ENFANCE DE JEANNE.

La mère Nannette.

Il y avait dans un bourg du département du Cher une bonne veuve âgée de

soixante ans, qu'on appelait la mère Nannette. Elle possédait une petite

maison avec une petite chènevière et un jardin planté de pommiers, de

pruniers et de groseilliers. Du côté du chemin, un gros noyer, qui avait

plus de cent ans, ombrageait le devant de sa porte. Quand les fleurs de

cet arbre ne gelaient pas au printemps, il donnait assez de noix à la

mère Nannette pour qu'elle eût sa provision d'huile l'année suivante.

S'il se faisait deux bonnes récoltes de suite, elle vendait une partie

des noix, ce qui lui donnait un petit profit. Quoiqu'elle possédât une

vigne et un beau morceau de terre, elle n'avait que bien juste ce qu'il

lui fallait pour vivre.

Elle semait du froment deux années de suite dans son champ, qui, la

troisième, rapportait alternativement du trèfle et des pommes de terre.

Elle récoltait assez de blé pour se nourrir pendant les trois ans. Mais

si l'année était mauvaise, la mère Nannette vendait la pièce de toile

qu'elle avait fait faire avec le chanvre amassé et filé pendant quatre

ans. L'argent qu'elle en retirait lui servait à compléter sa provision

de blé; et, malgré tout cela, elle pâtissait bien un peu l'hiver.

Pour que la terre rapporte chaque année sans se reposer, il faut

beaucoup de fumier; la mère Nannette, qui le savait bien, avait une

vache et une chèvre qu'elle menait paître sur les communaux et le long

des haies. Avec leur lait elle faisait du beurre et des fromages,

qu'elle vendait à la ville voisine. Quand ses bêtes étaient rentrées à

l'étable, elle allait chercher pour elles de l'herbe dans les champs et

au bord des ruisseaux. Comme elle les tenait bien proprement, elles

étaient en bon état. L'hiver, elles mangeaient ou du trèfle qui avait

été rentré bien sec, ou du regain récolté après la fauche des grands

foins.

La mère Nannette vendait son vin et ne buvait que sa boisson[1]; mais,

comme l'argent qu'elle tirait de son vin suffisait bien juste, avec

celui de son beurre et de ses fromages, à payer l'impôt et les façons de

son champ et de sa vigne, et qu'il lui fallait encore se procurer

quelque argent pour son entretien, elle élevait des oisons qu'elle

achetait au sortir de la coque. Elle se donnait beaucoup de mal pour

appâter ces petites bêtes et pour les garantir du froid pendant la

nuit. Ses voisines plumaient leurs oies quatre fois avant de les vendre;

mais la mère Nannette disait que c'était une mauvaise méthode, parce

qu'ainsi la plume n'avait pas le temps de se nourrir, et elle ne plumait

les siennes que trois fois; puis elle en vendait la moitié pour la

Toussaint et l'autre moitié à Noël.

[Note 1: Eau passée sur la râpe ou le marc de la vendange.]

[Illustration: Chaumière de la mère Nannette]

Tout cela ne lui rapportait pas une grosse somme; mais elle était si

ménagère qu'il lui restait toujours un peu d'argent à la fin de l'année.

Pourtant elle ne se nourrissait pas trop mal, disant qu'elle aimait

mieux donner au boucher une pièce de cinquante centimes toutes les

semaines, que vingt-cinq francs par an au médecin et au pharmacien.

Catherine et Jeanne.

Un matin, la mère Nannette, tricotant devant sa porte, vit venir à elle

une jeune femme qui tenait par la main une petite fille de sept à huit

ans et qui lui demanda un morceau de pain. Comme cette femme était

très-pâle et avait l'air malade, la mère Nannette l'emmena dans sa

maison et la fit asseoir. Elle ralluma son feu, fit réchauffer un reste

de soupe qu'elle avait gardé pour son repas du soir et le donna aux deux

mendiantes. L'enfant mangea de si bon coeur, que la mère Nannette vit

bien que cette petite fille n'avait pas souvent si bonne chance. Ensuite

elle leur versa un verre de boisson à chacune, et dit à la pauvre femme:

«Mon Dieu! il faut qu'il vous soit arrivé un bien grand malheur, pour

qu'une femme, aussi jeune que vous, ait pu se décider à demander son

pain!

--Oh! oui, un bien grand malheur, ma chère femme. Il faut se trouver

dépourvue de toute ressource pour se résoudre à en venir là. J'ai bien

souffert de la faim avant de pouvoir me décider à tendre la main; je

crois que je me serais plutôt laissé mourir, si je n'avais la crainte

de Dieu et si je n'aimais tant cette pauvre innocente que voilà, et qui

serait morte aussi. Quand il m'en coûte trop pour aller demander, je la

regarde et je reprends courage. C'est bien triste, allez, ma chère

femme, quand on a du coeur, de vivre en ne faisant rien, aux dépens de

ceux qui travaillent! mais je ne peux pas faire autrement.

[Illustration: Catherine et Jeanne.]

--Pourquoi donc? dit la mère Nannette. Contez-moi ça.»

La pauvre femme dit à la mère Nannette:

«Je suis du village qui est auprès du Cher, à trois lieues d'ici. Il y a

deux mois, j'ai perdu mon mari à la suite d'une grosse maladie qui l'a

retenu au lit pendant bien longtemps. J'ai vendu tout ce que j'avais

afin de pouvoir le soigner. Quand il n'y a plus rien eu à la maison que

le lit sur lequel il était couché, il a bien fallu s'endetter. Après sa

mort, on a vendu la maison, le jardin, la chènevière, enfin tout, pour

payer le médecin et les autres, et je ne sais plus où me retirer. On ne

veut pas me louer, même une petite chambre, parce que je n'ai pas de

mobilier pour répondre du loyer. Je couche avec ma petite Jeanne dans

les granges, quand on veut bien m'y souffrir, ou bien sur les tas de

chaume. C'est bon à présent qu'il fait chaud; mais plus tard, comment

faire avec cette enfant, moi à qui les médecins ont défendu de sortir

pendant tout l'hiver?»

Et la pauvre malheureuse se mit à pleurer. Sa petite fille pleura aussi

en l'embrassant. Elle avait l'air si doux et si aimable, cette petite,

que la mère Nannette sentit fondre son coeur en pensant à la misère

qu'elle endurerait quand l'hiver serait venu. Aussitôt il lui vint dans

l'idée de faire une bonne action.

La mère Nannette donne asile à Catherine.

«Comment vous appelez-vous donc? demanda la mère Nannette.

--On m'appelle Catherine Leblanc.

--Eh bien! Catherine, j'ai là un vieux lit, une paillasse et une

couverture; si vous voulez rester ici, je vous logerai de bien bon coeur

et je vous soignerai de mon mieux, ainsi que votre petite; j'aime

beaucoup les enfants; j'en ai eu quatre, que le bon Dieu m'a retirés, et

je suis bien seule au monde.

--Grand merci! ma brave femme; vous me rendrez là un service qui nous

sauvera la vie à moi et à mon enfant. J'ai encore mon lit, avec un

coffre et une petite chaise. Maître Guillaume, le cousin de feu mon

pauvre homme, me les garde dans sa grange; il me les apportera bien

dimanche. Si vous me logez avec mon chétif mobilier, je vous donnerai

les sous que je ramasserai en allant aux portes.

--Je ne vous demande rien, Catherine; j'aime déjà votre petite Jeanne et

j'en aurai bien soin. Dieu veut que nous fassions aux autres ce que

nous voudrions que les autres fissent pour nous; et si j'étais dans

votre position, je serais bien heureuse de trouver quelqu'un qui voulût

me recevoir dans sa maison.»

Catherine était bien contente, et sa petite fille lui sauta au cou.

