Quand Jeanne fut rentrée dans la maison, elle s'occupa d'écrire à
Sylvain et à Paul pour leur annoncer le mariage de leur soeur. Sylvain
répondit tout de suite qu'il était fort heureux de voir sa soeur entrer
dans une honnête famille et devenir la femme d'un aussi brave garçon que
Jean Jusserand. Il ajoutait qu'il se faisait une grande fête de venir
aux noces et de s'y retrouver au milieu de tous leurs amis. On n'avait
aucune nouvelle de Paul, et Jeanne commençait à s'en inquiéter
sérieusement, quand elle reçut, par occasion, une lettre du maréchal
chez lequel il travaillait, à Issoudun: cette lettre renfermait celle
que Jeanne avait écrite à son fils et une pièce de quarante francs.
Le maréchal lui annonçait le départ de Paul, qui l'avait quitté depuis
plus d'un mois, à la suite d'une contestation qu'ils avaient eue
ensemble. Le malheureux garçon faisait le maître dans la boutique et
brusquait les ouvriers; il était même allé jusqu'à manquer de respect au
patron, qui l'avait tancé vertement. Le lendemain matin, Paul n'ayant
pas paru, l'on monta dans sa chambre, et l'on reconnut qu'il était parti
dans la nuit, sans même régler son compte avec le maréchal, qui se
trouvait lui devoir les quarante francs qu'il envoyait à Jeanne. Du
reste, cet homme rendait le meilleur témoignage sur la probité et le
travail de Paul.
Jeanne fut très-affligée en voyant que son fils ne se corrigeait pas, et
surtout en ne sachant plus où le prendre.
Le mariage de Nannette se fit en son temps. Sylvain vint aux noces de sa
soeur, comme il l'avait promis; c'était tout à fait un monsieur, mais
il ne s'en montrait pas plus fier, et il était facile de voir qu'il
éprouvait un véritable plaisir à se retrouver au milieu de sa famille et
de ses bons voisins. Il causait avec ses camarades d'enfance tout comme
s'il n'eût jamais quitté le village. Tout cela ne consolait pas Jeanne,
qui eût préféré le voir cultivateur.
«Es-tu réellement heureux à la ville, mon cher enfant? lui disait-elle.
--Ah! ma mère, il y a bien quelque chose à dire! Quand, par un beau
soleil, il faut que je reste assis toute la journée devant une table,
j'envie le sort de ceux qui sont libres dans les champs; mais j'éloigne
ces idées-là. D'ailleurs, j'ai l'avantage de n'être jamais exposé au
froid ni à la pluie, et c'est quelque chose; vraiment, si je pouvais
vous voir plus souvent, il ne me manquerait rien. Mais soyez tranquille,
ma chère mère, je n'ai pas d'ambition; aussitôt que j'aurai gagné une
honnête aisance, je viendrai bâtir une petite maison auprès de la vôtre,
et vous serez heureuse au milieu de tous vos enfants.»
Jeanne sentit les larmes la gagner, car elle songeait à Paul.
Jeanne veut céder son bien à ses enfants.
«Mes enfants, dit Jeanne, quand Paul sera majeur, je vous abandonnerai
le bien et vous me ferez une pension. Il me faudra peu de chose pour
vivre; ainsi, ce ne sera pas une grande charge pour vous.
--Ne faites jamais une chose semblable, ma chère mère, dit Sylvain; je
ne le souffrirai point. Il ne faut pas que les parents se dépouillent
pour leurs enfants; au contraire, si mon frère Paul ne change pas d'avis
(car, la dernière fois que j'en ai causé avec lui, nous étions d'accord
sur ce point), nous vous abandonnerons ce qui nous revient de notre
père; vous en jouirez votre vie durant, et le fonds sera donné au pauvre
Louis. Il est juste que Jean, qui le soignera, en soit récompensé; et,
comme l'enfant ne pourra jamais gérer son bien, c'est à ma soeur que
nous ferons notre donation, en laissant l'usufruit à notre mère d'abord,
et à Louis ensuite.
--Vous êtes de braves enfants, dit Jeanne tout attendrie, et c'est pour
cela qu'en vous cédant tout de suite ce que j'ai, je n'aurai pas à
craindre, comme tant d'autres, d'avoir à m'en repentir.
--D'abord, ma mère, il n'est pas dans l'ordre que les parents soient
dans la dépendance des enfants: puis vous pouvez vivre plus longtemps
que quelques-uns d'entre nous; vous ne savez pas ce que seront vos
petits-enfants; vous pouvez avoir affaire à des tuteurs qui ne soient
pas raisonnables. Enfin, c'est une grande faute que de céder son bien,
de n'être plus maître chez soi, où l'on doit être respecté jusqu'à son
dernier jour. On s'imagine faire par là le bonheur de ses enfants, et
l'on se trompe beaucoup. Si quelques-uns d'entre eux éprouvent un
malheur, n'est-il pas bien dur à un père ou à une pauvre mère de ne
pouvoir les secourir, et même d'être obligés de les tourmenter pour
avoir cette pension sans laquelle on ne peut vivre? Enfin, grâce à Dieu,
nous pouvons nous passer de ce que vous avez. Tout reviendra donc à Jean
après la mort de Louis, c'est justice. Quand Paul sera ici, nous
arrangerons cela; il entend bien son métier, et je ne suis pas en peine
de lui.»
