Toutes les figures inquiètes se transformèrent. Elles furent aussitôt

arrogantes. Il fallut que le général Pithouët nommât le fils du colonel

Héricourt, le secrétaire général des Comités Philhellènes, et l'avocat

des causes libérales, pour que le ton impérieux des questions changeât.

Il fallut que M. Laffitte appelât près de son fauteuil le jeune homme,

en s'excusant de ne pas se lever à cause de sa jambe malade. Alors les

députés adoptèrent un langage plus courtois. L'estafette put répondre

posément, clairement, au fin profil de M. Guizot. Sec et froid, comme

étranglé dans les tours de sa cravate noire, ce personnage une main

derrière le dos, frappait de l'autre, à plat, le velours de la table,

afin d'obtenir l'attention:

--Il importe de constituer dès cette heure une autorité publique qui,

sous une forme municipale, s'occupe du rétablissement et du maintien de

l'ordre.

--Que va faire cette populace déchaînée? Tremblons, Messieurs que les

crimes de la Terreur...

--Monsieur, j'ai vu de mes propres yeux fusiller sur-le-champ un

misérable qui profitait du désordre pour dérober une fourchette

d'argent...

L'éloquence judiciaire de l'avocat, propice au faibles, se manifestait à

l'encontre d'un propriétaire en habit gris, qui de ses doigts protégeait

les rubans de ses montres.

--A la bonne heure, maître Héricourt!... soutint le général Pithouët,

tapant sur l'épaule contuse.

Elle se déchira davantage. Omer réprima les mouvements de la souffrance,

moins soucieux de cela que de conquérir au moins la politesse de ces

hommes en attitudes solennelles, et boutonnés dans leurs fracs austères

jusqu'aux bajoues glabres. Il conçut qu'ils allaient être des détenteurs

du pouvoir, dont les avait d'ailleurs lotis les élections récentes. Ils

continuaient de craindre les excès de la canaille. Casimir Perier mordit

ses lèvres minces, puis:

--Il a été facile d'exciter le peuple à la révolte; il sera moins aisé

de le faire rentrer au logis et déposer les armes... Les orateurs

imprudents auront peut-être beaucoup à se reprocher, monsieur

Héricourt...

--Morbleu!... s'écria le général Pithouët,... aurions-nous pu chasser

du Louvre, à nous seuls, les troupes de Polignac?

--Il peut advenir que nous regrettions qu'elles en aient été chassées...

--Plaît-il?... Ai-je bien compris?... questionna le général Pithouët en

se penchant vers l'interrupteur.

C'était un homme vénérable, dont les boucles blanches tombaient, flocons

gracieux, au long des joues en cire, dans sa cravate de mousseline, et

sur le collet de son habit bleu.

--Au demeurant,... concéda ce vieillard,... le principal est

d'enrégimenter les propriétaires pour la défense des biens publics et

privés... Il convient de réorganiser d'abord la garde nationale avec les

patentés...

La Fayette contracta ses sourcils roux, ses paupières flétries... Il

étendit sa main aux veines gonflées et tordues... Toute sa corpulence

oscillait sur les deux jambes en pantalon blanc.

--Il serait étrange et même inconvenant que ceux surtout qui ont donné

tant de gages de dévouement aux libertés nationales refusassent de

répondre à l'appel qui leur est adressé... Des instructions, des ordres

me sont demandés de toutes parts... Le capitaine Roulon est venu, aux

premières heures du jour, m'apporter chez moi la pétition de ses

camarades...

Le héros sénile de l'Indépendance Américaine s'obstina, de la sorte, à

solliciter le commandement des gardes nationales. Chacun attendit en

silence la fin de cette harangue embarrassée. Un roquentin qui portait

encore les cheveux en queue murmura, les paupières baissées, mais de

façon à être entendu:

--Sied-il bien de remettre au chef des carbonari la direction de la

force armée, dans un pareil moment?...

--Il a pris trop d'engagements avec les perturbateurs!... murmura, de

même, un homme asthmatique; et il étendit ses bras de drap noir, ses

mains molles en signe d'impuissance, à nier, malgré sa courtoisie, le

réel des choses.

