poussait, avec des gestes sournois, comme s'il eût voulu surprendre la
sentinelle par une farce pareille à celles qu'avait mille fois réussies
jadis les ruses puériles du petit Omer. Étrangement, à cette vue, le
passé de son existence s'évoquait dans la mémoire du carbonaro. Ce fut
l'appartement de la Chaussée-d'Antin, et, pour le méfait qu'il avait
commis secrètement, on grondait sa soeur Denise, ou la servante;
ensuite, dans le château de Lorraine, il poursuivait le chat aux pattes
soigneusement salies jusque sur le secrétaire de son bisaïeul, jusque
sur les vingt lettres que le vieillard s'obligeait ensuite de récrire,
expiant ainsi la punition infligée à son élève indocile. Plus tard, dans
les campagnes d'Artois, l'écolier avait introduit la main entre la selle
et le garrot de la jument, pour faire croire à l'oncle Edme qu'il
galopait comme un bon cavalier... Omer se rappela confusément ses ruses
de collégien leurrant les jésuites de Saint-Acheul, ses ruses de jeune
conspirateur qui fréquentait, en compagnie du capitaine Lyrisse, les
goguettes des demi-soldes hostiles à Louis XVIII, ses ruses d'adolescent
qui séduisait les filles naïves, ses ruses de probationnaire qui
dérobait sa vie luxurieuse à la dévotion de sa mère et aux desseins
politiques de Praxi-Blassans; ses ruses oratoires d'avocat qui devenait
célèbre au prétoire, ses ruses de fiancé qui avait conquis le dévouement
du major Gresloup et la fortune d'Elvire; ses ruses de carbonaro qui se
conciliait l'estime de l'oncle Edme, l'amour d'Angeline, la faveur des
étudiants et des FF.·., prêts à l'applaudir ministre du général Dubourg,
si, tout à l'heure ce vaillant galopin, accroupi au faîte de la trémie,
plantait enfin le drapeau de la Révolution sur la terrasse du Louvre...
Toutes les ruses d'Omer, toute la ruse des Loges, des Ventes,
triompheraient alors, par l'astuce de cet apprenti chétif qui,
lentement, se redressait, à l'abri du socle et des colonnes
ensoleillées.
Omer ne connut pas moins l'anxiété de cet acte que si lui-même eût été
juché là haut, en posture d'être découvert par les gardes de
l'intérieur, au premier geste franc. Tout le sang du jeune homme
choquait son coeur; son haleine poussive l'étouffait. Ses jambes
rageuses, son poing nerveux se lièrent aux flancs et aux rênes du
cheval, qu'il asservissait à son caprice, l'esprit ailleurs. Il épiait
le soldat qui guettait, au-dessus du porche, l'émeute grouillante, sans
s'occuper de la trémie.
Cependant l'oncle Edme et les demi-soldes, M. Roulon et les gardes
nationaux se préparaient à quelque manoeuvre. Leurs mouvements firent
comprendre qu'ils allaient courir vers la porte centrale, pour faire
irruption, par-dessus les grilles basses, au moment où les trois
couleurs se déploiraient là-haut devant les Suisses surpris... Mais
n'était-ce pas forcer la sentinelle à surveiller mieux les péripéties de
ce nouvel assaut, et, par conséquent, attirer son attention sur
l'entablement du porche, et sur le gamin qui se perchait, immobile, à la
troisième corniche de gauche? Omer conçut le danger. Il ne pouvait, de
l'aile, prévenir assez vite l'oncle Edme, au centre. Il se décida pour
détourner lui-même l'attention du soldat.
Sans trop de peur, il piqua des deux vers le quai. La masse des insurgés
suivit instinctivement le cheval. Le drapeau d'Angeline se développa.
