La consternation de M. Évariste Dumoulin pâlit ses larges joues molles
que creusaient les pointes du col. Dubourg et le major s'interrogeaient
des yeux; ils regardaient leurs colères les envahir... Elles firent
sourdement explosion. Ils murmurèrent qu'il fallait aussitôt convoquer,
à l'Hôtel de Ville, les jacobins déterminés. Le major griffonna quelques
mots à l'adresse de M. Buchez, de Blanqui. On entourerait la Commission
de révolutionnaires capables, au besoin, de l'intimider par la violence.
Durant ce colloque, Omer remarquait le désordre du lieu. De nombreuses
personnes s'entretenaient dans la salle, par groupes conversant à
l'écart. Elles avaient déposé leurs fusils dans les encoignures des deux
cheminées monumentales, sous la garde des figures allégoriques dressées
en cariatides. Des portes s'ouvraient et se fermaient avec violence.
--Monsieur Baude!... Un officier d'état-major demande à parler
confidentiellement à monsieur Baude!... criaient les voix les plus
diverses de gens pour qui ce rédacteur du _Temps_ représentait le
gouvernement provisoire.
Lambeaux d'imprimés, journaux divers, brouillons déchirés en miettes
jonchaient les rosaces du tapis. Sur une grande table ovale, recouverte
de velours à crépines, de l'encre s'étalait par flaques épaisses, entre
des paquets de plumes d'oie, des paires de pistolets, une écharpe
tricolore, quatre bouteilles vides, des verres à bière, et des
écritoires de faïence à fleurs de lys. Armé d'un canif, Pied-de-Jacinthe
coupait la tenture rouge d'un panneau, en affirmant qu'il allait,
dessous, mettre à nu des affiches placardées en 1793. Cette opération
intéressait nombre de messieurs qui portaient des sabres de cavalerie
suspendus à leurs redingotes. A mesure que les doigts émus du vétéran
arrachaient l'étoffe le long d'une fausse colonne, d'une cannelure d'or,
un papier verdâtre apparaissait. Peu à peu l'on déchiffra:
TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
_Unité, Indivisibilité ou la Mort._
Théâtralement, ceux qui étaient coiffés se découvrirent devant ce
vestige de la dure justice jacobine. Le dragon de l'an II rectifia la
position et porta la main à la visière de son casque terni.
--Aujourd'hui le peuple est rentré chez soi!... dit-il ensuite.
Il dissertait, rappelait ses souvenirs de la guerre faite sous Jourdan.
Ribéride vint parler à Dubourg.
--Général, voici le tapissier: de quelle couleur le drapeau?
Le comte hésita.
--Il nous faut un drapeau noir..., ordonna le major brusquement...; et
la France gardera cette couleur jusqu'à ce qu'elle ait reconquis ses
libertés.
Cette phrase, prononcée furieusement pour avertir les assistants du
péril orléaniste, les attira. Leur indignation se donna carrière dès que
le général eut avoué ses craintes:
--Nous voulons le rétablissement de la Convention, et que tout soit
remis en l'état de choses qui existait le 8 thermidor.
--Orléans?... Un traître qui passa comme Dumouriez à l'ennemi... après
la défaite de Nerwinde, lorsqu'il estima perdue la cause de la
Révolution!...
Des portes s'ouvrirent encore. On ne s'entendit plus.
--Monsieur Baude?...
--Monsieur Baude vous recevra tout à l'heure!
--C'est Son Excellence le ministre de Suède!
--Monsieur Baude dicte une proclamation au peuple. Mais on peut voir le
général Dubourg...
Celui-ci commanda le silence d'un geste impérieux et reprit son chapeau.
Un homme blond, à la vue basse, entrait. Le bonnet à poil et l'uniforme
flambant neuf de M. Évariste Dumoulin lui semblèrent d'abord majestueux;
puis ce furent les épaulettes d'un colonel de hussards qui, large et
trapu, frétillait sur ses petites jambes en bottes à coeur, et les
embarrassait dans les courroies d'une énorme sabretache garnie d'un N en
cuivre.
--Monsieur de Loewenhielm!... appela le général comte en s'avançant et
faisant la révérence... Je suis heureux de souhaiter ici la bienvenue à
Votre Excellence.
