«Qu'allez-vous faire maintenant, Jeanne? dit M. le curé.
--Je vais tâcher de me placer au plus vite; car, si je restais longtemps
seule dans cette maison, je sens bien que le chagrin me rendrait malade.
--Voyons, Jeanne, il faut être raisonnable: la mère Nannette est plus
heureuse que nous maintenant; elle veillera sur vous. Dieu ne veut pas
qu'on s'abandonne ainsi à son chagrin. Si vous voulez vous placer en
ville, Mmes Dumont vous trouveront une bonne maison où vous aurez de
forts gages.
--Monsieur le curé, je ne me placerai pas en ville; ma chère défunte me
l'a défendu, et, quoiqu'elle ne soit plus de ce monde, je veux toujours
lui obéir.
--Puisque vous voulez rester à la campagne, j'irai voir la fermière du
Grand-Bail; sa servante se marie dans trois semaines: si elle n'a
personne encore, je vous y mènerai demain.
--Grand merci, monsieur le curé; ce sont de braves gens, et je serai
bien contente d'être chez eux.»
Quand Jeanne fut toute seule, elle soigna la chèvre et les oies comme à
l'ordinaire; elle remit dans l'armoire tout ce qu'on en avait tiré, puis
elle courut chez Mmes Dumont: elle leur dit tout en pleurant qu'on
devait parler pour elle à la mère Tixier, fermière du Grand-Bail.
«Elle te prendra bien, ma bonne Jeanne, dit Sophie, qui était mariée
depuis deux ans: elle nous a souvent entendues parler de toi, et elle
sera bien heureuse de t'avoir dans sa maison, où tu seras comme de la
famille. Console-toi donc un peu! est-ce que nous ne te restons pas?
--Sans vous, qu'est-ce que je deviendrais donc? aussi je vous serai
reconnaissante toute ma vie.»
Le lendemain, M. le curé mena Jeanne au Grand-Bail, comme il l'avait
promis. La maîtresse l'accepta tout de suite à cause de sa bonne
renommée: elle lui offrit dix écus jusqu'à la Saint-Jean.
«Mère Tixier, vous ne pouvez pas donner moins de douze écus à cette
fille; elle les gagnera bien, je vous le promets.
--Je ne vous contredirai pas, monsieur le curé, elle aura douze écus.
Quand viendras-tu, petite Jeanne?
--Maître Gerbaud arrive demain matin pour vendre les effets de sa tante;
je voudrais bien ne pas me trouver là, j'en aurais trop de chagrin. Si
vous pouvez m'envoyer chercher avant midi, je serai bien contente. J'ai
mon lit, mon coffre et l'armoire de la mère Nannette; pourrez-vous me
les loger?
--Oui; il n'y a pas de lit dans la boulangerie; on y mettra le tien, et
tu y seras toute seule, à moins pourtant que tu ne prennes avec toi
l'une de mes trois filles, qui couchent dans un même lit et se disputent
souvent.
--Je le veux bien, maîtresse; vous donnerez avec moi celle que vous
voudrez.»
Jeanne quitte la maison de la mère Nannette.
Dès le matin du jour suivant, Gerbaud amena sa femme dans une carriole
d'osier; le meunier le suivait avec une grande voiture pour emporter le
blé, le vin et tout le reste. Alors on vida l'armoire, et la femme de
Gerbaud mit de côté ce qu'elle voulait garder. On s'occupa de charger la
grande voiture. Jeanne était sortie pendant qu'on déménageait, pour ne
pas montrer son chagrin à des étrangers, ne pouvant supporter le séjour
de cette maison depuis qu'elle n'y voyait plus la mère Nannette. Elle
aperçut de loin venir la charrette du Grand-Bail, et, comme ses paquets
étaient faits d'avance, elle les apporta devant la porte: ses rideaux
étaient démontés et pliés bien proprement. Le charretier, qui était
grand et fort, chargea tout seul les meubles de Jeanne. Elle dit adieu à
maître Gerbaud et à sa femme, après les avoir bien remerciés; embrassa
aussi ses voisines, qui s'étaient rassemblées devant la porte pour la
voir partir, et enfin monta dans la charrette. Quand elle quitta le
bourg et qu'elle vit disparaître au détour du chemin la maison de la
mère Nannette, elle ne put s'empêcher de pleurer bien fort.
«Est-ce que tu es fâchée de venir chez nous, petite? dit le charretier.
--Mon Dieu non! ce n'est pas là ce qui me fait pleurer; c'est que je
pense à la mère Nannette, qui m'aimait tant.
--Apaise-toi donc, va! la maîtresse est une bonne femme qui t'aimera
bien aussi.»
Quand la charrette arriva au Grand-Bail, les pâtres et les bergères
étaient rangés devant la maison pour voir descendre Jeanne. Le
charretier, qu'on appelait grand Louis, déchargea les meubles à la porte
de la boulangerie: on l'aida à monter le ciel du lit; puis, quand tout
fut rangé, chacun s'en alla à son ouvrage, et Jeanne entra dans la
maison, où elle trouva maître Tixier tout seul avec sa femme.