Cydalise, par hasard, pressa la gâchette de son pistolet. Et les
quelques Suisses en faction, dans les salles du Louvre, se
précipitèrent, loin de la trémie, à l'angle de la colonnade, du côté de
la Seine, en braquant leurs fusils contre les étudiants d'Enjolras, de
Bahorel et de Grantaire, qui abordaient les palissades, les
escaladaient, déchargeaient leurs armes.
Dix flammes se dardèrent du balcon. La hallebarde et l'escogriffe
plongèrent sens dessus dessous dans les matériaux de construction. Mais
les Suisses vainement mordaient la cartouche. Tapi dans un creux des
sculptures architecturales, l'enfant n'avait pas été découvert. Rouge,
blanc bleu, le flot des trois couleurs maintenant ondoyait au bout de
ses bras, lui debout sur la balustrade, et salué par les cloches de
l'église, par la clameur du peuple, par les salves des gardes nationaux,
par le feu même du chevalier à l'armure de légende.
--Le peuple est dans le Louvre!... hurlèrent ensemble les soldats de la
colonnade.
Aussitôt ils disparurent dans les salles, pour avertir, sans doute.
L'apprenti, deux autres qui l'avaient rejoint, les suivirent,
introduisirent le drapeau de la Révolution dans le palais des anciens
rois.
«J'ai vaincu!» pensait Omer ivre de joie, poussant la bête vers le
porche...
Les demi-soldes, Bridoit hachaient les barreaux des grilles basses. Sous
le bicorne, la figure bouleversée d'un gardien parut, qu'on adjura
d'ouvrir. Le trousseau de clefs dans les doigts, il hésitait. M. Buchez
fit un signe maçonnique que tous répétèrent: on avait reconnu le
compagnon d'une loge parisienne.
Les FF.·. en armes le convainquaient par mille prières, ou lui
rappelaient avec fureur les serments rituels. Il osa, fuyant vers la
cour intérieure, jeter derrière lui le trousseau qui fut tomber en deçà
de la grille. Bridoit le put agripper, à plat ventre. Un serrurier
déposa la pique et le sabre qui l'embarrassaient et choisit tout de
suite la clef. La grille tourna.
--On entre!... Par ici!... indiquait Omer, fou d'allégresse.
A sa voix, la foule se ruait par flots d'hommes en colère, en joie, en
terreur et en gloire! Elle se ruait, toute hérissée de ses baïonnettes,
de ses épées et de ses piques, toute pâle de courage et d'angoisse, à
l'ombre de ses hauts chapeaux noirs et de ses oursons formidables, de
ses bonnets multicolores et de ses casques à crinières volantes. Les
agiles écartaient les tardifs, M. d'Orichamps fut enlevé avec ses
buffleteries, ses bottes et son bonnet à poil par une vague d'étudiants
chevelus devant qui Bahorel et Grantaire, de leurs poignets velus,
ouvraient le passage en divisant les groupes d'ouvriers, en rabattant
les bras, en rattrapant les bretelles des intrépides, en soumettant les
poltrons. La tignasse de Grantaire émergea. Lui-même fut l'écume et
l'embrun de ce torrent. La vague d'étudiants battit la grande porte. On
lâchait des coups de fusil dans la serrure: elle céda. L'élément fonça,
franchit le porche, s'engouffra dans les ombres d'un escalier ou
s'épancha dans la cour; là, minuscules et rapides, les ennemis écarlates
se bousculèrent pour galoper au Carrousel, de toutes les forces de leurs
jambes blanches. Contre les havresacs, contre les fourrures des bonnets
gigantesques, le peuple en savates tira. La foudre jaillit. Elle précéda
les derniers fuyards, cloua contre terre cinq ou six. Au grand trot, le
cheval d'Omer l'emporta par-dessus, évita d'un écart celui qui, bouche
béante sous la moustache blonde, regardait le canon du pistolet tendu,
et protégeait son front de ses paumes croisées. A l'extrémité de
l'espace caillouteux, enserré par le quadrilatère des bâtiments,
l'éclair brilla dans la fumée d'une salve; et Bridoit fut jeté sur le
dos, les quatre fers au ciel; il sacra... Les mains vernies de
l'ébéniste ne l'empêchèrent pas de heurter le sol avec les dents et de
s'y étendre, évanoui; il écrasa l'échine d'un adolescent qui, là,
gisait. La chevelure brune d'un autre s'engonça dans le col de velours,
il trébucha; le cylindre du chapeau roula plus loin que le fusil de
chasse.
