Aux coins de toutes les rues, des combats et des bagarres se

prolongeaient. Harcelées, les patrouilles se replièrent vers le milieu

de la place. Cependant les colonnes de la garde royale débouchèrent du

Pont Suspendu, s'avancèrent hors des quais, s'établirent sur la Grève,

étalèrent leurs lignes de bataille, toutes bleues, hérissées de

baïonnettes. Sur un cheval alezan, le colonel trotta, les épaulettes

scintillantes. Au pas de course, une compagnie aborda les messieurs

postés devant l'Hôtel de Ville, dispersa leurs feux et s'engouffra sous

le porche. Presque aussitôt les fenêtres du vieux bâtiment noir se

vidèrent.

--Les capons! ils décampent!... s'écria le tailleur.

--Montons sur le toit!... dit le prote grêlé... Nous exécuterons des

feux plongeants.

Le petit vieux, fardé de rose, était là, se moquait. Sous un schapska de

cavalerie, il cachait son toupet de filasse; il traînait une canardière

trop pesante. Sincère, il s'emporta, contre le général Dubourg, qui se

plaçait hors des conditions légales en prétendant à l'instauration d'un

gouvernement provisoire. L'ébéniste maigre vilipenda ces menées

révolutionnaires. N'était la discipline envers l'esprit de la Loge, il

fût rentré chez lui. Michel Chrestien lui conseilla de retourner à sa

boutique. Et tout le cabaret conspua l'ébéniste par les gueules de ses

buveurs, irrités d'avoir été battus. La bouche grise de poudre, ils

tassaient rageusement la bourre dans les canons des mousquets. Michel

Chrestien souriait parmi sa barbe olympienne, en versant le vin de la

cruche à la ronde. Omer jugea qu'il convenait à son destin de prononcer

des paroles courageuses:

--Mes amis, nos pères ont prodigué leur vie pendant vingt ans pour les

principes de la Révolution. Refuserons-nous d'accepter leur héritage

d'honneur?

D'énergiques jurons lui répondirent.

--Personne n'entend se dérober à son devoir, monsieur l'avocat. Ne

suis-je pas ici en armes?... riposta le petit vieillard fort

aigrement... En armes! en armes!

Et, d'une tape, il fixait mieux son schapska sur sa perruque, tandis

qu'il labourait le sol avec la crosse de sa canardière. Là-dessus,

quelqu'un ayant découvert l'escalier, on s'engagea dans la cage obscure,

à travers une odeur de graillon et de latrines.

Sur le toit, à l'abri des cheminées en maçonnerie, des tirailleurs

négligeaient leur tâche de combattants pour le spectacle d'un Paris

vaporeux et magique. La Grève brillait au soleil, avec ses vieilles

maisons toutes dorées par l'astre qui frappait obliquement les

sculptures du palais municipal, les niches garnies de statues augustes,

et le court beffroi. En bas, les lignes de troupes semblaient à la

parade. La Seine charriait une eau de clartés. Au delà, le quai de la

rive gauche pétillait. Des fumées horizontales s'élevaient devant les

demeures aux balcons ventrus, et s'en allaient jusqu'au bleu pur du

zénith.

Omer eut encore l'illusion d'une fête publique, d'une revue, d'une

liesse populaire. Les tambours battaient comme ceux des baraques

foraines. Sur le même toit, deux commis se gaussaient en renfilant la

baguette dans le bois du fusil. A la tabatière d'une mansarde, une voix

puérile entonna le refrain:

Ah! quel plaisir!

Ah! quel plaisir!

Ah! quel plaisir d'être soldat!...

Un officier de la garde, en bas, tombait de cheval.

Le choeur des insurgés interpréta vigoureusement l'air d'opéra, sur le

champ des toitures. Amusé par cette fanfaronnade et pour faire montre de

vaillance, l'avocat émit quelques notes qui titubèrent. Au bout de la

strophe, son organe se raffermit. Les ondes sonores le pénétraient.

Elles insufflaient en lui le voeu de l'âme collective qui se voulait

héroïque et farceuse. Sa crainte cédait. Elle fut étourdie, domptée par

la vigueur triomphale du chant éclos dans le soleil, aux bruits du

tambour et de la fusillade inoffensive. Adossé contre les briques

emboîtant quatre tuyaux, Omer s'occupait seulement de ne pas glisser sur

les tuiles moussues et déclives. Il lui plut de crier le plus fort. Le

petit vieux au schapska, de sa longue canardière, méthodiquement,

ajustait un artilleur à cheval haut comme un soldat de plomb. Celui-ci

se renversa, les bras ballants, sur le troussequin, tué net, avant qu'on

décrochât l'affût.

