M. le curé veut placer Sylvain en ville.

Jeanne dit un jour à M. le curé:

«Vous avez pour mon Sylvain de trop grandes bontés, vous en faites un

monsieur; il serait bien temps qu'il s'occupât de cultiver nos terres;

il en sait plus long qu'il ne lui en faut; qu'il apprenne donc à présent

à manier la charrue.

--Jeanne, cet enfant est si doux et en même temps si délicat, que je ne

puis m'habituer à penser qu'il passera sa vie à piocher la terre. N'y

a-t-il pas mille autres manières de gagner son pain? Il est

très-intelligent et beaucoup plus instruit que les autres enfants de son

âge, car il a bien profité de tout ce que je lui ai appris. Je voudrais

le placer chez un notaire de mes amis, à qui j'en ai déjà parlé.

--Croyez-vous, monsieur le curé, qu'il puisse être heureux en ville, où

il n'aura personne pour l'aimer?

--Laissez donc, Jeanne! les gens chez qui je le placerai lui serviront

de famille; c'est une maison honnête, où il sera bien tenu et ils ne lui

donneront que de bons exemples.

--Monsieur le curé, vous en savez plus long que moi là-dessus; mais

j'aurais mieux aimé qu'il restât paysan comme son père; c'est encore

l'état qui donne le plus de bonheur et où on est le moins exposé à mal

faire.

Jeanne s'occupa de mettre en ordre les effets de Sylvain; elle fit

refaire à sa taille les plus beaux habits de son père, et M. le curé le

mena chez son ami le notaire.

Jeanne s'aperçoit que le petit Louis sera un enfant

simple.

Louis avait trois ans; sa santé s'était raffermie et il était devenu

très-fort; il parlait peu, et ce qu'il disait ne ressemblait pas aux

propos des autres enfants; ses yeux étaient grands, mais tout

singuliers. Il courait après tout ce qui brillait pour s'en saisir. Il

s'était brûlé plus d'une fois à la chandelle, et plus d'une fois aussi

il avait retiré du feu le bois enflammé pour jouer avec; enfin, un jour

il s'était jeté dans le ruisseau pour prendre le soleil qu'il voyait

dans l'eau. Sa mère, ou bien sa soeur, ne le quittaient plus, de peur

d'accident. Jeanne dit à la marraine de l'enfant:

«Je ne peux plus m'abuser, madame, mon pauvre Louis sera simple toute sa

vie, si même il ne devient pas idiot tout à fait.

--Tu n'en sais rien encore, Jeanne; il pourra devenir un homme comme les

autres; pense donc qu'il est bien jeune!

--Madame, je ne peux pas m'y tromper, parce que ce n'est pas la première

fois que je vois des simples; il sera toute sa vie l'enfant du bon Dieu;

je ne pourrai pas le quitter un instant.

--Ma pauvre Jeanne, c'est une grande épreuve que le ciel t'envoie.

--J'en ai du chagrin, madame, mais je n'en murmure pas; les enfants

simples ont une âme comme les autres, et ils n'offensent jamais le bon

Dieu. Puis il m'aime tant, le pauvre innocent!

--Eh bien! Jeanne, si tu ne peux plus travailler à cause de Louis,

donne-moi Nannette, j'en aurai soin comme si elle était ma fille; elle

ne te coûtera plus rien à nourrir: au contraire, elle pourra t'aider

avec ce qu'elle gagnera chez moi.

--Merci, ma chère dame; j'aurai bien de la peine à m'en séparer, car

elle aime mon Louis quasi plus que moi; mais nous sommes trop de deux

femmes dans la maison, et je serai bien heureuse de la savoir avec

vous.»

Nannette a un grand chagrin de quitter sa mère.

A peine Mme Isaure fut-elle partie, que Nannette, qui pleurait dans

l'autre chambre, parce qu'elle avait tout entendu, se mit à éclater:

«Ma chère mère, il faut donc nous séparer! je ne le pourrai jamais; j'en

mourrai, bien sûr.

