contractèrent en sa face exangue, parmi les mèches dépoudrées... Le rire
sardonique d'un tiers interrompit ce jeu d'écoliers rivaux qui se
menacent, bien décidés à s'en tenir là. Le comte de Praxi-Blassans se
moquait d'eux. Il revenait de Paris, où il avait siégé parmi les Pairs,
avant de revoir sa maîtresse à Meudon. Il avait encore sur l'habit les
traces de fard que la belle avait omis d'épousseter...
--Ah çà!... dit-il..., vous puez le collège, autant que ces petits
messieurs qui nous charriaient tout à l'heure, sur leurs épaules, notre
vicomte de Châteaubriand, ahuri et charmé d'entrer au Luxembourg avec
cette mascarade... Trêve de puérilités!... J'ai grand'-faim... Le
messager du roi, ce pauvre Mortemart, nous a tous endormis par ses
doléances, mais non rassasiés... Jamais ambassadeur ne fit pareille
figure de sot! Il est resté parmi nous au lieu d'aller présenter
lui-même, au Palais-Bourbon, les nouvelles ordonnances de Saint-Cloud.
Laffitte et Benjamin Constant s'y sont impatientés tout seuls, et ils
ont trouvé mauvais que le ministre d'un roi si mal en point ne se
dérangeât lui-même... Alors ils ont appelé Louis-Philippe d'Orléans... A
vrai dire, Mortemart avait voulu, ce matin, grimper sur une barricade
que ne pouvait franchir sa voiture: voilà son talon qui s'écorche dans
sa botte! Il n'a pu marcher davantage. Il a eu ses vapeurs. M. d'Argout
a dû le porter aux Pairs; et on l'a plongé dans un bain... C'est à
l'écorchure d'un podagre que Charles X et le Dauphin devront de perdre
le trône, et le duc de Bordeaux de ceindre la couronne par-dessus son
bourrelet, si tant est que le d'Orléans se satisfasse de la régence...
Ce dont je doute fort!... Eh quoi! l'abbé, souperas-tu dans ce désordre?
Tu es à faire peur! Demande une redingote et des bas à ton cousin!... Il
sied que tu prennes avec décence le deuil de tes principes... Va, va, tu
n'en seras pas moins évêque, quelque jour, à moins que je ne
trépasse!...
--Pardonnez-moi, mon père: mitre ou tiare, ce n'est point d'un autre que
je les veux recevoir, mais de moi!
--Oh! le fat! Paix donc! Tu sais combien je déteste l'affectation.
Garde-moi ces paroles pour tes dévotes et tes prestolets... Peuh! Il
fallait m'entendre plutôt que le Père Ronsin. Il n'a vu goutte, ton
maître!
En maugréant, l'abbé s'éloigna pour réparer le dommage de sa toilette.
La comtesse Aurélie, sur le banc de pierre, finit par s'affaisser, les
yeux clos, et posa le menton dans ses mains constellées de joyaux, comme
si elle voulait encore voir le passé, dans la nuit de ses paupières
closes et tremblotantes.
Timidement Mme Gresloup interrogea le comte sur ce qu'il savait du
major.
--Votre mari, Madame, accommode les idées de Saint-Simon à la sauce des
événements, et il s'égosille à réclamer pour sa République des garanties
que lui refuse la Commission municipale qui pérore... Pardieu! Mme
Cavrois n'arrive point d'Arras. Elle a pourtant dû apprendre, mercredi
soir, aux Moulins-Héricourt, toutes ces pétarades... Quelque vingt
heures dans la malle-poste ne sont pas pour l'arrêter. Elle pourrait
bien me secourir de ses conseils lorsque son frère Augustin, avec mon
fils aîné, chasse le Bédouin... J'ai donné l'ordre de nous mettre à la
hausse! Il m'arrangerait de savoir ce qu'elle en pense, et ce que
prépare son ami Laffitte.
Elle arriva, le soir même, après souper, avec son fils, dans une calèche
attelée de quatre chevaux. Les postillons avaient arraché leurs boutons
fleurdelysés; et les fils pendillaient sur les revers écarlates de leurs
vestes.
--Eh bien!... cria-t-elle..., voilà notre barque au port! Le duc
d'Orléans l'a juré: on recule à huit jours la liquidation en Bourse.
Nous gagnerons à la hausse après avoir gagné à la baisse... Dieu soit
loué, Aurélie!... Bonjour, Elvire! Plus belle, toujours plus belle!...