--Et de trois!... fit le F... fardé de rose, qui se redressait, la

figure heureuse, sous les rides.

Mais, une fois la pièce en position, le geste d'un canonnier minuscule

attira leur attention: il désigna la bouche à feu, ensuite la cheminée

que visait son chef courbé sur le cran de mire. L'homme du boute-feu

s'avança.

--Gare la bombe!... dit Omer.

Et il s'écarta, comme aux jeux du collège, quand le menaçait le ballon

des partenaires... Presque aussitôt, des briques volèrent en morceaux,

des tuiles jaillirent, rebondirent de la gouttière au sol; le canon,

sourdement, tonnait.

--Voilà un brave artilleur, remarqua le vieillard,... Il prévient les

défenseurs de la Charte!

Le boulet avait fini les chansons. Prestement l'on décampait. Omer

s'introduisit par le vasistas dans une mansarde déserte: des jupes

étaient pendues; une cuvette remplie d'eau savonneuse garnissait la

table, et sur la couche une coiffe de nuit s'étalait, ses rubans jaunes

épars. La porte fut enfoncée par Michel Chrestien, à coups de crosse;

ils descendirent jusque dans la rue de la Vannerie. Toute

l'Ardente-Amitié s'y ralliait à l'étendard de Rambourg. Le feu se

ralentissait.

--Vous voyez: ils manquent de cartouches,... affirma M. d'Orichamps.

L'ourson sous le bras, Dieudonné essuyait sa face dans un torchon que

lui prêtait une papetière, à l'abri d'un fardier embourbé entre la

boutique du coiffeur et la devanture de modes. Le général Dubourg

prescrivit de prendre à revers, sur les quais de la rive gauche, la

brigade royale, en tournant d'abord par la rue Saint-Antoine.

Au capitaine Lyrisse, qui assurait son chapeau sur l'oreille, le docteur

Bianchon, peignant des ongles sa barbe roussâtre, disait que les

bataillons et les escadrons du général Saint-Chamans étaient attaqués

par le peuple, à la Bastille. Il avait été appelé là pour panser les

blessures d'un officier supérieur. Si les cuirassiers de cette colonne

balayaient l'insurrection dans la rue Saint-Antoine, ils parviendraient

à l'Hôtel de Ville. L'Ardente-Amitié serait entre deux feux. Les

maxillaires du docteur s'entre-choquaient d'émotion; il portait sous le

bras sa trousse de chirurgie mal fermée. Ce que lui fit remarquer M.

Mesnil en l'inspectant par-dessus ses lunettes.

Omer eût aimé que son beau-père, son oncle ou le comte le

complimentassent. A peine exprimèrent-ils une brève satisfaction de le

revoir sain et sauf. Ils préférèrent discuter avec Bianchon, tous un peu

bizarres dans leurs habits sablés de poussière.

--Enfin, voici donc mon estafette!... bougonna le général Dubourg... Que

diable faisiez-vous? Vous allez nous explorer la rue Saint-Antoine au

galop.

--Mon cheval est tué,... répondit l'avocat, assez contrarié de cette

arrogance militaire.

Au reste, le sang de son oreille ne lui valait la compassion de

personne. La monture d'un blessé lui fut offerte, comme on criait:

--Aux armes! voilà les Suisses... Voilà les habits rouges! A mort les

étrangers! Vive la Charte! Aux armes!

Les apprentis grimpèrent sur le fardier et sur des ballots. Ils y

fichèrent l'énorme étendard de Rambourg... Des cabarets et des boutiques

se précipitèrent en hâte ceux qui s'y délassaient. La haine déformait

leurs faces écarlates. Les jalousies des croisées furent rabattues

partout, et les combattants reparurent.

* * * * *

Omer piqua sa bête. Il s'en fut à vive allure loin du combat qui

recommençait dans l'immense rumeur hargneuse. De fuir le danger son aise

fut extrême. A son uniforme de garde national on livra le passage des

barricades improvisées. Il dut souvent mettre pied à terre. On dépavait.

