journées! Mon petit-fils nous devra de vivre librement dans une ère de
justice... C'est la Révolution... Les Français délivreront encore les
peuples de la tyrannie. Si votre père était là!...
--Oui, la République universelle!... murmurait Omer en regardant au loin
le soleil de cinq heures luire dans les arbres debout, dans l'eau dorée
des ruisseaux.
L'astre illuminait les trois couleurs ornant la nudité des façades, les
touffes de feuillage débordant les grilles des jardins, les canons des
fusils sur les épaules des flâneurs.
L'émotion poignait le coeur d'Omer. Au bout des avenues ombreuses,
comme dans les petites rues fraîches, la ville fauve et bleuâtre
grondait. C'était une même rumeur effroyable dans les maisons vivantes
et dans les coeurs des citoyens belliqueux. Ils se rassemblaient
devant les affiches collées précipitamment par des apprentis. Elles
invitaient le peuple à consacrer divers gouvernements provisoires; elles
l'exhortaient à la lutte. Les gens lisaient à haute voix ces phrases de
rhéteurs romains. L'espérance des Conosséi, l'espoir du général
Pithouët, du major, de l'oncle Edme, le voeu des Encyclopédistes et
celui de la Jeune Europe palpitaient sur les murs de la capitale
brûlante comme un corps de femme en gésine... Était-il possible que le
peuple vainquît? Était-ce le triomphe que sonnaient les cloches en
branle sur les églises et les usines, sur les marchés, était-ce le
triomphe que proclamaient ces grandes voix de bronze?
Quand le major Gresloup et son gendre se rapprochèrent de la rue
Saint-Antoine, ils entendirent les cris de: «Vive Napoléon II! Vive
l'Empereur!» lutter contre ceux de: «Vive la République!» Comme on
faisait trêve à l'Hôtel de Ville, faute de munitions, Edme Lyrisse avait
conduit là ses cochers, ses demi-soldes du café Lemblin. Debout sur les
bornes et sur les tables tirées hors des tavernes, ils discouraient en
l'honneur des Bonapartes. A l'encontre, M. Buchez, Blanqui, Michel
Chrestien, Combeferre, Enjolras, Bahorel et Grantaire, groupés vers le
général Dubourg, célébraient tumultueusement l'espoir jacobin. Quant à
Courfeyrac et Cavrois, ils s'étaient confondus parmi les gardes
nationaux de M. Roulon, qui s'en tenaient à la sauvegarde de la Charte.
Toutes les boutiques envoyaient à ceux-ci des renforts. Marchands et
marchandes s'épouvantaient de voir les ouvriers, les artisans applaudir
la vieille tricoteuse borgne. Pour la centième fois, elle recommençait
les refrains de la Terreur, avec une pétulance affreuse de
septuagénaire. Ses mains de squelette battaient la mesure au milieu
d'hommes dont la sueur mouillait les chevelures rares et les favoris
touffus.
Avant de convier ce peuple hors d'haleine à l'attaque des troupes
alignées sur la place de la Bastille, par delà les futailles des
barricades, l'Ardente-Amitié voulut recevoir les cartouches que la
voiture de l'épicier Mauravert apporterait bientôt. Les FF.·.
bavardaient au seuil du café Louis, devant lequel tout à l'heure les
cuirassiers de Saint-Chamans avaient dû battre en retraite. Aidées par
leurs enfants, des ménagères ramassaient alentour les meubles et les
ustensiles qu'on avait jetés sur la troupe. A coups de poing, un
vieillard rafistolait les accoudoirs déboîtés de son fauteuil. Ayant
redressé son fourneau, une blanchisseuse cherchait ses fers. Tout ce
monde plaisantait, s'interpellait, riait et sacrait. La température
invitait chacun à boire. On traînait d'autres tables hors des maisons.
Maintes et maintes commères vidaient les bouteilles dans les bols, les
verres, les casseroles. On trinquait à la ronde. Des filles trop
légèrement vêtues, à cause de la chaleur, se dérobaient mal aux pinçons
des galants. Eperdus, des chiens se faufilaient ou bien jappaient,
contents de revoir leurs maîtres. De soigneuses concierges balayaient
les tessons. Une équipe d'emballeurs cachait les cadavres dans les
arrière-cours, les recouvrait de bâches. On emmena les femmes qui
sanglotaient. De petites filles se risquaient hors des couloirs. Il y
avait affluence et querelles à la porte d'une boulangerie. Les plus
heureux mordaient à belles dents leur miche. Accroupis contre les murs,
la plupart sommeillaient, fourbus, voûtés, leurs armes entre les jambes.