Personne n'invitait l'estafette à s'asseoir. Omer gardait aux jambes le

balancement du cheval. Sa plaie le brûla. Il se fut retiré, si la

stupéfaction de voir discuter ainsi les représentants libéraux ne l'eût

figé là, confus de se rappeler sa foi de naguère, sa foi de la bataille,

confus d'aimer encore la grisette sublime qui déployait les trois

couleurs pour la victoire de la Loi. Ici, dans ce magnifique salon que

peuplaient les nymphes de marbre, entre les meubles impériaux aux

griffes de bronze, tous ces vieillards assis sur des sièges curules, les

pieds dans les tapis turcs, redoutaient seulement les appétits de la

foule qui, là-bas, rue de Rohan et au Palais-Royal, partout, embrassait

la mort afin de leur livrer la France, sa richesse et son histoire.

Devant la tapisserie de lampas violâtre, leurs faces impertinentes

exprimaient de l'horreur pour ceux qui mouraient au bénéfice de leur

ambition. Le beau Casimir Perier grignotait ses lèvres et froissait les

plis de ses manchettes, en évoquant les excès du 10 Août, les massacres

de Septembre, l'exécution des Girondins... Massif, et le menton pesant

entre les pointes de son col jauni, M. Mauguin, l'avocat de Labédoyère

et l'ami du colonel Fabvier, répondit rudement, à plusieurs reprises,

mais pour soulever les protestations de toutes les bouches lippues,

développées par la gourmandise, avides des bons mets qu'on savoure à des

tables opulentes. Le sec Guizot assumait le rôle de l'esprit méthodique

et mathématique qui ne se laisse plus leurrer par les élans généreux, et

qui sait trop les périls des idées belles, au reste, adorées de lui...

En vain, M. Audry de Puyraveau tendait vers les poltrons sa face

attentive et mâle de vétéran, réfutait les appréhensions par des

syllogismes nets, prononcés avec soin, tandis qu'il grattait

nerveusement le favori de sa joue gauche; derrière les besicles d'or,

ses yeux intelligents niaient le péril. Chauves au front et chevelus

dans le cou, des ironistes se renversaient en manière de dérision,

gonflaient de souffles dédaigneux leurs bouches qui les expiraient

ensuite bruyamment. Ils écoutèrent M. Casimir Perier désignant Omer

Héricourt:

--Demandez plutôt à ce jeune avocat! Il arrive cependant tout poudreux

de la bataille pour nous apprendre la victoire... Demandez-lui s'il ne

subirait pas mille morts plutôt que de voir une populace en furie,

excitée par les criminelles imaginations des saint-simoniens et des

fouriéristes, envahir sa demeure, s'emparer de ses biens, insulter à

tout ce qui lui est cher, à une jeune épouse qui s'alarme au pied d'un

berceau innocent... Voilà ce qui le menace, et ce qui nous menace, si

nous ne prenons pas les mesures que la sagesse nous prescrit... Ayez

garde que l'on ne replante la guillotine sur la place Louis XV! Ayez

garde d'avoir à choisir entre la mort et l'exil, sans pouvoir soustraire

vos enfants à la ruine qui frappera les biens des nouveaux émigrés,

j'ose dire aussi des nouveaux suspects...

--Hélas! c'est là ce que nous promet la République!... assura, de son

fauteuil, les doigts croisés sous le menton osseux, un thermidorien qui

avait été le complice de Talleyrand.

--Le père de notre ami que voilà, le baron Alexandre de Laborde, a eu la

tête tranchée sur l'échafaud...

--La canaille à ouvert le ventre de la princesse de Lamballe. On a

dévidé ses entrailles, et on a promené son cadavre décapité!... Est-ce

là ce que nous voulons revoir?... hurla du fond d'une ottomane un vieux

nain singulier, qui secouait son mouchoir devant son rictus de

squelette.

Alors, en chaque siège, des voix chevrotantes et fielleuses rappelèrent

ensemble les massacres, les supplices... Inutilement le général

Pithouët riposta, vociféra, joua de ses longs bras maigres et de ses

prosopopées jacobines.

--Nous sommes les amis de la Révolution, puisque nous risquons en ce

moment nos existences afin d'en ressusciter les principes... répliqua M.

Laffitte... Toutefois nous la voulons sans victimes... Nous la voulons

pure de toute infamie populaire qui la condamnerait d'abord à périr

comme elle périt en 1814, sous les efforts de l'Europe indignée, vingt

ans, par les crimes de Marat.