Qu'on me montre Olivier... J'ai pour lui des coeurs d'Arras et des
gaufres de Lille dans le coffre... Dieudonné, mon sac!... Et mon eau de
pommes!... Ah! quelle chaleur!...
Hors de sa capote en paille de riz, la dame avança des baisers qu'elle
colla sur toutes les joues. Dans son caraco de moire brune, des chairs
informes flottaient, remuaient les chaînes d'or pendues au large cou
mouillé. Elle s'assit dans le salon chinois; elle arrêta, de la main, la
lumière de la lampe, qui l'offusquait à travers ses besicles d'argent.
Ses grosses jambes écartées, dans la robe à fleurs vertes, maintenaient
son volumineux cabas de tapisserie. Elle y puisa des croquignoles,
qu'elle mangea. Affectueuse, elle serrait les mains, embrassait, riait
sans dents, mais elle tiraillait toujours les bras d'Omer et de
Dieudonné pour se faire décrire les épisodes de la bataille.
--Mes enfants, mes deux enfants, vous êtes les vrais fils de la
bourgeoisie, vous savez... Que tu as chaud, Dieudonné! Veux-tu boire?
--La Science et la Loi, filles de la bourgeoisie... sourit l'abbé...
Voilà donc ce qui succède à l'honneur du noble et à la foi du moine...
--Ah! ma soeur, que vous êtes heureuse, vous!... pleurait Aurélie.
Elle appela son fils près d'elle, sur ses genoux, comme une mère avide
de consoler les peines de son nourrisson.
--Hein! mon Omer, c'est moi qui t'ai poussé à l'étude du droit; c'est
moi qui, malgré toute la famille, t'ai sauvé de la tonsure!... plaisanta
Caroline... Remercie-moi...
Quoique la moiteur de cette peau flasque et barbouillée de tabac lui fut
désagréable, Omer déposa un long baiser sur la joue de la vieille femme.
Il sut chérir là son autre mère, celle qui ne l'avait pas abandonné
comme Mme Héricourt, pour Dieu, pour un Dieu sévère, vindicatif et
jaloux, pour un calcul de prières échangeables contre la félicité du
paradis; celle qui, par son génie, l'avait fait riche, puissant, fier,
aimé des femmes, voué à toutes les délices de la vie; celle qui l'avait
fait libre et vainqueur, celle-ci, cette vieille à demi chauve sous le
serre-tête de toile brodée, cette lourde matrone un peu grotesque et qui
recommençait, contente, son éternel geste de savonner ses mains aux
bagues d'or nu.
--Eh bien, Omer!... demanda Dieudonné..., es-tu sage, ce soir?
--Les députés légalement élus ont décidé... Je respecte leur décision,
parce que c'est la Loi...
--A la bonne heure!... Montalivet que j'ai vu dans les couloirs de
l'Hôtel de Ville m'a composé une leçon que je dois te réciter: «Songez
tous deux, m'a-t-il dit, que l'apaisement le plus prompt est
indispensable pour rétablir la société sur ses fondements ébranlés. Les
séditions peuvent éclater, les partis se former. L'état où se trouve
Paris ne peut se prolonger. La stagnation des eaux peut devenir un foyer
d'infection. Il nous faut un gouvernement demain. N'entrevoyez-vous pas
comme moi ce que la révolution nous réserve de désordres et de luttes?
Aux bons citoyens de réparer les ruines de la monarchie
constitutionnelle. Il faut se rendre aux avis sages et véritablement
patriotiques. Au rebours du général carthaginois, nous n'aurons pas su
vaincre seulement: nous aurons su, de plus, user de la victoire...»