«Maman! il ne faut plus pleurer,» lui dit-elle.

Puis, se tournant du côté de la mère Nannette, elle dit en baissant la

tête:

«Je voudrais bien vous embrasser aussi.»

La mère Nannette la prit sur ses genoux et l'embrassa de bon coeur.

Catherine et Jeanne trouvent un bracelet.

Après que la mère et la fille se furent reposées, elles se remirent en

chemin pour aller chercher leur pain dans la campagne, en disant

qu'elles reviendraient le soir. Comme on était dans la saison des prunes

et des groseilles, la mère Nannette en alla cueillir au jardin et les

mit dans le bissac de Jeanne, pour qu'elle pût se rafraîchir quand elle

aurait trop chaud.

Comme elles traversaient la grande route pour revenir chez la mère

Nannette, après avoir achevé leur tournée, la petite Jeanne vit briller

un objet au soleil; elle courut le ramasser et l'apporta joyeusement à

sa mère.

«Voyez donc, maman, le joli collier que j'ai trouvé; je le mettrai

dimanche à mon cou.

--Ma fille, ceci est un bijou qui se porte autour du bras et qu'on

appelle bracelet. Il n'est pas à nous, et nous ne pouvons pas le garder.

--Pourquoi donc, maman? Puisque je l'ai trouvé, c'est bien à nous.

--Non, ma fille; ce qu'on trouve ne nous appartient pas; il y a

toujours quelqu'un qui l'a perdu.

--Mais, maman, si personne ne l'a perdu?

--Ce n'est pas possible, mon enfant: les bijoux ne poussent pas comme

l'herbe dans les champs.

--Et si personne ne le redemande?

--Ça ne doit pas nous empêcher de chercher à qui ce bracelet peut

appartenir; nous nous en informerons dans tout le pays.

--Et s'il n'est à personne?

--Eh bien, nous le garderons soigneusement, et l'on finira par venir le

réclamer.»

Jeanne ne paraissant pas très-contente, sa mère lui dit: «Écoute-moi, ma

Jeanne: si tu avais perdu ton bissac en chemin, ne serais-tu pas

contente qu'on te le rendît?

--Oui, maman, car il m'est bien utile pour mettre le pain qu'on me

donne.

--Eh bien! la dame qui a perdu ce joyau en est en peine; elle le

regrette comme tu regretterais ton bissac. Dès que nous saurons où elle

demeure, nous le lui reporterons.»

Quand elles furent rentrées chez la mère Nannette, elles lui montrèrent

ce qu'elles avaient trouvé et lui demandèrent si elle savait qui pouvait

avoir perdu un si beau bijou.

«Ce ne peut être que Mme Dumont; il n'y a qu'elle dans le pays qui porte

des choses pareilles. Elle demeure dans le voisinage, derrière les beaux

arbres que l'on voit d'ici. Il faut aller le lui reporter tout de

suite, si vous n'êtes point trop lasses; suis sûre qu'elle en est fort

inquiète.

--Je suis trop fatiguée pour marcher encore; mais demain matin j'irai

chez cette dame avec Jeanne, et je lui rendrai ce qui est à elle. Comme

on nous a beaucoup donné aujourd'hui et que je suis très-lasse, je me

reposerai demain toute la journée, pour avoir la force d'aller samedi

dans notre village, prier maître Guillaume de m'apporter mon lit.»

Catherine et sa fille rapportent le bracelet.

Le lendemain matin, Catherine peigna les grands cheveux noirs de sa

petite fille avec encore plus de soin qu'à l'ordinaire; elle lui lava le

visage et les mains, l'habilla le plus proprement qu'elle le put, et

elles partirent pour aller chez Mme Dumont.

Elles arrivèrent devant une grille qui servait de porte à un beau

jardin; mais, comme il n'y avait personne, Catherine suivit le mur et

vit une grande porte qui donnait dans la cour et qui était ouverte. Une

servante, qui l'aperçut, lui apporta un morceau de pain et deux sous.

«Merci, mademoiselle, dit Catherine; mais je voudrais parler à votre

dame.

--Ma pauvre femme, on ne peut guère la voir à cette heure-ci.

--Eh bien! voulez-vous lui demander si c'est elle qui a perdu ce que

j'ai trouvé hier sur la grande route?»

Et elle montra le bijou, qu'elle avait enveloppé d'un chiffon bien

blanc.

«Justement! c'est le bracelet que madame a perdu hier en se promenant

avec les enfants! Elle va être bien contente de le retrouver; car nous

l'avons cherché jusqu'à la nuit. Je vais le lui porter: en attendant, ma

brave femme, asseyez-vous sur le banc. Petite, viens avec moi, tu

rendras toi-même le bracelet à madame.»

La petite Jeanne regarda sa mère, qui lui dit:

«Va, ma fille, et sois bien honnête.»

Madame Dumont.

La servante prit Jeanne par la main et la fit entrer dans la maison.

Elles montèrent un grand escalier et traversèrent une chambre pleine de

beaux meubles. Jeanne ouvrait de grands yeux, car elle n'avait jamais

rien vu de semblable. Elles entrèrent dans une autre chambre où il y

avait deux lits tout blancs. Mme Dumont était occupée à peigner les

cheveux blonds d'une petite demoiselle qui était de l'âge de Jeanne, et

qui se mit à dire:

«Ah! maman, la jolie petite fille; voyez donc!»

Mme Dumont leva les yeux, et sa servante lui dit:

«Cette enfant a trouvé le bracelet de madame et vient le lui rapporter.

Allons, petite, avance donc; madame est bien bonne; n'aie pas peur!»

Jeanne se laissa mener par la servante en tenant la tête baissée et

sans oser seulement lever les yeux.

La dame lui dit:

«Tu ne sais pas tout le plaisir que tu me fais, mon enfant, en me

rapportant ce bracelet. Qui es-tu donc?»

Comme Jeanne ne disait rien, la servante répondit pour elle:

«Madame, sa mère est en bas à la porte; c'est une pauvre femme qui

demande son pain.

--Je descendrai la voir aussitôt que j'aurai relevé les cheveux

d'Isaure.

--Madeleine, s'écria la petite demoiselle blonde, j'espère que tu ne

diras plus que le vendredi est un jour de malheur: tu vois bien que l'on

peut être heureux ce jour-là tout comme un autre.

--Et je ne veux pas qu'il n'y ait de bonheur que pour moi aujourd'hui,

ajouta Mme Dumont; cette pauvre femme sera bien récompensée.»

Mme Dumont descendit alors, suivie d'Isaure et de la servante, qui

tenait toujours Jeanne par la main. Quand elle fut arrivée au bas de

l'escalier, elle appela Catherine, et, la voyant si pâle, elle la fit

asseoir.

«Où avez-vous donc trouvé mon bracelet?

--Madame, c'est Jeanne, ma petite fille, qui l'a vu reluire au soleil et

qui l'a ramassé au bord du fossé sur la route.

--Je vous remercie de me l'avoir rapporté, et voici quinze francs pour

vous récompenser de votre probité.

--Oh! merci, madame: je n'ai fait que mon devoir en vous rendant ce qui

vous appartient; je ne dois pas en être récompensée.

--Eh bien! comme vous m'avez fait un grand plaisir, je veux vous en

faire un aussi: prenez donc cet argent.

--Que Dieu vous bénisse, madame, pour le bien que vous me faites!

--Mais, dites-moi: il me semble que je ne vous ai jamais vue dans ce

pays-ci? Pourquoi mendiez-vous donc, étant encore dans la force de

l'âge?

--C'est que, madame, j'y suis forcée par ma grande misère.»

Alors elle raconta son malheur et la charité de la mère Nannette.

«Catherine, vous enverrez votre petite fille ici tous les vendredis, et

je lui donnerai une pièce du cinquante centimes.