De leurs objurgations presque tous assaillirent le bouillant Pithouët,

l'attentif Audry de Puyraveau, le massif Mauguin. Leurs ventres se

bombaient dans les pantalons de nankin; le torrent de leurs paroles

roula des images de têtes coupées, de cadavres, de ruines effroyables,

et les larmes de toutes les veuves, les sanglots de tous les orphelins.

Leurs yeux sincères semblaient revoir les calamités d'autrefois, les

fleuves de sang, les fureurs des invasions cosaques venues châtier la

France entière pour les méfaits de quelques terroristes.

--On pillera nos maisons comme ont été pillés les châteaux!... On vendra

les biens à l'encan, et la société s'anéantira!... Sait-on où s'arrêtera

la rage de la canaille en délire?...

Entre leurs imprécations, le général Pithouët se débattit sans

défaillance.

Si franche fut leur peur qu'Omer imagina sa demeure envahie par les

hordes avec lesquelles il venait de combattre. Sévérité menaçante de M.

Buchez, blâme éternel inscrit au visage de Pied-de-Jacinthe, véhémentes

indignations du major qui défendait sa foi saint-simonienne et

promettait de tout soumettre au joug de sa théorie, cela lui parut

soudain les éléments d'une nouvelle Terreur... Il se prévit accusé par

le vieux dragon de Hohenlinden pour avoir été le disciple du Père

Ronsin, condamné par M. Buchez pour son élégance, renié par son

beau-père, envoyé à l'échafaud; sur le passage de la charrette, les

tricoteuses chanteraient la carmagnole comme la mégère de la rue

Saint-Antoine... Et la charrette qui avait conduit Chénier jusqu'à la

bascule de Samson!...

Impassible, l'air maussade, M. Laffitte écoutait à peine la querelle,

dans son fauteuil de velours rouge. Parfois il ramenait vers son occiput

les mèches rares de sa nuque et de ses tempes, ou bien il rajustait ses

lunettes sur la racine creuse de son nez. Sa lèvre inférieure avançait

naturellement: cela lui donnait l'apparence du mépris continu. Il finit

par heurter l'accoudoir du siège avec sa tabatière d'or; puis il

précipita de petits coups secs:

--Messieurs... Messieurs!... Messieurs, s'il vous plaît!... Je crois

discerner dans toutes les opinions émises le désir de former une

commission municipale parisienne qui veillera à la défense, à

l'approvisionnement et à la sécurité de la capitale...

--D'accord!... A la bonne heure!... C'est cela même...

On se rasseyait. On tira sur les genoux les plis des pantalons. En dépit

du geste impatient que maîtrisait mal le général Pithouët, et du geste

navré qu'esquissa M. de Puyraveau, la motion fut votée.

--Que M. de La Fayette désigne les commissaires!... proposa M. Mauguin,

espérant confier ainsi les choses au chef de la Haute-Vente, donc à la

Haute-Vente elle-même.

Pendant que le vieillard hésitait au cours d'une interminable phrase, un

laquais apporta sur un plateau deux cartes de visite à M. Laffitte.

--Ces cartes sont de M. Mignet, l'historien, notre ami... Elles

m'avertissent qu'une bande dévaste l'archevêché, qu'elle s'est emparée

du trésor épiscopal: des objets de valeur archéologique sont détruits.

--Vous le voyez! vous le voyez!... attesta M. Casimir-Perier... Ça

commence... Voilà le règne du peuple qui commence.

Il englobait l'espace dans ses bras ouverts; la salive s'éparpillait

hors de sa bouche blême... Le général Pithouët s'élança:

--Souvenez-vous du sermon sur la prise d'Alger! Monseigneur de Quélen a

prononcé des paroles hostiles à la Charte, et que le peuple n'a pas

oubliées...

--Cela suffit-il..., s'écria quelqu'un d'obèse et de fatidique, pour

exercer des ravages dans un palais de l'État?... En vérité, quels que

soient mes sentiments de tolérance à l'égard de certaines revendications

déraisonnables, je ne saurais regretter assez que des voix autorisées

prodiguent leurs excuses à de tels forfaits...

--C'est bien à cela que devaient aboutir les aberrations du jacobinisme

exalté!... constatait un homme élégant et pâle... à la justification,

que dis-je, à la louange des attentats les plus odieux!