--Ma pauvre fille, tu n'en mourras pas. Quand j'ai perdu ton père, je ne

suis pas morte, parce que j'ai pensé à vous, mes enfants; et tu penseras

à moi pour te donner du courage.

--Mais, c'est si dur d'aller chez les autres!

--Il est sûr qu'il vaut mieux rester avec ses parents, quand on le peut,

que d'aller dans la meilleure des conditions. C'est le malheur qui nous

force à nous quitter, ma Nannette; mais ce ne sera pas pour toujours.

Nous sommes trop de bouches ici, et puis je ne peux rien acheter pour ta

toilette; au lieu que tout ce que tu vas gagner sera pour toi, ma fille.

--Et pour vous aussi, ma chère maman. Mais je ne pourrai jamais vivre

sans vous voir.

--Si, ma fille; tu auras beaucoup d'ouvrage et tu penseras moins à nous.

Mme Isaure est bien bonne; ce ne sera pas une maîtresse ordinaire pour

toi: c'est elle qui m'a donné le premier argent que j'ai touché, qui m'a

appris tout ce que je sais; elle m'a toujours protégée; tu seras même

mieux auprès d'elle qu'auprès de moi, et tu l'aimeras bien vite, je t'en

réponds.»

Mais Nannette ne se consolait point; sa mère lui dit:

«Mon enfant, va voir M. le curé; il a de bonnes paroles pour toutes les

peines, et tu prieras Dieu avec lui.»

M. le curé fit dîner Nannette à sa table, et la ramena le soir à sa

mère.

«N'est-elle pas bien heureuse, dit Jeanne, dans notre malheur, de

trouver une place tout près de nous et chez des gens que nous aimons

tant?

--Oui, Jeanne, et elle le comprend maintenant; je vous promets qu'elle

sera bien raisonnable.

--Nannette, nous irons demain chez Mme Dumont pour savoir quand on aura

besoin de toi; si tu as les yeux gonflés, elle croira que tu as oublié

ce qu'elle a fait pour nous.

--Ma mère, je vais mener notre vache aux champs, ça me remettra un peu.»

Mme Isaure caresse l'enfant simple de Jeanne.

Le lendemain, après midi, Jeanne et Nannette s'habillèrent, ainsi que

Louis, et elles allèrent chez Mme Dumont.

Mme Isaure était dans le jardin, et avait une écharpe rouge. Louis

courut à elle, la lui arracha, et se la mit autour du corps avec une

joie bruyante.

«Excusez-le, ma chère dame, dit Jeanne, il ne sait pas ce qu'il fait.

--Pauvre petit, dit Mme Isaure en le prenant dans ses bras, comme il est

beau!»

Elle lui fit cueillir un abricot, dans lequel il mordit avec avidité;

puis il appela sa mère et sa soeur pour leur en faire manger.

«Il est d'un grand coeur, madame, dit Nannette; s'il a quelque chose de

bon, il faut que tout le monde y goûte.»

Madame Isaure le mena dans sa chambre, lui donna des jouets et

l'embrassa plusieurs fois, car il était vraiment charmant; il la regarda

longtemps, puis il se jeta dans ses bras et pleura sur son épaule; elle

ne voulut pas qu'on le dérangeât, et il s'endormit.

«Veux-tu venir demeurer avec moi, Nannette?

--Oui, madame, j'en serai bien contente.

--Mais tu dis cela en pleurant, mon enfant; je ne veux pas te

contrarier; si tu ne peux pas t'y décider, n'en parlons plus.

--Mon Dieu! madame, dit Jeanne, nous ne nous sommes jamais séparées, et

il ne serait pas naturel qu'elle quittât la maison sans chagrin; mais,

je vous l'assure, elle vient de bonne volonté; vous savez bien que je ne

voudrais pas la contraindre. Quand désirez-vous qu'elle entre à votre

service?