L'homme blond le reconnut enfin:
--Je désirais remercier, en votre personne, monsieur le comte, le
gouvernement qui, dans un moment si troublé, a bien voulu veiller à ce
que fût remis, en mon hôtel, le paquet intact de mes dépêches saisies à
la barrière, sur mon courrier de Stockholm.
--Le roi Charles-Jean ne pouvait espérer moins de moi, d'un ancien ami
du maréchal Bernadotte!... répondit Dubourg radieux, et qui rajustait
son écharpe tricolore contre ses boutons à faisceaux de licteurs.
Le ministre examina le cercle formé autour d'eux; il attendit le silence
absolu:
--Messieurs, je puis vous l'assurer déjà: rien n'égale le respect
qu'inspire au corps diplomatique la conduite si sage des Parisiens. Je
suis certain qu'à la cour de Suède la nouvelle de ces prodigieux
événements ne sera point mal accueillie... Messieurs, notre souverain
aime toujours profondément la cause de la liberté, pour laquelle il a
si longtemps combattu avec le général Gérard et le général Dubourg, dans
les rangs de la Révolution... Permettez-moi de me souvenir ici qu'en
1813, après Leipzig, il envoyait au général Davout, alors gouverneur de
Hambourg, un émissaire pour le déterminer à concentrer les garnisons
françaises dispersées dans les forteresses d'Allemagne: jointes aux
forces suédoises, elles eussent pris à revers les troupes de la
Sainte-Alliance, et sauvé la France de l'invasion. La fatalité voulut
que notre agent ne sût pas convaincre le maréchal Davout... Mais, en
mars 1814, l'empereur Napoléon, après la bataille d'Arcis-sur-Aube, se
rendit dans l'est de la France, à Saint-Dizier, pour chercher, dans
l'exécution de notre plan, sa sauvegarde. Le 25 mars, je quittais Liège
avec le prince royal de Suède dans une chaise de poste. Nous courions
au-devant de Napoléon. A Nancy, nous refusâmes l'entrevue que, par
l'entremise de M. Alexis de Noailles, nous demandait le comte d'Artois,
ce Charles X qu'aujourd'hui... Hélas! la partie fut perdue trop vite.
Les alliés entrèrent dans Paris. Les habiletés de M. de Talleyrand
trompèrent Alexandre, en faveur des Bourbons. Dans le même instant, le
prince royal de Suède se disposait à réparer tant de malheurs avec
l'aide de M. Benjamin Constant. Il n'a point dépendu d'eux que les
choses tournassent mieux... Un sentiment tout humain de rivalité bien
excusable empêcha les maréchaux Caulaincourt, Macdonald et Marmont de se
confier à leur ancien camarade. Malgré les prescriptions des
Philadelphes, ils refusèrent de l'aider dans la nuit du 4 au 5 avril
1814... Vous savez le reste. Le 8 avril, les sénateurs installaient sur
le trône de France le frère de Louis XVI... Qui avait eu raison,
Messieurs, cette nuit-là? Bernadotte, ou Marmont?... Aujourd'hui, cette
glorieuse ville jonchée de cadavres, après quinze ans d'erreurs, répond
pour nous!
Le comte de Loewenhielm leva dans ses mains gantées son chapeau de
soie brillante à coiffe blanche; il hocha sa fine tête qu'encadraient
les mèches grises et blondes, et regarda l'assistance. Sans doute
espérait-il qu'on lui répondrait dans un sens flatteur pour l'ambition
de Bernadotte. Seul, le général Dubourg rappela que Mme de Staël avait
déjà vanté le patriotisme et la haute valeur morale du prince, mérites
rares et non moins appréciés du général Gérard, du général La Fayette,
qui venaient d'être choisis, par les députés libéraux, pour commander
aux gardes nationales:
--J'ai eu l'occasion d'entendre dire au général La Fayette qu'il pensait
sans cesse à ce que le prince royal de Suède et lui, pendant les Cent
Jours, s'étaient promis de faire pour la liberté, l'indépendance et les
trois couleurs nationales!
Quelques approbations timides, hésitantes, un: «Vive Bernadotte!»
proféré par le colonel de hussards à la sabretache bruyante, firent que
le diplomate put se retirer au milieu d'une ovation assez mesquine, mais
réelle.