A ces colères s'ajouta celle d'un monsieur borgne qui était le général

Gérard, héros, jadis, dans le camp de Dumouriez, de Bernadotte, puis à

Austerlitz, Iéna, Wagram, Smolensk, Lützen, Montmirail et Ligny.

La Fayette lui-même posa la main sur le bras de Pithouët; il le contint

et lui conseilla le silence à l'oreille. Au milieu du bruit, on nomma

les commissaires; et l'on résolut d'associer, dans le commandement des

gardes nationales, le général Gérard à La Fayette, évidemment pour

contrôler l'emploi de ces forces.

Devant ces craintes de personnes illustres et réputées pour la vaillance

de leurs opinions libérales, Omer douta. Rassemblant ses esprits, il

interrogeait, dans sa conscience, ce qui lui paraissait y luire de plus

clair: la notion de la Loi. Certainement la Loi condamnait les pillards

de l'archevêché. Si elle se doit d'imposer sa suprématie aux caprices

de la couronne, elle ne se doit pas moins de l'imposer aux instincts de

la plèbe destructrice. Les ouvriers qui avaient mis à mort le pitoyable

voleur d'un couvert d'argent, ceux-là mêmes donnaient raison à ces

députés, à ces législateurs chargés par la nation de faire respecter les

règles de la justice. Ébaubi, tout à l'heure, d'entendre vilipender les

libérateurs qu'il venait de suivre en extase, Omer se reprenait

pourtant. Des citoyens intègres et sages lui dictaient peut-être son

devoir: les aider, les servir, attendre d'eux la récompense. A la banque

de M. Laffitte la Banque d'Artois et les Moulins Héricourt étaient

redevables, en partie, de leur fortune. Évidemment, Dieudonné Cavrois

parlait au nom de la tante Caroline et de M. Laffitte dans les

discussions de la rue. «Maman ne veut pas de la République!» avait dit

le gros garçon, l'arme fumante au poing. Seyait-il qu'Omer trahît les

desseins de sa parente à l'heure où elle achevait d'accroître sa

richesse, leur richesse, celle d'Elvire et de son fils?

Ces arguments se succédaient dans son esprit à mesure que les

doctrinaires s'enflammaient en l'honneur de l'ordre. A cause de la

chaleur, les hautes fenêtres demeuraient béantes sur la cour,

qu'envahissaient sans cesse des soldats et des officiers de la ligne,

des gens du peuple, des gardes nationaux, des nouvellistes et des

solliciteurs aux aguets. Par-dessus les murs et les toits, la rumeur de

la voie publique était aussi perceptible. En bouffées, le bruit des

armes et les appels des orateurs arrivaient dans les feuillages

ombrageant le vacarme des conversations particulières, parfois même

générales, que tenaient là des intrus, malgré la consigne des

domestiques et des portiers. A plusieurs reprises, Omer ouït des propos

distincts: «La Seine charrie des chasubles, des dalmatiques, des

surplis.--J'ai vu flotter les tableaux sacrés de Raphaël et du Guide,

les feuillets arrachés des incunables, et les gravures du vieux temps,

qu'on ne retrouvera jamais.--C'est du vandalisme!--C'est une

turpitude!--On pille aussi les Tuileries.--Les détenus de la

Conciergerie se sont évadés.--Aux Tuileries, je viens de voir le peuple

sabrer un portrait qu'a signé le baron Gérard.--Des bandits ont percé de

balles la duchesse de Reggio que David avait peinte.--On assassine les

arts de la France!» répéta une voix enrouée, sans doute celle d'un rapin

romantique. «Ils ont assis un cadavre en guenilles sur le trône!--C'est

l'orgie infâme d'une canaille en délire.--Cela finira-t-il?--Il faut

rétablir l'ordre.--Nous sommes ici pour rétablir l'ordre!» concluaient

les militaires.

Ces paroles enchantaient les ennemis de la Révolution. Les dalles

retentissaient sous les crosses et les fourreaux de sabres. Mille pas

fiévreux raclaient le sol. M. Bertin de Vaux déclara:

--En présence de l'agitation qui règne au dehors, ce qui importe, c'est

que le général La Fayette aille se montrer aux citoyens... Si nous ne

pouvons retrouver Bailly, le vertueux maire de 1789, félicitons-nous

d'avoir retrouvé l'illustre chef de la garde nationale!

M. Laffitte céda, baissant les cils pour dissimuler la contrariété de

ses regards sincères:

--Le général La Fayette accepte le commandement de la garde nationale

qui lui est déféré par...