--Quand cela t'arrangera, Jeanne.

--Alors, madame, si vous ne vous fâchez pas, elle restera chez nous

jusqu'après la moisson. J'ai été demandée pour faire le pain et la

cuisine aux moissonneurs de la Tréchauderie; je voudrais bien ne pas

perdre cette occasion de gagner un peu d'argent. Nannette gardera ses

frères et leur fera la soupe. Je ne viendrai que pour coucher le soir,

et encore faudra-t-il que je reparte à trois heures du matin.

--Mais, Jeanne, tu vas te tuer à ce métier-là.

--Je ne peux pas faire autrement; les enfants sont trop jeunes pour les

laisser coucher seuls à la maison.

--Ne t'en inquiète pas; notre vieille bonne ira coucher avec Nannette;

et toi, tu ne seras pas obligée de faire une lieue matin et soir.»

La vieille bonne mène souvent les enfants au château.

Pendant l'absence de Jeanne, qui ne revenait que le samedi au soir, la

vieille bonne, qui l'avait vue toute petite et qui l'aimait beaucoup,

emmenait souvent les enfants au château. Elle faisait travailler

Nannette avec elle, tout en gardant Louis. Lorsque cet enfant voyait sa

marraine, il se couchait à ses pieds et roulait sa tête sur ses genoux;

d'autres fois, il prenait ses belles boucles blondes et les baisait,

ainsi que ses mains blanches. S'il survenait quelqu'un qu'il ne connût

pas, il allait se blottir sous quelque meuble. Nannette s'habitua ainsi

à être séparée de sa mère, et elle lui dit en la quittant tout à fait:

«Je viendrai vous voir bien souvent, ma chère maman.

--Ma fille, les maîtres ne se soucient guère de ces visites-là; viens le

dimanche seulement.»

Jeanne cessa tout à fait d'aller en journée; elle entreprit d'apprendre

quelque chose à son petit Louis, qui passait des heures entières à la

regarder sans rien dire. Elle avait bien de la peine à captiver son

attention; pourtant, quand elle le tenait par la main en lui adressant

la parole, il semblait la mieux comprendre, surtout si elle lui parlait

des anges et du bon Dieu, et il revenait souvent sur ce sujet. Il

grandissait beaucoup et promettait de devenir fort comme son père.

Paul était toujours mauvais pour sa mère; quelquefois pourtant, touché

de sa douceur, il lui disait les yeux humides:

«Que vous êtes donc bonne, ma pauvre mère!»

Mais ces bons moments étaient rares et duraient peu. Il apprenait bien

ce qu'on lui montrait à l'école, et, de ce côté du moins, Jeanne n'avait

pas à se plaindre de lui.

Jeanne passe une mauvaise année.

Il y eut une année pluvieuse: les grains mûrirent mal et les fourrages

furent de mauvaise qualité. Le père Tixier, qui avait coutume de venir

causer souvent avec Jeanne, était mort dans l'hiver. Le Grand-Bail était

resté à Étienne Durand, et il fallut que Jeanne payât le labourage de

ses terres; elle se trouva dans une grande gêne; mais, comme elle ne se

plaignait pas, personne n'en sut rien; il n'y eut que M. le curé qui vit

clair dans sa position. Sa vache mourut pour avoir mangé de mauvais

fourrage, ce qui fut une grande perte pour elle; il ne lui restait pas

assez d'avance pour en acheter une autre, parce que, le blé étant cher,

il fallait garder son argent pour en avoir. Elle avait employé les

économies qu'elle avait faites depuis son veuvage à acheter un bon pré

dont elle venait d'achever le payement. On lui offrit bien des cheptels;

mois, comme elle savait que son fourrage était malsain, elle ne voulut

pas risquer le bétail qu'on lui confierait. Elle passa un hiver

difficile et plein de privations, et Paul ne fut pas toujours

raisonnable; il murmurait souvent contre sa mère.