Dieudonné pria son cousin de l'accompagner, le lendemain, au
Palais-Royal. On y souhaitait que des gardes nationaux connus
acclamassent le prince et lui fissent cortège, si besoin était, afin que
les manifestations des révolutionnaires fussent prévenues ou contrariées
par de plus importantes. A l'Hôtel de Ville, Montalivet et M. Roulon,
avec Durtot, Mauravert et les autres, essayeraient de contenir les
énergumènes de Blanqui, de Trélat, les étudiants d'Enjolras... Aux
demi-soldes, le prince restituait des grades et des commandements. Au
capitaine Lyrisse, un brevet de major serait offert avec une feuille de
route pour l'Algérie, et l'inscription au tableau d'avancement. Ses amis
du café Lemblin seraient pourvus de même; tous les officiers de l'Empire
recevraient des emplois dans les brigades d'Afrique. D'ailleurs les
généraux Gérard, Sébastiani, Heymès et Rumigny consentaient à paraître
aux côtés du vainqueur de Jemappes et de Valmy, cependant qu'à l'Hôtel
de Ville, La Fayette finirait par se résoudre à la neutralité, comme le
général Lobau, voire le général Pithouët... Mais il fallait d'abord
provoquer l'enthousiasme de la rue... Les deux régiments de ligne venus
au drapeau tricolore demeureraient dans leurs casernes: ainsi
esquiverait-on l'apparence même de s'imposer par la force. Le duc
d'Orléans prétendait n'obtenir son élévation que du peuple. C'était de
bonne politique, à condition que nul, parmi les citoyens respectueux de
la Loi, ne se voulût dérober.
Dieudonné, de phrase en phrase, s'épongeait: son costume de garde
national était lourd, avec les deux baudriers blancs, les épaulettes,
bien que l'ourson fût resté dans la calèche, comme le fusil.
--Je repars tout à l'heure... Ah! ma petite Bordelaise!... gémit-il à
l'oreille d'Omer... Quel malheur!... une balle dans la main... Trélat
lui a retiré des esquilles... Elle souffre, ma Noémie! oh!...
Il secoua sa grosse tête joufflue, qu'une barbe de trois jours
enlaidissait.
--Tu as parlé de départ!... protestait Mme Cavrois... Nenni! je te garde
jusqu'à demain... Mme Gresloup fera dresser un lit pour mon garçon dans
ma chambre...
--Il y a deux chambres contiguës..., dit Elvire.
--Point! Je veux mon garçon près de moi...
Le comte rejeta les gazettes pour donner le bonsoir à Mme Cavrois.
--Vous plairait-il de nous dire, ma belle-soeur, si M. Laffitte vous a
confié quel serait le Dubois de notre Régent?
--Mais M. Guizot ou M. Charles de Rémusat... Je suis morte de fatigue...
Les routes sont mauvaises... et les cahots m'ont brisée...
--Alors, bonne nuit de victoire, ma belle-soeur!
«Victoire...» Omer la lut aux yeux narquois du diplomate, aux yeux
irrités d'Édouard, aux yeux dolents et las de la comtesse, aux yeux
lumineux d'Elvire... Il évoqua le portrait de son père debout, une
grenade fumante aux pieds, dans la neige que striaient les lignes
sombres de l'infanterie lointaine, et les éclairs des canons. Le fils
n'avait point failli non plus à la tâche. Le feu des Suisses avait
ébloui ses regards, abattu sa vieille jument; un sabre ennemi avait
répandu son sang. A son tour, il était le maître des barbares capétiens;
il était la nouvelle force qui se dressait dans ce salon de campagne,
devant le groupe inquiet du prêtre, de la comtesse et du comte, celui-ci
plus anxieux que sa mine joviale et sceptique...
--Mes enfants, vous avez pris votre revanche de Waterloo sur les Suisses
des émigrés!... conclut la tante Caroline, en les suivant par les
couloirs.
Au milieu de leur chambre grise, Elvire amoureuse, dépouillée de ses
atours, dans sa blanche robe de nuit, l'ange, pur comme un rayon, noua
sa chair sacrée aux muscles de Lucifer triomphateur. Leurs os crièrent
de joie. Leurs lèvres souffrirent d'être aspirées par leurs bouches
suaves. Tout leur sang chanta des hymnes dans leurs veines battantes.
Tous leurs nerfs se saisirent à travers les souples membres agriffés.
L'un à l'autre, l'époux et l'épouse furent unis jusqu'à ne savoir
discerner ni les parfums, ni les corps de leur fièvre. Les voix
mélodieuses de la feuillée, que la brise nocturne éventa, les
glorifièrent.
* * * * *
Fier cavalier sous l'uniforme bleu aux aiguillettes scintillantes, Omer,
le lendemain, précéda la Commission parlementaire chargée de transmettre
au duc d'Orléans l'appel de la Chambre. Dans son hallucination propre,
l'avocat imaginait être le licteur de la Loi reparue sur les ruines de
la barbarie capétienne. Derrière lui marchaient peut-être les douze
mandataires du Sénat et du Peuple romain, et non les seuls représentants
de la France libérale. Omer eût voulu l'annoncer aux sentinelles des
barricades, aux combattants souillés par ces trois jours de lutte, aux
servantes qui recevaient le pain dans leur tablier, et le lait dans le
pot de faïence, aux garçons qui entr'ouvraient les magasins, aux groupes
qui lisaient les affiches. Mille et mille fois étaient imprimés, sur les
murs, les mérites du fils de Philippe-Égalité, les noms illustres de
Jemappes et de Valmy qui réveillaient dans les mémoires le souvenir
jacobin: «Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores; le
duc d'Orléans peut seul les porter encore!...»