--Que Dieu vous récompense, madame!»

Et Catherine, ayant pris sa fille par la main, sortit pour retourner

chez la mère Nannette.

En entrant, elle lui présenta les trois pièces de cinq francs qu'on lui

avait données:

«Prenez-les, mère Nannette; ça vous dédommagera un peu; car il n'est pas

juste que vous me logiez pour rien si je puis vous donner quelque chose.

--Vous savez bien, Catherine, que je ne veux rien accepter pour cela;

ce n'est pas une grande gêne pour moi de vous avoir dans ma maison, qui

peut nous loger toutes les deux; mon feu peut faire bouillir votre pot

en même temps que le mien. Mais donnez-moi votre argent; je vous le

garderai pour acheter ce qui vous sera nécessaire.»

Catherine va dans son village.

Après s'être reposée tout le reste de la journée, Catherine se coucha de

bonne heure. Le lendemain elle éveilla Jeanne de bon matin; elle

l'habilla et lui lava les mains et le visage; puis, après lui avoir fait

faire sa prière, elle lui dit:

«Ma fille, il faut que j'aille à notre village pour prier maître

Guillaume de m'amener ici notre pauvre mobilier. Je ne peux pas

t'emmener, tu es trop petite pour faire tant de chemin; tu ne marcherais

pas pendant trois lieues de suite. Si la mère Nannette, qui est une

brave femme, veut bien te garder avec elle pendant ce temps-là, j'irai

trouver maître Guillaume, et tu m'attendras ici; je coucherai dans sa

grange, et demain de bonne heure je serai de retour.»

La petite Jeanne pleura un peu; mais, quand elle eut considéré la bonne

figure de la mère Nannette, elle dit qu'elle voulait bien rester;

Catherine partit, et Jeanne, s'approchant tout doucement de la mère

Nannette, lui dit:

«Voulez-vous m'emmener aux champs avec vous? je garderai bien les

oisons.

--Oui, ma Jeanne, je ne demande pas mieux.»

Après l'avoir fait déjeuner avec elle, la mère Nannette amena les oisons

sous le noyer, et Jeanne les garda pendant que la vieille femme

détachait sa vache et sa chèvre. Cette petite s'entendait si bien à

conduire les oies et à les empêcher de faire du dommage, que la mère

Nannette en était tout étonnée.

Vers les dix heures, comme il commençait à faire chaud, elles firent

rentrer les bêtes, qui ne voulaient plus manger dehors, parce qu'elles

étaient tourmentées par les mouches. Jeanne voulut ensuite aller à

l'herbe; elle en ramassa un bon petit paquet qu'elle lia dans son

tablier, et elle le posa sur sa tête en le maintenant avec ses deux

petites mains, pour le rapporter à la maison. La mère Nannette lui donna

des prunes pour son goûter; et, quand la chaleur fut tombée, elles

firent sortir encore les bestiaux, et ne les ramenèrent qu'à la brune,

en passant par l'abreuvoir. On leur donna pour la nuit une grande partie

de l'herbe qui avait été ramassée. La mère Nannette fit une bonne soupe

aux pommes de terre, et Jeanne, qui n'était pas habituée à en avoir de

pareille, en mangea une grande assiettée; puis elle se coucha. L'enfant

était bien un peu lasse, mais très-contente d'avoir aidé la mère

Nannette.

La mère Nannette mène Jeanne à la messe.

Le lendemain, en s'éveillant, la petite Jeanne appela sa mère; puis, se

souvenant qu'elle n'était pas là, elle se leva, s'habilla et pria la

mère Nannette de la laver et de la peigner, comme faisait Catherine;

ensuite, elle se mit à genoux et fit sa prière.

«Quelles prières sais-tu? lui demanda la mère Nannette.

--Je sais _Notre Père_ et _Je vous salue, Marie_.

--Dis-les donc tout haut.»

Jeanne les récita sans en manquer un mot. Quand elle eut fini, comme

elle restait encore à genoux, la mère Nannette lui demanda:

«Que dis-tu donc encore?

--Je demande au bon Dieu d'avoir pitié de nous et de bénir tous ceux qui

nous assistent; je dis votre nom le premier et celui de Mme Dumont

après. Maman me l'a fait dire comme cela hier.»

La messe sonna, et la mère Nannette prit ses beaux habits. Elle regarda

la petite Jeanne, et, lui voyant un fichu tout déchiré, elle lui en mit

un des siens; puis elles partirent pour l'église, emportant chacune sa

chaise.

Pendant toute la messe, Jeanne tint un chapelet que lui avait prêté la

mère Nannette, et dit ses prières. Elle ne tourna point la tête pour

voir qui entrait ni qui sortait; elle se mettait à genoux en même temps

que tout le monde, et se relevait comme les autres.

M. le curé, après la messe, demanda à la mère Nannette où elle avait

pris cette enfant-là. Alors elle lui raconta l'histoire de Catherine.

«Mère Nannette, vous êtes une digne femme, lui dit-il; la parole de Dieu

n'est pas perdue pour vous.»

Retour de Catherine.

Vers midi, l'on vit venir maître Guillaume dans une charrette attelée

d'un bel âne brun. Il s'arrêta devant la porte de la mère Nannette, et

fit descendre Catherine, qui fut bien contente de revoir sa petite

Jeanne qu'elle n'avait jamais quittée auparavant. Elle détela l'âne; la

mère Nannette le prit par le licou pour l'attacher dans l'étable à côté

de sa vache; puis elle remplit le râtelier de bon trèfle, et revint

aider Guillaume à descendre le coffre et le lit de Catherine. Ce lit

avait des rideaux de toile rayée et une paillasse que Guillaume avait

remplie de paille fraîche, en souvenir de son amitié pour son parent,

l'homme défunt de Catherine. Il y avait aussi une petite chaise. On

monta le ciel du lit dans un coin de la chambre, qui était fort grande;

on mit le châlit dessous et le coffre au pied du lit.

[Illustration: Jeanne récite ses prières.]

«A présent que tout est en place, vous allez goûter avec nous, maître

Guillaume, dit la mère Nannette. J'ai fait une bonne fricassée de pommes

de terre nouvelles que j'ai accommodées avec mon beurre tout frais; j'ai

aussi cueilli une salade dans mon jardin, et nous l'assaisonnerons avec

l'huile de mon noyer. Mon pain n'a que quatre jours, et mes pruniers,

sans les vanter, donnent d'excellentes prunes.»

En disant cela, elle alla au cellier avec la petite Jeanne, et en

rapporta du vin bien rouge, qui écumait tout autour de la gueule du

broc.

«Voyez-vous, maître Guillaume, dit-elle en posant le vase sur la table,

j'ai toujours un quartaut de bon vin en perce. Si quelque voisin reçoit

un mauvais coup, je lui en porte un peu; quand un malade en

convalescence n'a pas de vin pour se refaire, je lui en donne aussi

longtemps qu'il en a besoin; et tous les dimanches j'en donne aussi une

chopine au père Bonnet, le vieux pauvre du bourg: ça le réchauffe, le

cher homme, qui aura quatre-vingts ans à Noël prochain. Pour moi, je

n'en bois guère que lorsque j'ai du monde, comme aujourd'hui.»

L'on se mit à table et l'on mangea les pommes de terre, qui étaient

excellentes. Maître Guillaume, remplissant son verre jusqu'aux bords, se

leva, ôta son chapeau et dit:

«Je bois à la santé de la mère Nannette, qui a compassion du pauvre

monde!»

Quand on eut fini, la mère Nannette tira un bon seau d'eau fraîche pour

faire boire l'âne de maître Guillaume. Il l'attela et s'en retourna chez

lui.

Catherine va à la porte de M. le curé.