Ils formaient, en vis-à-vis, deux lignes de gens adossés aux boutiques,
jusque vers l'Hôtel de Ville qui grondait sourdement, jusque vers la
Bastille qui pétillait un peu. Parfois une adjuration émouvait leurs
visages:
--Vive la République!
--Vive le général Dubourg!
--A bas les Bourbons!
Les mains sales de Bahorel, en l'air, ou le feutre de Grantaire lancé
dans l'espace suggéraient les enthousiasmes. Ces clameurs indéfinies
s'élevaient vers les enseignes du bonnetier, du charcutier et du
luthier, vers le bas en zinc rouge, vers le chapelet de saucisses en
bois, vers la contrebasse monstrueuse, vers toutes les lettres géantes,
écarlates, vertes ou jaunes, qui désignaient les divers négoces, aux
étages, sous les combles, dans les mansardes même, entre les tubes des
cheminées innombrables déchiquetant l'azur.
--Eh quoi! Voulez-vous nous jeter demain sur les bras les Cosaques de la
Sainte-Alliance et toute l'Europe de Metternich?... demandait Cavrois à
Rambourg, parmi les bruits contradictoires.
--Nous les disperserons comme à Jemappes, à Valmy!... rétorqua
Pied-de-Jacinthe en frappant du sabre la table où il régnait.
Un maigre hère, de profit aquilin, ôta son couvre-chef de paille crevé:
--Comme à Marengo!
Le capitaine Lyrisse, d'un cri violent:
--A Austerlitz!
Des voix éclatèrent, tel un feu de file:
--A Iéna!... A Eylau!... A Saragosse!... A Moscou!...
C'étaient les messieurs aux redingotes militaires et aux chapeaux sur
l'oreille.
A ces grands souvenirs, les ouvriers s'exaltèrent et brandirent leurs
armes. Ils se promirent intrépides.
--A la Bérésina, aux Arapiles et à Waterloo!... répliquaient
ironiquement Bahorel, Grantaire, les marchands, les chasseurs,
Courfeyrac et M. Roulon.
Mille bouches protestèrent, salies par la poudre et le vin:
--Honte à ceux qui ragusent ici! A bas les traîtres!
--Rien n'est plus fort que la liberté,... énonça le fausset de Blanqui
dans un instant de silence.
--Les idées anéantiront la barbarie des guerres fratricides!
Enjolras, de son geste exterminateur, faucha l'espace du côté de la
place. Entre les décombres de la barricade, on regardait luire les
armures des cavaliers royaux.
--Patriotes! nous saurons mourir pour la République aussi bien que nos
pères!... jura Ribéride, en montrant le ciel des aïeux, au-dessus de sa
chevelure médiévale... Le même laurier ombragera nos tombeaux!
--Et nous n'avons pas besoin d'Empereur pour ça,... assurait Grantaire à
ses amis du café Lemblin.
Le général Dubourg apaisait, de la main, les turbulents.
--Le peuple a reconquis les droits sacrés au prix de son sang!...
prêchait Michel Chrestien.
Toutes les têtes se tournèrent vers cette figure divine et l'admirèrent.
--Vive la République!... conclut l'organe caverneux de Bahorel, drapé
dans les ailes de sa redingote flasque.
La foule de la chaussée répéta le voeu frénétique. Elle étouffa les
appels des impérialistes juchés sur les bornes, les objurgations des
bourgeois penchés aux fenêtres, et les murmures des gardes nationaux. La
tricoteuse et son choeur chantèrent:
Amis, restons toujours unis,
Ne craignons pas nos ennemis.
S'ils viennent nous attaquer
Nous les ferons sauter.
Dansons la Carmagnole!
Vive le son du canon!
Dans une rumeur hargneuse, les opinions rivalisèrent. Là-bas, des coups
de fusil se succédaient sur les monceaux de meubles, les palissades et
les tonneaux qui bouchaient la rue. A genoux, la tête au ras des
épaules, les assiégeants visaient les troupes de la place, tiraient,
rechargeaient. Dix lurons amenèrent un gendarme. Penaud, il grommelait:
--Chienne de corvée!... Tonnerre! chienne de corvée!