Le fusil sur l'épaule, Dieudonné Cavrois commentait magnifiquement les
termes des affiches; il conjurait les flâneurs de ne pas attirer les
Cosaques contre une République précaire! Les gens hochaient la tête,
indécis, surtout fourbus. Ils sollicitaient la marchande établissant son
réchaud de café noir; ils s'arrachaient les tranches de pain.
--Plus de Bourbons!... protestait parfois un adolescent hargneux à la
porte d'un café.
--Vive La Fayette!... répondaient, au loin, d'autres intransigeants.
Mais, sur le seuil des boutiques, l'épicier à casquette verte,
l'herboriste en tablier de serge, le boulanger au jupon court et aux
bras nus, l'opticien en redingote, le drapier, sa plume aux doigts, le
caissier aux manches de lustrine, approuvaient, du geste, les paroles du
gros étudiant...
La délégation pénétra dans la cour du Palais-Royal. Parce que les
couples de colonnes à l'antique soutenaient les corniches de pierre
linéaire, encadraient les portes et les fenêtres principales de la
façade, Omer aima parader devant ce décor. Là, rasé de frais, le
hausse-col au menton et le bonnet à poil bien lustré, M. Roulon vint aux
nouvelles; il introduisait ses mains dans ses gants blancs d'ordonnance.
Le vieillard fardé de rose avait quitté sa canardière pour une badine,
son schapska pour un chapeau de cérémonie; il avait chaussé des bottes
à revers, endossé une redingote olive, et pirouettait à l'intention des
jeunes filles. Car, dehors, à la grille de la cour d'honneur, se
pressaient les curieux, les furieux, les humbles et les niais, les
femmes en capotes de paille, les minois des grisettes, et les favoris
hirsutes des révolutionnaires. A travers les barreaux, des artilleurs
acceptaient les remerciements du public, qui les félicitait d'avoir
suivi la cause du peuple. Installé sur le soubassement d'une colonne,
Rambourg indiquait, de même, à deux Cauchoises, ses amies, les fenêtres
du prince; et, de temps à autre, il meuglait:
--Vive le duc d'Orléans!
Tout à coup, la voix de Mme Cardoche le seconda. Elle était sur la
place, contre la grille qu'empoignaient ses gants rouges. Les roses et
les lys des préparations cosmétiques, les boucles postiches lui avaient
rendu momentanément une jeunesse embellie par les rubans aurore de sa
capote, la mousseline tuyautée de sa guimpe, et le nansouk de sa robe à
deux volants. Comme il l'appréhendait, Omer aperçut, séparée d'elle par
quelques badauds, Angeline charmante d'être fraîche, coiffée de rouleaux
et de coques d'or. Il admira la naissance de la gorge solide, la taille
étroite dans la ceinture, le corps opulent et ferme sous les ballons des
manches, la jupe d'organdi et l'écharpe cerise. Elle se détourna, bien
qu'elle le voulût revoir aussitôt, à la dérobée.
Il s'obligea d'aller à la grille leur rendre hommage. Cydalise, avec
Urbain, soignait la Bordelaise, à ce qu'elles dirent. Omer essaya de
consoler par des sentences philosophiques l'amour déçu de sa petite
amie. Tous trois se parlèrent longtemps. Il leur apprit comment la
délégation décidait le prince, pourquoi l'on attendait la proclamation
que composait l'imprimeur de la Chambre, et pourquoi l'on s'inquiétait
de ne recevoir aucune réponse de l'Hôtel de Ville aux messages des
députés. Pourtant les regards d'Angeline et de son amant exprimaient
d'autres choses. Elle reprochait. Il s'excusait. Elle implorait de
nouvelles faiblesses. Par des phrases générales, il alléguait
indirectement ses devoirs de citoyen, d'époux et de père. Cavrois
questionnait Mme Cardoche sur les souffrances de sa maîtresse.