Paul revient pour tirer.
Trois ans après le mariage de Nannette, dans les premiers jours de mars,
Jeanne était assise sur sa galerie, regardant Louis, qui labourait de
l'autre côté du chemin avec un soin et une intelligence qu'on n'aurait
pas attendus de lui. Elle pensait à Paul, dont elle n'avait pas eu de
nouvelles depuis plusieurs années. Le tirage était annoncé pour le
dimanche suivant, et elle était tourmentée de ce qui pourrait arriver si
son fils ne se présentait pas pour satisfaire à la loi. Ses yeux étaient
obscurcis par les larmes que faisait couler le souvenir de cet enfant
qu'elle aimait beaucoup, malgré son mauvais caractère; elle pensait
aussi à grand Louis, qui aurait eu la main plus ferme qu'elle pour
gouverner ce rude naturel. Jeanne était si occupée de ces pensées,
qu'elle n'entendit pas qu'on montait son escalier; et quand, levant les
yeux à un mouvement qui se fit auprès d'elle, elle vit un grand garçon à
ses genoux, elle fut si saisie, en reconnaissant Paul, qu'elle ne put
que lui ouvrir ses bras sans parler. Ils pleurèrent longtemps tous les
deux en silence. Paul se leva enfin, et sa mère le regarda avec orgueil,
tant il était devenu beau garçon.
«Méchant enfant, lui dit-elle en l'embrassant encore, me laisser des
années entières sans nouvelles! et si j'étais morte?
--Ah! ma mère, ne me parlez pas de cela; j'y ai pensé plus d'une fois,
et cette idée ne me laissait pas une goutte de sang dans les veines.
--Et pourquoi ne pas nous écrire?
--Je n'ai pas voulu vous donner de mes nouvelles avant d'être devenu
digne de vous.»
L'heure de goûter étant arrivée, toute la famille se trouva réunie, et
chacun fêta le voyageur. Louis tournait autour de son frère, et il ne
consentit à l'embrasser que quand il se fut bien assuré qu'il
ressemblait à sa mère. Nannette prépara un repas meilleur qu'à
l'ordinaire, Jean tira du bon vin, et l'on se mit à table.
«Ç'a été une triste noce que la nôtre, dit Nannette à son frère:
l'inquiétude où nous laissait ton sort a gâté tout notre bonheur, et
personne n'avait le coeur gai en voyant le visage désolé de notre pauvre
mère.
--Et qu'es-tu donc devenu pendant tout ce temps? dit Jeanne.
--Ah! mère, c'est une triste histoire.»
Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.
«Après m'être querellé, à Issoudun, avec le bourgeois, dit Paul, je
montai à ma chambre, où je ne tardai pas à reconnaître mes torts; mais
j'étais trop orgueilleux pour en convenir, et je quittai la maison la
nuit, quand tout le monde était endormi.
--Et pourquoi n'es-tu pas revenu ici?
--Parce que j'étais honteux de la sottise que je venais de faire. Je
commençais à comprendre que j'avais mille fois abusé de votre
infatigable bonté, et je ne voulais pas recommencer.
«J'allai, à Bourges, me présenter chez un maréchal, qui me demanda mon
livret. Comme il n'était pas signé de mon dernier maître, il refusa de
m'employer. Je commençai à réfléchir sur ma conduite inconsidérée, et,
quand j'eus mangé les quelques francs que j'avais apportés, je me
trouvai dans une si grande détresse, que je me décidai à casser les
pierres sur la grande route pour ne pas mourir de faim. J'avais beau
faire double tâche et vivre seulement de pain et d'eau, je ne pouvais
parvenir à amasser la somme nécessaire pour chercher fortune ailleurs.
--Mon pauvre garçon! dit Jeanne, as-tu donc été aussi malheureux que
cela?
--Ne me plaignez pas, ma mère; c'est à cette misère que j'ai dû de
comprendre tout ce que vous avez été pour moi. J'ai fait bien des
réflexions pendant que je broyais ces cailloux, et mon coeur, aussi dur
qu'eux, s'est amolli par le souvenir de la façon indigne dont j'avais
reconnu la bonté de Dieu, qui m'avait donné une mère telle que vous pour
le remplacer sur terre auprès de moi.
«J'appris qu'on travaillait au canal de Berry, et je me dirigeai de ce
côté. Je passai dans la foule des ouvriers sans que l'on s'inquiétât
beaucoup de mes papiers. Au bout de quelques semaines d'un travail
assidu, je fus remarqué par mon chef de brigade, qui m'employa à la
surveillance, et j'eus une meilleure paye. Après la campagne, ayant
quelque argent à ma disposition, je résolus de reprendre mon tour de
France, et l'on me délivra un livret et un certificat de bonne conduite.
[Illustration: Paul casse les pierres.]
