Puis, faute de savoir quelle contenance adopter, il s'abîma, lui, ses

ordres et son épée, dans les bras de M. Laffitte, que soutenait Omer.

Les deux hommes essuyèrent leurs yeux en se dénouant. Le prince entraîna

son ami vers la fenêtre, le balcon. Et l'on entendit la place rugir:

--Vive le duc d'Orléans! Vive Laffitte!

Dix ou douze fois, l'acclamation unanime ébranla les vitres, retentit

dans les entrailles. A l'intérieur, on se congratulait. Enfin Omer fut

nommé au prince, qui lui dit:

--Votre oncle, Monsieur, le général Héricourt, se couvre de gloire en

Algérie. A son retour de Grèce, le colonel Fabvier m'a parlé du

capitaine Lyrisse avec la plus sincère estime. Vous venez de verser

votre sang pour la défense de la loi... Les Héricourt sont une famille

de héros. Je me félicite de vous connaître et de... de... C'est donc à

moi de faire visite à La Fayette!... acheva-t-il soudain, oubliant Omer

et répondant à un propos qu'il surprenait.

Cette question le préoccupait, bien qu'il affectât de sourire. Son nez,

trop mince pour ses joues larges, se pinçait encore. Aussitôt l'on fit

volte-face. Un monsieur asthmatique, à cheveux gris, qui fendait les

groupes, gesticula vers les valets:

--Le cheval de Monseigneur!... Les chevaux des généraux!... Les chevaux

des officiers!...

Et tout le monde se bouscula. M. Laffitte, au bras d'Omer, gémit. Il

regagna sa chaise à porteurs. Les savoyards le balancèrent, à la tête

des députés qui se massaient dans la cour. Benjamin Constant s'arrangea

dans une brouette de laitier qu'avaient découverte ses amis, excédés par

leur charge illustre. Devant eux, et derrière les quatre huissiers de la

Chambre qui se plaçaient, le claque sous le bras leurs verges à la main,

le prince prit rang, sur une bête assez fringante. Un homme que

l'ivresse rendait hilare ouvrait la marche, battait le tambour: il en

avait ceint le tablier de cuir pardessus sa blouse de maçon. Près de

lui, un jeune monsieur à moustache cirée, la cocarde sur la cime du

chapeau, arborait un étendard tricolore.

Au flanc de ce cortège informe, chevauchèrent les généraux Gérard et

Rumigny, dont Omer suivit les habits brodés, resplendissants. On

sortit. L'enthousiasme des boutiquiers devint une frénésie

étourdissante. Groupés au seuil des magasins, juchés par grappes sur des

bancs, entassés aux fenêtres avec leurs femmes, ils s'égosillaient, ils

applaudissaient, brandissaient les cylindres de leurs chapeaux à

cocardes; ils se haussaient sur les pointes; ils jetaient des sous aux

gamins et aux apprentis en liesse, ou bien faisaient luire le bleu, le

blanc, le rouge de leurs drapeaux innombrables.

Aux guichets du Carrousel, Louis-Philippe, un instant, se trouva bloqué

par l'affluence des ouvriers qui, casquettes basses, lui secouaient la

main. Les joies véhémentes de la bourgeoisie excitaient le peuple: il se

décidait à courir, à crier, à chérir ce beau monsieur doré, blême,

affable, et son toupet sans défaut, et l'aune de ruban républicain

épinglée à son bicorne. Appuyé sur les Cauchoises, et ses mains

violâtres dans leurs fichus, Rambourg, qui marchait parallèlement,

abusait de son organe infatigable. M. Roulon et un capitaine du génie,

l'épée au clair, flanquaient à droite le coursier du prince, que

flanquaient à gauche Dieudonné Cavrois, sa corpulence et son fusil. On

s'empressait d'abattre les barricades au passage; on renversait les

tonneaux de pierres, qui s'écroulaient avec fracas; et des nuées

suffocantes montaient. Le vieillard fardé de rose commandait, de la

badine, ce travail hâtif; il se campait ensuite sur ses bottes à revers,

au faîte des décombres, et il attendait que Louis-Philippe parvînt à sa

hauteur pour l'assaillir de ses voeux. Des naïfs les répétaient en

ovation.

--Il se souviendra de ma figure, je pense!... confiait-il tout bas à M.

Roulon.

Le long du quai moins pourvu de peuple, l'accalmie fut pénible au

cortège. Partout, afin de démentir une affiche qui déclarait

Louis-Philippe issu de Valois et non de Bourbons, un placard,

fraîchement collé, encore humide, divulguait la généalogie complète:

AU PEUPLE!...