--Ah!... fit Angeline,... la Bordelaise est heureuse, elle! On l'aime.
Elle n'est pas de ces pauvres filles que sacrifient des ingrats?
Omer eut pitié de cette douleur. Il se pardonnait, cependant. Jamais il
n'avait promis l'éternité de son caprice à cette petite lingère. A qui
la faute si elle s'était éprise plus que de raison? Un passant, le
lendemain, la distrairait.
Tout à coup on entendit la foule honnir un homme en veste, qui prêchait:
--On veut dérober au peuple les fruits de sa victoire! Les d'Orléans
sont des Bourbons. Les Bourbons ont toujours sacrifié à leurs courtisans
les intérêts du peuple... A bas les Bourbons!
Cent messieurs aux chapeaux ornés de cocardes tricolores s'étaient
précipités sur l'importun; quelques hâbleurs se trouvèrent pour le
protéger: une bagarre rapide s'ensuivit. Dans l'esprit d'Omer, la
protestation de cet inconnu s'alliait à la plainte d'Angeline. Il lui
fallut recourir à son idée de la Loi pour ne pas douter de sa vertu.
Or, à la fenêtre centrale du Palais, des personnes parurent qui
lancèrent une pluie d'imprimés. Ceux qui les attrapèrent dans la cour
les rejetèrent, par la grille, sur la place. Mme Cardoche tendit ses
mains rouges vers la manne spirituelle, et la foule aussi. Des enfants
ramassaient les feuilles à terre. Cavrois lut, de sa grande voix
joviale, le factum de Louis-Philippe. Le prince annonçait qu'il
n'hésitait pas à faire tous ses efforts pour préserver Paris de la
guerre civile et de l'anarchie:
«Les Chambres vont se réunir; elles aviseront au moyen d'assurer le
règne des Lois et le maintien des droits de la nation. La Charte sera
désormais une vérité!»
--Vive la Charte!... répondit l'immense clameur de la multitude
reconnaissante.
--Plus de Bourbons!
--Ce n'est pas pour la Charte de Louis XVIII que nous avons combattu,...
déclarait un jeune homme qu'une énorme écharpe tricolore ceignait à la
taille... La liberté tout entière, voilà ce qu'il nous faut! Voilà qui
est plus précieux que les intérêts de la boutique!...
--Payerez-vous nos échéances, l'avocat?...
--Voilà cinq jours que les affaires sont arrêtées!...
--Soumettons-nous à la Loi,... conseillait Omer, du haut de son
cheval... Il n'y a que la Loi. La volonté des représentants est son
expression...
--Vive le duc d'Orléans!... répétèrent Rambourg, ses deux Cauchoises, et
Mme Cardoche.
--Vive le héros de Jemappes!...
Et, dans cette acclamation, les cris hostiles furent étouffés un instant
pour renaître aussitôt. Omer et Cavrois se fatiguèrent à défendre les
mérites du lieutenant-général contre les ergoteurs républicains, assez
vite malmenés d'ailleurs par la bourgeoisie trafiquante du Palais-Royal
et des rues voisines.
A midi, tous les marchands sortirent de table en pantalons de nankin
frais, la cocarde au chapeau et les gants à la main, comme un jour de
fête. De temps en temps, pour être applaudi, se montrait, au grand
balcon du Palais, le prince, en uniforme à feuillages d'or, sa face
molle encadrée de favoris trop noirs et surmontée d'un toupet luisant.
Il s'inclinait. La foule prolongeait son vivat. Il rentrait. Vers une
heure, des savoyards arrivèrent avec la chaise à porteurs de Laffitte et
celle de Benjamin Constant, que suivaient les quatre-vingts députés
signataires de l'adresse. Une rumeur de louanges les honora. En robes
claires et en canezous de mousseline, nombre de femmes perchées sur des
chaises, des bancs, agitaient les dentelles de leurs mouchoirs, leurs
écharpes, les panaches de leurs chapeaux larges et enrubannés. Des
bavardes leur désignaient le visage méditatif de M. Laffitte derrière
ses lunettes, la longue chevelure et le profil marmoréen de Benjamin
Constant, l'air absorbé de M. Labey de Pompierre, la mine à la fois
audacieuse et renfrognée de M. Dupin, la maigreur de M. Guizot,
l'attitude satisfaite et les joues engoncées dans la cravate du général
comte Sébastiani, le chapeau rond de M. Firmin Didot, la casquette à
côtes de M. Odier, la redingote sanglée de M. de Kératry et sa raideur,
toutes les carrures notoires supportant les grands collets des habits
bleus, ou les plis chiffonnés des redingotes brunes. Dieudonné présenta
les armes, M. Roulon fit le salut militaire. Au hasard, partout, des
apprentis battaient le tambour. Lorsque les crocheteurs qui trimbalaient
la chaise de M. Laffitte s'arrêtèrent au bas de l'escalier, il eut
quelque peine à en sortir, la canne tâtonnante. Il cherchait une main
solide, qu'Omer offrit.
