M. le curé vient voir tous les jours la mère Nannette.

M. le curé ne manquait pas de venir chaque jour voir la mère Nannette;

comme c'était une femme de grand sens, il parlait avec elle de la bonté

et de la miséricorde de Dieu, et la préparait à mourir sans qu'elle s'en

doutât. Il la confessait souvent et lui apportait la sainte communion,

afin qu'elle fût toujours en état de grâce; il lui faisait entendre

aussi que l'église était trop froide pour elle et qu'il ne voulait pas

qu'elle y entrât avant Pâques.

On était à la fin de l'automne: la mère Nannette baissait de plus en

plus, et bientôt elle ne quitta plus le lit. Jeanne la mettait chaque

matin dans le sien propre, afin de faire prendre l'air à l'autre,

qu'elle exposait dehors si le temps le permettait. Le lit de Jeanne

était encore meilleur que celui de la mère Nannette, qui, pendant huit

ans, n'avait pas vendu la plume de ses oies, pour amasser le lit complet

de sa fille adoptive. La malade retrouvait le soir son coucher tout

frais, et elle dormait mieux la nuit.

La mère Nannette s'éteint tout à fait.

Un jour du mois de décembre, le soleil ayant percé les nuages, Jeanne

mena le bétail à l'abreuvoir. En revenant, elle fit le grand tour par la

pelouse; ses bêtes, qui ne sortaient pas depuis longtemps, étaient bien

contentes de se trouver dehors, et Jeanne se pressait d'autant moins de

les ramener à l'étable que la mère Nannette semblait mieux ce jour-là.

En rentrant, elle alla tout droit au lit de la malade qu'elle trouva

endormie et encore plus pâle que de coutume. Elle ralluma le feu tout

doucement pour lui faire chauffer un bouillon. Quand il fut chaud, elle

le mit dans un gobelet et le porta à sa chère mère; mais en lui

soulevant la tête pour la faire boire, elle la sentit toute froide. Elle

courut à la porte appeler du secours. Deux voisines entrèrent et virent

bien que tout était fini pour la mère Nannette. Elles voulurent emmener

Jeanne, en disant qu'elles se chargeraient de faire la veillée; mais

elle leur dit en pleurant à chaudes larmes qu'elle ne voulait pas

quitter sa chère mère Nannette avant qu'on l'eût portée en terre. L'une

des voisines alla faire la déclaration, pendant que l'autre aidait

Jeanne et lui tenait compagnie auprès du lit de la morte.

Désintéressement de Jeanne.

Le maire entra et demanda à Jeanne si la défunte avait fait un testament

pour lui donner son bien; car elle avait toujours dit que sa fille

adoptive serait son héritière.

«Non, monsieur le maire, dit Jeanne; si elle avait fait quelque chose

pour moi, elle me l'aurait bien dit....

--Mais elle ne se croyait peut-être pas si près de sa fin; vous ne lui

avez donc pas rappelé ce qu'elle devait faire pour vous?

--Non vraiment, monsieur le maire, j'en aurais été bien fâchée! Si la

pauvre femme s'était crue en danger, cette idée l'aurait peut-être fait

mourir plus tôt. Elle n'a pas eu un seul instant la pensée que tout

serait bientôt fini pour elle, et pour tout l'or du monde je ne le lui

aurais pas dit. D'ailleurs, je suis jeune et je peux travailler: il est

juste que son neveu hérite; il faudra l'avertir.

--Je vais lui envoyer un exprès,» dit le maire. Et il sortit.

[Illustration: Jeanne se mit à genoux]

Jeanne se mit à genoux au pied du lit et lut les prières des morts; de

temps en temps elle se levait pour embrasser la défunte, puis elle

continuait ses prières en pleurant. Elle fit la veillée du corps en

compagnie des deux bonnes voisines qui ne voulurent pas la quitter.

On enterre la mère Nannette.

Comme la mère Nannette avait été une honnête femme, bien obligeante,

tout le monde du bourg, jusqu'aux petits enfants, vint, le lendemain

matin, la voir sur son lit de mort et lui apporter des bouquets d'herbes

fortes. Quoique Jeanne pleurât toujours, elle présentait le buis à tous

ceux qui voulaient jeter de l'eau bénite sur le corps. Vers midi, le

charpentier apporta la bière, et Jeanne, aidée de ses deux voisines, y

plaça le corps après l'avoir embrassé une dernière fois. Pendant qu'on

clouait le couvercle, la pauvre fille criait sans pouvoir se retenir. On

mit la bière devant la porte; alors le maire entra avec maître Gerbaud,

neveu et héritier de la défunte, et la maison s'emplit de monde. Jeanne,

la tête enfoncée dans sa capote, pleurait dans un coin. M. le curé vint

avec la croix, et l'on partit pour l'église. La pauvre fille n'aurait

pas pu suivre l'enterrement si les voisines ne l'eussent soutenue.