Après le départ de maître Guillaume, Catherine prit sa fille par la main

et lui donna son bissac; elles firent une tournée dans le bourg et dans

les métairies des environs. En passant, elles s'arrêtèrent devant la

porte de M. le curé, qui les fit entrer.

«Ma bonne femme, dit-il à Catherine, pourquoi ne placez-vous pas cette

enfant chez quelque cultivateur qui l'enverrait aux champs garder les

bestiaux? Elle y serait plus heureuse qu'elle ne peut l'être avec vous,

et elle ne s'accoutumerait pas à mendier. Prenez garde! vous en ferez

une fainéante.

--Monsieur le curé, il y a longtemps que j'y ai pensé, et je vous assure

que c'est un grand chagrin pour moi que de la voir aller aux portes: il

y a même des jours où elle ne peut s'y décider; mais je suis si faible,

si malade, que je ne pourrai sortir de tout l'hiver.

--Pourquoi donc cela?

--C'est que les médecins l'ont défendu, parce qu'ils disent que j'ai les

poumons attaqués. Je tousse beaucoup et je suis incapable de travailler;

si Jeanne ne va pas demander du pain pour moi, il faudra donc mourir de

faim! Mais soyez tranquille, monsieur le curé, je placerai ma petite

Jeanne chez d'honnêtes gens aussitôt que je le pourrai; ça me peine bien

trop de mendier à mon âge, pour vouloir que ma fille en fasse autant.

--Vous avez raison, ma brave femme. Nous verrons dans quelque temps ce

qu'on pourra faire pour vous: en attendant, vous viendrez tous les

dimanches ici chercher vingt-cinq centimes.

--Grand merci, monsieur le curé: ces vingt-cinq centimes-là, avec les

cinquante que me donne Mme Dumont, serviront à nous acheter quelque

chose pour nous habiller; car j'ai honte de nos guenilles.»

La mère Nannette fait la lessive.

Deux jours après, la mère Nannette dit qu'elle allait faire la lessive.

Catherine lui proposa de l'entasser pendant qu'elle mènerait ses bêtes

aux champs. La petite Jeanne alla toute seule aux portes: elle eut bien

de la peine à s'y décider; mais quand sa mère lui eut fait comprendre

que, si elle ne l'accompagnait pas, c'était pour rendre service à la

mère Nannette, la petite partit sans rien dire. Elle rentra le soir bien

joyeuse, parce qu'elle rapportait beaucoup de pain et une paire de

sabots presque neufs qu'une femme lui avait donnée; elle les avait mis

tout de suite à ses pieds, car les siens étaient tout percés.

En passant auprès de l'abreuvoir, elle s'était arrêtée pour regarder un

homme qui lavait des radis et en faisait de petits paquets. Il lui avait

dit:

«En veux-tu, petite, que tu les regardes si bien?»

Jeanne baissa la tête et ne dit rien, car elle n'était pas hardie.

«Allons, lui dit l'homme, tends ton tablier.»

Et il lui en jeta une bonne poignée. La petite Jeanne le remercia et fut

bien contente. La mère Nannette lui donna du sel pour manger ses radis,

et elle fit un bon souper, ainsi que sa mère.

Catherine dit à la mère Nannette:

«Je chaufferai votre lessive demain et je vous aiderai à la laver

après-demain. On a beaucoup donné à Jeanne: elle ira à l'herbe et

conduira les oisons aux champs; cela vous fera gagner du temps, et vous

pourrez travailler un peu.»

La petite Jeanne va chez Mme Dumont.

Le vendredi, Jeanne, en s'éveillant, dit à sa mère:

«C'est aujourd'hui que nous devons aller chez la dame chercher les

cinquante centimes; nous irons, n'est-ce pas, maman?

--Ma fille, tu iras toute seule, car il faut que j'aide la mère Nannette

à laver son linge. Tu vas même y aller ce matin, afin de mener les

oisons et la chèvre aux champs quand tu seras revenue.

--Maman, jamais je n'oserai entrer toute seule dans cette belle maison.

--Pourquoi donc, ma Jeanne? Cette dame est si bonne, que tu ne dois pas

craindre de lui parler. Je vais t'habiller le plus proprement que je le

pourrai. Trouveras-tu bien la maison?

--Oh! oui: je suivrai le ruisseau jusqu'au moulin, et j'y arriverai tout

droit.»

En partant, Jeanne prit un bâton pour se défendre contre les chiens

qu'elle pourrait rencontrer. Elle arriva devant la grille du jardin, et

vit sous un berceau de chèvrefeuille M. et Mme Dumont qui déjeunaient

avec leurs enfants. Ce fut Isaure, la petite demoiselle aux cheveux

blonds, qui vit Jeanne la première:

«Maman, voici la jolie petite fille qui a rapporté le bracelet.»

Et elle se leva pour aller lui ouvrir la grille; mais son frère Auguste,

qui avait déjà treize ans, courut plus vite qu'elle et fit entrer

Jeanne.

«Tu viens chercher les cinquante centimes?» dit Isaure, qui n'était pas

plus grande que Jeanne.

Puis, avec la permission de sa mère, elle prit un gros morceau d'une

tarte aux prunes qui était sur la table, et le lui mit dans la main:

«Mange, petite; c'est bien bon.»

Jeanne prit la tarte, mais elle n'y toucha pas.

«Tu n'as donc pas faim?

--Si fait, mademoiselle, je n'ai pas encore déjeuné.

--Tu n'aimes peut-être pas la tarte?

--Je ne sais pas, je n'en ai jamais mangé; mais elle sent bien bon! je

crois que c'est encore meilleur que la galette.

--Eh bien, pourquoi n'en manges-tu pas?»

Jeanne ne répondit rien.

Mme Dumont demanda aussi à Jeanne pourquoi elle ne touchait pas à sa

portion de tarte. Elle lui répondit en baissant la tête:

«C'est que je voudrais l'emporter pour le goûter de maman et de la mère

Nannette.

--Mon enfant, il n'y a pas de mal à cela, au contraire; tu fais bien de

partager ce que tu as de bon avec la mère Nannette, qui vient au secours

de votre grande misère; mais en voici un autre petit morceau, que tu vas

manger là, devant moi.»

Quand Jeanne eut fini de manger, on lui fit boire un peu de vin et

d'eau, et on lui donna une pièce de cinquante centimes toute neuve.

La petite Jeanne sauve la cane de la meunière.

Comme Jeanne, en s'en retournant, passait auprès du moulin, elle vit un

jeune chien qui tenait une cane par la tête; il la secouait si fort

qu'il n'aurait pas tardé à lui arracher le cou, si la petite Jeanne, qui

était courageuse, n'eût frappé sur lui de toutes ses forces. Il lâcha la

cane qui resta comme morte, étendue par terre. Elle la ramassa et la

mit dans son tablier pour la porter à la meunière. On fit prendre

quelques gorgées de vin à la pauvre bête, et on la mit dans une

corbeille pleine de plumes. Cette cane avait dix-huit canetons qui

étaient restés au bord de l'eau; la meunière alla les chercher et en

donna deux à Jeanne en lui disant:

«Tiens, ma petite, voilà deux canetons que je te donne, parce que tu as

sauvé la vie à ma cane. Si tu les soignes bien, ils deviendront beaux,

et tu pourras les vendre pour avoir un fichu et un tablier. Je vais

aller te chercher deux oeufs pour ton souper.»

La petite Jeanne mit les oeufs et les canetons dans son tablier, et

rentra tout de suite. Elle commença par montrer à sa mère les deux

petits canards, et elle raconta comment la meunière les lui avait

donnés. Elle posa les oeufs sur la table, et tira de sa poche la pièce

de cinquante centimes et le morceau de tarte aux prunes, qu'on avait

enveloppé dans une feuille de papier. Elle répéta aussi tout ce qu'on

lui avait dit chez Mme Dumont.