_Louis-Philippe d'Orléans est un Bourbon...

Il est de la branche cadette;

Il est le fils de Louis-Philippe-Joseph (dit Égalité), mort en 1793;

Lequel était fils de Louis-Philippe, mort en 1785;

Lequel était fils de Louis, mort en 1752;

Lequel était fils de Philippe II (Régent), mort en 1723;

Lequel était fils de Philippe Ier, mort en 1701;

Lequel était frère cadet de Louis XIV;

Et l'on ose dire qu'il est un Valois!_

IL EST CAPET ET BOURBON!!

Ainsi le livrait-on au mépris des combattants de la veille, qui avaient

affronté la mort en criant: «A bas les Bourbons!» Tous les murs

étalaient leur haine. Les fenêtres closes ne s'ouvraient pas. «Vive le

duc d'Orléans!» essayaient quelques chasseurs en costumes de velours, et

quelques gardes nationaux réunis contre les devantures des grainetiers,

des mégissiers, des oiseleurs. «Vive la Liberté! Plus de Bourbons!»

répliquaient aussitôt des adolescents, et de nombreux ouvriers en armes.

En vain Rambourg hurlait, en vain se multipliaient le petit vieillard,

sa perruque de filasse et ses bottes à revers. En vain glapissait Mme

Cardoche... Omer vit soudain qu'Angeline n'était plus là... Mornes et

hostiles semblaient les républicains adossés en ligne aux parapets, le

fusil dans les jambes. Comme la distance s'allongeait, parfois, entre la

chaise à porteurs et le cheval du prince, celui-ci s'arrêtait, de temps

en temps. Aimable, la main sur la croupière, il se retournait. Pour peu

qu'à cette minute un badaud manifestât hautement son approbation, M.

Laffitte, par la lucarne de sa chaise, encourageait son prétendant:

--Eh bien, cela ne va pas trop mal!

L'Altesse se rassurait alors, serrait les mains sales de gaillards

honorés et camarades, qui balbutiaient des mots entendus au théâtre,

dans les drames.

Certains députés en querelle assuraient ou niaient qu'il y eût complot,

que vingt jeunes gens dussent faire feu sur le duc d'Orléans lorsqu'on

passerait au quai de la Ferraille. Omer estimait Ribéride et Bahorel

capables de jouer aux Harmodius et Aristogiton, d'immoler celui qui leur

semblait le fléau de la Révolution... Lui-même, ne le viseraient-ils pas

comme traître? En finissant de boire autour du marchand de coco, des

adolescents chevelus parlaient de lui, sans doute, les sourcils froncés,

l'oeil agressif... Ce l'inquiéta qu'Angeline s'en fût allée. Il aurait

voulu contempler ce visage lumineux et sain, qui reflétait tant de leurs

joies vigoureuses obtenues dans le secret de la mansarde, à l'ombre des

guinguettes. Cette consolation lui manqua. En quel lieu écarté la pauvre

fille donnait-elle cours à son désespoir? L'angoisse envahit Omer, et ce

fut la nausée de subir cette chaleur, cette poussière, cette aversion

évidente de jeunes gens qu'il savait nobles d'esprit. Son coeur

s'étrécit. Les généraux se redressaient en selle comme avant d'affronter

un péril. Pourtant des femmes, des enfants, quelques messieurs cossus

continuaient d'ouvrir les barricades, de démêler les planches, de rouler

les tonneaux sur les tas de pavés, au commandement du petit vieillard

alerte.

Près du Pont-Neuf, la foule dense, hérissée de baïonnettes et de piques,

demeura muette. De longs frémissements onduleux faisaient bleuir au

soleil ses cols de velours et les soies ébouriffées de ses chapeaux. De

là mille coups de feu pouvaient inopinément jaillir. Sans regarder ni à

droite ni à gauche, Louis-Philippe menait, attentif, sa bête impatiente.

La peur le vieillissait à chaque pas. Ses joues amollies tombaient. Ses

yeux se creusaient. Son épaule se voûtait sous la moire de la Légion

d'honneur. L'armature de broderies ne contenait plus qu'un malade

affaissé, lorsqu'on entra sur la place de Grève, lorsque les tambours,

dans l'intérieur de l'Hôtel de Ville, battirent aux champs. Le général

Gérard rappelait au général Rumigny que le même roulement avait aboli la

voix de Louis XVI parlant sur l'échafaud. Omer sentit se crisper sa

nuque.