Concierges et maçons déchaussaient les pierres à l'aide du levier et de

la pioche. Bleus, blancs, rouges, les drapeaux de la République et de

l'Empire se développaient aux façades parmi les pots de réséda, les

cages à serins, les débris des écussons royaux qui désignaient encore

les magasins favorisés de la clientèle naguère auguste. Otant leurs

bonnets de couleur, les révolutionnaires, en gilet, en savates,

interrogeaient l'estafette. Il lui coûta de dire que la garde royale et

les Suisses occupaient à demi la place de Grève. Seyait-il de décourager

ces braves gens qui dérouillaient leurs carabines?... Il ajouta que ces

troupes étaient bloquées, qu'en vain les Suisses tentaient l'assaut des

barricades fermant les issues.

D'ailleurs, lui-même ignorait le sort des partis. A vrai dire, il

pensait que la force resterait à Marmont, mais que le Château

rapporterait les ordonnances, devant l'impossibilité manifeste de les

rendre exécutoires. Le Roi constituerait un ministère Martignac ou

Châteaubriand, avec l'oncle Praxi-Blassans aux Affaires étrangères. Omer

se battait moins pour ce résultat médiocre que pour acquérir une

certaine popularité utile.

La multitude en armes s'accroissait à mesure qu'il poursuivait sa

route. Les mères, les épouses, n'apaisaient pas l'ardeur des fils et des

maris. Au contraire, elles les aidaient à mettre les vieux mousquets en

état. Très joyeuse une jeune fille édentée annonça qu'au marché des

Innocents, les soldats du général Quinsonas, demeuraient aussi bloqués

par les barricades. Ce fut d'une charcutière prête à déboucher sa

bouteille en l'honneur des insurgés qu'il apprit le pillage de la

Poudrière par les garçons du faubourg Saint-Marceau. Partout ils avaient

colporté des barils. Délicate et rosée, la bru de cette femme

concassait, dans un mortier d'apothicaire, quelque peu de poudre à canon

pour la réduire en poudre à fusil, et cela sur l'étal même, parmi les

mortadelles, les saucissons, les jambonneaux habillés de chapelure.

Rue Saint-Antoine, l'estafette put trotter mieux. Des hordes de

quadragénaires trapus, barbus et ventrus, partaient pour la Bastille,

sous le poids d'armes enlevées aux postes de gendarmes, de pompiers et

de fusiliers. Devant les tables mises dehors, se désaltéraient et

discouraient des hommes résolus que les chiens contemplaient en

haletant, la langue à l'air. Ce fut la figure énergique de Blanqui: ses

mains onduleuses prêchaient. La colère de l'émeute gonflait, à sa

parole, les visages brutaux, les poitrines poussives.

--Les cuirassiers!... avertit un gaillard que coiffait un bonnet de

coton, et que chargeait une carnassière.

Il revenait au galop; les canons de son fusil de chasse étaient

tordus... Derrière lui, se défendait à reculons un troupeau qui

ramassait des pierres, qui les lançait, qui lâchait le feu de ses

carabines vers ceux qu'on ne distinguait pas encore, sauf par un

tintamarre formidable de trots ferrés et de sabres retentissants. Mais

l'ouragan fonça. Chenilles vertes sur les casques, chanfreins des

coursiers renâclants, lumières des lames, jugulaires de bronze autour

des grimaces cruelles, ce fut un large tourbillon qui battit les deux

parois de la rue: une trombe de centaures éparpillant les messieurs,

divisant les ouvriers, franchissant les salves, contournant les voitures

que l'on poussait au travers de la chaussée... Là-bas, entre les

drapeaux tricolores des étages, une commode dégringola, précédée des

tiroirs, et s'abîma sur le métal bruyant d'une armure. Aussitôt un

baquet suivit, rencontra la chaîne transversale du réverbère, et

bascula. Fers à repasser, chaises de paille, fauteuils de velours,

établis de mécanicien, trépieds à lessive, cruches, pelles et pots,

s'abattirent, en avalanche, des étages hostiles. Cent femmes les

brandissaient, les abandonnaient... La rue vomissait des meubles sur

l'escadron qui, vite, se désagrégea, semant ses cavaliers atteints. Des

porches, quelques insurgés fusillèrent le capitaine, nu-tête, écrasé par

un banc contre la croupe de son cheval. Le lieutenant à pied un genou

sanglant, et la face fière, braqua son pistolet contre une sorte de

notaire prêt à faire feu. Ivre de rage un maréchal des logis sablait une

porte refermée sur le fuyard à la hache. Les cuirasses sonnèrent en

s'écroulant contre le pavage avec les soldats frappés qui par la

persienne, qui par la huche, qui par le moellon de la façade. Culottes

trouées et tachées de rouge, épaulettes pendantes, se relevaient de

malheureux geignards qu'assommaient à nouveau la tuile du pignon, le

tuyau de tôle ou la porte d'armoire.