Sylvain eut un congé de huit jours au printemps, et il fut très-content

de revenir chez lui. Il paraissait satisfait de sa position; ses

camarades se moquaient bien un peu de ses chemises de grosse toile, mais

il ne les écoutait pas; et, comme il était travailleur et rangé, son

patron l'aimait beaucoup. Il rapporta à sa mère une soixantaine de

francs qu'il avait gagnés dans l'étude, et il lui dit qu'il allait avoir

cinquante francs d'appointements par mois.

«Je vais être riche, ma bonne mère, et il n'y aura plus de mauvais

hivers pour vous.

--Mon Sylvain, je vais t'acheter des chemises de calicot et te les faire

tout de suite.

--Non, ma mère, cet argent-là est pour vous avoir une vache. Je sais que

Nannette va vous en apporter autant au moins. Mais il me semble, Paul,

qu'il est temps de quitter l'école, et que tu peux travailler à notre

bien maintenant.

--Moi, je ne veux pas être laboureur, dit Paul; il me faut un état qui

me convienne, et, si l'on veut me mettre chez le maréchal du bourg, je

veux bien commencer à travailler. J'y vais quelquefois entre les deux

classes, et je tiens les pieds des chevaux pendant qu'il les ferre; il

dit que je suis un luron, et que, si je veux travailler dans sa

boutique, il me prendra avec plaisir.

--Ce n'est pourtant pas raisonnable, Paul, dit sa mère; les journées me

ruinent, et, si tu travaillais pour nous, je pourrais t'acheter ce dont

tu as besoin.

--Je vous dis que je veux être maréchal, pour voir du pays quand je

serai grand et faire mon tour de France. Je saurai bien gagner de

l'argent, soyez tranquille! je ne vous en demanderai jamais.

--Il faut le laisser faire. Mon Sylvain, veux-tu aller t'arranger avec

le père Maurice?»

Sylvain fit ce que lui disait sa mère, et il revint dire que le père

Maurice, le maréchal, prendrait Paul pour deux ans de son temps, et

qu'il lui en avait fait l'éloge.

«Tant mieux, mon garçon. Ainsi, Paul, tu y entreras à la fin de ton mois

d'école.»

On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s'était

perdu.

Un jour que Jeanne filait, assise dans sa galerie, elle vit passer

Marguerite, qui courait comme une folle.

«Où vas-tu si vite? lui dit-elle.

--Je cherche Pierre, le frère de mon homme, qui est perdu.»

Jeanne ne fit pas grande attention à ce que Marguerite lui disait, parce

quelle la connaissait pour une tête éventée.

Deux jours après, Marguerite vint lui dire d'un air effaré qu'on venait

seulement de trouver Pierre.

«Viens donc le voir tout de suite chez nous; ma Jeanne; il est comme

mort.

--Où l'a-t-on donc trouvé?

--Dans la grande luzerne d'Étienne Durand.»

Jeanne suivit Marguerite et emmena Louis avec elle. Elle trouva Pierre

étendu sur un lit, sans mouvement; elle lui frotta les tempes avec du

vinaigre et lui en fit respirer; puis elle défit sa cravate, et lui lava

le visage et les mains avec de l'eau fraîche. Il ouvrit les yeux; son

pouls était si faible, qu'on le sentait à peine. Jeanne lui demanda s'il

souffrait.

«J'ai faim, dit-il bien bas.

--Le malheureux! s'écria Claude, il meurt de faim!»

Jeanne lui fit boire un peu de vin pour lui donner des forces, et dit

qu'il ne fallait pas beaucoup le faire manger, parce que c'était

dangereux, et qu'on allait lui faire de la soupe au lait.

«Mais je n'ai pas de lait, moi, dit Marguerite.

--Va en chercher au Grand-Bail, ils ne t'en refuseront pas.--Mais

pourquoi Pierre s'en est-il allé comme ça? dit-elle à Claude.