Son beau-père, le comte Dubourg, Enjolras, Blanqui, l'oncle Edme, que

n'étaient-ils d'accord, eux tous, avec son respect latin de la Loi? Pour

constante que fût sa foi, il ne laissait pas de s'avouer que leurs

sentiments lui semblaient, à cette heure, plus généreux. Il en conçut

moins de honte que de rancune: il ne toléra point d'être humilié en sa

conscience, sinon en sa logique, par ces caractères intraitables, et, au

demeurant, puérils!

Si le meurtre plaisait à leur fanatisme, il serait probablement, à cause

de son cheval, avec le prince et les généraux, la victime que se

désignaient déjà plusieurs sectaires, sur cette place pavée de têtes

jaunes, livides et barbues, hors des cols souillés. Nul élan de bon

accueil n'animait la masse populaire. Inutilement, l'invalide chauve, à

la manche flottante, levait, de son bras unique, son bicorne, en

invoquant le nom de Valmy. Inutilement, le petit vieillard, Mme

Cardoche, Rambourg et ses Cauchoises, maints et maints marchands racolés

en chemin, attestaient la gloire de Jemappes. Inutilement, l'homme au

morion de ligueur se démenait là, secouant les trois couleurs confuses

au bout d'une perche. Silencieuse et farouche restait la foule dans le

cadre des hautes maisons pavoisées. Seuls des tambours invisibles

souhaitaient la bienvenue. Par les yeux inertes de ses statues

historiques, l'édifice municipal parut s'apitoyer sur le cortège, pour

ainsi dire solitaire, au milieu de ces gens de qui l'on ne pouvait

savoir si la haine l'emportait sur la stupeur. A l'angle lointain de la

place, la tourelle gothique, refuge d'Omer pendant la bagarre du

mercredi, était remplie d'une horde adversaire. Aux lucarnes et sur les

marches du cabaret, des gestes dédaigneux, des bouches ironiques se

conviaient à l'insulte. Plus proche, une femme en deuil poussait,

tragique, vers le prince, deux petits garçons qui portaient un crêpe au

bras. Autour d'elle, un essaim de personnes trop compatissantes,

protestaient que le défunt n'avait pas voulu combattre pour le triomphe

d'un maître... Brusquement les tambours cessèrent de faire résonner les

échos.

Ce fut alors plus sinistre, cette rumeur marine, sournoise, immense,

produite par les lèvres et les pas, le bruissement des étoffes, le

cliquetis des armes, les toux contenues, les membres détendus, les

habits froissés, les propos chuchotés à terre, sur les charrettes, aux

croisées, aux balcons, derrière les colonnes du monument séculaire, sous

les cintres, le long des marches, par-dessus les entablements, jusque

sur les toits bleuâtres, entre les cheminées. Continûment, la place

entière gronda, grouillante de remous humains. Déjà prête à se courber

sur la crinière, l'estafette attendit que, de ces façades, de ces

enseignes, la foudre se dardât, que toutes les ouvertures soudain

tonnassent, que ce lac humain s'enflât, sous l'écume de ses têtes

jaunes, jetât ses flots de fureur contre le prince chamarré que

balançaient les pas rythmiques du cheval... Louis-Philippe avançait,

découvert, le visage décomposé entre les favoris, sous le toupet noir.

Une vingtaine d'apprentis qu'amusait l'occasion, entonnèrent _la

Marseillaise_. Le contraste de leurs voix débiles rendit plus funèbre le

demi-silence que les exhortations du monsieur porte-drapeau ne

parvenaient pas à rompre. Une minute dura, pendant laquelle Omer se

résignait, les artères palpitantes, à subir l'attaque d'ennemis féroces,

déterminés, tueurs...

Baïonnettes au soleil, des gardes nationaux sortirent de l'Hôtel de

Ville. Ils s'espacèrent et présentèrent les armes. Dans leurs rangs,

sous les bonnets de police et les oursons d'ordonnance, Omer avisa les

«nageoires» blondes du tailleur, la bouche mulâtre de l'épicier

Mauravert, la figure larmoyante de M. d'Orichamps. Suivit, pêle-mêle, un

état-major de messieurs et d'officiers fébriles: la grande taille du

général Lobau, la belle mine impertinente de Casimir Perier, l'arrogance

de Rastignac et l'aristocratique sveltesse de Montalivet, l'air tour à

tour sardonique et rogue du général Pithouët, enfin l'uniforme

d'orfévrerie, le ventre en pantalon, et la lourde face de La Fayette. Au

centre de ses flatteurs, il descendait, majestueux, affable, adroit dans

ses courbettes. Au bas du perron, ces personnages s'arrêtèrent,

adoptèrent solennellement des attitudes.