Après la cérémonie, on la ramena dans la maison, où le maire et Gerbaud

étaient déjà rendus. M. le curé ne tarda pas à les y rejoindre.

«Maître Gerbaud, dit-il, cette fille a son lit et son coffre, tout le

monde le sait; vous les lui laisserez bien emporter?

--Elle a aussi huit draps tout neufs dans l'armoire de la défunte, dit

une des voisines; je les lui ai vu faire et marquer à son nom.

--La mère Nannette avait l'argent de Jeanne, ajoute M. le curé. La

pauvre femme m'a souvent dit qu'elle la ferait son héritière; mais,

comme elle n'a pas laissé de testament, vous usez de votre droit: c'est

juste.

--Monsieur le curé, dit Gerbaud, je ne veux rien prendre à cette fille:

qu'elle me dise combien d'argent elle a remis à ma tante, et je le lui

rendrai tout de suite avec ses draps.

--Voyons, Jeanne, dit le maire, quelle somme avez-vous confiée à la mère

Nannette?

--Monsieur, je serais bien en peine de le dire; à mesure que je gagnais

quelque chose, je le donnais à ma chère mère, et je ne lui ai pas

demandé de compte, bien sûrement. Maître Gerbaud, vous pouvez tout

garder; la pauvre femme a bien assez fait pour moi sans que je réclame

encore quelque chose; d'ailleurs, j'ai la force de travailler, et je ne

crains pas l'ouvrage.»

Maître Gerbaud se pique de générosité.

M. le curé dit que Jeanne agissait et parlait en honnête fille, et que

Gerbaud ne voudrait certainement pas qu'elle fût dupe de sa probité.

«Non, monsieur le curé, elle ne sera pas dupe avec moi: ils disent tous

qu'elle a soigné ma pauvre tante aussi bien que si c'eût été sa propre

fille; et, pour lui prouver que je lui en sais bon gré, nous partagerons

par moitié l'argent qui se trouvera. Qu'en dites-vous? est-ce bien comme

ça?

--Oui, Gerbaud, c'est bien.»

On ouvrit l'armoire, et l'on en tira d'abord les huit draps de Jeanne,

qui étaient marqués à son nom. En bouleversant tout, on trouva, derrière

un paquet de vieux linge, cent pièces de cinq francs, dans un bas bleu

qui servait de bourse à la mère Nannette.

«Je crois, dit Gerbaud, qu'il y a longtemps que le premier écu a été mis

au fond de cette bourse; car ma tante avait bien juste de quoi vivre.

--Mais elle était si ménagère, dit une voisine, et elle travaillait

tant!»

Gerbaud prit deux cent cinquante francs, qu'il donna à Jeanne.

«Non, maître Gerbaud, pas tant que ça; je n'ai pas pu gagner une si

grosse somme.

--Petite, j'ai dit que tu aurais la moitié de l'argent, et je n'ai

qu'une parole: ainsi, tu vas prendre cette somme; et, comme c'est toi

qui as filé cette pièce de toile qui n'est pas encore entamée, tu en

auras aussi la moitié pour ta peine; tu t'en feras des chemises.

--Vous êtes trop bon, dit Jeanne, pour une pauvre fille que vous ne

connaissez seulement pas.

--Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, quoique ma tante m'ait gardé

rancune, parce qu'autrefois j'ai eu noise avec son mari.

--Et où vas-tu donc mettre tout ça? dit une voisine; ton coffre est trop

petit; puis il est si vieux qu'il pourrait bien se défoncer.

--Allons! je vais aussi lui donner l'armoire, et je n'en serai pas plus

pauvre.

--Au contraire, Gerbaud, dit M. le curé, vous faites là une bonne action

qui vous donnera plus de contentement que vous n'en auriez eu en gardant

tout ce que vous cédez si généreusement à Jeanne.»

Tout le monde dit que Gerbaud était un brave homme et qu'il se

comportait bien.

«Écoute, Jeanne, dit-il avant de partir, je n'affermerai pas la maison

avant Noël; tu peux y rester jusque-là si ça t'arrange. Je te laisse

tout le ménage avec la chèvre et les oisons; je vais emmener la vache

seulement. Je viendrai après-demain avec ma femme, qui choisira ce

qu'elle veut garder, et nous vendrons le reste.»

Après avoir dit cela, il mit dans sa poche l'argent qui lui appartenait,

et alla chercher la vache à l'étable. Tout le monde sortit en même temps

que lui, à l'exception de M. le curé, qui resta avec Jeanne.

La petite Jeanne; ou, Le devoir · 第 11 / 42 题