--Et M. Laffitte songe au duc d'Orléans...

La consternation de M. Évariste Dumoulin pâlit ses larges joues molles

que creusaient les pointes du col. Dubourg et le major s'interrogeaient

des yeux; ils regardaient leurs colères les envahir... Elles firent

sourdement explosion. Ils murmurèrent qu'il fallait aussitôt convoquer,

à l'Hôtel de Ville, les jacobins déterminés. Le major griffonna quelques

mots à l'adresse de M. Buchez, de Blanqui. On entourerait la Commission

de révolutionnaires capables, au besoin, de l'intimider par la violence.

Durant ce colloque, Omer remarquait le désordre du lieu. De nombreuses

personnes s'entretenaient dans la salle, par groupes conversant à

l'écart. Elles avaient déposé leurs fusils dans les encoignures des deux

cheminées monumentales, sous la garde des figures allégoriques dressées

en cariatides. Des portes s'ouvraient et se fermaient avec violence.

--Monsieur Baude!... Un officier d'état-major demande à parler

confidentiellement à monsieur Baude!... criaient les voix les plus

diverses de gens pour qui ce rédacteur du _Temps_ représentait le

gouvernement provisoire.

Lambeaux d'imprimés, journaux divers, brouillons déchirés en miettes

jonchaient les rosaces du tapis. Sur une grande table ovale, recouverte

de velours à crépines, de l'encre s'étalait par flaques épaisses, entre

des paquets de plumes d'oie, des paires de pistolets, une écharpe

tricolore, quatre bouteilles vides, des verres à bière, et des

écritoires de faïence à fleurs de lys. Armé d'un canif, Pied-de-Jacinthe

coupait la tenture rouge d'un panneau, en affirmant qu'il allait,

dessous, mettre à nu des affiches placardées en 1793. Cette opération

intéressait nombre de messieurs qui portaient des sabres de cavalerie

suspendus à leurs redingotes. A mesure que les doigts émus du vétéran

arrachaient l'étoffe le long d'une fausse colonne, d'une cannelure d'or,

un papier verdâtre apparaissait. Peu à peu l'on déchiffra:

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

_Unité, Indivisibilité ou la Mort._

Théâtralement, ceux qui étaient coiffés se découvrirent devant ce

vestige de la dure justice jacobine. Le dragon de l'an II rectifia la

position et porta la main à la visière de son casque terni.

--Aujourd'hui le peuple est rentré chez soi!... dit-il ensuite.

Il dissertait, rappelait ses souvenirs de la guerre faite sous Jourdan.

Ribéride vint parler à Dubourg.

--Général, voici le tapissier: de quelle couleur le drapeau?

Le comte hésita.

--Il nous faut un drapeau noir..., ordonna le major brusquement...; et

la France gardera cette couleur jusqu'à ce qu'elle ait reconquis ses

libertés.

Cette phrase, prononcée furieusement pour avertir les assistants du

péril orléaniste, les attira. Leur indignation se donna carrière dès que

le général eut avoué ses craintes:

--Nous voulons le rétablissement de la Convention, et que tout soit

remis en l'état de choses qui existait le 8 thermidor.

--Orléans?... Un traître qui passa comme Dumouriez à l'ennemi... après

la défaite de Nerwinde, lorsqu'il estima perdue la cause de la

Révolution!...

Des portes s'ouvrirent encore. On ne s'entendit plus.

--Monsieur Baude?...

--Monsieur Baude vous recevra tout à l'heure!

--C'est Son Excellence le ministre de Suède!

--Monsieur Baude dicte une proclamation au peuple. Mais on peut voir le

général Dubourg...

Celui-ci commanda le silence d'un geste impérieux et reprit son chapeau.

Un homme blond, à la vue basse, entrait. Le bonnet à poil et l'uniforme

flambant neuf de M. Évariste Dumoulin lui semblèrent d'abord majestueux;

puis ce furent les épaulettes d'un colonel de hussards qui, large et

trapu, frétillait sur ses petites jambes en bottes à coeur, et les

embarrassait dans les courroies d'une énorme sabretache garnie d'un N en

cuivre.

--Monsieur de Loewenhielm!... appela le général comte en s'avançant et

faisant la révérence... Je suis heureux de souhaiter ici la bienvenue à

Votre Excellence.