Alors Rambourg déploya toute une bande recrutée dans les boutiques pour

nourrir les vivats. Elle clamait frénétiquement, aux ordres que le fusil

de Cavrois dictait, ou bien l'épée de M. Roulon. Mme Cardoche et les

Cauchoises, du geste, décidaient les femmes. Quelques-unes, très jolies,

répétèrent: «Vive le duc d'Orléans!» tandis qu'éclatait un formidable

rugissement: «Vive la liberté!»

A quoi le lieutenant général eut l'adresse de répondre par un signe de

gratitude; puis il tendit son bicorne vers l'étendard révolutionnaire

qui voilait, au fronton de l'Hôtel de Ville, la silhouette équestre de

Henri IV. Aussi, les naïfs de la foule le crurent-ils en connivence avec

l'opinion la plus véhémente. «Vive La Fayette!» crièrent-ils, dévoués

aux principes que le libérateur des États-Unis, l'apôtre des Droits de

l'homme, le chef des carbonari avait défendus, suivant la légende. Omer

admira la ruse du prince. Profitant de l'équivoque, celui-ci glissait de

cheval, se précipitait dans les bras du vieillard illustre et partageait

ainsi le destin de l'idole que la multitude adora tumultueusement,

depuis le Pont-Neuf jusqu'au fond de la Grève.

Côte à côte, les deux grands hommes gravirent les marches, sans rien se

dire. Au bras d'Omer qui, vainqueur de sa crainte, avait mis pied à

terre, M. Laffitte les accompagnait. Sous la quadrature du porche qui

succédait au perron, une cohue d'étudiants très pâles mêlait des accents

de rage à ses «Vive La Fayette!» et marquait ainsi l'intention d'exclure

l'Altesse Royale du pouvoir. Calme, pesant, l'ami de Washington,

l'ennemi de Bonaparte, saluait avec la même grâce les furibonds et les

modérés. De la main, le prince remerciait l'assistance, comme si chaque

louange les concernait tous deux, comme s'il ne lisait pas les

intentions restrictives sur les figures engoncées dans leurs cravates...

Quand, à la porte de la salle, La Fayette eut cédé le pas, un homme en

habit bleu coudoya rudement l'estafette, pour souffler dans l'oreille du

vieillard:

--Je vous le répète encore: si ce n'est la royauté avec lui, c'est la

République avec vous comme président... Monsieur le marquis de La

Fayette assumerez-vous la responsabilité de la République, des périls

qu'elle comporte devant les monarchies étrangères? Êtes-vous sûr d'un

autre Austerlitz? Ne craignez-vous pas un autre Waterloo?...

Réfléchissez à l'avenir. Il dépend de vos paroles, à cette minute!

C'était M. de Rémusat qui chuchotait ainsi, les pas dans les pas du

libérateur massif et lent. Le vieillard hochait la tête, entre les dix

polytechniciens qui, l'épée nue, formaient la haie.

--Plus de Bourbons!... jura la voix nerveuse de Blanqui.

--Vive la République!... proclamait un dragon, que le général Pithouët

encouragea de l'oeil.

--Vive la République!... hurlaient Grantaire et sa bande chevelue.

La salle trembla. Les poussières s'envolaient vers l'affiche verdâtre du

Tribunal révolutionnaire, que Pied-de-Jacinthe, rigide contre le mur,

et, casque en tête, protégeait. Sous l'emblème, le général Pithouët le

fut rejoindre.

Effaré, Louis-Philippe s'arrêta devant les fantômes du passé terrible

que signifiaient ces lettres simples, maigres, imprimées au-dessus,

au-dessous d'une sèche accolade. Grâce à Dieudonné Cavrois, les

baïonnettes des gardes nationaux lui réservaient un mince espace au

centre de la fureur adverse, que révélaient franchement la lèvre

insultante d'Enjolras, les veines gonflées au front de Blanqui, la

grimace tordue de Trélat, la tristesse de Combeferre, et la

gesticulation de Courfeyrac. Montés sur des chaises, entre leurs «Bons

Cousins» de la Vente et leurs «Frères» des Loges, ils déblatéraient tout

haut contre le prétendant qui avait abusé de la ruse afin de se frayer

un chemin.