En l'air des vitres se fracassaient. Par les fenêtres du palais
brutalement ouvertes, s'envolaient les coups de feu et les haros des
vainqueurs. De la porte, au fond, sous l'horloge, deux compagnies, à
droite, à gauche, se déployaient, mais aussitôt elles fléchirent.
Retenant leurs oursons ou leurs shakos à tresses blanches les Suisses se
débandaient sous la fusillade des balcons. Leurs rangs se rompirent. Ils
se replièrent par les voûtes bayant vers les ruelles. Trop de guêtres
bâillaient déjà sur les chaussures immobiles des morts...
Le vertige de cette fuite, le tumulte et la démence des hommes
affolaient Omer. La frénésie le possédait. Il cria. Son cheval,
éperonné, caracola, retomba sur un homme à plumet blanc, cuirassé de
brandebourgs. L'adversaire, fort et furieux, lança la lueur de sa
baïonnette dans la botte du cavalier qui, preste, vida l'étrier à point.
Grâce aux doigts d'Omer plus qu'à sa raison, la flamme de son pistolet
éclaboussa l'audacieux, incontinent prosterné dans la poussière.
Stupéfait de sa puissance, le jeune homme aspira l'air parfumé de
victoire. Ses gestes, son coeur, sa voix, son cheval s'évertuaient
pour de nouveaux efforts, terribles, devant quoi se dispersaient les
essaims écarlates. Il galopa par le travers de l'espace que fermaient
jusqu'à l'azur les quatre monuments solennels, leurs murs noircis, leurs
salles remplies de bagarres, de luttes, de rumeurs, de pétillements et
de fumées. Et la cour fut désertée par la déroute des Suisses qui
s'entassèrent au guichet du Carrousel. Omer n'avait aucune crainte. Il
s'amusait de poursuivre, de voir les briquets et les gibernes sauter aux
reins des fuyards, les clous de leurs souliers luire, leur nuque se
baisser. Cavrois, l'habit flottant, courut, une seconde, près de lui. M.
Roulon se hâtait, ralliant les gardes nationaux qui bourraient la
cartouche.
Au pas gymnastique, les demi-soldes arrivèrent, en colonne, le chapeau
sur l'oreille. Debout sur les étriers, Urbain avait son bicorne à la
pointe de son épée; il trottait en proférant des sons rauques. L'oncle
Edme avait empoigné le cuir de la selle et faisait des enjambées,
nu-tête, le sabre au poing. Enjolras, Grantaire filaient, les yeux
fixes, les mèches au vent. Avec eux, le cheval d'Omer s'emballa jusque
dans les échos de la voûte. L'oncle Edme, sans lâcher la selle d'Urbain,
sabrait rudement les fusils en arrêt des Suisses... Les demi-soldes
sautèrent à ces visages: quelques-uns s'enferrèrent sur les baïonnettes,
les autres assommèrent de la crosse, lardèrent de l'épée, balafrèrent
les mufles moustachus, les sourcils froncés, les bouches suppliantes,
les fronts ras, les faces vieillies par la terreur.
Leur délire animait Omer; il trancha deux mains, dont l'une levait sa
lame hésitante, perfora l'ourson d'un bel enfant pâle, défonça la plaque
à fleurs de lys sur une trogne hargneuse. Les sabots de sa bête
foulèrent des corps mous. Des hurlements montèrent jusqu'aux chapiteaux
des sombres colonnes, jusqu'aux voussures du plafond. Dans la lumière de
la porte béante, un capitaine étendit ses bras afin d'enrayer la
panique. Il tournoya, frappé d'une balle, et sombra dans la houle de ses
soldats éperdus qui se battaient pour atteindre, plus tôt, l'étroite rue
du Musée, où déjà retentissaient les détonations.