On lui versa du vin. Il but. C'était un homme à favoris qui transpirait;
une tache humide et rouge indiquait, sur le pantalon de toile, l'endroit
de sa blessure. Il se défit de ses bandoulières pour rendre son briquet
avec sa giberne. Honteux, il s'expliquait:
--C'est dur, allez, de tuer les autres pour ça. Car enfin c'est nos
droits qu'on nous enlève!... Et puis, tout de même, on ne peut pas voir
canarder des voisins de chambrée sans les défendre, hein?
--Mais pour les défendre, malheureux, tu immoles tes frères!
--C'est vrai... C'est bien vrai... Ah! chienne de corvée! chienne de
corvée!
Ulysse Trélat voulut découvrir la plaie.
--Vous êtes bien honnête, monsieur le major!... C'est un rien... Ça m'a
fait mal sur le moment: alors j'ai trébuché; ces messieurs m'ont sauté
dessus...
Il accepta de s'asseoir sur un tabouret, devant la serrurerie.
--Vos camarades ont encore beaucoup de cartouches?
--Pas tant que ça!... répondit-il au capitaine Lyrisse.
--Mais encore?
--Dame! on a envoyé une patrouille demander à la porte Saint-Denis si le
colonel de Pleinselves pouvait en céder...
Le capitaine Lyrisse s'approcha du général Dubourg. Puisque les soldats
achevaient leurs munitions, c'était le moment de brusquer l'attaque.
Malheureusement, le fourgon de l'épicier Mauravert n'arrivait pas. Il
devait contenir les cartouches fabriquées par les modistes de Mme
Cardoche et leurs amies de la rue Richelieu... Mais le véhicule suspect
avait-il pu franchir les barricades et les postes de soldats royaux?
On l'attendit près d'une heure, pendant laquelle les disputes
s'accrurent encore. Omer profita de ce répit pour se promener et
disserter avec importance de groupe en groupe: car cette propagande, il
le nota, le distrayait de sa peur. Les marchands fermèrent leurs
boutiques. Étudiants, ouvriers, gagne-petit, multipliaient les ovations
au général Dubourg, tandis que les bourgeois, les chasseurs ricanaient,
le dévisageaient, se demandaient à haute voix d'où il sortait, chez quel
fripier il avait pris cet uniforme du temps de Larévellière-Lépeaux. M.
Roulon l'engagea même à changer d'habit, s'il ne voulait devenir un
signal de dissensions... Dieudonné Cavrois insistait pour qu'on allât
offrir à La Fayette le commandement des gardes nationales.
--C'est un grand nom de 1789... Nous pourrons nous rallier à lui, tous!
Dubourg réprima très mal son irritation:
--Oh, avant que La Fayette se décide!... Il faut un général qui donne
confiance au peuple: j'ai servi dans l'état-major de Berthier... Et La
Fayette ne se décidera pas si vite. Il lui faudra tout d'abord être
certain de la victoire... Moi, du moins, je cours le risque.
A ces mots, qu'il prononça vivement, les ouvriers renouvelèrent leurs
encouragements sympathiques. Pied-de-Jacinthe protesta qu'il le
suivrait.
Une huée jaillit des magasins entr'ouverts. Omer et le major se
désolaient.
--Bien malin qui dira où nous mènerait la Révolution! insinua... le
tailleur Durtot... Les affaires n'étaient pas déjà si brillantes!
Il hochait la tête, il déboutonnait son uniforme pour essuyer sa
poitrine avec un mouchoir. Ensuite, dissertant sur les intérêts du
commerce, il peigna ses favoris blonds et poussiéreux. Des messieurs
l'écoutaient docilement. Leurs interjections menaçaient le général
Dubourg. Omer le défendit. Tacitement, il espéra que si l'on réoccupait
l'Hôtel de Ville, le gouvernement provisoire se constituerait avec l'ami
reconnaissant de l'oncle Edme, avec M. Buchez et le général Pithouët,
dont l'influence énergique régirait l'esprit sénile de La Fayette.
--Il est impertinent... il est impertinent... enseignait l'atrabilaire
M. Buchez aux gardes nationaux... il est impertinent d'aborder de
pareilles questions avant que le succès nous soit acquis... Rien n'est
moins sûr encore que le succès.
--Le travestissement ridicule du comte Dubourg surexcite le peuple... Ne
le voyez-vous pas?... insistait M. Roulon... Cela peut nous entraîner
aux pires excès...