--Son père fut régicide comme le mien!... rappela Cavaignac... Celui-ci

s'est fait nommer Altesse Royale et il a obtenu de Charles X des

apanages, une fortune.

--Où était-il mercredi, jeudi, quand le peuple a combattu?...

questionnait Courfeyrac.

--Il jouait aux cartes, dans la loge de sa concierge, au Raincy!...

assurait Bahorel.

--Le peuple est le maître! Consultez-le d'abord!... crachait Trélat,

sous sa mèche.

--Louis-Philippe d'Orléans n'a pas pris les armes contre la France en

1814; pourquoi?... Parce que les Anglais ont refusé les services qu'il

leur a proposés en Espagne!... énonça le général Dubourg, à travers la

table devant laquelle comparaissait le prince.

La sueur ruisselait sur la face molle et verte de l'accusé, jusqu'aux

broderies du col d'or. Abrité derrière la carrure de La Fayette, il

feignit d'être sourd aux paroles agressives. A plusieurs reprises, il

ânonna:

--Vous voyez un garde national de 89 qui vient rendre visite à son

ancien général.

--A d'autres!

Le hourvari ne s'apaisait pas. Alors, M. Viennet reçut de M. Laffitte la

déclaration des députés:

--Donnez! J'ai une voix superbe... Je réduirai les perturbateurs au

silence.

Et il commença de lire, avec l'organe de Stentor:

--«Français! la France est libre!...»

--Non! non? pas encore... nièrent les étudiants.

Toutefois il s'obstinait, le bras au ciel, et la bouche ronde.

--_Tu quoque!_... goguenarda soudain Bahorel, apercevant Omer... Toi

aussi, tu es de ceux-là!...

--Omer!... appelait l'oncle Edme.

Et des larmes noyaient la colère de ses yeux.

--Omer!... fit le major Gresloup, en donnant du poing sur le drap de la

table.

Ils siégeaient aux côtés du général Dubourg, qui coiffa tout à coup son

chapeau de Représentant aux Armées.

--Omer Héricourt, que faites-vous avec ces gens-là?... demanda le

général Pithouët.

--Héricourt, vous assassinez la République!... gémit Courfeyrac.

--Il sauve la France de l'invasion!... ripostait Cavrois, qui, de son

corps épais, couvrit son cousin.

Entre les baïonnettes, des poings se dirigèrent vers le jeune homme.

--Laissez-les!... conseilla la prudence de M. Laffitte, étouffant son

murmure même.

Omer sentait grossir toute la rancune que lui avait mise au coeur la

crainte d'être fusillé, sur le quai de la Ferraille, sur le Pont-Neuf,

sur la place de Grève, par des insensés fidèles à ces erreurs

séduisantes. Il lui parut que l'insulte touchait sa chair, malgré

l'intervention de son cousin. Le sang lui bouillait aux tempes, dans

cette salle immense, luxueuse et dorée, remplie d'un tumulte sans nom.

Les crosses des marchands refoulaient contre les cimaises des gens à

masques d'indignation, des corps qui se contractaient comme pour bondir.

Debout dans leurs uniformes d'empire, derrière la longue table tachée

d'encre, l'oncle Edme, par sa figure aquiline et laurée de mèches

grises, le major, par sa figure chauve et couturée, le comte Dubourg,

par sa figure aristocratique projetée en avant de sa chevelure, tous

trois condamnaient leur neveu, leur gendre et leur ami.

Les yeux humides et les lèvres tressaillantes, ils se turent, parce

qu'il fallait ouïr l'emphase de M. Viennet. Mais leurs douleurs, Omer

les souffrit, pendant qu'ils le dévisageaient, intraitables. Il mesura

quelle juste colère serrait, sous la peau bossuée, les mâchoires du

capitaine Lyrisse; quelle irritation puissante faisait frémir les

narines du major, haleter sa large poitrine dans le plastron amarante et

flétri; quelle amertume ironique empoisonnait la bouche du comte

Dubourg.

Sous l'affiche écornée de la Révolution, le vieux Pied-de-Jacinthe et sa

face cadavéreuse, étaient implacables:

--Maître Héricourt, vous déshonorez le nom de votre père!...

De toutes parts un éclat de rire mauvais accourut, convulsa les têtes

ardentes des jeunes gens; ils tapèrent le plancher de leurs crosses et

de leurs sabres.

--Le colonel Héricourt... dit l'oncle Edme... n'a pas passé aux tyrans,

avec Dumouriez, lui!