Maîtres dans les galeries du palais, les révolutionnaires, du haut des
fenêtres, décimaient la déroute royale. Omer reconnut là M. d'Orichamps.
Il visait la tête d'un grenadier qui tâcha de rassembler quelques
camarades autour d'une berline dont l'attelage s'était abattu sur des
sacs de farine arrachés à la boulangerie prochaine. Et le vétéran
s'accrocha aux brancards de la voiture avant de s'asseoir, les tempes
dans les mains, au bord du ruisseau. Cependant, à la faveur de cette
barrière, trois Suisses fugitifs respirèrent, puis cinq, dix, vingt.
Coude à coude, ils firent face aux demi-soldes, qui se montrèrent le
danger. Brusquement la troupe ennemie s'était reformée: les deux rangs
s'agenouillèrent aux ordres des sergents. Les soldats mettaient en joue.
D'autres, rigides, chargeaient en mesure. Ils dressaient leur pouvoir au
milieu de la rue sinistre, voilée de poussière. Le soleil vertical
inondait les murs ventrus et lépreux, les boutiques sordides, les
couleurs violentes d'ignobles enseignes...
«La mort va faucher là..., prévit Omer..., elle m'épargnera. Au plus,
mon cheval succombera... Si je donnais l'exemple?... Si je cessais de
retenir ma bête qui se cabre et contracte ses muscles pour bondir?...»
Le désir grandit, l'hallucina, tordit ses nerfs dans sa poitrine qui
vibrait comme une viole sous l'archet invisible d'un dieu.
«Ah! mon père, tu m'enivres de ton courage... Je veux ta gloire!»
En même temps, il vit approcher le chapeau roux d'Enjolras planté de
coin, le feutre de Grantaire et son fusil de chasse, puis l'élan de son
cousin joufflu. Légère et rose, Angeline bondissait: le rire étincelait
à ses dents. Ses yeux s'écarquillèrent quand elle découvrit les Suisses.
Hagarde, elle haussa le drapeau de toute la vigueur de ses bras potelés:
le corsage se dégrafa dans l'effort. Quand elle cria: «Vive la
République!» les seins jaillirent, lumineux et sublimes dans l'ouragan
des salves. Les pistolets de Cydalise claquèrent. Le tromblon de Mme
Cardoche éructa. Les rubans de sa capote, le bonnet rouge d'Angeline
émergèrent des fumées et des éclairs, avec l'écharpe de la Bordelaise,
qui miaulait, gravissant les roues de la voiture, malgré les menaces
d'un gendarme. Ligotté par les bretelles de cuir, l'ample dos du gnome,
à la force des bras poilus, atteignit le toit de la berline. Choc
horrible, les demi-soldes narquois et féroces abordaient les soldats
sévères. Les baïonnettes royales trouèrent les redingotes usées,
percèrent les torses où battaient les coeurs de Wagram, de
Sommo-Sierra, de Lützen et de Leipzig. Les épées s'engainèrent dans les
cous des montagnards fidèles. L'oncle Edme saignait un caporal renversé
contre son genou. Le vieillard fardé de rose brûla de sa canardière la
face d'un gendarme qui s'abîma le long du mur, et se cacha la tête dans
les manches. Omer l'entendit se plaindre:
--Ils me tuent... J'étais pourtant un bon Français.., un bon Français!
Or, sur le siège de la berline conquise, Angeline debout, radieuse et
demi-nue, fit ondoyer les trois couleurs, aux bravos des étudiants. Elle
criait des mots rauques. Les seins dansaient au son de sa voix
triomphale, avec toute la joie de la nation.