--On chante _la Carmagnole_. Il y a même ici des babouvistes et des
saint-simoniens!... accusait le petit vieux au schapska, en indiquant
Blanqui et le major Gresloup.
--Monsieur, le saint-simonisme, c'est peut-être l'avenir!... riposta M.
Mesnil, qui boîtait, usant de son fusil en guise de béquille... Le
paradoxe d'aujourd'hui, c'est la vérité de demain...
--En effet... dit M. d'Orichamps... Nous installerons les philosophes,
et ces messieurs de la Bourse dans les repaires impurs du faubourg
Saint-Germain!...
--Et les droits de la propriété?... opposa M. Roulon.
--Et les droits du commerce?... fit le tailleur.
Ainsi revendiquaient les appétits et les craintes, autour d'Omer. Il se
débattit éloquemment.
Urbain Gresloup lui toucha la main. Là-bas, sur le toit d'un fourgon,
Angeline, Cydalise et la Bordelaise tâchaient de reconnaître, parmi la
cohue, leurs amants. Mme Cardoche trônait, en écharpe aurore, à côté de
l'automédon, qui était M. Mauravert lui-même, sous une casquette à
oreilles. Les trois percherons se frayaient péniblement la route, menés
à la bride par les commis, qui les arrêtèrent sur l'ordre du major. Mme
Cardoche, ayant plongé les bras dans l'intérieur du véhicule, présenta
ses mains pleines de cartouches:
--Qui veut des prises pour les Bourbons?
On s'écrasa. Les paumes calleuses et noires se tendirent. En haut,
Cydalise avait ouvert une caisse, et chantait:
J'ai du bon tabac
Dans ma tabatière!...
Les grisettes distribuaient les étuis en papier de journal, gonflés de
poudre. La Bordelaise glissa promptement du véhicule et courut à
Cavrois. D'une serviette elle développait la bouteille, le pâté, le
pain. Angeline, et Cydalise la rejoignirent. Elles posèrent sur la borne
un panier de victuailles. Par égard pour M. Gresloup, elles l'offrirent
à l'oncle Edme: leurs oeillades dirent assez que l'attention
s'adressait au gendre et au fils du major. Le capitaine essaya des mots
à double entente. On dévora debout la volaille froide de la mère
Cardoche. A mâcher la chair blanche et la peau croûteuse de la dinde, le
pain salé par la sauce froide, Omer oublia soudain ses fatigues, ses
terreurs, ses raisonnements, ses espoirs et ses craintes. Il sentait à
peine le frôlement de la grisette. L'appréhension d'être desservi par
son beau-père, auprès d'Elvire, le gêna même fort peu.
Angeline demanda s'ils avaient quelques nouvelles du Prince Noir... Oui,
le Prince Noir de qui l'on disait partout qu'il devait affranchir
Paris... «Le Prince Noir!». Les yeux de Cydalise s'élargissaient aussi
quand elle prononça le nom du sauveur mystérieux. Puisqu'il portait le
titre de _noir_, sa personne devenait certaine et secrète. Son influence
leur semblait d'autant plus puissante qu'elles ignoraient l'origine de
ses vertus souveraines. Nerveuses, fébriles, les filles s'agitaient
comme nues sous leurs robes à fleurs. Le sein d'Angeline tremblait dans
le canezou de mousseline mal agrafé sur la gorge moite. La jupe légère
collait à la croupe de la Bordelaise qui, entre ses manches à gigot,
gardait le fusil de Cavrois, pendant qu'il engloutissait la tartine et
la tranche de mortadelle. Et elle parlait, avec une colère pâle, des
périls auxquels il allait courir.
Brusquement, on cria:
--Aux armes!
Tout de suite les demi-soldes redressèrent les chiens de leurs fusils;
ils partirent en rang, avec les cochers.
Bahorel s'affubla d'un tambour et battit aux champs. Omer se vouait au
hasard, las de redouter. La foule éparse se coagula, marcha, courut,
emporta l'état-major, le plumet du général Dubourg dans le torrent de
ses rumeurs. Tout de suite on atteignit la fin de la rue et les pavés de
la barricade afin de s'y blottir, en apprêtant les armes, en choisissant
des victimes sur les lignes de capotes à brandebourgs qui s'étendaient
au fond de la place, et à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, entre les
façades closes, les palissades des terrains vagues, les affiches bleues
des murailles crevassées. L'anxieuse crainte de la mort étrangla l'époux
d'Elvire. Il ne respirait que de la poussière et des puanteurs. La
fusillade éclata. Grise et lourde, la fumée plana sur les têtes.