--Je vas vous dire, Jeanne: il a un grand mal à la jambe depuis plus de

quatre ans. Il l'a caché à notre défunte mère pendant bien longtemps.

Elle le voyait dépérir sans pouvoir en deviner la cause. Enfin, un jour

il quitta sa place de charretier aux Ormeaux et s'en vint chez nous. A

force d'être tourmenté, il a fini par faire voir son mal. Notre mère l'a

fait rester au lit et l'a guéri. Il s'est encore placé au moulin du

bourg; son mal est revenu aux deux jambes, et il ne s'en est pas vanté.

Mais cette année, un peu avant la Saint-Jean, en chargeant sa voiture,

il a laissé tomber un poinçon vide sur sa jambe, et il y a fait un grand

trou; depuis ce temps-là, il est chez nous sans travailler.

--Mais on ne le voyait jamais.

--C'est qu'il se cachait, le pauvre garçon, comme s'il eût fait un

mauvais coup.

--Pourquoi donc n'en avoir pas parlé à M. le curé?

--Dame! il ne le voulait pas.

--Êtes-vous simple aussi, vous, Claude, de l'avoir écouté!

--Ce n'est pas tout, Jeanne; il a voulu se détruire déjà deux fois,

parce qu'il s'imaginait nous être à charge. Je l'en ai empêché,

heureusement, à temps; mais je vois bien que, cette fois, il voulait se

laisser mourir de faim.

--Savez-vous, Claude, que c'eût été une grande honte pour votre famille

d'avoir un homme qui se serait tué! Sans compter que c'est un grand

péché que de se donner la mort.»

Pierre prie Jeanne de le guérir.

«Oh! Jeanne, vous qui savez tant de choses, vous pouvez bien me guérir,

si vous le voulez, demanda Pierre.

--Maman, dit Louis, il ne faut pas le guérir.

--Pourquoi donc, petit? repartit Pierre.

--Parce que tu n'aimes pas le bon Dieu.

--Qui est-ce qui t'a dit ça?

--Personne; mais tu as voulu te tuer pour ne pas souffrir, et le bon

Dieu ne t'aime plus.

--Entends-tu, Pierre? c'est Dieu qui parle par la bouche du pauvre

simple.»

Pendant ce temps-là, on avait fait la soupe au lait, et Pierre la

mangea.

«Pierre, dit Jeanne, pourquoi, dès le commencement de votre mal,

n'êtes-vous pas allé chez M. le curé, qui est si habile et si

secourable?

--Jamais je n'aurais osé lui montrer mes jambes.

--Et vous avez mieux aimé offenser Dieu en cherchant à vous détruire, et

rester à la charge de votre frère, qui n'est déjà pas trop à son aise!

Je veux bien vous soigner, mais seulement quand M. le curé aura vu votre

jambe. Je vais aller le chercher.»

M. le curé, ayant développé la jambe, fut effrayé de l'état de la plaie;

Pierre, qui s'en aperçut, lui dit:

«N'est-ce pas, monsieur le curé, que je ne guérirai jamais?

--Je ne vous cache pas, mon garçon, que ce sera long et difficile: un

mal peut toujours se guérir quand il est pris à temps; mais, quand on le

garde pendant des années sans y rien faire, c'est quelquefois

impossible. Il vous faudra une grande patience et une grande docilité

pour guérir.»

Et il lava la plaie avec soin, la pansa avec de la pommade camphrée

étendue sur de la charpie, et il la saupoudra auparavant avec du camphre

en Poudre.

«Je viendrai vous panser tous les jours, dit-il en s'en allant. Il faut

vous coucher tôt, vous lever tard, et, quand vous serez levé, vous

tiendrez votre jambe étendue sur une petite chaise; si vous la posez par

terre, je n'en réponds pas.»

Il faisait un beau clair de lune quand Jeanne et M. le curé sortirent.