«Voilà ce qui peut aboutir des grands desseins particuliers aux
Philadelphes de mon bisaïeul et de mon Edme,... calculait Omer.... Le
comte Dubourg est l'agent de Bernadotte qui a pour amis La Fayette et le
général Gérard... L'Hôtel de Ville va leur appartenir tout à l'heure...
En tout cas, je suis le favori de ce gouvernement-là... J'ai un pied ici
et un autre chez M. Laffitte par ma tante Caroline... Je puis dormir sur
les deux oreilles!»
--Mieux vaudrait Bernadotte que le duc d'Orléans,... grommelait son
beau-père.... L'homme importe moins que les termes d'une Constitution
qui nous garantisse le libre exercice de tous les droits. Cela gagné,
nous commencerons les réformes, et nous appellerons M. Fourier au
ministère de l'Intérieur!
Evariste Dumoulin gourmanda le commis qui rapportait les épreuves d'un
décret: l'imprimeur de la Préfecture ne voulait pas exécuter le tirage
faute d'un visa que ne donnait point le chef de bureau.
--Où est-il, ce chef de bureau?... Où est-il?... Comment?... Quoi? «Il a
cru que, vu les circonstances...» Ah çà! qu'est-ce à dire?... M. Baude
et moi l'avons assez répété: tout doit rentrer, dès cette heure, dans
l'ordre accoutumé... Chacun doit se livrer à ses travaux habituels...
Sachez-le, Monsieur! La Commission municipale qui va siéger ici est un
gouvernement provisoire! Il y a donc un gouvernement, qui saura punir
aussi bien que récompenser...
--Général, l'inventaire est terminé. Il y a cinq millions dans les
caisses de l'Hôtel de Ville, et plus... annonça tout de suite un autre
commis qui présenta plusieurs pièces à la signature du comte Dubourg.
Omer se plongea dans un fauteuil de velours rouge. Sa tête s'appuyait au
dossier. Bientôt ses paupières recouvrirent à demi ses yeux: ils ne
virent plus que brouillés, les civils, les gens en uniformes, les
gesticulations éparses dans la salle, entre les deux cheminées aux
cariatides. Les voix et les tumultes du dehors se confondirent...
Plusieurs décharges de mousqueterie se mêlèrent à son cauchemar,
l'éveillèrent. «C'est La Fayette!» disait-on autour de lui. Les
messieurs se boutonnaient et se brossaient. Dubourg coiffait son chapeau
à panache symbolique:
--Il faut le recevoir au perron.
--Nous lui demanderons d'abord quelles idées il espère servir ici!...
affirma le major.
--Doit-on oublier qu'il fit tirer sur le peuple de la Révolution, au
Champ-de-Mars?... questionna sévèrement Pied-de-Jacinthe qui fixait la
jugulaire de son casque sous le menton, à l'ordonnance.
Par les escaliers sonores, la cohorte des carbonari, des demi-soldes
descendit derrière eux.
--Vive La Fayette!... acclamait la place grouillante.
Au soleil, six mille figures se haussaient par-dessus la houle des
épaules en chemise. C'était un champ de visages fervents parmi les
pointes des fusils et des piques. Hissés sur des chaises que portaient
de robustes gaillards, les blessés, dans leurs linges sanglants,
trouvaient la force d'agiter les trois couleurs des banderoles. On
s'écartait devant les civières où des hommes barbus agonisaient. Une mer
humaine remuait jusqu'à la Seine. Au loin, des enthousiastes, montés sur
le portique central du Pont Suspendu, brandissaient leurs drapeaux dans
la lumière, devant les tours quadrangulaires de Notre-Dame. Au bras du
colonel Carbonnel, M. de La Fayette marchait, affable, à travers
l'infinie rumeur qui le sacrait chef. Des fenêtres, les femmes lui
jetaient à foison des faveurs rouges, blanches, bleues, qui tournoyaient
avec grâce en tombant. Des naïfs lui tendaient des verres pleins. Les
gardes nationaux plantaient leurs oursons sur leurs baïonnettes et les
élevaient le plus haut possible. Avec cette lourde figure plombée, ce
grand corps adipeux, engainé dans le col d'or et les aiguillettes du
costume, tout le souvenir de la gloire révolutionnaire ressuscitait sur
le sol de Paris. Derrière le remous de gens qui poussaient des gamins
battant le tambour, le vieillard faisait des révérences, serrait des
mains, remerciait ceux qui débarrassaient le chemin des pavés et des
poutres... Une longue lanière de soie tricolore flottait à son habit.