Attentif, il regarda le vieillard fardé de roses épauler sa canardière,
puis le gnome barbu introduire dans son espingole les caractères
d'imprimerie qui lui pesaient aux poches.
--A voir: et je vas leur composer la cote sur le hausse-col!
Le tocsin dans le coeur, le tambour dans le ventre, les explosions
dans le crâne, Omer se roidit derrière une armoire culbutée. Longuement,
à l'abri d'un tonneau de pierres, le prote méticuleux ajustait. Pour
viser, l'homme coiffé d'une salade à visière se coucha. Le gamin tâchait
de comprendre le mécanisme d'une arquebuse à rouet. Soudain Brémondot
releva sa carabine de chasseur à cheval: sa balle désarçonnait un
lieutenant de cuirassiers.
--Vive l'Empereur et la cavalerie légère!
Omer fut heureux de cette victoire comme si elle était totale. Exposant
un oeil, malgré que ses mollets tremblassent, il aperçut les armures
et les chenilles vertes des casques, les croupes des chevaux. Cela
s'éloignait au grand trot, à droite, le long du canal de la Bastille,
vers le pont d'Austerlitz. Un large souffle déchargea sa poitrine.
Mais, en avant, les gardes royaux l'épouvantèrent, qui faisaient feu
successivement, démasquaient deux canons béants. Ses os grelottèrent, et
son échine se mouilla. Tout le cercle de la place s'embut de fumée,
jusqu'aux pieds énormes de l'Éléphant, debout là-bas, par-dessus les
bonnets à poil des compagnies. Omer s'appuyait mal contre un escabeau
planté dans les moellons, les détritus, les pavés, non loin de jambes
maigres et poilues que révélait à demi un ample pantalon retroussé, des
chaussettes roulées sur les talons: le cadavre, en houppelande brune,
serrait encore le vide dans ses poings de cire. Que de la barricade le
gnome barbu bondit tout à coup sur la place pour se colleter avec un
gendarme nu-tête, cela devint stupéfiant. L'un cramoisi, l'autre pâle,
il s'étouffaient contre la potence du réverbère. Fut-ce madame Cardoche
qui ramassa l'espingole, grimpa dans le chariot enrayé, mit en joue?
Son nez de vieille perruche grandit hors la capote de paille à rubans
verts. L'arme flamboya; la dame chancela, faillit tomber, se raffermit,
sans perdre son écharpe aurore, et se campa, tout héroïque, sur les
poutres entassées dans ce tombereau. Omer l'eût embrassée, les larmes
aux paupières. Mais la terreur l'étourdit. Les balles des soldats
bourdonnaient comme des frelons dans l'air suffocant.
Quelqu'un, à une fenêtre voisine, regardait, qui s'effondra vers
l'intérieur de la chambre, entraînant les matelas protecteurs. Des
esquilles de bois sautèrent d'une vieille huche.
L'apprenti qui jouait du clairon cessa net et geignit, la main à sa
hanche. Blanqui passa devant Bianchon, qui renfilait sa baguette.
Ensemble, ils dégringolèrent sur la place, au secours du gnome barbu que
trois gardes royaux menaçaient de leurs crosses. L'épée en l'air, comme
les héros sur les images, Urbain excita l'élan de ses bouchers
formidables, trapus et tachés. Un feu de salve déchira l'air. Le nuage
de poudre enveloppa l'éléphant de plâtre, jusqu'à sa courte tour
crénelée, d'où un capitaine criait des ordres. Encore une fois, Omer
crut ses entrailles arrachées par la détonation.
--V'là qu'ils décampent!... dit près de lui la voix propice d'Angeline.
De sa main, piquée par l'aiguille, elle attirait un lourd fusil de
rempart; ses lèvres frémissaient de peur, ses yeux s'éclairaient de
joie... Tous deux gravirent, côte à côte, la cime de débris, qui
s'éboulait sous leurs pas. Omer fut content qu'elle le saisît au
poignet. De la vie s'attachait à sa vie, la doublait. Avec des pavés
branlants, ils s'éboulèrent dans le large espace que vidaient les
troupes, qu'envahissaient timidement les insurgés. Plus loin,
l'infanterie défilait maintenant, comme les cuirassiers, derrière un
rang de tirailleurs qui couvraient la retraite, immuables au milieu de
la place, et s'illuminaient successivement d'éclairs brefs. Les longues
capotes bleues disparaissaient dans les vapeurs fumeuses, depuis les
guêtres blanches jusqu'aux oursons poudreux. Et dans la palissade contre
laquelle Angeline s'était tapie en étreignant le bras d'Omer, les
planches vibraient aux chocs du plomb mortel.
