A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nou

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par

le typographe ont été corrigées.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine

sont marqués =ainsi=.

LE TOUR

DE L'ESPAGNE

en Automobile

DU MÊME AUTEUR:

=Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.=--Lyon,

1905. A. Rey et Cie, éditeurs.

=Les Lacs italiens.=--Lyon, 1906. Waltener et Cie, éditeurs.

=Un voyage à Constantinople.=--Lyon, 1907. Waltener et Cie,

éditeurs.

PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12599.

[Illustration: LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE]

PIERRE MARGE

LE TOUR

DE L'ESPAGNE

EN AUTOMOBILE

ETUDE DE TOURISME

_Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte

d'après des photographies de l'auteur_

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE--6e

1909

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Published 16 July 1909.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act

approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.

_A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon de route, charmant et

dévoué, ces lignes sont dédiées._

Pierre MARGE.

LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE

Théophile Gautier, dans son _Voyage en Espagne_, a dit: «Il faut

visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la

Russie en hiver.»

Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage

en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant

que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas

manqué de me dire:

--Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur

y est torride, insupportable.

--Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu.

--Vous attraperez des insolations.

--Nous nous coifferons de larges panamas!

--Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante,

vous serez dévorés par les petites bêtes.

--Nous emporterons de la poudre insecticide!

--Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne

pourrez achever votre voyage.

--Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et

dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement

mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille.

C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs

voyages en automobile j'ai trouvé de gens--auxquels je ne demandais

rien du tout--qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On

dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester

ceux qui partent.

Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du

mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me

disait:

--Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point

de routes et sur les rivières point de ponts.

Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je

répondis:

--Ah! bah! vous y êtes allé?

--Non, mais on m'a dit!......

Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous

attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes

préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment

de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement

promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et

difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté

sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport

que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées

curieuses nous attendaient!

Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen

des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails

abondants que j'avais obtenus du _Royal Automobile Club d'Espagne_,

dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient

démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes

espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit

voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent

réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse.

L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois

d'août à dessein.

Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions

infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin

d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits

difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin

d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière

de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable

d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au

moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire

étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au

sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque,

contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications

qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles.

Dimanche, 11 août 1907.

Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire

de mon lit.

Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier,

toute gaie et si vibrante...

Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est

une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le

général Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade

à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps

d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à

présent prendre quelque repos.

Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde

des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment

chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus

complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées.

Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure

que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière

tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à

point avant d'arriver à Tarifa.

A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente

route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens

d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux!

La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche

vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé.

La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont

l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune

fraîcheur. Mes compagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter

là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter

aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!...

_Pézenas_ est traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à

l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie

de tous les commis voyageurs en vins.

La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce

ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La

plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'œil peut

voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes.

_Béziers_ est une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de

la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la

ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale,

l'effet est très pittoresque.

Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des

années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer

et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de

barques chargées de tonneaux.

_Narbonne_: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade,

où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur

Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que

se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A

voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants

tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues

et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le

gouvernement de la République!

La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais

si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement

la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très

véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.

Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe

de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets

de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur

nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le

mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici!

On passe non loin de _la Nouvelle_, le port de Narbonne. On sait que

Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise,

était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au

quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit

sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de

ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité

d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.

A gauche la mer, les étangs.

Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se

dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont les

_Pyrénées_.

La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une

espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout

est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche!

_Perpignan_, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez

insignifiante. La vieille ville, située au bord de la _Têt_, a

cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands

ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant

soleil de leur pays.

Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche

de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont

fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les

hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure.

La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre

toujours dans les pays montagneux.

A partir de _Prades_, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans

les mœurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus

ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons

un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types

inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol!

_Villefranche-de-Conflent_ est un vrai spécimen de petite ville

du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses

étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge

étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement

curieux.

A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des

Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route

aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts

sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître

et disparaître le _Canigou_ majestueux. La grande chaleur de tantôt

a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse

délicieusement.

_Montlouis_, qui fut capitale de l'ancienne _Cerdagne française_,

est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle

prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est

dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique.

On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le _col de la Perche_

(1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien

à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut

maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne

des Pyrénées.