L'homme blond le reconnut enfin:

--Je désirais remercier, en votre personne, monsieur le comte, le

gouvernement qui, dans un moment si troublé, a bien voulu veiller à ce

que fût remis, en mon hôtel, le paquet intact de mes dépêches saisies à

la barrière, sur mon courrier de Stockholm.

--Le roi Charles-Jean ne pouvait espérer moins de moi, d'un ancien ami

du maréchal Bernadotte!... répondit Dubourg radieux, et qui rajustait

son écharpe tricolore contre ses boutons à faisceaux de licteurs.

Le ministre examina le cercle formé autour d'eux; il attendit le silence

absolu:

--Messieurs, je puis vous l'assurer déjà: rien n'égale le respect

qu'inspire au corps diplomatique la conduite si sage des Parisiens. Je

suis certain qu'à la cour de Suède la nouvelle de ces prodigieux

événements ne sera point mal accueillie... Messieurs, notre souverain

aime toujours profondément la cause de la liberté, pour laquelle il a

si longtemps combattu avec le général Gérard et le général Dubourg, dans

les rangs de la Révolution... Permettez-moi de me souvenir ici qu'en

1813, après Leipzig, il envoyait au général Davout, alors gouverneur de

Hambourg, un émissaire pour le déterminer à concentrer les garnisons

françaises dispersées dans les forteresses d'Allemagne: jointes aux

forces suédoises, elles eussent pris à revers les troupes de la

Sainte-Alliance, et sauvé la France de l'invasion. La fatalité voulut

que notre agent ne sût pas convaincre le maréchal Davout... Mais, en

mars 1814, l'empereur Napoléon, après la bataille d'Arcis-sur-Aube, se

rendit dans l'est de la France, à Saint-Dizier, pour chercher, dans

l'exécution de notre plan, sa sauvegarde. Le 25 mars, je quittais Liège

avec le prince royal de Suède dans une chaise de poste. Nous courions

au-devant de Napoléon. A Nancy, nous refusâmes l'entrevue que, par

l'entremise de M. Alexis de Noailles, nous demandait le comte d'Artois,

ce Charles X qu'aujourd'hui... Hélas! la partie fut perdue trop vite.

Les alliés entrèrent dans Paris. Les habiletés de M. de Talleyrand

trompèrent Alexandre, en faveur des Bourbons. Dans le même instant, le

prince royal de Suède se disposait à réparer tant de malheurs avec

l'aide de M. Benjamin Constant. Il n'a point dépendu d'eux que les

choses tournassent mieux... Un sentiment tout humain de rivalité bien

excusable empêcha les maréchaux Caulaincourt, Macdonald et Marmont de se

confier à leur ancien camarade. Malgré les prescriptions des

Philadelphes, ils refusèrent de l'aider dans la nuit du 4 au 5 avril

1814... Vous savez le reste. Le 8 avril, les sénateurs installaient sur

le trône de France le frère de Louis XVI... Qui avait eu raison,

Messieurs, cette nuit-là? Bernadotte, ou Marmont?... Aujourd'hui, cette

glorieuse ville jonchée de cadavres, après quinze ans d'erreurs, répond

pour nous!

Le comte de Loewenhielm leva dans ses mains gantées son chapeau de

soie brillante à coiffe blanche; il hocha sa fine tête qu'encadraient

les mèches grises et blondes, et regarda l'assistance. Sans doute

espérait-il qu'on lui répondrait dans un sens flatteur pour l'ambition

de Bernadotte. Seul, le général Dubourg rappela que Mme de Staël avait

déjà vanté le patriotisme et la haute valeur morale du prince, mérites

rares et non moins appréciés du général Gérard, du général La Fayette,

qui venaient d'être choisis, par les députés libéraux, pour commander

aux gardes nationales:

--J'ai eu l'occasion d'entendre dire au général La Fayette qu'il pensait

sans cesse à ce que le prince royal de Suède et lui, pendant les Cent

Jours, s'étaient promis de faire pour la liberté, l'indépendance et les

trois couleurs nationales!

Quelques approbations timides, hésitantes, un: «Vive Bernadotte!»

proféré par le colonel de hussards à la sabretache bruyante, firent que

le diplomate put se retirer au milieu d'une ovation assez mesquine, mais

réelle.