Les fidèles de sa suite, enrubannés de même, semblaient les commensaux
d'une noce, celle du vieux temps révolutionnaire et de la jeune liberté
victorieuse que représentaient maintes filles dépoitraillés, les poings
aux hanches, et la mine ivre de joie publique.
La Fayette était nu tête. Ses cheveux gris et roux laissaient voir le
crâne blême, par endroits. Il monta lentement les degrés, avisa le
drapeau noir déployé au-dessus du linteau, devant la statue équestre
d'Henri IV, et fit tout de suite une moue de sa lèvre morte. Le major,
s'étant incliné, lui demanda précipitamment à voix basse:
--Est-ce notre Grand-Élu que nous recevons, ou l'envoyé du Parti
Industriel?
Les regards de ces deux hommes examinèrent réciproquement leurs âmes
secrètes, supputèrent la valeur des menaces tacites et des engagements.
--C'est votre Bon Cousin La Fayette,... répliqua-t-il.
Et il tendit la main au général Dubourg, pour l'attouchement mystérieux
des carbonari.
--C'est donc leur Grand-Elu,... reprit celui-ci à voix haute que les
Bons Cousins accueillent dans la maison du Peuple libre... Je lui remets
mes pouvoirs... A tout seigneur, tout honneur!...
S'effaçant, il livra sa place, au centre de son état-major, quand La
Fayette se retourna vers la multitude confiante, vers les pans des
drapeaux, les baïonnettes rigides, les chapeaux agités, vers les maisons
aux fenêtres garnies de femmes applaudissantes, semeuses de couleurs...
Un essor de pigeons s'envola, par-dessus la forêt des cheminées, vers
l'azur. A cet instant, Omer se rappela la grotte des Carbonari romains
dans le Valabre et son initiation tragique.
Était-il vrai que «l'Ausonie était libre», selon le mot rituel?
Les amis du triomphateur l'emportèrent, entre les colonnes, à travers
les voûtes sonores, dans les escaliers ombreux. Des mains le tiraient.
Il trébuchait, répétant:
--Laissez, mes amis, laissez. Je connais l'Hôtel de Ville mieux que
vous!...
Enfin on l'assit derrière les bouteilles de bière et les paquets de
plumes d'oie. La tenture fendue par le canif de Pied-de-Jacinthe
révélait le placard verdâtre de la Commune:
TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
_Unité, Indivisibilité ou la Mort._
--Il n'est plus besoin de drapeau noir, puisque voici la victoire du
peuple!... Qu'on arbore le drapeau de Valmy!... Vous y consentez,
n'est-ce pas, général?... et vous, major?... Maintenant nous allons
organiser la défense... Les troupes des camps de Saint-Omer et de
Lunéville pourraient bien dès cette heure marcher sur Paris...
On écoutait, chapeau bas, ses paroles tranquilles et mélodieuses. En
uniforme de garde national, l'épicier Mauravert taillait une plume avec
ardeur, lorsque La Fayette l'eut remercié:
--Ne craignez-vous pas, général, un nouveau manifeste de quelque
Brunswick? Les armées de la Sainte-Alliance...
--Bien fin qui le dira!
--Un prince de sang royal... fidèle à la Charte et qui accepterait le
pouvoir, conjurerait peut-être toutes sortes de périls... Le duc
d'Orléans...
--C'est un bon homme. Il est bon,.. répondit La Fayette en écrivant la
première ligne de sa proclamation... Entre nous, je le crois bon... et
un peu bête...
--Un souverain sage, docile, que conseilleraient les ministres et les
Chambres... cela rassurerait le commerce... Voilà ce que veut le
commerce!
--Ce n'est pas ce qu'espèrent l'armée, ni le peuple, ni la jeunesse
studieuse, monsieur le boutiquier!... interrompit rudement le major...
Allez à vos pains de sucre, je vous prie.
--Monsieur est donc épicier?... demanda La Fayette en souriant... Beau
métier, et fructueux, de plus!...
Confus, Mauravert s'éloigna. Sa bouche mulâtre frémissait de rage.
Ensuite La Fayette affecta de consulter Dubourg et le major, avant
chaque mot de son factum.