--J'étais pourtant un bon Français, un bon Français!... pleura le
gendarme, qui glissait au ruisseau, sans détacher du visage ses doigts
ensanglantés.
Au détour de la rue, les derniers Suisses s'en allaient à reculons.
Contre eux, les murs parisiens éraflés par les balles semblèrent
eux-mêmes lancer volontairement leurs éclats de pierre. Des jalousies
grincèrent en remontant. Partout, le rouge, le blanc, le bleu de
l'époque illustre furent arborés. Cydalise, gambillait assise au sommet
de la voiture. La main en l'air, elle chanta:
Ah! rendez-nous les jours de notre enfance,
Déesse de la Liberté!
D'une croisée, on l'applaudit. Tout le peuple affluait. Il emplissait la
rue de ses odeurs fortes, de ses haines gaies, de ses guenilles et de
ses armes chaudes qui crépitaient, riposte aux Suisses établis derrière
les persiennes de l'_Hôtel de Nantes_. Toutes les fenêtres du Louvre
fusillaient au loin les bataillons qu'on entendait se réunir sous les
ordres de leurs chefs. Le cheval d'Omer s'arrêta devant une boulangerie
fermée. Lui-même permit à ses membres de mollir. Du sang huileux
gouttait de son sabre. Trop de gloire accélérait sa fièvre. Il n'en
pouvait plus. Sa poitrine flambait. L'air torride brûlait sa gorge
sèche.
Il vit un vieillard saluer d'un geste ému le drapeau d'Angeline: car la
maigre Cydalise l'étendait en scandant son refrain. L'avocat reconnut la
visière verte qui protégeait les yeux séniles du comte Destutt de Tracy.
Soutenu par son disciple Combeferre, l'idéologue parvenait sur les sacs
de farine accumulés tout à l'heure pour la défense des soldats. Les
jambes osseuses en bas rayés tremblotaient un peu sur les souliers à
boucles; mais l'énergie divine de l'esprit éternisait la vie fervente du
savant. Noble et grandiose dans le corps chétif, sa pensée victorieuse
dominait enfin les caprices des tyrans. L'ancien député aux États
Généraux contemplait la chance révolutionnaire refleurie dans les lieux
mêmes où, le 10 août 1792, les citoyens avaient déjà terrassé les
satellites étrangers de la dynastie barbare. Il s'avança vers les filles
du peuple qui chantaient la naissance de la liberté; il prit la petite
main piquée de Cydalise, s'inclina et baisa pieusement les doigts
laborieux. Alors les deux filles rendirent le baiser aux vieilles joues
caves du philosophe, père des idées maîtresses à cette heure dans la rue
obscurcie par la fumée des explosions et la poussière du combat...
XIV
--Puisque vous avez un cheval..., disait M. Buchez..., vous devriez
faire diligence pour annoncer la prise du Louvre aux députés qui doivent
être réunis à l'hôtel de M. Laffitte. Il est revenu de Breteuil, aux
premiers bruits.
Omer dut abandonner le spectacle héroïque de Suzanne et de Cydalise sous
les plis du drapeau. Agenouillées dans les sacs de farine, elles
répondaient par des refrains aux derniers coups de feu, sans peur, les
yeux secs. Il eut voulu saisir son amie et mordre la gorge non pareille
qu'elle oubliait de recouvrir, trop acharnée à se rire de la mort
joueuse. L'aimer en cet instant, cette petite soeur de Mithra, cela
l'eût divinisé. Mais il ne lui donna même point d'adieu. Il s'en fut
demandant place pour son cheval aux gens qui soignaient l'agonie
farouche ou goguenarde des demi-soldes couchés contre les murailles,
assis dans les boutiques.