«Je vais acheter du beurre et du sel pour notre semaine avec ces

cinquante centimes-là, dit Catherine.

--Pas encore, répondit la mère de Nannette; vous travaillez aujourd'hui

pour moi, il est bien juste que je trempe votre soupe en même temps que

la mienne; et j'ai là un fromage mou qui va bien régaler la petite

Jeanne.

--Pourtant, mère Nannette, puisque vous me logez pour rien, je vous dois

mes services.

--Si je ne vous récompensais pas quand vous travaillez pour moi,

Catherine, ce serait comme si je vous faisais payer votre loyer. Je

n'entends pas ça.»

Isaure va voir la petite Jeanne.

Quelques jours après, Isaure dit:

«Maman, si nous allions voir la petite Jeanne et cette bonne mère

Nannette?

--Je le veux bien,» dit Mme Dumont.

Et elle se mit en route avec ses deux filles et son fils. En entrant

chez la mère Nannette, elles trouvèrent la veuve Catherine occupée à

battre le beurre. Mme Dumont lui demanda où était sa petite fille.

«Elle est au lit, madame.

--Est-ce qu'elle est malade? dit vivement Isaure en se tournant du côté

du lit, où l'on voyait la jolie tête de Jeanne sur le traversin.

--Dieu merci, non, ma chère demoiselle; mais j'ai nettoyé ses habits ce

matin, et, comme elle n'a que ceux-là, il faut bien qu'elle reste au lit

pendant qu'ils sèchent.

--Où est donc la mère Nannette?

--Elle garde ses bêtes, mais elle ne tardera pas à rentrer. Madame, si

vous voulez vous asseoir en l'attendant, vous vous reposerez. Nous

n'avons que trois chaises, mais le jeune monsieur se mettra bien sur un

coffre.»

En entrant, Mme Dumont avait vu du premier coup d'oeil que la maison et

les meubles étaient de la plus grande propreté; elle s'assit donc sans

crainte.

Isaure cause avec la petite Jeanne.

Pendant que sa mère parlait, Isaure était montée sur une chaise auprès

du lit de Jeanne, et causait avec elle.

«Tu t'ennuies bien au lit, n'est-ce pas, petite Jeanne?

--Oui, mademoiselle, j'aimerais mieux être levée et garder les oisons de

la mère Nannette; mais il faut bien que maman nettoie mes habits; elle

dit que c'est bien assez d'être pauvre, et qu'il ne faut pas causer de

répugnance aux gens qui nous soulagent.

--Tu vas donc tous les jours chercher ton pain?

--Oh! non, mademoiselle: quand on nous en donne beaucoup, nous restons à

la maison aussi longtemps qu'il y en a; c'est si pénible d'aller aux

portes!

--Te donne-t-on toujours, quand tu demandes?

--Mademoiselle, je ne demande rien; je reste à la porte jusqu'à ce qu'on

me donne. Quelquefois il n'y a personne dans les maisons, pendant la

moisson, ou bien en temps de fenaison. Ces jours-là, je ne trouve pas

grand'chose.

--Et quand on ne te donne rien?

--Nous nous couchons sans souper; ça nous est arrivé plus d'une fois

avant d'être chez la mère Nannette; mais elle ne veut pas que nous

souffrions la faim, et, quand nous n'avons point de pain, elle nous en

prête.

--Vas-tu t'amuser quelquefois sur la place de l'église avec les petites

du bourg?

--Oh! mademoiselle, elles ne voudraient pas de moi!

--Tiens! pourquoi?

--C'est que je cherche ma vie.

--Sais-tu que c'est bien mal cela!»

La mère Nannette rentra, et Mme Dumont la loua beaucoup de sa charité

envers la pauvre veuve et son enfant.

Isaure veut donner une de ses robes à la petite Jeanne.

«Mon Dieu, maman, dit Isaure en retournant au château, j'ai tant de

robes qui ne me servent plus! ne pourrais-tu pas en donner une à la

petite Jeanne? J'avais le coeur gros en la voyant au lit faute de

vêtements.

--Ma fille, tes robes seraient d'un mauvais usage pour cette enfant;

elles resteraient accrochées aux épines des buissons auprès desquels il

faut qu'elle passe, et la boue des mauvais chemins où elle est obligée

de marcher emporterait le morceau quand elle voudrait les décrotter.

--Comment faire alors, chère maman, pour lui donner une robe?

--N'as-tu donc plus rien dans ta bourse, mon enfant?

--Oh si! oh si! dit vivement la petite fille; je vais lui en acheter

une; de quelle étoffe, maman?

--Il faut prendre le jupon en droguet bleu; c'est fort solide, et le

corsage en bonne cotonnade doublée.

--Moi, dit Sophie, la soeur d'Isaure, qui avait quatorze ans, je

donnerai une jupe de dessous en flanelle rayée blanc et noir, et un

corset de nankin.

--Et moi, que donnerai-je donc? dit Auguste.

--Mon frère, tu as une cravate noire qui est tranchée au milieu, dont

les bouts sont tout neufs; ma bonne en fera un bonnet à Jeanne, et tu

achèteras de la dentelle noire pour le garnir.

--Il ne me reste plus à donner que la chemise, le fichu et le tablier,»

dit en souriant Mme Dumont.

Quand ils furent arrivés à la maison, les enfants racontèrent à leur

père ce qu'ils voulaient faire pour Jeanne.

«Tout cela est très-bien, dit M. Dumont; mais je vois que personne n'a

pensé aux souliers. Vous habillez complètement cette petite, et vous la

laissez nu-pieds!

--C'est pourtant vrai! dirent les enfants. Papa, il faut que vous

donniez les souliers, pour que rien ne lui manque.»

On s'occupa le jour même d'acheter et de couper les vêtements de la

petite Jeanne, afin de pouvoir les lui donner le vendredi suivant; il

n'y avait plus que quatre jours, il ne fallait pas perdre de temps.

Isaure fit les ourlets, pendant que sa mère, sa soeur et la bonne

faisaient les coutures. Quand tout fut fini, la bonne dit:

«Mesdemoiselles, vous croyez avoir pensé à tout; il me restera pourtant

quelque chose à donner aussi, et, quoique je ne sois pas riche, je veux

prendre part à la bonne action que vous faites. Vous avez oublié le

mouchoir et le serre-tête! j'en donnerai des miens.»

Isaure habille la petite Jeanne.

Le vendredi, Isaure s'éveilla plus tôt qu'à l'ordinaire; le coeur lui

battait bien fort en pensant au plaisir qu'elle allait faire à la petite

Jeanne. Longtemps avant le déjeuner, elle était à la grille, que son

frère lui avait ouverte, et à chaque instant elle allait sur le chemin

pour voir si Jeanne arrivait. Enfin, elle parut au bout de l'avenue:

Isaure alla au-devant d'elle et la prit par la main; elle l'amena

toujours courant dans le jardin, puis dans la maison, puis dans sa

chambre. Quand elles y furent entrées, Sophie et la bonne déshabillèrent

l'enfant et lui mirent sa chemise neuve et le reste de ses habits. On la

coiffa; mais, quand il fallut lui mettre ses souliers, on s'aperçut

qu'il manquait des bas.

«C'est un petit malheur, dit la bonne; mesdemoiselles, il faudra lui en

tricoter; comme il fait grand chaud, elle s'en passera bien d'ici à ce

que vous lui en ayez fait. D'ailleurs, je crois bien que la pauvre

petite n'en porte pas souvent.

--Oui! oui! dit Isaure, je vais commencer dès demain à lui en faire une

paire; le voulez-vous, dites, maman? ajouta-t-elle en s'adressant à Mme

Dumont, qui venait d'entrer dans la chambre.

--Certainement, mon enfant; si tu emploies bien ton temps, tu les auras

finis dans quinze jours.»