Debout, appuyé des deux mains à la poignée du sabre, comme sur une
canne, Omer se désola de résister mal à la somnolence. Ses jarrets
s'engourdirent, et, tout à coup, chancelèrent. La moiteur de sa chair
dégageait des miasmes étouffants, et aussi le cuir de ses bottes, le
drap de son uniforme. La sueur dégouttait de ses cheveux. Une sorte de
buée lui cacha soudain les choses, les hommes, l'altitude infinie de la
salle poussiéreuse, et les allégories mamelues des deux cheminées. Il
perdit, un instant, connaissance, dans une torpeur heureuse où il
sombrait loin du monde. Le cliquetis de ses éperons, lorsque la jambe
s'arcboutait d'instinct pour l'empêcher de choir, le réveillait, furieux
contre lui-même. A l'heure où se formait le gouvernement, à l'heure où
son beau-père et le comte tenaient le pouvoir, allait-il ainsi devenir
un dormeur inutile qu'on évincerait? Se mouvoir était impossible: un
silence respectueux régnait dans la salle, naguère si bruyante. Omer
essaya cependant. Le signe impératif de son beau-père le contraignit à
l'immobilité. Alors il lutta de son mieux. Avec son doigt il se
décollait les cils, et les mouillait de salive... Il ne saisissait plus
que par fragments les phrases de la proclamation...
--«J'accepte avec dévouement et avec joie les devoirs qui me sont
confiés... Et, de même qu'en 1789, je me sens fort de l'approbation de
nos honorables collègues aujourd'hui réunis à Paris... La vérité
triomphera, ou nous périrons ensemble...»
L'estafette rêva que l'Hôtel de Ville s'effondrait: son sabre
s'échappait de ses mains vagues, et ce fut un tintamarre de ferraille
tourbillonnant autour de ses mollets.
--Voyez donc ce pauvre enfant qui dort debout!... compatit la voix
charitable de La Fayette.
Omer l'eût tué. Le major l'envoya s'étendre sur le grabat du lampiste,
dans le cabinet voisin. Il y puait l'huile; cela n'empêcha point l'époux
d'Elvire de s'endormir aussitôt sur la couche sordide. A peine eut-il le
temps de distinguer les quinquets bien fourbis et leurs abat-jour de
tôle verte alignés sur des planches. En choisissant quelques-uns,
l'homme de service tira, plus tard, le héros du sommeil. Par la porte
s'engouffrait le tumulte de voix nombreuses, le bruit des crosses
labourant les parquets. Omer regarda sa montre: il était sept heures
trois quarts. Une voix véhémente exigeait du pain pour les ouvriers
combattants, ou les fonds indispensables aux achats.
--Il est plus de quatre heures: ma caisse est fermée! Je n'y puis
rien,... répondait l'accent péremptoire de M. Casimir Perier.
Rageusement, la plupart criaient:
--Vive Charras!...
Et M. Casimir Perier:
--Silence!
Omer rentra dans la salle. Il apprit que M. Laffite, Benjamin Constant
et les membres de la Commission municipale étaient arrivés.
Par une belle phrase, La Fayette autorisa les délégués de l'émeute à se
pourvoir sur la caisse de l'Hôtel de Ville; et il ordonna de préparer un
bon.
--Nous ne voulons pas de votre argent!... refusèrent plusieurs
portefaix... Le peuple ne s'est pas battu pour de l'argent, à la caserne
de Babylone!...
--Je me retire dans le sein de la Commission Municipale!... déclara
solennellement M. Casimir Perier.
Et il sortit à reculons, en insultant de ses yeux autoritaires le
polytechnicien qui présentait cette dizaine de tâcherons, d'ailleurs
effroyables, couverts de poussière, masqués de sueur noire, vêtus de
chemises en lambeaux et tachées rouge, de pantalons en loques.
--L'entendez-vous?... grogna le général Pithouët.
Puis, s'adressant à l'oncle Edme, assis sur le bord de la table:
--Vous meniez des hommes résolus. Pouvez-vous compter sur leur zèle?
--Sans doute?
--Assez pour leur enjoindre d'arrêter les députés.
--Oh! pour cela, je ne m'y engage point. Ils croiraient que je veux me
faire Premier Consul.
--Dans ce cas, la révolution avorte!
--Nous verrons bien!...
--On verra ça!... fit Pied-de-Jacinthe.
Et il frappa sur le fourreau de son bancal.