Dans l'une, il reconnut Noémie: elle geignait sur les genoux de Cavrois,
pendant qu'Ulysse Trélat enfonçait le fer d'un bistouri à travers la
viande de la menote que perçait un petit os rompu. C'était elle,
fluette, blottie dans les gros bras flamands, et qui pleurait, telle une
écolière punie, sous la lourde bouche de son amant consterné. Omer
s'apitoya. Ils s'aimaient davantage, chaque année, la fine Bordelaise et
le chimiste pansu.
L'estafette n'avait pas le loisir de s'attarder. Obtenir le passage
était fort difficile. Vingt énergumènes traînaient un misérable
loqueteux par les poignets. Il ne se relevait pas. Sa barbe jaune et
hirsute balbutiait:
--Quoi! la mort pour si peu de chose!... J'avais faim. Mes enfants, ma
femme avaient faim!...
--Mort aux voleurs!... répondaient, féroces, les artisans qui
l'arrachaient des pavés où ses pieds nus s'agriffaient mal... Mort aux
voleurs!
--Il a volé un couvert d'argent... la canaille... Il faut des exemples.
Avant tout, le peuple est honnête!
--Personne de vous n'a donc jamais eu faim. Grâce!... râlait-il, sans
pouvoir délivrer ses mains.
Car les exécuteurs avaient empoigné ses manchettes et le tiraient ainsi.
Sa chemise sortit du pantalon et découvrit son dos brun; des plis
garrotaient le malheureux au cou. Il ne put lancer que des interjections
rauques avant d'être jeté contre le mur, où il se tordit. Ses yeux
s'écarquillèrent, ses cheveux se hérissèrent. Dix fusils crachèrent
leurs flammes contre cette vie lamentable qui s'abîma dans les ordures
et les tessons, hoquetant, repoussant de ses orteils crispés l'emprise
de la mort.
Bien qu'il admit cette justice rapide, Omer s'éloigna, la nausée dans la
gorge. On l'avertit qu'on se battait rue de Rohan et au Palais-Royal: il
se détourna par la rue Traversière.
«Le Louvre est au pouvoir du peuple!» annonçait-il de toute sa voix
orgueilleuse, pour l'étonnement heureux des insurgés, sur le boulevard,
de quelques apprentis, de messieurs. Ils couraient vers la Bastille, se
bousculaient, hagards, à la débandade.
Il entra dans la rue Richelieu que la révolution occupait. Derrière un
amas de charrettes, parmi la cohue en délire de gens qui chargeaient et
déchargeaient leurs armes, il put assister à la déroute. Un peloton de
lanciers arriva sur les talons des fuyards. L'ouvrier au grand col, au
tablier de serge, trop las pour continuer, s'arrêta tout essoufflé
derrière un édicule cylindrique. Il insultait à la couardise de ses
compagnons, déjà lointains. Deux chevaux, en se cabrant sous leurs
cavaliers, le bloquèrent. Il voulut asséner un coup de pioche sur le
chanfrein du pommelé. D'une violente estocade la lance le cloua contre
la maçonnerie puis se dégagea, l'abandonna. Atterré, il se considéra
troué, douloureux et sanglant. Sans doute, un désir suprême de grandeur
l'inspira:
--Voilà comment on meurt pour la liberté!
Le soldat morne fit volter sa monture, et trotta plus loin.
Devant les feuillages d'un abatis, le peloton dut hésiter. Là,
concierges et marchands tirèrent. Plusieurs chevaux écorchés
cabriolèrent... Des Bains Chinois, se précipitèrent les lances, les
schapskas et le tumulte de tout un escadron. La rue Le Pelletier
dégorgea les pantalons blancs, les brandebourgs, les habits écarlates,
les oursons des grenadiers suisses; leur feu de file déchira l'espace.