«Mon naturel peu endurant essaya plus d'une fois de se montrer; alors je
pensais aux pierres de la route, et je contins si bien mon humeur
qu'elle cessa de reparaître. Puis, en allant de boutique en boutique,
j'ai bien observé toutes les différentes familles, et j'y ai rarement
rencontré une femme comme vous, ma chère mère, et peu d'enfants qui
valussent Nannette et Sylvain. Je me demandais souvent ce que j'avais
été au milieu de vous tous, et la honte me couvrait le visage de
rougeur.
«J'ai promis à Dieu de ne jamais vous causer volontairement aucune
peine; ainsi, ma mère, ne craignez pas que je trouble à présent la paix
de votre maison. Je sais maintenant ce que je vous dois, et je vous aime
d'un grand amour. Si le sort ne me fait pas soldat, j'irai travailler
dans la ville où demeure Sylvain, et je m'y établirai un peu plus tard;
car j'apporte quelques épargnes.
--Comment as-tu fait, Paul, lui dit son beau-frère, pour mettre quelque
chose de côté? d'ordinaire, les compagnons ne sont guère économes, et
d'ailleurs l'on n'a pas toujours de l'ouvrage.
--Jean, depuis qu'en cassant des pierres je suis descendu dans ma
conscience, j'ai voulu m'imposer une pénitence pour me réconcilier avec
moi-même. J'ai pris la résolution de ne me donner aucun plaisir et de
vivre durement. J'ai donc peu dépensé pour ma nourriture, et je n'ai pas
bu de vin depuis plus de trois ans.
--Et tu t'es tenu cette parole?
--Oui, je n'y ai jamais manqué, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup
quelquefois; mais, avec une bonne envie de faire son devoir et de la
confiance en Dieu, on surmonte tout.»
Louis, qui avait écouté parler son frère avec la plus grande attention,
le prit par la main, et le menant devant Jeanne, il lui dit:
«Mère, bénissez Paul.»
Jeanne retrouve un peu de bonheur.
Paul tira, et fut exempté par son numéro. Il avait alors vingt et un ans
accomplis. Sa mère lui demanda s'il avait toujours, comme Sylvain,
l'intention d'abandonner ses droits à Louis. Paul répondit qu'il ne
demandait pas mieux. Il écrivit sur-le-champ à Sylvain, qui arriva avec
le projet d'acte par lequel lui et Paul donnaient à leur soeur tout leur
héritage, dont leur mère aurait l'usufruit, et Louis après elle.
«Mes frères, dit celui-ci qui avait attentivement écouté la lecture de
l'acte, Jean n'a pas besoin qu'on lui donne quelque chose pour me
garder, car il aime le pauvre simple comme s'il était son enfant.
--C'est bien dit, ça, mon Louis! s'écria Jean; viens, mon garçon, que je
t'embrasse, toi qui as vu clair dans mon coeur!
--Louis, dit Sylvain, Jean peut mourir avant toi, et il faut que tu aies
quelque chose à cultiver toi-même et une maison pour demeurer; et tu ne
seras pas fâché qu'après toi la famille de Jean en profite.»
Jeanne retrouva un peu de tranquillité; sa fille, qui la laissait
maîtresse à la maison, prenait l'ouvrage qu'elle trouvait à faire, et
était employée la moitié de l'année chez Mme Dumont. Jean était un
véritable fils pour sa belle-mère, et se montrait plein d'attentions. Il
avait pris Louis en grande affection, et disait qu'il serait un jour,
comme son père, le meilleur laboureur du pays. Ce pauvre garçon, qui
n'était guère guidé que par ses instincts, chérissait son beau-frère et
lui était fort soumis; car il sentait bien qu'il en était véritablement
aimé. Il allait quelquefois voir sa marraine tout seul, le matin, quand
il croyait ne trouver personne chez elle. Alors, il la prenait par la
main et la conduisait au piano, puis la priait de chanter, et se mettait
à ses genoux; et, quoique la musique le fît toujours pleurer, il s'en
retournait tout heureux chez sa mère, et pendant deux ou trois jours il
semblait avoir l'esprit plus ouvert.
Paul s'établit à la ville, où, après quelques années, il prit une
boutique et épousa la fille de Louise et du colporteur. Jeanne, dans ses
vieux jours, fut donc aussi heureuse que possible en voyant ses enfants
dans l'aisance, et surtout en grande estime dans le pays; elle disait
quelquefois:
«Ah! si mon pauvre grand Louis était là, serait-il heureux de vous voir,
mes enfants, si bien établis!
--Ma mère, répondait Paul, vous lui rendrez bon compte de la famille
qu'il vous a laissée; car en d'autres mains que les vôtres j'aurais mal
tourné. Aussi je vous promets de ne jamais rudoyer mes enfants;
non-seulement cela ne les corrige pas, mais ils s'endurcissent, au
contraire, par les mauvais traitements.»
Jeanne vieillit doucement au milieu de sa famille et mourut dans un âge
fort avancé, regrettée de tout le monde, et surtout de ses enfants, qui
ne l'oublièrent jamais.