«Voilà ce qui peut aboutir des grands desseins particuliers aux

Philadelphes de mon bisaïeul et de mon Edme,... calculait Omer.... Le

comte Dubourg est l'agent de Bernadotte qui a pour amis La Fayette et le

général Gérard... L'Hôtel de Ville va leur appartenir tout à l'heure...

En tout cas, je suis le favori de ce gouvernement-là... J'ai un pied ici

et un autre chez M. Laffitte par ma tante Caroline... Je puis dormir sur

les deux oreilles!»

--Mieux vaudrait Bernadotte que le duc d'Orléans,... grommelait son

beau-père.... L'homme importe moins que les termes d'une Constitution

qui nous garantisse le libre exercice de tous les droits. Cela gagné,

nous commencerons les réformes, et nous appellerons M. Fourier au

ministère de l'Intérieur!

Evariste Dumoulin gourmanda le commis qui rapportait les épreuves d'un

décret: l'imprimeur de la Préfecture ne voulait pas exécuter le tirage

faute d'un visa que ne donnait point le chef de bureau.

--Où est-il, ce chef de bureau?... Où est-il?... Comment?... Quoi? «Il a

cru que, vu les circonstances...» Ah çà! qu'est-ce à dire?... M. Baude

et moi l'avons assez répété: tout doit rentrer, dès cette heure, dans

l'ordre accoutumé... Chacun doit se livrer à ses travaux habituels...

Sachez-le, Monsieur! La Commission municipale qui va siéger ici est un

gouvernement provisoire! Il y a donc un gouvernement, qui saura punir

aussi bien que récompenser...

--Général, l'inventaire est terminé. Il y a cinq millions dans les

caisses de l'Hôtel de Ville, et plus... annonça tout de suite un autre

commis qui présenta plusieurs pièces à la signature du comte Dubourg.

Omer se plongea dans un fauteuil de velours rouge. Sa tête s'appuyait au

dossier. Bientôt ses paupières recouvrirent à demi ses yeux: ils ne

virent plus que brouillés, les civils, les gens en uniformes, les

gesticulations éparses dans la salle, entre les deux cheminées aux

cariatides. Les voix et les tumultes du dehors se confondirent...

Plusieurs décharges de mousqueterie se mêlèrent à son cauchemar,

l'éveillèrent. «C'est La Fayette!» disait-on autour de lui. Les

messieurs se boutonnaient et se brossaient. Dubourg coiffait son chapeau

à panache symbolique:

--Il faut le recevoir au perron.

--Nous lui demanderons d'abord quelles idées il espère servir ici!...

affirma le major.

--Doit-on oublier qu'il fit tirer sur le peuple de la Révolution, au

Champ-de-Mars?... questionna sévèrement Pied-de-Jacinthe qui fixait la

jugulaire de son casque sous le menton, à l'ordonnance.

Par les escaliers sonores, la cohorte des carbonari, des demi-soldes

descendit derrière eux.

--Vive La Fayette!... acclamait la place grouillante.

Au soleil, six mille figures se haussaient par-dessus la houle des

épaules en chemise. C'était un champ de visages fervents parmi les

pointes des fusils et des piques. Hissés sur des chaises que portaient

de robustes gaillards, les blessés, dans leurs linges sanglants,

trouvaient la force d'agiter les trois couleurs des banderoles. On

s'écartait devant les civières où des hommes barbus agonisaient. Une mer

humaine remuait jusqu'à la Seine. Au loin, des enthousiastes, montés sur

le portique central du Pont Suspendu, brandissaient leurs drapeaux dans

la lumière, devant les tours quadrangulaires de Notre-Dame. Au bras du

colonel Carbonnel, M. de La Fayette marchait, affable, à travers

l'infinie rumeur qui le sacrait chef. Des fenêtres, les femmes lui

jetaient à foison des faveurs rouges, blanches, bleues, qui tournoyaient

avec grâce en tombant. Des naïfs lui tendaient des verres pleins. Les

gardes nationaux plantaient leurs oursons sur leurs baïonnettes et les

élevaient le plus haut possible. Avec cette lourde figure plombée, ce

grand corps adipeux, engainé dans le col d'or et les aiguillettes du

costume, tout le souvenir de la gloire révolutionnaire ressuscitait sur

le sol de Paris. Derrière le remous de gens qui poussaient des gamins

battant le tambour, le vieillard faisait des révérences, serrait des

mains, remerciait ceux qui débarrassaient le chemin des pavés et des

poutres... Une longue lanière de soie tricolore flottait à son habit.