Dans le sein d'une maritorne en madras, un adolescent s'affaissa, le
crâne atteint. D'épais nuages noyèrent les perspectives, s'élevèrent le
long des enseignes multicolores, des façades closes. Les tiges en fer
recourbé où l'on accroche les réverbères y disparurent. La fumée monta
jusqu'aux frondaisons des arbres encore debout; elle enveloppa ceux
plantés contre les maisons, et ceux des rangées centrales, à l'abri
desquels visaient des commis, maints et maints chasseurs adroits, la
casquette rejetée sur la nuque. L'enfant qui bondit sur la chaussée
lâcha les deux coups de ses pistolets dans les reins du major à cheval,
puis fut aussitôt à plat ventre pour esquiver la riposte des fantassins,
mais se releva si prestement qu'il put, après la charge prompte de
quelques gendarmes, reprendre sa casquette tombée dans la poussière,
enjamber le Suisse évanoui qu'une plaque de sang marquait au front,
enfin partir en décochant un pied-de-nez à l'adresse des soldats qui
retiraient de la selle leur officier mort.
Omer eût ri de l'exploit, si l'angoisse ne l'eût à nouveau saisi.
Pourtant il traversa, d'un élan, la largeur du boulevard tout à coup
libre de troupes. Il annonçait toujours la conquête du Louvre aux
combattants et aux curieux qui, par des cris triomphaux, accueillaient
la nouvelle. Quand il approcha de l'hôtel Laffitte, il apprit d'une
fruitière que le 5e et le 53e régiments de ligne, venus de la place
Vendôme, adhéraient à la Révolution. En effet, les compagnies
s'alignaient dans la rue, sans rien oublier de leur discipline. Leurs
sergents tenaient à distance les enthousiastes; ce qui parut effarer les
timides. Ceux-ci se tapirent prudemment dans les boutiques, observèrent
l'allure des officiers qui marchaient pensifs devant les rangs
silencieux. Omer proclama la victoire du peuple en portant la main à son
bonnet de police. Une rumeur satisfaite émut les files. Sous le porche,
où cent personnes se pressaient, dissertaient, questionnaient, il glissa
de cheval. Des bras l'accaparèrent. Vingt regards explorèrent ses yeux,
cherchèrent la vérité dans sa physionomie.
--Les Suisses sont délogés. C'est la panique! On les fusille par les
fenêtres du Louvre. Marmont dirige la retraite sur les Tuileries.
--Parbleu, je le disais bien!... revendiquait un capitaine... Le refus
de nos deux régiments a découvert sa droite.
--Et il a dû rappeler les Suisses du Louvre pour nous remplacer place
Vendôme!... conclut un lieutenant.
--Alors le peuple est entré... Vive la Charte!
Un petit homme ventru lança son chapeau jusqu'au balcon d'un entresol.
--Vive l'Empereur!... rectifia sévèrement un ancien militaire en
redingote boutonnée.
--Vive la République! C'est le 10 Août qui recommence!
--A moins que, demain, les brigades fraîches appelées de Rueil et de
Normandie, ne regagnent sur nous la partie que Polignac a perdue.
Conduit, porté, poussé par un flot de bavards, Omer, l'épaule
cruellement déchirée, gravit des escaliers larges, fut introduit, par
l'entre-bâillement d'une grande porte, dans un corridor encombré de
cannes et de chapeaux. Par delà les battants d'une autre porte, que
décoraient d'immenses rideaux de velours pourpre, discourait un général
en uniforme. C'était bien La Fayette qu'Omer devait interrompre pour
communiquer la nouvelle aux trente députés, aux visiteurs de ce salon
riche en statues et en vases plantés sur les meubles massifs de l'époque
impériale.
--Un vieux nom de 89 peut être de quelque utilité dans les circonstances
où nous sommes... proposait modestement le chef des carbonari.
Aux approbations, il présenta sa face de plomb toute rasée.
--Messieurs... rappela très vite Omer, saluant les mines graves de ces
doctrinaires engoncés dans leurs cravates et dans les hauts collets de
leurs habits..., Messieurs, le peuple de Paris est maître du Louvre,
dont il a chassé les Suisses... C'est la déroute de Marmont!