Cela durait. Omer souffrit les douleurs de ce massacre. Toutes les

maisons s'animaient. Il crut voir ricaner leurs fenêtres béantes comme

autant de bouches acrimonieuses qui eussent craché des bouteilles, des

tessons, des pavés et des tonneaux à la face de leurs ennemis. De ces

lamentables soldats, l'un gisait le crâne sous le sofa de serge verte;

et ses jambes en hautes bottes à l'écuyère gigottaient, et ses bras

gantés à crispin tentaient vainement de le soustraire au poids mortel

du meuble accru par une kyrielle de grosses pierres. Elles arrivaient,

l'une après l'autre, d'un balcon où s'acharnaient trois demoiselles en

robes cloches, en manches à gigot, peignées à la girafe.

--Et vive la Charte!... glapissait la voix aigre de la plus petite,

tandis que râlait l'homme.

Les poings gantés se tordirent, les jambes ruèrent, le ventre se bomba,

suprême effort d'agonie: un pied à roulette du sofa répétait chaque

secousse. Enfin toute la chair s'affaissa, tressaillit, s'apaisa dans la

culotte de peau.

Omer se détourna: la nausée de l'horreur le suffoquait. Cependant la rue

chantait victoire. On agitait des casquettes aux balcons. Les trois

couleurs flamboyaient. Au loin sonna désespérément une trompette. Les

dos métalliques des cuirassiers s'éloignèrent avec les croupes écumeuses

des lourds chevaux qu'accompagna le haro des vainqueurs, sur les toits,

derrière les tableaux des enseignes, aux seuils des allées noires, à la

cime des chariots dételés. Le marchant de coco distribuait à tous le

liquide mousseux de son édifice en zinc que surmontait un petit génie de

cuivre étincelant.

--Enfoncés, les Romantiques!... Regardez Héricourt, regardez fuir les

armures de leurs chevaliers sans peur et sans reproche!... insultait

Blanqui... Ce sont les vers boiteux d'Hernani qui sonnent du cor, dans

la déroute!

Ce petit précepteur riait. Sa cravate était lâche autour du cou maigre,

et le mince habit d'alpaga noir se plissait autour des membres fébriles.

Ayant posé à terre le fusil de munition, il rattacha les cordons de son

soulier poudreux. Ensemble ils discutèrent les espoirs que justifiait ce

glorieux soulèvement du peuple.

Une vieille, au visage meurtri par l'âge, et borgne, dansait, faisait la

révérence, en pinçant les coins de son tablier. Sa bouche informe

fredonnait un terrible souvenir:

Ah! ça ira, ça ira, ça ira!

Pierrot et Margot chantent à la guinguette...

Ah! ça ira, ça ira, ça ira!

Réjouissons-nous, le bon temps reviendra!

On l'entendait à peine, la tricoteuse de l'an II. Pourtant un cercle

d'ouvriers l'entoura. Dramatiquement, quelques-uns se découvrirent

devant la folle. D'autres l'excitaient. Elle se dandinait prudemment.

Son madras à cornes se mouvait avec le front chauve d'où s'échappait une

bouclette jaunâtre. Un peu de rougeur colora sa pommette sous la poche

de l'oeil sénile. Elle essaya ses refrains de jadis. Elle accélérait

le rythme de son balancement; et son petit poing scanda:

Dansons la Carmagnole!

Vive le son,

Vive le son...

Dansons la Carmagnole!

Vive le son du canon!

Le poing menaçait vaguement les choses vers la Bastille.

Alors Blanqui:

Que faut-il au républicain?

Du fer, du plomb et puis du pain!

Les voix mâles s'unirent:

Du fer pour travailler,

Du plomb pour se venger

Et du pain pour ses frères...

Des gamins allièrent leurs doigts et tournèrent en riant autour de la

septuagénaire. De ses pauvres mains où saillaient les veines, elle

applaudissait.

--Ah! je ne serai pas morte sans avoir vu ça, sans avoir vu régner ma

Révolution...