--Par la Chambre.

--Non! non! ce n'est pas comme Chambre que nous agissons!... interrompit

vivement le long M. Villemain, que troubla l'appréhension d'une

responsabilité encore possible devant les tribunaux du roi: il ne se

souciait pas de porter sur les épaules une tête convaincue de complot,

au cas d'un revirement... Nous agissons simplement comme une réunion de

députés.

Tous applaudirent à cette prudence. On se carra plus à l'aise dans les

gilets de toile.

--Nous ne sommes ici que des citoyens qui s'assemblent pour sauvegarder

l'ordre et la propriété dans des conjonctures extraordinaires...,

définit M. Villemain.

A ce moment, Omer voulut se retirer, ayant compris que sa présence

semblait à certains membres superflue. M. Laffitte, dont il alla prendre

congé, le retint un peu. Le bruit courait que l'Hôtel de Ville était en

la possession du général Dubourg, Omer confirma les probabilités de

cette information. M. Laffitte pria l'estafette d'annoncer au comte la

venue d'une Commission municipale et du général La Fayette. Celui-ci

sortait, d'ailleurs, avec le général Gérard, M. Audry de Puyraveau et un

colonel de ses familiers. Omer les suivit.

Ils allaient descendre l'escalier en répondant aux innombrables

questions de ceux que les laquais repoussaient mal, lorsqu'à leurs

oreilles il tonna formidablement. Puis, la fusillade s'égrena. Les échos

de l'hôtel répercutaient le fracas de l'explosion; le sol trembla sous

les pieds.

Nous sommes trahis!... s'écrièrent des êtres éperdus qui jouaient des

coudes afin de gagner les issues du jardin.

--Les soldats de Polignac sont là!

Une subite image de l'échafaud, de l'exécuteur offrant sa main ironique,

voilà ce qu'Omer évoqua durant la seconde où, d'instinct, se fermaient

ses paupières. Par la porte ébranlée du grand salon, se bousculèrent

alors les députés en séance, oublieux de leurs cannes et de leurs

chapeaux. Des boucles blanches flottèrent sur des dos courbés. Des

basques d'habits volaient... Dans la cour, Omer vit bondir par la

fenêtre un vieillard agile... Deux élus du peuple coururent aux écuries,

les ouvrirent et s'y verrouillèrent. Tous les yeux s'effrayaient. Juché

sur le piédestal d'une colonne qui supportait la voûte du porche, un

officier de la ligne adjura La Fayette de ne rien craindre. C'étaient

les compagnies qui déchargeaient leurs armes en l'air. Ainsi voulait-on

rassurer une bande de révolutionnaires qu'inquiétaient les forces des

deux régiments installés autour de l'hôtel. A ces mots, le maigre, le

long M. Villemain quitta la remise où il prétendait se blottir; et

remonta très vite l'escalier en se mouchant au milieu d'un foulard.

Omer eut quelque peine à retrouver son cheval. Un jeune soldat

bouchonnait, plaignait en patois le malheureux animal, écumeux et

sanglant. Il ne fut pas facile de se frayer un chemin à travers la foule

et les troupes qui fraternisaient. On invitait les militaires à prêter

serment sur le drapeau des trois couleurs. Plusieurs dames régalaient

les petits tambours dans une pâtisserie. Sous leurs grands shakos noirs

à pompons, les soldats transpiraient ce qu'ils achevaient de boire.

Au coin de la rue et du boulevard, s'empressait M. Mignet, dont les yeux

astucieux, sous la chevelure abondante, examinaient chaque type de

révolutionnaire au repos: ceux qui s'accoudaient sur leurs fusils, ceux

qui bavardaient, les mains dans les poches, ceux qui s'asseyaient,

fourbus, sur les bornes, ceux qui étanchaient, à l'ombre, la sueur de

leurs fronts. La bouche fine et narquoise du jeune historien, à ce que

put surprendre Omer, terminait ses compliments par ces mots:

--Courage, mon brave, vous allez l'avoir pour roi, votre duc

d'Orléans!...

Ce que les gens ébahis ne paraissaient guère désirer. Ils hochaient la

tête et soufflaient, s'attachaient à la boutonnière les noeuds

tricolores que commençaient à vendre des fillettes, la corbeille au cou.