--Restez avec moi, monsieur Héricourt. Faites-moi la grâce de m'aider à
marcher. Cette foulure me gêne fort.
Au travers d'une cohue déférente, on pénétra dans le Palais. Sur les
bras de quatre amis, Benjamin Constant recueillait, pour son courage de
valétudinaire, des murmures flatteurs qu'il écoutait sans joie.
Quelqu'un dit tout haut:
--Il doit deux cent mille francs au jeu, et il se demande si le nouveau
régime acquittera sa dette.
Omer fut indigné de cette irrévérence. Des gens debout sur les fauteuils
cachaient à demi les murs, les colonnes dorées, les tableaux des
batailles révolutionnaires, les portraits des Chartres et des
Montpensier en habit de guerre, devant les places fortes qu'ils avaient
assiégées ou défendues. Une dame en turban se trouvait mal, verdâtre,
entre des personnes qui lui firent respirer des sels... De la poussière
tourbillonnait dans les rayons de soleil. M. de Vatimesnil levait son
chapeau pour garantir ses yeux de la lumière trop ardente. On passa des
portes... Durant une halte, un colonel du génie, hagard, annonça qu'il
arrivait de l'Hôtel de Ville, que La Fayette y refusait de se rendre au
Palais-Royal, que M. Jules de la Rochefoucauld s'y laissait éconduire
par le général Dubourg; que toutefois, La Fayette promettait au général
Gérard de se conformer à l'opinion de la majorité... Un monsieur chauve,
en gilet blanc, assura que Charles X rassemblait vingt mille hommes à
Rambouillet, que le Dauphin mènerait ces forces, le soir même, sur
Paris. M. Laffitte haussa les épaules; ses yeux malins clignotaient
derrière ses lunettes, et sa lèvre inférieure parut plus méprisante.
Néanmoins il dit aux députés:
--Dans ce cas, Messieurs, que serions-nous demain?
--Nous serions pendus!... répliqua tout de suite Benjamin Constant, avec
un accent de dépit et de colère.
Là-dessus, M. Villemain protesta qu'on n'avait rien commis d'illicite en
choisissant, au cours de pareils troubles, un lieutenant général parmi
les membres de la famille régnante; que, pour lui, il réprouvait les
termes de l'affiche apposée par la Commission municipale, et notamment
la première ligne: «Charles X a cessé de régner sur la France!» La
bouche frémissante, le général Sébastiani renchérit encore:
--Eh! qui vous parle de changeaient de dynastie?... Cette question est
étrangère aux actes que nous avons votés.
--L'affiche de M. Thiers!...
--J'ignore les insanités que des individualités sans mandat publient par
voie d'affiches!
Mais le cabinet du prince s'ouvrit. Une poussée violente jeta les
députés en avant, fit trébucher M. Laffitte et chanceler Benjamin
Constant. Des huissiers continrent mal la députation, sa suite. A coups
de coudes, ils protégeaient la personne de Louis-Philippe, très pâle,
entre ses favoris noirs et sous les frisures de ses beaux cheveux en
toupet. Il souriait, saluait, tendait ses mains fines; il serra celles
de M. Laffitte qui, sans gêne, lui dit à l'oreille, montrant sa jambe
malade:
--Deux pantoufles et un seul bas!... Dieu! si _la Quotidienne_ nous
voyait!... elle dirait que nous faisons un roi... sans culottes!
Et de rire tous deux, qui n'en avaient guère envie. Le banquier toussa.
D'une voix mesurée, il débita l'adresse, au milieu des chuchotements. Le
coeur du prince se soulevait et s'abaissait sous la large moire rouge
de la Légion d'honneur, sous les broderies d'or et les brillants des
plaques. Dans son pantalon blanc, ses fortes jambes tressaillirent, deux
ou trois fois, pendant qu'il répondait:
--Je travaillerai au bonheur de la France comme un bon père de
famille!...