Soudain elle reconnaissait le panache et l'écharpe du général Dubourg,

son habit à revers de conventionnel. Il avançait entre le dragon

Pied-de-Jacinthe et le major Gresloup, à cheval tous trois, au milieu

d'un peuple loqueteux, poudreux, muni de baïonnettes et de piques.

Urbain Gresloup et son uniforme de polytechnicien provoquaient les

exclamations: «Vive la Charte! vive la République!...» Les voix

montaient des soupiraux et descendaient des balcons; elles se mariaient

aux rumeurs de la rue dépavée, poussiéreuse et sanglante, encombrée

d'hommes aux bras nus, de chevaux morts, de meubles en morceaux, de

barils, de charrettes, de cadavres roides sous les reflets des

cuirasses, de blessés assis sur des chaises et que soignaient des

commères, un bol à la main, et que pansait Ulysse Trélat avec la charpie

de sa trousse.

--Vive la République!... répétait le général Dubourg.

Il levait son chapeau de Représentant aux armées.

Silencieux, le major grimaçait, de son visage strié par la cicatrice

ancienne, depuis le nez jusqu'à la lèvre qu'elle retroussait. A son

gendre il confia que le capitaine Lyrisse, les demi-soldes et les

cochers, M. Roulon et les gardes nationaux accusaient le général Dubourg

d'accaparer le mouvement au bénéfice des jacobins et des

saint-simoniens, au détriment des bonapartistes et des partisans de

l'ordre. Les uns avaient rejeté les Suisses sur l'Hôtel de Ville au cri

de: «Vive l'Empereur!» les autres au cri de: «Vive la Charte!» Si bien

que le général Dubourg et les républicains les avaient quittés,

l'algarade finie.

Omer compta la belle face d'Enjolras, le fin profil de Combeferre, la

tignasse de Grantaire, la redingote verte de Bahorel, le gilet écarlate

de Ribéride, M. d'Orichamps, qui avait son ourson suspendu à son bras

par la jugulaire, la tête olympienne et grave de Michel Chrestien, la

mine noiraude de Raspail, Ulysse Trélat dont la mèche s'égouttait sur

l'oeil. Le chirurgien bandait le ventre d'un cavalier étendu le long

d'une paillasse, dans une charrette à bras. Les imprimeurs défilaient

clopin-clopant. Le gnome étanchait avec un mouchoir le sang de son

épaule grasse fendue par un sabre. L'escogriffe avait le front entouré

d'une loque rougeâtre par endroits. Au bout de sa hallebarde, un shako

d'infanterie oscillait. Le prote grêlé se démenait, faisait le

tambour-major et criait des ordres militaires. On ne voyait plus le

Silène, ni son âne, ni son tranchelard. Le petit apprenti bossu manquait

aussi. Omer questionna: plusieurs certifièrent que tous deux avaient été

tués sur la place de Grève. La tristesse et la peur alourdirent ses

paupières. Venait ensuite une troupe nouvelle recrutée de barricade en

barricade: messieurs équipés en chasseurs avec des casquettes à côtes et

des guêtres de cuir, étudiants chevelus, frêles écoliers en courtes

vestes qui chantaient à tue-tête, boulangers et porte-faix musculeux,

artisans aux tabliers de cuir qui avaient ramassé les casques à

chenilles et dérobé les morions des antiquaires. Barbouillée de poudre,

de vin épais, cette cohue remplissait la voie large, se foulait contre

les boutiques. Elle semblait une, malgré les tumultes divers

qu'étouffaient presque les chocs des pas innombrables sur la chaussée.

Les jeunes gens se plaisaient à des cabrioles par-dessus les meubles

brisés. De tous émanait une volonté glorieuse, impétueuse, qui ne

cessait d'étourdir Omer par les vociférations, de l'enivrer par les

fluides de l'enthousiasme et des colères. Il marchait à leur tête; le

coeur vibrant.