Les fidèles de sa suite, enrubannés de même, semblaient les commensaux

d'une noce, celle du vieux temps révolutionnaire et de la jeune liberté

victorieuse que représentaient maintes filles dépoitraillés, les poings

aux hanches, et la mine ivre de joie publique.

La Fayette était nu tête. Ses cheveux gris et roux laissaient voir le

crâne blême, par endroits. Il monta lentement les degrés, avisa le

drapeau noir déployé au-dessus du linteau, devant la statue équestre

d'Henri IV, et fit tout de suite une moue de sa lèvre morte. Le major,

s'étant incliné, lui demanda précipitamment à voix basse:

--Est-ce notre Grand-Élu que nous recevons, ou l'envoyé du Parti

Industriel?

Les regards de ces deux hommes examinèrent réciproquement leurs âmes

secrètes, supputèrent la valeur des menaces tacites et des engagements.

--C'est votre Bon Cousin La Fayette,... répliqua-t-il.

Et il tendit la main au général Dubourg, pour l'attouchement mystérieux

des carbonari.

--C'est donc leur Grand-Elu,... reprit celui-ci à voix haute que les

Bons Cousins accueillent dans la maison du Peuple libre... Je lui remets

mes pouvoirs... A tout seigneur, tout honneur!...

S'effaçant, il livra sa place, au centre de son état-major, quand La

Fayette se retourna vers la multitude confiante, vers les pans des

drapeaux, les baïonnettes rigides, les chapeaux agités, vers les maisons

aux fenêtres garnies de femmes applaudissantes, semeuses de couleurs...

Un essor de pigeons s'envola, par-dessus la forêt des cheminées, vers

l'azur. A cet instant, Omer se rappela la grotte des Carbonari romains

dans le Valabre et son initiation tragique.

Était-il vrai que «l'Ausonie était libre», selon le mot rituel?

Les amis du triomphateur l'emportèrent, entre les colonnes, à travers

les voûtes sonores, dans les escaliers ombreux. Des mains le tiraient.

Il trébuchait, répétant:

--Laissez, mes amis, laissez. Je connais l'Hôtel de Ville mieux que

vous!...

Enfin on l'assit derrière les bouteilles de bière et les paquets de

plumes d'oie. La tenture fendue par le canif de Pied-de-Jacinthe

révélait le placard verdâtre de la Commune:

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

_Unité, Indivisibilité ou la Mort._

--Il n'est plus besoin de drapeau noir, puisque voici la victoire du

peuple!... Qu'on arbore le drapeau de Valmy!... Vous y consentez,

n'est-ce pas, général?... et vous, major?... Maintenant nous allons

organiser la défense... Les troupes des camps de Saint-Omer et de

Lunéville pourraient bien dès cette heure marcher sur Paris...

On écoutait, chapeau bas, ses paroles tranquilles et mélodieuses. En

uniforme de garde national, l'épicier Mauravert taillait une plume avec

ardeur, lorsque La Fayette l'eut remercié:

--Ne craignez-vous pas, général, un nouveau manifeste de quelque

Brunswick? Les armées de la Sainte-Alliance...

--Bien fin qui le dira!

--Un prince de sang royal... fidèle à la Charte et qui accepterait le

pouvoir, conjurerait peut-être toutes sortes de périls... Le duc

d'Orléans...

--C'est un bon homme. Il est bon,.. répondit La Fayette en écrivant la

première ligne de sa proclamation... Entre nous, je le crois bon... et

un peu bête...

--Un souverain sage, docile, que conseilleraient les ministres et les

Chambres... cela rassurerait le commerce... Voilà ce que veut le

commerce!

--Ce n'est pas ce qu'espèrent l'armée, ni le peuple, ni la jeunesse

studieuse, monsieur le boutiquier!... interrompit rudement le major...

Allez à vos pains de sucre, je vous prie.

--Monsieur est donc épicier?... demanda La Fayette en souriant... Beau

métier, et fructueux, de plus!...

Confus, Mauravert s'éloigna. Sa bouche mulâtre frémissait de rage.

Ensuite La Fayette affecta de consulter Dubourg et le major, avant

chaque mot de son factum.