La petite Jeanne remercia ces dames de tout son coeur. Isaure la ramena

sous le berceau pour la faire voir à son père et à Auguste; on la fit

déjeuner, et, après avoir mis la pièce de cinquante centimes dans la

poche de son tablier neuf, on fit un paquet de ses vieux habits. Elle le

prit et s'en alla.

Jeanne ne resta pas longtemps en chemin, tant elle était pressée de

faire voir ses beaux habits. La mère Nannette et Catherine travaillaient

à la porte de la maison.

«Regardez donc, mère Nannette, dit la veuve, ne dirait-on pas que c'est

Jeanne qui court là-bas? Je le croirais presque, si cette petite fille

n'était pas si bien habillée.

--Et vous n'auriez pas tort, répondit la mère Nannette après avoir

regardé un moment avec attention; c'est bien elle qui vient à nous

toujours courant. Elle est si belle qu'on la prendrait pour la fille de

maître Tixier, le fermier du Grand-Bail.»

Quand Jeanne fut à portée de se faire entendre, elle cria:

«Maman! mère Nannette!

--Oh! mon Dieu! ma fille! où as-tu donc pris ces beaux habits-là?

--Ce sont les dames Dumont qui les ont faits exprès pour moi, parce que

Mlle Isaure a eu du chagrin de me voir au lit le jour que vous avez lavé

ma robe; elles m'ont dit qu'il fallait mettre mes habits neufs le

dimanche pour aller à la messe, et quand vous nettoieriez les vieux.

--Et tu les mettras aussi le vendredi pour aller chez ces dames, ma

fille.»

Catherine laissa la petite Jeanne dans sa toilette jusqu'au soir, en lui

recommandant bien de ne pas se salir, et l'enfant s'occupa tout de suite

de donner à manger aux canards, qui venaient très-bien.

Jeanne s'avise de faire des bouquets pour les vendre.

La veille du marché, Jeanne, tout en gardant ses oisons, remarqua de

belles fleurs dans la haie du grand pré et au bord du ruisseau qui

traversait le bois. Elle eut l'idée d'en faire des bouquets; elle les

entremêla avec les épis de toutes sortes d'herbes des prés, et quand ils

furent faits, elle les posa pour la nuit sur une grosse touffe de gazon;

puis elle vint demander à la mère Nannette si elle voulait bien

l'emmener en ville avec elle pour vendre ses bouquets. La mère Nannette

dit que oui, et le lendemain Catherine mit à Jeanne ses beaux habits.

L'enfant trouva ses fleurs aussi fraîches que si elle venait de les

cueillir.

Aussitôt que la mère Nannette fut arrivée sur la place, tout le monde

lui demanda où elle avait pris cette jolie petite fille.

«C'est une pauvre enfant qui demande son pain, répondit-elle.

--Elle est bien belle, pour demander l'aumône!

--C'est que des dames charitables ont eu pitié d'elle et l'ont habillée

comme ça.»

En regardant la petite Jeanne, on regardait ses bouquets et on les lui

marchandait.

«Payez-les-moi ce que vous voudrez; c'est pour maman qui est malade.»

On lui en donnait dix centimes; quelques dames qui étaient venues au

marché les lui payèrent quinze ou vingt, tant elles la trouvaient jolie

et modeste. Elle vendit tous ses bouquets, et rapporta un franc à sa

mère. Depuis elle ne manqua pas, quand il faisait beau, de faire des

bouquets pour aller les vendre. On ne les lui payait pas toujours aussi

cher; mais elle aimait mieux cela que d'aller aux portes.

La petite Jeanne apprend à tricoter.

Le vendredi suivant, Jeanne alla comme à l'ordinaire chercher les

cinquante centimes chez Mme Dumont. Sophie lui fit voir les bas qu'elle

lui tricotait et qui étaient presque finis.

«Moi, je ne suis pas aussi avancée, dit Isaure; je n'en suis encore

qu'au premier bas: c'est que je ne travaille pas aussi vite que ma

soeur, parce que je suis plus petite qu'elle.

--Que je voudrais donc bien en faire autant! dit Jeanne.

--Veux-tu que je t'apprenne à tricoter?

--Je le veux bien, mademoiselle.

--Eh bien, dit Mme Dumont, tu viendras tous les lundis, les mercredis et

les vendredis à deux heures.

--Oui, madame: ces jours-là je ne fais point de tournée, parce que maman

dit qu'il ne faut pas ennuyer les gens qui nous assistent. Elle ne peut

presque plus marcher, car ses jambes sont enflées, et je vais demander

toute seule.

--Et comment fais-tu pour avoir un peu de bois? car il faut du feu pour

faire de la soupe?

--La mère Nannette nous laisse mettre notre pot devant son feu; elle est

si bonne!»

Jeanne ne manqua pas de venir apprendre à tricoter, et Isaure lui

commença une jarretière; rien n'était plus charmant à voir que ces deux

petites têtes si près l'une de l'autre et ces petites mains entrelacées.

Jeanne était assise sur un tabouret; Isaure, à genoux derrière elle,

tenait une des mains de son écolière dans chacune des siennes, pour lui

apprendre à se servir de ses aiguilles; elle passait sa tête par-dessus

l'épaule de Jeanne, afin de voir comment elle s'y prenait.

Mme Dumont interroge la petite Jeanne.

«As-tu les mains propres? lui demanda Mme Dumont.

--Oui, madame, je me les suis frottées dans le son que la mère Nannette

a mis bouillir pour ses oisons. Maman se sert d'un petit bout de bois

bien pointu pour nettoyer mes ongles.

--Elle est donc bien propre, ta maman?

--Oui, madame; tous les matins elle peigne ses cheveux dans l'étable, et

les miens aussi; et quand elle allait chercher son pain avec moi, nous

nous arrêtions toujours au bord du ruisseau pour nous laver les pieds.

--Fais-tu habituellement ta prière, petite Jeanne?

--Oui, madame, je la fais tous les soirs et tous les matins. Quand le

temps est beau, nous la faisons dehors, et, quand nous passons devant

l'église, nous entrons toujours pour prier l'enfant Jésus.

--Et que lui demandes-tu dans ta prière?

--Je le prie de me faire devenir bien grande et bien forte pour gagner

notre vie, afin de ne plus demander à ceux qui ne nous doivent rien.

--Tu seras donc bien contente quand tu pourras travailler?

--Oh! oui, madame, je vous l'assure.

--Et que feras-tu de l'argent que tu gagneras, quand tu seras grande?

--Je donnerai du pain et une robe à maman; puis je donnerai aussi

quelque chose à la mère Nannette, qui est si charitable pour nous.

--Mais elle me semble fort à l'aise, la mère Nannette.

--Madame, elle n'est pas riche, et, si elle n'épargnait pas autant, elle

aurait bien de la peine à vivre.»

Au bout de quinze jours, Jeanne sut assez bien tricoter pour faire un

bas. Sophie lui en commença un, et Jeanne fut très-joyeuse de faire voir

à sa maman et à la mère Nannette comment elle travaillait. Quand elle

gardait les oies et les deux petits canards, elle avait toujours son bas

à la main; elle ne le quittait pas non plus pour aller aux portes. Les

gens qui la voyaient si travailleuse lui donnaient souvent quelque chose

avec son pain, ou bien des légumes pour mettre dans le pot; et quand on

faisait de la galette dans les métairies, l'on gardait toujours la part

de la petite Jeanne.

Catherine garde le lit.

Jeanne continua d'aller trois fois par semaine chez Mme Dumont. Les deux

demoiselles avaient entrepris de lui enseigner à lire et à compter;

elles continuaient de lui apprendra à tricoter, et chaque vendredi elle

avait ses cinquante centimes.

Elle fut toute une semaine sans venir.