Le petit Louis donnait la main à M. le curé, qui l'aimait beaucoup. Il

s'arrêta et dit en montrant le ciel et les étoiles:

«Qui a fait tout ça?

--Mon enfant, lui dit sa mère, je t'ai répété bien des fois que c'était

Dieu qui avait fait tout ce qui est au ciel et sur la terre.»

L'enfant quitta la main de M. le curé et se mit à genoux.

«Je veux voir Dieu, dit-il, je veux lui parler.»

Ils étaient devant la porte de la cure, et ils y entrèrent tous les

trois; M. le curé prit le pauvre simple sur ses genoux et lui dit:

«Mon petit Louis, le bon Dieu ne se voit pas avec les yeux du corps;

mais l'on sent qu'il est partout. Quand tu restes des heures entières à

regarder tes roses pousser, c'est lui qui les déploie et les fait sortir

si belles de leurs boutons; c'est lui aussi qui leur donne cette bonne

odeur que tu aimes tant. Quand tu donnes un morceau de pain à un pauvre,

c'est lui qui te met le contentement dans le coeur; et si tu embrasses

ta mère, c'est encore Dieu qui te rend heureux dans toute ta petite

personne.

--C'est bon, dit Louis, je vas l'écouter.

--Vous voyez bien, Jeanne, que cet enfant n'est pas aussi malheureux que

vous le croyez; il comprend Dieu.»

Jeanne gronde Marguerite.

Quelques jours après, Jeanne alla voir Pierre; elle trouva Marguerite

qui travaillait devant sa porte.

«Marguerite, lui dit-elle, il ne me semble guère naturel que Pierre ait

voulu se détruire à trois fois différentes; il a son tiers dans votre

maison et dans votre champ, et il lui reste bien un peu d'argent de ses

gages. Je parierais que tu lui as dit quelque chose.

--Oh! mon Dieu, pas grand'chose, va, Jeanne! Je lui disais qu'il était

au bout de son argent, et que, quand il n'en aurait plus, nous ne

pourrions pas le garder, parce que nous étions déjà trop dans la maison.

--Lui disais-tu ces belles choses-là devant Claude?

--Non pas! il est bien bon, Claude, mais il m'aurait donné une bonne

tape, s'il m'avait entendue parler comme ça à son frère.

--Et tu as eu le coeur de dire des choses pareilles à cet infirme, au

frère de ton homme!

--Tiens, voilà-t-il pas!

--Il ne te rendait donc pas quelques services?

--Si fait: il chauffait le four et enfournait le pain; il faisait des

mues et des paniers que je vendais à la ville, où le meunier me les

conduisait; enfin, il s'occupait toujours; il gardait aussi les petits

et leur faisait des amusettes.

--Et tu as pu lui reprocher le pain qu'il mangeait et qu'il gagnait

bien, ma foi! Marguerite, je mourrais de honte si j'étais à ta place. Si

Pierre s'était détruit, tu en aurais répondu devant Dieu.

--Jeanne, tu me fais toujours peur; je ne suis pourtant pas méchante.

--C'est vrai, tu n'es pas méchante au fond; mais c'est pire que si tu

l'étais, parce que tu ne penses jamais ni à ce que tu dis ni à ce que

tu fais.»

Pierre guérit, puis retombe malade.

Pierre guérit au bout de trois mois. Quand la plaie fut fermée, M. le

curé lui dit:

«Maintenant, mon ami, il ne faut plus penser à cultiver la terre,

cherchez un autre moyen de gagner votre vie.

--Que voulez-vous donc que je fasse, monsieur le curé?

--Apprenez un état qui ne fatigue pas vos jambes.

--Mais j'ai vingt-cinq ans; et il est bien dur à mon âge d'entrer en

apprentissage.