Le café Lemblin descendit. Les ordres militaires de l'oncle Edme
commandaient. En bas, les demi-soldes s'alignèrent, redingotes et
chapeaux. Des serre-files se placèrent. Leur feu régulier, formidable,
creva l'atmosphère, dans la direction du canal, fouetta le rideau de
tirailleurs. Des soldats quittèrent le rang, qui fléchit. Un mordait
littéralement la terre et trépignait. Là-dessus, les étudiants
d'Enjolras dévalèrent de la barricade, par la droite, et marchèrent,
baïonnettes hautes, vers la trouée. Leurs boucles volèrent sur leurs
cols de velours. D'une grande clameur, ils abordèrent l'ennemi. Le
gourdin de Grantaire s'abattit dans les bonnets à poil. L'escogriffe
pointa la hallebarde à gland bleu dans un torse qui se creusait avec les
boutons d'or: Omer voulut qu'elle pénétrât. En son gilet, Angeline
n'était qu'une bête chétive, chaude et palpitante.
De toutes parts, des maisons, des passages, des boutiques, le peuple aux
bras nus se ruait. Sur lui flottait l'étendard tricolore de Rambourg,
dont galopait enfin le cheval géant. Chaos de cris, d'insultes et de
lamentations dans la fumée dense et l'odeur étouffante de la poudre.
Des coups isolés se répondirent. Les baïonnettes croisées des soldats
formèrent une herse de défense contre l'acharnement de la masse
hurlante, tandis que leur seconde file rechargeait. L'assaut des échines
en gilet lâche, et des jambes aux pantalons trop courts, ébranlait mal
ce mur d'hommes qui dardait les pointes. Autour de la place, les
fenêtres crépitèrent. Une salve déchira l'air. Des gens s'affaissaient.
Les doubles détonations des fusils de chasse se répétèrent. Les blessés
s'enfuirent en arrosant le sol de gouttes vermeilles. Omer se demanda si
c'était la sueur seulement qui coulait dans son col.
--En avant, la garde nationale!... proféra M. Roulon.
Omer se retourna vers la gauche: il le vit qui retirait son dentier. M.
Buchez et sa section débouchaient d'une rue latérale. Massif, vaillant,
Dieudonné Cavrois avançait, l'arme en joue. Leur feu s'égrena
terriblement vers les artilleurs de la pièce proche. Autour d'elle, les
colbacks s'agitèrent. Un cheval de caisson tomba sur le flanc, dans une
fosse. Alors la mèche toucha la culasse; la longue flamme jaillit avant
que frémît le sol, que se fracassât l'air, que le prote grêlé fut
précipité de la berline, à côté du manoeuvre qui râlait déjà, la tête
barbouillée de sang. L'homme au bonnet bleu retenait à deux mains ce qui
s'épanchait de sa bedaine. En titubant, le tanneur délia son tablier de
cuir pour s'examiner la hanche, sans doute; mais il dut s'asseoir et se
tordit, silencieux. La Bordelaise, qui pleurait, s'empara du mousquet à
mèche.
Comme s'ils n'attendaient que la décharge pour agir, l'essor des
bouchers vola, submergea la pièce, piqua d'un croc l'homme de
l'écouvillon, qui s'embarassa dans la sabretache et ne put dégainer à
temps. Le porte-gargousse para la flanconade du polytechnicien, l'écarta
d'un coup de revers, puis déguerpit, ayant au dos la pique d'un gaillard
injurieux. Urbain embrassait déjà la pièce. On le vit étreindre le
bronze, cligner les paupières sous le bicorne:
--Il est à nous... Plutôt mourir que de le rendre!
Fier d'imiter les héros de ses lectures, l'adolescent se cramponnait là.
--Revenez, Urbain!... s'écriait Cavrois.
Et, dans son fusil, il tassait la bourre, précipitamment.
Les bouchers, pêle-mêle, culbutèrent et s'étalèrent, criblés de balles.
Blessés ou morts, ils furent, aux roues de la pièce, un amas de têtes
gémissantes et de membres confondus, d'où s'extirpait, en se halant sur
les mains, un garçon à la face de terreur.