«Je crains bien que Jeanne ne soit malade, dit Mme Dumont; elle, qui est

si exacte, n'a pas paru depuis huit jours.

--Maman, allons la voir! J'aime beaucoup la petite Jeanne; si elle était

malade, il faudrait venir à son secours: elle est trop pauvre pour se

procurer ce dont elle a besoin.»

Et en disant cela Isaure courut appeler sa soeur et mettre son chapeau.

En arrivant chez la mère Nannette, ces dames virent la petite Jeanne qui

pleurait à la porte de la maison. Isaure courut à elle:

«Tu pleures, petite Jeanne? qu'as-tu? qui t'a fait du chagrin?

--Mademoiselle, c'est que maman est bien malade.»

Mme Dumont laissa ses filles avec Jeanne, et entra dans la maison.

Catherine était au lit, si pâle qu'on l'aurait crue morte déjà.

«Pourquoi ne m'avoir pas fait dire que vous étiez malade, ma pauvre

femme? Ce n'est pas bien cela; il fallait envoyer votre petite fille

nous avertir.

--Merci, ma chère dame; mais vous êtes si généreuse pour elle, que je

n'ai pas voulu abuser de votre bonté. D'ailleurs, je n'aurai bientôt

plus besoin de rien, je le sens; j'ai trop pâti depuis que j'ai perdu

mon mari, et j'ai eu trop de chagrin. Le bon Dieu a pitié de moi; il me

rappelle à lui, et je vais rejoindre mon pauvre Jacques. Tout ce qui

m'afflige, c'est de laisser ma petite Jeanne seule au monde.

--Il ne faut pas perdre courage, Catherine; vous êtes jeune, et à votre

âge il y a toujours de la ressource.

--Non, madame, il n'y a plus de ressource, parce que le chagrin et la

misère me minent depuis trop longtemps.

--Avez-vous vu M. le curé?

--Oui, madame, il vient me voir tous les jours et a la bonté de

m'envoyer un peu de bouillon. Il me console en me faisant voir la

miséricorde de Dieu, qui a mis sur mon chemin une aussi digne femme que

la mère Nannette, ainsi que vous, madame, qui avez tant de bontés pour

ma fille. La mère Nannette promet de la garder quand je ne serai plus,

et cela me tranquillise un peu.

--Catherine, je n'abandonnerai pas Jeanne non plus, vous pouvez être

tranquille. Mais où est donc la mère Nannette?

--Elle est allée mener son bétail à l'abreuvoir. La pauvre chère femme

me quitte le moins qu'elle le peut; elle me soigne comme si j'étais sa

fille et ne me laisse manquer de rien.

--Adieu, Catherine, prenez courage; je reviendrai vous voir

après-demain.»

En disant cela, Mme Dumont lui donna une pièce de cinq francs.

Catherine meurt.

Le surlendemain, ces dames retournèrent voir Catherine. En entrant,

elles remarquèrent que les rideaux de son lit étaient fermés; dans un

coin de la chambre, la mère Nannette tenait la petite Jeanne qui s'était

endormie sur ses genoux.

Mme Dumont s'approcha.

«C'est fini, ma chère dame: la pauvre âme est allée au bon Dieu; elle

est morte comme une sainte. M. le curé, qui ne l'a pas quittée, assure

qu'il y a bien longtemps qu'il n'a vu une mort pareille.

--Et qu'allez-vous faire de cette enfant?

--Je vais la garder avec moi, madame; comme je le disais hier à M. le

curé, c'est le bon Dieu qui me l'a envoyée; elle prendra soin de ma

vieillesse comme je vais prendre soin de son enfance.

--L'enverrez-vous encore mendier?

--Oh! non, madame. Je ne suis pas riche, mais il y aura bien assez de

pain ici pour nous deux. D'ailleurs, la voilà en âge de me rendre des

services qui me payeront sa nourriture.

--Mère Nannette, il faut continuer d'envoyer Jeanne à la maison; mes

filles lui apprendront à écrire et à faire toutes sortes d'ouvrages. Je

me charge de son entretien; ainsi vous n'aurez rien à dépenser pour

elle.

--Que le bon Dieu vous conserve, ma chère dame! En apprenant à Jeanne à

travailler, vous ferez plus que moi pour elle: vous lui mettrez le pain

à la main pour toute sa vie.

--Mère Nannette, voici quinze francs pour faire enterrer cette pauvre

femme; il ne faut pas que ces frais-là retombent à votre charge.»

Docilité et intelligence de la petite Jeanne.

Quelques jours après la mort de sa mère, Jeanne alla chez Mme Dumont; on

lui mit des bas et un fichu noirs pour qu'elle portât le deuil. Le

dimanche suivant, Sophie l'habilla tout en noir.

La pauvre enfant était bien triste; elle pleurait toujours en pensant à

sa mère; ses yeux étaient rouges et gonflés; elle ne disait rien et ne

mangeait presque pas. On la trouvait souvent à genoux, priant Dieu. La

mère Nannette craignait qu'elle ne tombât malade; mais, comme elle

n'avait que huit ans bien juste, elle finit par oublier un peu. Elle

continua d'aller chez Mme Dumont, et elle apprenait très-vite tout ce

qu'on lui montrait. Les deux jeunes demoiselles, en la trouvant si

docile et si travailleuse, s'attachèrent à elle de plus en plus. M. le

curé, qui la voyait toujours sage à l'église, lui donnait de temps en

temps de belles images. Quand elle sut bien lire, il lui fit cadeau d'un

petit livre d'heures, ce qui la rendit fort contente.

A l'âge de douze ans, elle lisait et écrivait bien; elle faisait toutes

sortes d'ouvrages avec beaucoup d'adresse. La mère Nannette lui avait

appris à filer; et déjà son fil était plus fin que celui des autres

fileuses du bourg, parce qu'elle était bien attentive à ce qu'elle

faisait.

La petite Jeanne fait sa première communion.

Il y avait déjà un an que Jeanne allait à l'instruction de la paroisse

avec les autres enfants, quand M. le curé lui donna un Catéchisme et une

Histoire sainte pour qu'elle les apprît par coeur. Mme Dumont, qui lui

en faisait réciter un chapitre tous les jours, était charmée de son

intelligence et de sa mémoire. Jeanne écoutait très-attentivement toutes

les explications: aussi était-elle, avec Isaure, celle qui répondait le

mieux au catéchisme; et M. le curé les citait toutes les deux comme un

exemple à suivre, tant elles avaient bonne tenue à l'église. On ne les

voyait jamais ni causer ni tourner la tête au moindre bruit, comme

plusieurs autres enfants: elles priaient Dieu de si bon coeur, que ceux

qui les voyaient en étaient émerveillés.

Quand M. le curé admit les enfants à faire leur première communion, il

mit Jeanne et Isaure à la tête des autres petites filles, parce qu'elles

étaient les plus instruites et les plus sages: elles n'en furent pas

pour cela moins modestes et moins humbles.

Enfin le grand jour arriva. Dès la veille, Mme Dumont avait retenu

Jeanne, et elle l'avait même fait coucher au château, pour qu'elle eût

moins de distractions que dans le bourg. Le matin, Sophie lui apporta

une robe blanche et le reste de la toilette entièrement neuf, afin que,

dans ce beau jour, elle n'eût rien de vieux sur elle; elle lui dit que

sa mère voulait la récompenser ainsi de sa bonne conduite.

Pendant la cérémonie, qui fut très-longue, Jeanne et Isaure montrèrent

tant de piété que tout le monde en était édifié.

Après la messe, M. le curé, qui avait invité toute la famille Dumont à

déjeuner, voulut que Jeanne se mît aussi à table; il disait qu'il ne

pouvait pas faire trop d'honneur à une petite fille aussi pieuse.

La mère Nannette était dans un coin de l'église, où elle pleurait de

contentement; il l'envoya chercher pour dîner avec sa gouvernante.