--Il a combattu pour la République de Jourdan, de Moreau, de Joubert,

pour la République aux prises avec les valets des monarques!... appuya

le général Pilhouët.

--Et la République lui a dû, comme à nous, sa gloire...

--Elle lui a décerné des lauriers...

--Elle vous décerne la honte!...

Plus bruyantes que le discours de M. Viennet, ces apostrophes

assaillirent Omer, l'enveloppèrent, le cinglèrent, le pénétrèrent.

Instinctivement, il se débattit entre les paroles meurtrières de son

honneur. Sa voix d'orateur déclama:

--Le devoir est d'abdiquer aujourd'hui nos convictions devant la Loi...

Ces députés sont élus d'après la Loi; ce prince représente la Loi; si

vous méconnaissez leurs pouvoirs qu'ils tiennent du peuple, vous n'êtes

plus des citoyens ni des patriotes: vous êtes des sicaires de l'anarchie

que leurs ambitions asservissent et que leur égoïsme égare... Respect à

la Loi, souveraine des peuples qui la votent!

Parmi les huées, les bravos, la phrase saccadée grandit, domina,

finit... Alors, Cavrois et les gardes nationaux imposèrent:

--Respect à la Loi!

Ils frappèrent aussi le plancher de leurs crosses. Contre les

adjurations d'Enjolras la baïonnette du tailleur Durtot fut pointée. De

sa banquette, Rambourg beugla. Cavrois vociférait. Mulâtre saliveux,

l'épicier Mauravert repoussa, du fusil, le gilet écarlate de Ribéride et

la redingote de Bahorel. M. Roulon opposa son épée aux invectives de

Grantaire. M. d'Orichamps chargeait Courfeyrac, qui dut empoigner le

canon du fusil pour éviter le coup. Le général Pithouët lança:

--La peur des Cosaques leur fait mal au ventre!

Ferme sur ses talons, Omer se roidit, admirant la vigueur de sa

conscience qui sacrifiait à l'idéal romain ses sympathies, ses

affections, sa gratitude, peut-être même sa réputation...

--Le devoir est dans le respect de la Loi..., répondait-il mécaniquement

à toutes les objurgations, à toutes les injures, aux deux larmes mêmes

qui jaillirent des yeux de l'oncle Edme cramponné au tapis de la

table.--Je me laisserai, s'il le faut, immoler sur l'autel de la Loi!...

promit-il, à l'éphèbe qui le menaça de son fusil vide.

--Tu es sublime!... encouragea Dieudonné.

Hors de lui, Omer était possédé par le génie de l'idée surhumaine qui

vivait au moyen de son corps passif, insensible et sans peur. Elle, et

non lui, interrompait ainsi M. Viennet, sa grandiloquence, la

déclaration promettant des franchises que refusaient les doigts nerveux

de Blanqui, les mains sales de Bahorel, les sarcasmes d'Enjolras.

--La Charte sera désormais une vérité!... termina M. Viennet, presque

aphone pour avoir tenté de vaincre le tumulte.

--Un mensonge!... rectifièrent cent voix.

A ce moment, Omer reconnut près de lui Rastignac et Montalivet. Perchés

sur une banquette, ils frappaient la paume de leur main droite avec les

doigts de la main gauche, comme s'ils applaudissaient la Pasta, aux

Italiens. Il lui déplut d'appartenir à l'opinion de Rastignac.

M. Laffitte essuyait ses lunettes. Cavrois, Mauravert et Rambourg

barrissaient en l'honneur du prétendant, qui balbutia, timide, entre ses

favoris:

--Comme Français, je déplore le mal fait au pays et le sang qui a été

versé; comme prince, je suis heureux de contribuer au bonheur de la

Nation.

Un rire énorme insulta cette naïveté.

L'Altesse éperdue cherchait une proposition corrective; elle ne la

trouva point. Les barrissements de Cavrois et de Mauravert y

suppléaient.

La rage aux dents, Dubourg s'écria, dans le silence immédiat obtenu par

le «chut!» impérieux de Pied-de-Jacinthe:

--Monsieur, vous connaissez nos besoins et nos droits... Si vous les

oubliez, nous saurons vous les rappeler.

--Nous le saurons!... promirent le capitaine et le major, en claquant

leurs sabres.

--Messieurs..., s'écria le prince, très hautain, vous apprendrez à me

connaître! Je suis honnête homme.

La face sexagénaire et verdâtre se tassa dans le collet d'or, l'armature

de broderies, et la moire rouge.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 38 / 39 段