence, par son clocher.

Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'_Ermita de Jésus_

pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité

de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté

et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la

semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes

chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant

Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés

d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues

habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont

généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus

remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes;

l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour

de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle

exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession.

Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner

à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur

ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les

plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués

sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous

ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il

est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se

partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que,

malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent

pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène.

C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec

le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à

mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces

sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant,

puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans

la même œuvre.

Les statues polychromes de Murcie sont l'œuvre du sculpteur espagnol

_Zarcillo_, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture

espagnole et le premier dans son genre.

Le _Malecon_ est la principale promenade de la ville: c'est une vaste

esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur

la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage

se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos

yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était

offert.

N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on

voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous

suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y

est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence,

Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes,

originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant

attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un

instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit

dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on

ne se lasse jamais.

Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne

d'Espagne!

Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi?

Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à

dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée.

Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade,

il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne

en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons

depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre,

d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre

ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.

Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite

faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes

exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la

verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable

marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons

et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart,

absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune

espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils

ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble

presque un particulier accoutrement.

Nous sommes rentrés en ville en passant devant la _Plaza de Toros_,

vaste construction de briques en forme d'arènes romaines.

A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil,

sous la capote entièrement déployée.

On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée

de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout

d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route

reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche

de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes

espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles

vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque

l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au

cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus

longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le

plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles.

Nous traversons _Totana_ sous un soleil brûlant; nos gosiers sont

desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la

rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un

plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du

garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme

soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient

déjà au tréfonds de nos estomacs.

A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il

y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en

soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je

crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record

de toutes les poussières!

On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière,

devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de

cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux

moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la

poussière joue tous les rôles de l'eau.

La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride

et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau;

la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux

feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes

grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec

plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas

faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes

passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante

expérience.

D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de

la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les

fruits donnent lieu à un assez important trafic.

Le Tour de l'Espagne en Automobile Etude de Tourisme · 第 3 / 15 段