Solange demande Nannette pour son garçon

A quelque temps de là, Solange, des Ormeaux, vint trouver Jeanne et lui

dit:

«Veux-tu donner ta fille à mon Jean? Depuis qu'il est revenu de l'armée,

il ne pense qu'à elle; il dit qu'il n'y a pas une fille pareille; que,

si elle le refuse, il ne se mariera pas.

--Ma Solange, il faut d'abord savoir ce qu'en dira Nannette.

--Peut-être ne se souciera-t-elle pas de demeurer à la campagne,

maintenant qu'elle a tâté de la ville?

--Tu te trompes, Solange; je sais qu'elle ne sera heureuse que quand

elle vivra auprès de moi; la pauvre enfant me donne plus de la moitié de

ses gages pour payer les façons de mes champs; car moi je ne peux plus

rien gagner à présent, et je crois bien qu'elle n'a pas de grandes

épargnes.

--Ce n'est pas pour son argent que mon garçon la veut; tu sais qu'il

était le filleul du père Jusserand, qui lui a acheté un remplaçant au

bout de quatre ans de service, parce qu'il voulait le voir avant de

mourir; il lui a légué en mourant quinze cents francs d'argent, et, avec

les champs que nous lui donnerons en mariage, il aura de quoi vivre en

travaillant.

--Mais, Solange, Nannette ne voudra qu'un homme qui vive dans notre

maison et cultive nos terres.

--Justement, c'est le désir de Jean.

--Il faut te dire aussi que je voudrais bien ne pas faire encore mes

partages, à cause de mes deux mineurs, parce que les frais nous

ruineraient.

--Ne t'inquiète pas de ça, Jeanne; tout le monde sait comment tu as

gouverné ton bien depuis la mort de ton pauvre homme. Vous resterez tous

ensemble, et, quand tu auras un bon ouvrier dans ta maison, tu seras

enfin à ton aise.

--Ce n'est pas tout encore, Solange: j'ai mon petit Louis, qui pourrait

bien ennuyer ton garçon. Nannette l'aime comme moi, et si Jean ne

pouvait l'endurer à la maison, elle serait malheureuse, et moi j'en

sortirais; car, pour rien au monde, je ne voudrais me séparer de mon

pauvre simple.

--Ton petit Louis, qui est fort comme quatre, plaît beaucoup à Jean; il

dit que les enfants simples sont plus près du bon Dieu que les autres.

Il en parlait encore ce matin et disait qu'il se chargeait de lui

apprendre à labourer, et qu'il était bien sûr d'y réussir. Ainsi, sois

tranquille de ce côté.

--Eh bien! puisque nous sommes d'accord sur tout, il faut que tu ailles

chez Mme Dumont, dire à Nannette que j'ai besoin de lui parler, et nous

saurons tout de suite ce qu'elle en pense.»

Quand Nannette fut venue, sa mère lui dit:

«Ma fille, la maîtresse Jusserand vient te demander pour son garçon.

--Oui, ma petite Nannette, dit Solange, voudras-tu bien prendre un

paysan, maintenant que tu es quasi une demoiselle?

--Ma mère, je ne me marierai que pour demeurer avec vous.

--Ma fille, Jean Jusserand veut bien vivre dans notre maison et cultiver

notre bien: mais il ne faut pas penser à moi dans une affaire si

importante; je veux que tu me dises, comme devant Dieu, s'il te

convient.

--Oui, ma mère, dit Nannette en rougissant; Jean est plus doux et bien

mieux appris que les autres garçons du bourg; mais je n'oserai jamais

dire à madame, qui est si bonne pour moi et que j'aime tant, que je vais

la quitter.

--J'irai te reconduire.

--Embrasse-moi, ma Nannette, dit Solange; tu ne sais pas comme je serai

contente de t'avoir pour bru, moi qui dois tout ce que je vaux à ta

mère!»

Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure.

Jeanne s'habilla et donna aussi ses beaux habits à Louis, qui n'en était

pas trop content.

«Mon enfant, c'est pour aller voir ta marraine.»

Il se laissa faire sans rien dire, parce qu'il se sentait heureux auprès

de sa marraine. En passant dans son jardin, il cueillit ses plus belles

roses et il les donna à Mme Isaure, puis il vint se coucher à ses pieds

et ferma les yeux comme s'il dormait.