La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont.

Jeanne, après sa première communion, ne cessa pas d'aller chez Mme

Dumont. Le dimanche, on la faisait écrire, lire et compter, pour qu'elle

n'oubliât pas ce qu'elle savait. Si l'on faisait la lessive, elle aidait

à savonner le linge, à le mettre au bleu, à l'étendre et à le plier;

elle repassait les draps et les serviettes, et raccommodait ce qui était

déchiré: elle finit même par apprendre à repasser le linge fin. Quand il

y avait quelqu'un à dîner, Jeanne aidait à la cuisinière et au

domestique qui mettait le couvert, ce qui lui apprenait un peu le

service; on lui payait toujours sa journée quand elle la passait au

château. Comme elle cousait très-bien, la mère Nannette, qui connaissait

assez de monde en ville, lui rapportait de temps en temps quelque

ouvrage à faire, soit des chemises ou des draps, ce qui lui faisait un

petit profit.

Les filles de Mme Dumont traitaient Jeanne en véritable amie, parce

qu'elle était aussi réservée dans son langage que sage dans sa conduite.

Elle les aimait tant, qu'elle se serait jetée au feu pour leur rendre

service. Elle allait très-souvent chez M. le curé, qui lui donnait de

bons conseils et lui faisait remarquer combien Dieu avait eu pitié

d'elle, pauvre enfant sans famille.

Jeanne donnait à la mère Nannette tout ce qu'elle gagnait, car elle

n'avait besoin de rien acheter pour elle-même; Mme Dumont fournissait

tout ce qui était nécessaire pour l'habiller, comme elle l'avait promis

à la mère Nannette, après la mort de Catherine; Jeanne usait si peu de

chose que Mme Dumont lui disait quelquefois:

«Comment fais-tu, Jeanne, pour que tes robes durent aussi longtemps?

--Madame, je plie tous mes effets le soir et je les mets sur mon coffre.

Quand il y a trop de boue à mes jupons, j'en lave le bas, ce qui l'use

bien moins que de le décrotter, et puis je le repasse. Je visite mes

habits tous les matins, et, aussitôt que j'y vois le moindre trou, je le

raccommode.

--C'est très-bien, Jeanne; tu as pris là une bonne habitude.

--C'est bien le moins que je soigne mes habits, madame, puisque c'est

vous qui me les donnez!»

Jeanne a grand soin de la mère Nannette.

A seize ans, Jeanne était grande et forte: elle soignait toute seule le

bétail de la mère Nannette, qui se faisait vieille; elle pétrissait le

pain et chauffait le four; elle faisait le beurre et l'allait vendre à

la ville, car elle ne voulait pas que la mère Nannette eût la moindre

fatigue; et comme Jeanne savait bien prendre son temps, elle trouvait

encore le moyen de faire quelque ouvrage pour gagner un peu d'argent.

«Ma chère mère, disait-elle quand la mère Nannette la grondait de ce

qu'elle voulait tout faire, vous avez eu pitié de moi quand j'étais

petite; vous m'avez soignée comme si j'eusse été votre propre enfant: il

est bien juste que j'aie toute la peine, à présent que je suis plus

forte que vous.»

Plusieurs des personnes à qui Jeanne vendait son beurre lui avaient

offert de bons gages si elle voulait servir en ville; mais elle

répondait toujours qu'elle ne se résoudrait jamais à quitter la mère

Nannette. Quand elle lui racontait cela, cette excellente femme lui

disait:

«Ma fille si tu es jamais obligée d'aller chez les autres, crois-moi, ne

te place pas en ville; on y gagne plus d'argent, c'est vrai; mais aussi

on y dépense davantage, et les jeunes filles y ont bien du désagrément.»

La mère Nannette dépérissait peu à peu, et Jeanne en avait beaucoup de

chagrin. Elle conta sa peine à M. le curé, en qui elle avait grande

confiance.

«La croyez-vous en danger de mort? lui dit-il; en ce cas il faudrait

voir le médecin.

--Oui, monsieur, elle est en grand danger, mais elle ne s'en doute pas.

J'ai fait entrer l'autre jour, comme par hasard, le médecin qui était

venu saigner le maréchal; il a causé avec elle et l'a bien examinée;

quand il est sorti, je l'ai suivi sans rien dire; il m'a assuré qu'il

n'y avait rien à faire à la mère Nannette, parce que c'est un corps usé:

il dit qu'elle pourra traîner encore longtemps, et qu'elle s'éteindra

sans souffrir.

--J'irai la voir.

--Oh! oui, monsieur le curé, il faut y venir bien souvent; vos visites

la soulageront plus que celles d'un médecin; vous lui parlerez du bon

Dieu, et elle sera toute prête quand il lui plaira de l'appeler à lui.»

La mère Nannette devient dangereusement malade.

Au bout de dix-huit mois, la mère Nannette était devenue si faible

qu'elle ne sortait plus de la maison. Comme elle ne se plaignait de

rien, Jeanne ne lui disait pas combien elle la trouvait malade, de peur

de l'effrayer; mais, quand elle allait voir Mme Dumont, elle pleurait à

chaudes larmes, en disant qu'elle voyait bien que sa chère mère Nannette

ne passerait pas l'hiver.

«Ne te désole pas trop, ma petite Jeanne; nous ne t'abandonnerons pas,

lui disait Isaure.

--Je le sais bien, mademoiselle, et je vous en remercie de tout mon

coeur; mais ce n'est pas parce que je vais me trouver toute seule que je

pleure; grâce à Dieu, je suis forte, et, grâce à vous aussi, je saurai

bien gagner ma vie; je me désole parce que j'aime la mère Nannette de

toute mon âme; et puis, qui donc m'aimera jamais comme elle, qui m'a

prise toute petite et m'a accoutumée au travail, puis m'a appris à aimer

Dieu, et de qui j'ai toujours reçu de si bons exemples?»

Jeanne soignait sa malade avec une extrême tendresse; elle trouvait le

moyen de lui faire venir un petit pain blanc tous les deux jours; quand

elle allait à la ville vendre son beurre, elle en rapportait de la

viande et quelque friandise. Quelquefois elle achetait un poulet ou bien

un canard dans le bourg, et elle les accommodait comme elle avait vu

faire à la cuisinière de Mme Dumont. Elle allait aussi au moulin

chercher un peu de poisson; d'autres fois, elle lui donnait une petite

crème, et, quand elle chauffait le four, elle lui faisait toujours cuire

quelque bonne pâtisserie; enfin, elle ne lui laissait boire que du bon

vin qu'elle sucrait un peu.

La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop.

La mère Nannette la laissait faire; pourtant elle lui disait

quelquefois:

«Tu me gâtes, petite Jeanne; tu dépenses trop d'argent, ma fille: cela

n'est pas raisonnable.

--Hé bien donc, répondait Jeanne, n'avez-vous pas assez travaillé quand

vous étiez jeune, et n'est-il pas juste que vous jouissiez à présent de

quelques douceurs?

--Mais écoute donc, petite, si tu dépenses tout, tu te feras tort; car

c'est toi qui hériteras de ce que je laisserai, entends-tu!

--C'est bon, c'est bon, ma chère mère; ne vous inquiétez pas de cela!

laissez-moi faire; j'en aurai toujours bien assez. N'ai-je pas de bons

bras pour travailler? Et d'ailleurs, ne faut-il pas que vous engraissiez

un peu pour aller faire la veillée cet hiver avec les voisines?

--Eh bien, ma fille, j'entends que tu manges de toutes les bonnes

fricassées que tu me fais.

--Merci, mère Nannette; ne serait-il pas honteux qu'il fallût des

fricassées à une grande fille comme moi!»

La petite Jeanne; ou, Le devoir · 第 10 / 42 题