Un ricanement de menace tordit les bouches des républicains rassemblés
là. Les poings serrèrent les fusils. Démoniaque et grimaçant, sa mèche
dans l'oeil, Trélat répétait:
--Il faut empêcher qu'aucune proclamation ne soit affichée: la signature
désignerait un chef, avant que la forme même du gouvernement puisse être
déterminée par le peuple. C'est un danger de dictature!
--Il existe une représentation provisoire de la nation,... ajoutait
Enjolras, dont les paupières rouges encadraient les yeux fulgurants...
Qu'elle reste en permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité des
Français ait pu être connu...
--Qu'elle s'occupe aussitôt des moyens de consulter la nation!...
recommanda Grantaire, monté sur la table, qu'il arpenta.
La Fayette se leva, souriant, et quitta la salle Saint-Jean pour celle
de la Commission. Il touchait les mains offertes. Sa lourde figure
promettait ce que l'on voulait:
--Toute autre mesure serait intempestive et coupable.
--S'il faut que l'un se dévoue pour poignarder le d'Orléans qu'on nous
accommode,... lançait la voix démente de Ribéride,... je serai
celui-là... Plus de royauté!
Tous l'applaudirent. Les bouteilles de bières, renversées, roulèrent...
--Général La Fayette,... avertit Bahorel, ses mains sales en l'air,...
général La Fayette, prenez garde!... Vous choisissez le chemin de
l'antre où l'on perd sa popularité!
Le vieillard lui fit face, posa ses deux mains tremblantes contre ses
décorations; il se raffermit sur ses jambes en pantalon blanc, et remua
ses lèvres incolores:
--La popularité est un trésor précieux à mon coeur; mais, comme tous
les trésors, il faut savoir le dépenser dans l'intérêt du pays!...
--Soyez notre chef pour fonder la République selon les principes du
grand philosophe Saint-Simon!... proposa le major Gresloup, les yeux
dans les yeux.
--Il ne m'appartient pas de constituer le gouvernement définitif. C'est
aux Représentants d'assumer cette responsabilité.
--Tu nous livres à Casimir!... pleura Grantaire, qui parcourut la table
à grandes enjambées, et feignit de s'arracher les cheveux.
La Fayette sourit, sortit... Dubourg, d'un coup de poing sur ses
paperasses, commenta cette attitude.
--Le général Lobau refuse de signer le décret autorisant la garde
nationale de Versailles à commencer l'attaque contre la caserne
d'artillerie!... vint dénoncer Urbain en nage.
Il cracha de colère et remit son bicorne.
Pied-de-Jacinthe frappa du pied:
--Il recule donc aussi, l'aide de camp de Joubert!... le volontaire de
la Révolution!...
--Rien n'est plus dangereux, dans une révolution, que les hommes qui
reculent,... professa Bahorel, sentencieux et lugubre.
--Eh bien, je vais le faire fusiller!... décida Urbain.
Et il courut au balcon pour appeler les gens de sa bande.
--Mazette!... dit le major, qui l'arrêta... Fusiller le général Lobau!
Un membre de la Commission municipale, du Gouvernement provisoire!
--Lui-même... Et je dirais à ces braves gens de fusiller le bon Dieu,
qu'ils iraient!
--D'abord la vie n'est qu'un crime de Dieu!... appuya Grantaire.
Omer les empêcha difficilement de convoquer par la fenêtre les gaillards
aux bras velus, casqués, et qui buvaient, tour à tour, la liqueur du
marchand de coco...
Au milieu de ces démences, l'estafette se réveilla complètement. En sa
conscience, il les blâmait. De l'un à l'autre, il allait, endoctrinant,
avec la certitude d'accomplir son devoir.
--Nous nous sommes battus pour le triomphe de la Loi sur l'arbitraire...
Respectons la Loi... Ne tentons rien que la Loi ne puisse justifier...
C'est aux députés légalement élus à se prononcer selon les sentiments de
la Nation...
Dans un fauteuil à crépines d'or, s'effondra la masse du loueur
Rambourg. Ses mains violâtres jouaient avec ses bouts de bretelles
multicolores, tandis qu'il grommelait:
--Vous attirez sur nous les Cosaques, vous attirez sur nous les
Cosaques!...
--Gare aux Cosaques!... renchérissait Mauravert.