--Il serait encore plus dur d'aller mendier, mon cher; le mal ne se fait

jamais, en ce monde, que la punition ne le suive tôt ou tard. Vous avez

manqué de confiance en Dieu et en votre mère, qui représentait pour vous

sa providence sur la terre, et vous voilà incapable de travailler comme

tout le monde. Il n'y a donc pas à murmurer, puisque vous êtes l'auteur

de votre mal; et, quoique vous soyez guéri, rappelez-vous que vous ne

vous servirez jamais de vos jambes comme vous le faisiez auparavant sans

qu'elles redeviennent malades.»

Quand M. le curé fut sorti, Marguerite dit à Pierre:

«Bah! M. le curé dit ça; mais tu peux bien aller à la charrue, à présent

que tu n'as plus de mal.»

Pierre, qui se sentait fort, se loua comme laboureur.

Mais, au bout d'un mois, il revint chez son frère, plus malade que la

première fois.

Marguerite vient encore chercher Jeanne.

Marguerite alla trouver Jeanne, et lui dit:

«Il faut pourtant que tu ailles chez M. le curé pour le prier de venir

voir Pierre, qui est revenu; moi, je n'oserais pas.

--Pourquoi donc? est-ce qu'il est encore malade?

--Il est pis que jamais.»

Jeanne alla chercher M. le curé, qui recula en voyant les deux jambes de

Pierre.

«Malheureux garçon! vous n'avez donc pas tenu compte de ce que je vous

ai dit?

--Dame! quand j'ai vu, monsieur, que vous m'aviez si bien guéri, j'ai

cru que je pouvais travailler comme les autres.»

Jeanne regarda Marguerite, qui rougit et détourna la tête.

«Pierre, je vous l'ai déjà dit, on est toujours puni quand on fait mal.

Vous n'avez pas voulu me croire, moi, votre pasteur, et qui vous ai

soigné si longtemps; aujourd'hui, je ne puis plus vous guérir, parce

qu'il vous faut des soins et une nourriture que vous ne pourrez pas

trouver chez votre frère. Je vais tâcher de vous faire entrer à

l'hôpital de Bourges.

--A l'hôpital, monsieur!

--Oui, Pierre, à l'hôpital; vous y serez bien traité; je vous

recommanderai aux soeurs et à M. l'aumônier, qui s'occuperont de vous

trouver un apprentissage quand vous serez guéri. Je ne vois que trois

états qui vous conviennent: tailleur, cordonnier ou tisserand; encore

les jambes fatiguent-elles trop dans ce dernier métier.

--Monsieur le curé, j'aimerais l'état de tailleur; je sais tenir une

aiguille, parce que je fais des chapeaux de paille, et je sens que je

n'y serais pas maladroit.»

Le petit Louis ne connaît pas le danger.

Longtemps après, un jour que M. le curé était chez Jeanne, on entendit

crier sur le chemin. Ils se mirent sur la galerie pour voir ce qui

occasionnait ce bruit. C'était une petite fille qui courait après sa

vache, que les taons avaient mise en furie. La bête allait passer sur le

corps des deux filles de Marguerite, qui venaient de chercher de l'herbe

pour leur chèvre, quand Louis, qui était descendu sans que sa mère le

vît, lui sauta aux cornes comme elle baissait la tête, et la retint sans

bouger. Quoiqu'il n'eût que dix ans, on lui en eût bien donné quatorze

pour la taille et la vigueur.

Jeanne, qui en voyant cela était plus morte que vive, eut le sang-froid

de prendre une corde avant de descendre; elle l'attacha aux cornes de la

vache, pendant que M. le curé liait l'autre bout à une de ses jambes, et

Louis la laissa aller.

«Mon cher enfant, dit Jeanne toute tremblante et en l'embrassant, tu te

serais fait tuer!

--Ne vaudrait-il pas mieux que je fusse auprès du bon Dieu que de vous

gêner sur terre, moi qui ne suis bon à rien?

--Il me dit souvent des choses semblables, pourtant! dit-elle en

regardant M. le curé.