En trottant, l'avocat réfléchit aux rapports qui liaient M. Laffitte et

la famille d'Orléans. Le banquier, fréquemment, assistait aux

réceptions du Palais-Royal. Son ami, M. Mignet, apparemment se chargeait

de la propagande immédiate... Ainsi que les groupes en effervescence

autour des bornes, Omer eût préféré la République, legs de Rome.

Toutefois, entre Bernadotte au loin sur le trône de Suède, Napoléon II

prisonnier dans Schoenbrünn, les trois ou quatre sectes de

républicains prêts à la dispute intestine, déjà violente devant le

passage de l'Opéra, prudemment, on pouvait songer au fils de

Philippe-Égalité, au combattant de Jemappes et de Valmy. Ce prince était

en posture de les supplanter par le fait simple de sa présence, par

l'appui des financiers, du commerce, et de cette garde nationale qui

s'équipait à la porte des boutiques, enfin par le prestige de son

extraction royale... Peut-être fallait-il se garder de nuire à sa cause.

L'avocat ne pouvait que compromettre l'avenir de son fils en obéissant

aux espoirs vagues des Philadelphes, du comte Dubourg, de son oncle

Edme, ou bien à ses propres aspirations vers la République latine des

carbonari. Pour elle, autour des bornes, s'exaltaient les étudiants, et

les sous-officiers de la ligne qui débouclaient leurs sacs.

Dans la chaleur accablante, Omer respirait l'âcre poussière levée par

les milliers de pas. Tous ses membres lui pesaient autant que son épaule

alourdie, pincée par la cicatrice naissante, râpée par les bords du

bandage, lacérée. Les chairs de ses mollets furent bientôt un poids

énorme. Ses paupières retombaient sur le spectacle de la foule anxieuse

et rieuse. Les querelles des gens, leurs appels heurtaient son crâne. Le

roulis du cheval lui meurtrissait les hanches, que coupait l'arête du

ceinturon. Les façades réverbéraient le soleil. Ses traits éblouissants,

lui blessaient les pupilles. La fatigue du corps, la fatigue de l'esprit

étaient pareilles. L'une et l'autre engageaient l'estafette à chérir la

solution la plus prochaine, afin que le repos suivît. Au surplus, mieux

valait devenir le magistrat d'un souverain fidèle aux lois...

Cependant Omer décida qu'il ne lui seyait point de proposer avec

enthousiasme le duc d'Orléans aux suffrages de l'Hôtel de Ville. Cela

n'eût que trop révolté les Dubourg et les Ribéride. Adroitement, il

insinuerait la chose en des conversations particulières, ainsi qu'un

soupçon, et feindrait de croire que le général La Fayette administrerait

d'abord l'État, selon la politique des Ventes.

* * * * *

Après avoir gouverné sa bête parmi la multitude de la place de Grève,

Omer, grâce à une énorme cocarde tricolore piquée sur la ganse de son

bonnet de police, fut admis dans la salle Saint-Jean. Le comte Dubourg

s'affairait au milieu des solliciteurs, des nouvellistes et des

fonctionnaires; ils étaient respectueux devant le vieil uniforme

républicain, qu'il avait de nouveau revêtu. Évariste Dumoulin rédigeait

une ordonnance. Elle suspendait les droits d'entrée dans Paris, pour le

bétail et les vivres maraîchers, à la satisfaction de quelques fruitiers

et bouchers en blouses, délégation corporative. Un sergent de la garde

nationale assurait au major Gresloup qu'un poste important venait d'être

établi, selon les ordres, dans la Banque de France, et que l'argent du

commerce se trouvait ainsi protégé.

--La Fayette se rend-il ici comme mandataire de Laffitte et de Casimir

Perier, ou bien avec la volonté d'agir par lui-même et par ses amis

personnels?... demanda brusquement le major à son gendre, dans l'angle

de fenêtre où il l'avait acculé.

--J'ignore le fond de sa pensée..., répondit Omer; je puis dire qu'à la

réunion des députés il a tout fait pour obtenir le commandement de la

garde nationale, c'est-à-dire pour disposer de la force. Il l'a obtenu,

mais ils lui ont adjoint le général Gérard... En tous cas, le général

Pithouët, M. de Schönen et M. de Puyraveau font partie de la commission

municipale...

--Ah! ils se sont constitués en pouvoir municipal?...

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 34 / 39 段