Debout, appuyé des deux mains à la poignée du sabre, comme sur une

canne, Omer se désola de résister mal à la somnolence. Ses jarrets

s'engourdirent, et, tout à coup, chancelèrent. La moiteur de sa chair

dégageait des miasmes étouffants, et aussi le cuir de ses bottes, le

drap de son uniforme. La sueur dégouttait de ses cheveux. Une sorte de

buée lui cacha soudain les choses, les hommes, l'altitude infinie de la

salle poussiéreuse, et les allégories mamelues des deux cheminées. Il

perdit, un instant, connaissance, dans une torpeur heureuse où il

sombrait loin du monde. Le cliquetis de ses éperons, lorsque la jambe

s'arcboutait d'instinct pour l'empêcher de choir, le réveillait, furieux

contre lui-même. A l'heure où se formait le gouvernement, à l'heure où

son beau-père et le comte tenaient le pouvoir, allait-il ainsi devenir

un dormeur inutile qu'on évincerait? Se mouvoir était impossible: un

silence respectueux régnait dans la salle, naguère si bruyante. Omer

essaya cependant. Le signe impératif de son beau-père le contraignit à

l'immobilité. Alors il lutta de son mieux. Avec son doigt il se

décollait les cils, et les mouillait de salive... Il ne saisissait plus

que par fragments les phrases de la proclamation...

--«J'accepte avec dévouement et avec joie les devoirs qui me sont

confiés... Et, de même qu'en 1789, je me sens fort de l'approbation de

nos honorables collègues aujourd'hui réunis à Paris... La vérité

triomphera, ou nous périrons ensemble...»

L'estafette rêva que l'Hôtel de Ville s'effondrait: son sabre

s'échappait de ses mains vagues, et ce fut un tintamarre de ferraille

tourbillonnant autour de ses mollets.

--Voyez donc ce pauvre enfant qui dort debout!... compatit la voix

charitable de La Fayette.

Omer l'eût tué. Le major l'envoya s'étendre sur le grabat du lampiste,

dans le cabinet voisin. Il y puait l'huile; cela n'empêcha point l'époux

d'Elvire de s'endormir aussitôt sur la couche sordide. A peine eut-il le

temps de distinguer les quinquets bien fourbis et leurs abat-jour de

tôle verte alignés sur des planches. En choisissant quelques-uns,

l'homme de service tira, plus tard, le héros du sommeil. Par la porte

s'engouffrait le tumulte de voix nombreuses, le bruit des crosses

labourant les parquets. Omer regarda sa montre: il était sept heures

trois quarts. Une voix véhémente exigeait du pain pour les ouvriers

combattants, ou les fonds indispensables aux achats.

--Il est plus de quatre heures: ma caisse est fermée! Je n'y puis

rien,... répondait l'accent péremptoire de M. Casimir Perier.

Rageusement, la plupart criaient:

--Vive Charras!...

Et M. Casimir Perier:

--Silence!

Omer rentra dans la salle. Il apprit que M. Laffite, Benjamin Constant

et les membres de la Commission municipale étaient arrivés.

Par une belle phrase, La Fayette autorisa les délégués de l'émeute à se

pourvoir sur la caisse de l'Hôtel de Ville; et il ordonna de préparer un

bon.

--Nous ne voulons pas de votre argent!... refusèrent plusieurs

portefaix... Le peuple ne s'est pas battu pour de l'argent, à la caserne

de Babylone!...

--Je me retire dans le sein de la Commission Municipale!... déclara

solennellement M. Casimir Perier.

Et il sortit à reculons, en insultant de ses yeux autoritaires le

polytechnicien qui présentait cette dizaine de tâcherons, d'ailleurs

effroyables, couverts de poussière, masqués de sueur noire, vêtus de

chemises en lambeaux et tachées rouge, de pantalons en loques.

--L'entendez-vous?... grogna le général Pithouët.

Puis, s'adressant à l'oncle Edme, assis sur le bord de la table:

--Vous meniez des hommes résolus. Pouvez-vous compter sur leur zèle?

--Sans doute?

--Assez pour leur enjoindre d'arrêter les députés.

--Oh! pour cela, je ne m'y engage point. Ils croiraient que je veux me

faire Premier Consul.

--Dans ce cas, la révolution avorte!

--Nous verrons bien!...

--On verra ça!... fit Pied-de-Jacinthe.

Et il frappa sur le fourreau de son bancal.