Plus loin, des monceaux de pavés, de moellons et de poutres étaient

entassés vers la fin de la rue Saint-Antoine. Trois mille énergumènes

assiégeaient la place de la Bastille et les troupes du général

Saint-Chamans. Monstrueux, détérioré par les intempéries, l'Éléphant de

plâtre, projet d'une fontaine monumentale, s'érigeait sur l'aire de la

place, avec son caparaçon lézardé et la charpente écornée de sa courte

tour. Il dominait les rangs de la garde. Les cuirassiers épongeaient

leurs chevaux, retiraient leurs bottes, détachaient leurs casques,

examinaient leurs blessures. Immobiles et mornes dans leurs capotes

sanglées à la taille, élargies vers les guêtres blanches, deux

bataillons restaient en lignes, l'arme au pied. En avant, quelques

gendarmes épars ripostaient quelquefois aux feux ralentis de

l'insurrection, qui s'occupait surtout de cerner les troupes royales par

des enchevêtrements de voitures et d'échelles, des amas de meubles et de

paillasses, des palissades, des tonneaux, par les potences abattues des

réverbères. Plusieurs cadavres de femmes, gonflant leurs tabliers, leurs

fichus et leurs jupons, gisaient là, sur une table de restaurant. Le

général Dubourg salua. Tous les chapeaux furent soulevés religieusement.

--Vengeance!... exigeaient en un seul cri sinistre des milliers de voix.

Ensuite, ce fut la halte, le piétinement, le murmure confus. Le peuple

discutait les moyens d'assaillir ces soldats rigides sous leurs bonnets

de fourrure à plaques fleurdelysées. Serré dans son habit à taille, le

mince Enjolras, en haut d'une borne, parla entre les baïonnettes de

Courfeyrac et de Combeferre. Séduites par ses boucles, par la musique de

ses paroles terribles, les femmes griffaient le vide, injuriaient

Polignac.

M. d'Orichamps prétendit, sur une autre borne, que, faute de cartouches,

les bataillons se retireraient à la nuit, qu'il était inutile de

répandre le sang précieux du peuple. Et cet avis sembla prévaloir auprès

des marchands, des chasseurs.

Dubourg ordonna qu'Omer et le major allassent reconnaître sur le

boulevard, si des renforts, sans doute attendus par le général

Saint-Chamans, étaient en vue. Ayant passé par les ruelles du Marais,

les éclaireurs ne trouvèrent que des concierges, des boutiquiers: tous

sciaient et puis renversaient les gros arbres poussés contre les maisons

du boulevard.

--Ça va couper la route à leur cavalerie!... dit en s'essuyant le front

un gaillard bas sur jambes torses, et qui se servait d'une cognée

pesante.

--Et même à l'infanterie!... renchérit le monsieur vêtu de toile qui

fumait la pipe.

L'autre, en sa poche de tablier, pêcha une tabatière, offrit une prise.

De fait, les branches des vieux ormes abattus obstruaient toute la voie.

Nombre de bûcherons occasionnels jetaient bas les centenaires. Des

commis tiraient sur les cordes attachées aux cimes. Le géant s'abîmait

dans le fracas de ses branches rompues. C'était une débâcle de verdures

encombrant la chaussée centrale, et qui pouvaient, derrière les

feuilles, masquer aisément les tireurs.

--Et puis ça ne cachera plus votre boutique aux passants, hein, monsieur

Barrois?... raillait un rapin romantique à feutre de mousquetaire.

Le commerçant haussa les épaules, et fourra sa main dans le pont de sa

culotte:

--Parbleu! le tronc cachait mon étalage de porcelaines. Aussi bien le

feuillage, ça rend trop humides les chambres de l'entresol!

--Philistin!

Les bourgeois rirent. Le rapin tourna le dos en s'écriant:

--Vive le Roi! Vive Polignac!... A bas les perruques!

--Gare là-dessous!... prévinrent les garçons de magasin.

Un superbe tilleul s'écrasa lourdement contre terre. Des rires, un haro

général insultèrent à l'orgueil vexé de l'artiste.

Jusqu'au boulevard du Temple, Omer et le major eurent de la peine à

faire passer leurs bêtes parmi les rameaux. Sous une porte, la laitière

vendait aux servantes le fromage et la crème du dîner. Elle renseigna M.

Gresloup. Par le faubourg, les soldats de la Porte-Saint-Denis se

retiraient emportant, sur un brancard, leur colonel à demi mort. Rue

Saint-Denis, les Suisses réussissaient mal à secourir les bataillons

bloqués dans le marché des Innocents. On s'y battait depuis deux heures.

--M. d'Orichamps a raison: les troupes épuiseront plus vite leurs

cartouches que l'opiniâtreté des Parisiens. Tout ceci marche à

merveille!... conclut le major.

Il flattait l'encolure de son alezan humide. Son torse épais et sa tête

puissante se campèrent. Il affermit son chapeau; il but à petits coups

le lait de la jatte, et, la restituant à la marchande:

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 28 / 39 段