--Louis, dit M. le curé, chacun a sa place dans le monde, suivant les

desseins de Dieu; si tu étais mort par ta faute, il n'eût pas été

content de toi.

--Mais cette mauvaise bête allait renverser les petites filles; il

fallait bien l'arrêter.

--Tu es un brave garçon, Louis; tu verras Dieu un jour comme tu me vois.

--Bien sûr?

--Bien sûr; je te le promets.»

Et les yeux de l'enfant brillèrent comme des étoiles.

Jeanne mène Louis chez sa marraine.

Jeanne mena Louis chez sa marraine et lui raconta ce trait de courage,

pendant qu'il était occupé à regarder les belles fleurs qui étaient

plantées devant les croisées.

«Ma bonne Jeanne, cet enfant est une grande charge pour toi. Si tu le

voulais, je le ferais placer aux Incurables d'Issoudun, et il y serait

fort heureux, je t'assure.

--Oh! non, madame, il n'y serait pas heureux! Vous ne sauriez croire

combien cet enfant a besoin d'être aimé; il est tout coeur. Tant que

j'aurai une bouchée de pain, je la partagerai avec lui; et si je n'en

avais plus, j'irais en demander pour lui en donner. Je l'aime pour tout

le monde; j'en suis occupée la nuit comme le jour; il n'a pas pu prendre

d'heures réglées pour ses repas; il demande du pain quand il est couché

comme s'il était levé. J'entends souvent dire que Dieu me ferait une

grande grâce s'il me le reprenait; rien ne me fait plus de peine qu'un

propos semblable; et comme on se trompe! J'ai mis tout mon bonheur en

lui; il sent quand je souffre, et alors il devient triste. Je n'ai pas

besoin de lui conter mes chagrins; on dirait que ma tristesse coule dans

son coeur «tant il me fait d'amitiés» s'il me sent de la peine; il me

manquerait encore plus que mes autres enfants, qui peuvent se passer de

moi. Tout son esprit est dans son coeur. Enfin, que voulez-vous que je

vous dise, ma chère dame? c'est tout le portrait de son père.

--Qu'en comptes-tu donc faire alors?

--Il travaille un peu au jardin; il est très-fort, et peut-être un jour

pourra-t-il labourer. Je suis si habituée à le voir tel qu'il est, que

je n'en suis plus chagrinée; quelquefois il passe des heures devant ses

rosiers, car il aime beaucoup les fleurs, et surtout les roses. On

dirait qu'il les regarde pousser. Je serais heureuse avec lui si je ne

craignais pas qu'il ne mît le feu sans le vouloir; c'est pourquoi je ne

le laisse jamais seul à la maison.»

Pendant que sa mère parlait, Louis était rentré et s'était approché du

piano. Comme il touchait à tout, il avait posé un doigt sur une touche,

qui rendit un son. Il fut ravi et poussa un petit cri de joie; il

recommença, et les touches lui répondaient toujours.

«Est-ce qu'il aime la musique? dit sa marraine.

--Oh! beaucoup, madame; du plus loin qu'il entend une cornemuse, il

prête l'oreille; il est d'abord joyeux comme tout à l'heure, puis il

finit toujours par pleurer.»

Mme Isaure se mit au piano et joua un air bien doux et un peu triste.

Louis la regardait avec des yeux brillants, puis il se mit à genoux

comme s'il priait Dieu. Quand elle eut fini, il se coucha à ses pieds et

pleura. Sa marraine lui joua aussitôt un air plus gai pour le remettre

un peu; mais il se leva subitement, et, lui arrêtant le bras, il

s'écria:

«Non! pas ça, marraine, pas ça, l'autre!»

On l'emmena dans le jardin pour le distraire, car Jeanne avait peur

qu'il ne se rendît malade; elle ne l'avait jamais vu dans un pareil

état.

La petite Jeanne; ou, Le devoir · 第 28 / 42 题