_Bourg-Madame_[1] est le dernier village français. C'est ici que sont

les douanes, française en deçà du pont sur _la Raour_, espagnole

après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la

douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique

hôtel de Bourg-Madame, l'_hôtel Salvat_, qui est d'une simplicité

que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à

notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état

de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant

jusqu'aux anciens peuples pasteurs.

[1] MONTPELLIER--BOURG-MADAME: 263 kilomètres.--J'indique les

distances kilométriques étape par étape. Les chiffres que je

publie sont rigoureusement exacts: ils ont été contrôlés jour par

jour au moyen d'un compteur kilométrique vérifié lui-même très

souvent. Les distances sont comptées du centre de la ville de

départ au centre de la ville d'arrivée pour plus d'exactitude.

En Espagne ce contrôle présentera un très réel intérêt, car les

cartes de ce pays sont souvent erronées.

Lundi, 12 août.

De l'autre côté de la frontière, tout près, _Puycerda_ dresse sa

silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de

la _Cerdagne espagnole_.

Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en

Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de

plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir

de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt

minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi;

il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste

généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien

le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et

traverser la frontière juste pendant les courts instants durant

lesquels elle se trouve ouverte.

Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait

inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous

aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans

peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9

heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur;

mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure

espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols

retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions

pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en

Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9

heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme

il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son

guichet.

Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure!

Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers

voraces? _Deux mille trente francs et soixante et dix centimes_; la

voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus

servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs

soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux

énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors

quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre.

Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions

Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans

ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes

les barrières.

Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant

nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des

Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot _Obstaculo_

et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route

nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un

gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous

expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route,

nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'_obstaculo_.

La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant

plus de 20 kilomètres, jusqu'au _col de Tosas_ (1 800 mètres),

d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur

le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les

prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie;

du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des

montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers

détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec.

Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs

lacets vers la _Catalogne_. La route est assez bonne, son seul défaut

est d'être très poussiéreuse.

_Ribas_, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La _Posada Rotlat_

est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole,

c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir,

épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place

dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre

qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un

certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses

innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais

les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents!

Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très

poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll

et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière

et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai

eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence

attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière

qu'en France dix autos.

Voici maintenant _Ripoll_, point terminus actuel d'un chemin de

fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le

paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement.

Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur

charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer

l'auto; est-ce que cela durera?

Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens

sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français;

il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont

pour le moins autant français qu'espagnols.

_Vich_ nous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède

la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants,

sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une

bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits.

Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci

des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre

gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus.

La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on

peut un passage au milieu du sable et des cailloux.

Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est

plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières,

les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel

on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure

extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et

cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée.

Avec cela une poussière intense que nous soulevons en nuages

compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la

capitale de la Catalogne.

Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille,

nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de

larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous

amènent à la _Plaza Cataluña_ où se trouve l'hôtel que nous avons

choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes

de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les

pavés de _Barcelone_[2].

[2] BOURG-MADAME--BARCELONE: 168 kilomètres.--_Route_: assez

bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très mauvaise de Ribas

à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich. Médiocre après Vich et

horrible pendant les 8 derniers kilomètres avant Barcelone.

L'_Hotel Gran Continental_ où nous descendîmes est dans une des

meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle

place de Catalogne et à l'angle de la _Rambla_; cet hôtel est luxueux

et cher, mais d'une propreté douteuse.

Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous

débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire

un copieux dîner à _la Maison Dorée_, établissement très chic de

la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente cuisine française,

puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première

reconnaissance pédestre autant que digestive.

Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus

vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues

sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et

abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont

animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways,

très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et

sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien

attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les

boulevards comme des météores.

Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument

moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la

langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles

inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est

française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants.

Mardi, 13 août.

Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne

de beaux boulevards qui s'appellent tous _Rambla_, de leur nom de

famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La

Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe,

traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va

se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique,

paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché

qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle.

C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande

ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est

sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se

préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que

journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel

les promeneurs circulent au milieu des parfums.

Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne

ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom

générique est _Ronda_, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et

qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone

sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte

comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein

développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites.

La _Cathédrale_ est un bel édifice gothique; malheureusement tous

les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice

est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet

produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé,

la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de

l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent

très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du

plus pur gothique de toute beauté.

Nous avons fait une agréable promenade dans les _Parque y Jardines de

la Ciudadela_, vastes jardins publics très ombragés qui renferment

une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes

revenus en passant le long des quais du port. Le _Port_ de Barcelone

est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de

Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une

très intense animation produite par la foule de navires qui viennent

y apporter leur tonnage.

A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous

quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est

fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil:

c'est une succession ininterrompue de trous noyés par la poussière

dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un

navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A

moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une

allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse

ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de

freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de

temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser

par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment

déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour

une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien.

L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres,

jusqu'au delà de _Molins de Rey_, et je constaste qu'il nous fallu

2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à

l'heure.

Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par

endroits et restera telle jusqu'à Tarragone.

On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus

lointains. Voici quelques montagnes, une _sierra_ couverte de

vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra,

l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe

dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en

rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour

rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces

montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre.

C'est maintenant _Villafranca del Panades_, au bas de la sierra,

ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la

panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai

pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste

ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé.

Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à

perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc

romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus

loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le

tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui

servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis.

C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur

et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore

représentant deux captifs.

Quelques kilomètres encore et nous faisons notre entrée dans

_Tarragone_[3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la

façade accueillante et sympathique de la _Fonda de Paris_ réunit tous

nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous

avons trouvé un hôtel propre et bien tenu.

[3] BARCELONE--TARRAGONE: 97 kilomètres.--_Route_: épouvantable

de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite jusqu'à Tarragone.

Mercredi, 14 août.

Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de

la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le

soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la _Cathédrale_. La

cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus

beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais

trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y

faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère,

on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières

espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de toutes; comme dans

toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu,

on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent

les bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le

cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair

et tournant autour d'un _patio_ rempli de verdure, dans lequel on

vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint.

Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à

nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond

plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une

d'elles est particulièrement curieuse: c'est la _Procesion de las

ratas_, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de

rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple

charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort

des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres

ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs.

Après la cathédrale nous allons voir les _Murailles cyclopéennes_.

L'antique _Tarraco_ était une ville ibérienne déjà florissante aux

temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants

l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe

encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les

Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces

murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne,

ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc

assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs.

Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons

descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais,

en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en

amphithéâtre.

Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a

permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement

ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute

une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans

lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air

absolument satisfait.

A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères

chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été

impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils

fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un

bâtiment très quelconque, vers le port.

La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne

en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où ne

croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure

qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont

bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès.

_Hospitalet_ est un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse

à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la

masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des

flots.

La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend

continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer;

elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants

et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller

lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin

tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement

de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend

parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de

hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe

de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux,

il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de

la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment

rafraîchis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil

et chaleur.

Nous pénétrons dans le large delta de l'_Ebre_, contrée fertile et

admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment

puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces

roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les

Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute

l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui.

Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses;

imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de

moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal

amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur

tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés

à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue

au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins

godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées

à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du

fleuve.

C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville

de _Tortosa_. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à la _Fonda de

Europa_ pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est nullement

engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant

dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse

fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait

prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi

jusqu'ici l'impression est plutôt favorable.

Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins

d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop

riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai

remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans

ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange:

un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large

qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe

effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin

dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage

de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une

gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage;

je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me

verser le vin partout ailleurs que dans la bouche.

Nous nous sommes munis à Tortosa d'_alcarazas_ que nous emporterons

dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre

disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté

de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et

d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne,

les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont

garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas

d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur

action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours,

même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche.

Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner

la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues

tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin

nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages

conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de

ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des

siècles.

En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route

continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents

et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que

tous sont à peu près à sec. Tant par ces gués que par l'état général

de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu

en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre

époque.

Voici un village grouillant de population, c'est _Uldecona_. Nous

rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu

en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent

désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont

tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue;

nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de

grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous

approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une

borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de

Tarragone pour entrer dans celle de Castellon.