Un ricanement de menace tordit les bouches des républicains rassemblés

là. Les poings serrèrent les fusils. Démoniaque et grimaçant, sa mèche

dans l'oeil, Trélat répétait:

--Il faut empêcher qu'aucune proclamation ne soit affichée: la signature

désignerait un chef, avant que la forme même du gouvernement puisse être

déterminée par le peuple. C'est un danger de dictature!

--Il existe une représentation provisoire de la nation,... ajoutait

Enjolras, dont les paupières rouges encadraient les yeux fulgurants...

Qu'elle reste en permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité des

Français ait pu être connu...

--Qu'elle s'occupe aussitôt des moyens de consulter la nation!...

recommanda Grantaire, monté sur la table, qu'il arpenta.

La Fayette se leva, souriant, et quitta la salle Saint-Jean pour celle

de la Commission. Il touchait les mains offertes. Sa lourde figure

promettait ce que l'on voulait:

--Toute autre mesure serait intempestive et coupable.

--S'il faut que l'un se dévoue pour poignarder le d'Orléans qu'on nous

accommode,... lançait la voix démente de Ribéride,... je serai

celui-là... Plus de royauté!

Tous l'applaudirent. Les bouteilles de bières, renversées, roulèrent...

--Général La Fayette,... avertit Bahorel, ses mains sales en l'air,...

général La Fayette, prenez garde!... Vous choisissez le chemin de

l'antre où l'on perd sa popularité!

Le vieillard lui fit face, posa ses deux mains tremblantes contre ses

décorations; il se raffermit sur ses jambes en pantalon blanc, et remua

ses lèvres incolores:

--La popularité est un trésor précieux à mon coeur; mais, comme tous

les trésors, il faut savoir le dépenser dans l'intérêt du pays!...

--Soyez notre chef pour fonder la République selon les principes du

grand philosophe Saint-Simon!... proposa le major Gresloup, les yeux

dans les yeux.

--Il ne m'appartient pas de constituer le gouvernement définitif. C'est

aux Représentants d'assumer cette responsabilité.

--Tu nous livres à Casimir!... pleura Grantaire, qui parcourut la table

à grandes enjambées, et feignit de s'arracher les cheveux.

La Fayette sourit, sortit... Dubourg, d'un coup de poing sur ses

paperasses, commenta cette attitude.

--Le général Lobau refuse de signer le décret autorisant la garde

nationale de Versailles à commencer l'attaque contre la caserne

d'artillerie!... vint dénoncer Urbain en nage.

Il cracha de colère et remit son bicorne.

Pied-de-Jacinthe frappa du pied:

--Il recule donc aussi, l'aide de camp de Joubert!... le volontaire de

la Révolution!...

--Rien n'est plus dangereux, dans une révolution, que les hommes qui

reculent,... professa Bahorel, sentencieux et lugubre.

--Eh bien, je vais le faire fusiller!... décida Urbain.

Et il courut au balcon pour appeler les gens de sa bande.

--Mazette!... dit le major, qui l'arrêta... Fusiller le général Lobau!

Un membre de la Commission municipale, du Gouvernement provisoire!

--Lui-même... Et je dirais à ces braves gens de fusiller le bon Dieu,

qu'ils iraient!

--D'abord la vie n'est qu'un crime de Dieu!... appuya Grantaire.

Omer les empêcha difficilement de convoquer par la fenêtre les gaillards

aux bras velus, casqués, et qui buvaient, tour à tour, la liqueur du

marchand de coco...

Au milieu de ces démences, l'estafette se réveilla complètement. En sa

conscience, il les blâmait. De l'un à l'autre, il allait, endoctrinant,

avec la certitude d'accomplir son devoir.

--Nous nous sommes battus pour le triomphe de la Loi sur l'arbitraire...

Respectons la Loi... Ne tentons rien que la Loi ne puisse justifier...

C'est aux députés légalement élus à se prononcer selon les sentiments de

la Nation...

Dans un fauteuil à crépines d'or, s'effondra la masse du loueur

Rambourg. Ses mains violâtres jouaient avec ses bouts de bretelles

multicolores, tandis qu'il grommelait:

--Vous attirez sur nous les Cosaques, vous attirez sur nous les

Cosaques!...

--Gare aux Cosaques!... renchérissait Mauravert.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 35 / 39 段