«Excusez-le, madame: le pauvre petit comprend que vous êtes bonne pour

lui, et il ne se gêne pas plus qu'avec moi.

--Laisse-le donc faire, Jeanne. Mais comme tu es belle! Qu'as-tu donc à

me dire?

--Madame, il m'en coûte un peu de vous parler de ce qui se passe,

quoique pourtant je sois sûre que vous ne vous en fâcherez pas. Il se

présente un bon parti pour Nannette, qui est en âge de se marier, et je

crois qu'elle aurait tort de le refuser.

--Comment, Jeanne, tu veux m'ôter Nannette, qui m'est si utile pour ma

fille que je lui confie avec la plus grande sécurité!

--Madame, Nannette ne trouvera jamais un autre homme comme Jean

Jusserand, de votre métairie des Ormeaux. Il est riche, il est d'un bon

naturel, il est mieux élevé que ne le sont d'ordinaire les paysans;

enfin il a tout pour lui! puis, il veut bien demeurer avec nous et

cultiver nos terres, et je suis sûre qu'il ne brutalisera jamais la

pauvre créature qui dort à vos pieds. Vous comprenez, madame, que c'est

une grande chose que celle-là, pour moi qui ne suis occupée que de ce

pauvre enfant!

--Il me semble, Jeanne, qu'à ta place j'aurais voulu mieux que cela pour

Nannette, qui ne me paraît pas faite pour vivre à la campagne, je

pensais que quelque jour elle se marierait à un bon ouvrier de la ville.

--Madame, dit Nannette, je ne connais que deux maisons où je puisse

vivre: la vôtre et celle de ma mère. Si je n'avais pas trouvé un homme

qui voulût demeurer avec elle, je n'aurais pas quitté votre service.

--Et puis, madame, dit Jeanne, croyez bien que l'on est plus heureux en

cultivant ses terres qu'en travaillant pour des pratiques qui peuvent

vous quitter et vous mettre dans la gêne; au lieu que le cultivateur,

n'ayant affaire qu'à Dieu, ne murmure jamais.

--Allons, Nannette, marie-toi donc, puisque tu le veux; mais j'aurai

besoin de toi souvent encore.

--Madame, demeurant avec ma mère, qui soignera la maison, j'aurai la

facilité de travailler au dehors, et je serai bien heureuse toutes les

fois que madame voudra bien m'employer.»

Mme Isaure chante pour réveiller Louis.

«Jeanne, dit Mme Isaure, je vais chanter pour réveiller Louis. L'effet

que produit sur lui la musique est bien singulier! Il n'est donc pas

tout à fait idiot?

--Non, madame; quand on dit quelque sottise devant lui, il sait bien en

faire la remarque. Si on lui demande son avis sur quelque chose, il le

donne juste, quoiqu'il ne le dise pas comme un autre. Quelquefois il

sent sa position, et alors il me dit des paroles qui me déchirent l'âme.

--Qu'a-t-il donc? Quel est ce genre d'infirmité?

--Je n'en sais rien, madame: c'est comme s'il ne gouvernait pas sa

volonté. Quand je ne suis pas avec lui, il n'est bon à rien. Pour le

faire parler un peu raisonnablement, je suis obligée de le tenir par la

main pendant tout le temps qu'il parle. Il est comme les tout petits

enfants, il aime tout ce qui brille. Je l'ai mené en ville: il avait

envie de tout ce qu'il voyait chez les orfèvres et chez les marchands de

cristaux; il n'a aucune idée du danger; enfin, si je le laissais faire,

il donnerait tout ce qu'il y a chez nous.»

Mme Isaure chanta avec sa fille un air très doux. Louis se leva, pleura,

et demanda un autre air quand celui-là fut fini; on le contenta, et, en

partant, il mit les mains de sa marraine sur ses yeux trempés de larmes.

Elle lui donna une timbale d'argent bien claire, ce qui lui fit oublier

la tristesse que lui causait toujours la musique.

«Tu boiras tous les jours dans ce gobelet, Louis, afin de penser

toujours à moi.

--Oui, marraine, je penserai à vous qui chantez comme les anges.»

La petite Jeanne; ou, Le devoir · 第 29 / 42 题