_Vinaroz_, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux

maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental.

_Benicarlo_: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a

plus de mille ans, c'est-à-dire arabe. Maisons basses et blanches

à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête

quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est

sur les portes; la marmaille est fourmilière, elle saute, piaille

et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire

cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté

dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne

pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à

tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique,

les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous

éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures

automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore:

_sombrero_ à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire,

caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au

genou par des flots d'étoffe.

En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui

rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est

un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait

demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté,

puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps

de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la

curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation

automobile doit être encore bien peu importante dans cette région.

La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale

maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que

nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine

terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers.

Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud.

La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant

Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et

qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air

comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous

fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux

tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que

nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous

plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût

pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le

dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable

oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était

établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux

raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils

furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore

tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de

pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps,

oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes

tranquillement, non loin du petit village d'_Oropesa_[4].

[4] TARRAGONE--OROPESA: 188 kilomètres.--_Route_: assez bonne,

mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et plusieurs gués

entre Tarragone et Tortosa.

Jeudi, 15 août.

Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos

lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption.

Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont

les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de

dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier

nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui

cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela

maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait

plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à

présent!

La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au

milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge,

de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui

cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol

est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits

pendant qu'il en reste encore.

Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient

déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé

tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage,

puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans

interruption.

Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà

_Benicassim_, qui s'étale coquettement comme une baigneuse

nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom

bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons

carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de

son dôme aux _azulejos_ brillants, lui donnent un aspect absolument

mauresque.

Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions

gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir

les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire

la haie sur notre passage.

A _Castellon de la Plana_ notre arrivée bouleversa littéralement la

ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes

toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute

cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence.

Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous

arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour

étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma

aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où

nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours

avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute

pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement

vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de

toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis

à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables,

c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie:

figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés.

Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que

l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une

aussi prodigieuse quantité de moutards.

En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est

devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de

Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche

digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première

vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie

et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence!

Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce

satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je

le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et

ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil s'en

mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous

cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur

les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent

incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas.

Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt

la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous

sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en

hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le

pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, où nous passâmes

hier, et finit à _Dénia_, au sud de Valence; ce jardin des orangers

s'appelle _la Plana_ au nord, _la Ribera_ au milieu et _la Marina_

au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont

un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de

grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera

sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à

Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en

outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait

parfum, essences, boissons.

Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et

s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette

saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le

feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois

les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de

grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un

usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de

l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa

complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou

se dessèchent.

Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de

délicats papiers de soie et dont nous nous régalons en hiver,

c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres

qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante

couche de poussière!

_Sagonte_, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît

au bord du _Palancia_. Cette ville est un squelette aux maisons

décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique

métropole des Ibères, la _Saguntum_ des Romains, dont la résistance

acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais.

C'est la _Murviedro_ des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne

appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de

Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de

poussière ici de votre temps?

Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant

que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts

plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves,

tantôt aiguës.

La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol

rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est

couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la

_huerta_ de Valence.

Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos resplendissants,

c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence

il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle,

tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de

15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68

kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions.

Il est midi. Nous pénétrons dans _Valence_[5] en franchissant sur

un pont le rio _Turia_, à sec, comme une rivière espagnole qui se

respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous

avons passés, il y avait celui du rio _Secco_, encore plus à sec bien

entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte

dite _Torres de Serranos_, colossale porte flanquée de deux énormes

tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal.

[5] OROPESA--VALENCE: 90 kilomètres.--_Route_: bonne d'Oropesa à

Castellon, épouvantable de Castellon à Valence.

C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus

mauvaises de toute l'Espagne.

Nous descendons au _Grand-Hôtel_, calle de San Vincente; nous y

trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement

exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse

qui caresse voluptueusement nos épidermes saturés de soleil et

de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer

l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec

quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim,

nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais

qu'était surtout en la circonstance: un bain.

Le Tour de l'Espagne en Automobile Etude de Tourisme · 第 1 / 15 段