--Urbain! Urbain! Il va être tué!... sanglota Cydalise, qui ramassa,

pour lui porter secours, un pistolet d'arçon.

Un long moment, le fils du major demeura comme isolé dans l'espace vide,

les canonniers ayant fui, l'insurrection n'osant le recueillir; car

toute une compagnie se déployait vivement pour ressaisir la pièce.

--Les braves nous sont chers... Revenez!... supplia M. Roulon,

subitement plaintif... Feu de deux rangs!

La garde nationale obéit: l'explosion jeta contre terre quelques soldats

au plumet blanc. Mais un artilleur éperonnait son rouan, trottait sur le

polytechnicien.

--Urbain! Urbain!... invoqua l'angoisse de Cydalise.

Elle n'avait rien dans son pistolet que, folle, elle maniait

inutilement. Avec des yeux douloureux, on la regarda s'élancer,

l'écharpe au vent. Un petit caniche aboyait et mordillait ses jupes.

--Ah! Cydalise!... gémit Angeline.

En arrière, au sommet de la barricade, près du général Dubourg, la

figure du major vieillissait atrocement. Alors seulement Omer comprit

que lui ne bougeait pas. Songeant qu'on lui reprocherait d'être lâche et

qu'Angeline même s'étonnerait de cette inertie, il dégaîna. Les yeux

clos, furieux d'être contraint à cette vaillance, il ragea, se

débarrassa de son amante, plongea dans l'orage de fumée, de foudres et

de fantômes affreux qui crachaient la mort. Il s'évertuait, avec le sens

de s'arracher aux tentacules de la peur froide et gluante. Il discerna

mal l'artilleur joufflu qui retenait le glissement de sa monture pour ne

pas dépasser le polytechnicien, pour le frapper. Comme Omer donnait à

son bras l'élan d'un coup de taille, le rouan fut sur lui, naseaux

écumeux, avec les brandebourgs rouges du cavalier imberbe et furibond,

une odeur de cuir, un juron de caserne, un cliquetis du fourreau. «Meurs

donc!» pensait Omer en délire. Aussitôt il perçut qu'on empoignait son

bonnet de police et sa tête serrée dans la jugulaire; il étranglait. La

lueur d'une lame, il la sut livide et mortelle, se rebiffa, se débattit.

Ses cheveux étaient arrachés. Alors il pressa la gâchette du pistolet

que sa main gauche appuyait contre la chabraque de l'adversaire. Ce fut

un heurt sourd. Le corps d'Omer se crispait à la froide pénétration du

fer dans son épaule gauche; les chairs se révulsaient en se partageant.

Fou de colère, il sabra de nouveau. La main de l'ennemi lui lâcha la

tête. Un hurlement rauque l'avertit de sa vengeance... La bête

cabriolait au tintamarre de ses fers, des éperons et du fourreau. Elle

partit, enlevant le soldat qui perdit un étrier, qui tirait sur les

rênes. Tout à coup, à la joie sublime du vainqueur, homme et cheval

s'abîmèrent.

Lui se retrouva tout meurtri, près du canon, et de quelques bouchers

entourant leurs camarades à terre. Ses poings serraient mécaniquement

ses armes. La terre ondulait sous les bottes. A droite, le café Lemblin

exécutait des salves. Au fond de la fumée, les gardes royaux reculèrent.

Cydalise et Cavrois détachaient de la pièce Urbain à demi-mort

d'émotion. La Bordelaise lui cherchait son bicorne. Courfeyrac, à

genoux, visa les chevaux des artilleurs qui se rassemblaient afin de

revenir à la charge. Sur la gauche, c'étaient MM. Mesnil et d'Orichamps

de qui les fusils claquèrent ensemble; c'étaient le tailleur Durtot et

le vieillard fardé de rose, qui se vautrèrent pour éviter une rafale de

mort. Baïonnettes en avant, Combeferre, M. Buchez et Cavrois marchèrent

aux conducteurs du caisson, qui manoeuvraient leurs attelages et

s'approchaient. Leurs bêtes caracolèrent, en hennissant. Mme Cardoche

arriva, la crosse haute et la perruque de travers. Tout se brouilla. Une

souffrance plus vive empêcha Omer de rengainer son sabre; il le garda

dans la main.

--Oh! tu saignes... gémit Angeline... Ton épaulette est cassée.

--Ah!... fit-il, en s'effrayant.

Elle lui soutint la taille. Il se défendit quand elle voulut ouvrir

l'uniforme: il craignait de voir une blessure trop grave. Sa mâchoire

inférieure s'alourdissait fort. Il crut avoir des dents et un maxillaire

de plomb. Le goût saumâtre du sang lui gâtait la bouche. Il expulsa de

la salive. C'était rouge... Le coup avait-il ébranlé les dents, râpé la

joue, tranché l'épaule?

«Mourrai-je ainsi que mon père? Ce serait noble et généreux!...»

Dans l'algarade, les ongles de sa main droite s'étaient retournés.

Auprès de cette souffrance il comptait pour rien l'engourdissement du

bras, la douleur aiguë qui tenaillait ses muscles, la migraine qui

cerclait ses tempes. Tremblante, Angeline le guidait vers une boutique

presque close. Deux femmes à cornettes l'assirent, contre le comptoir,

dans le fauteuil de la caissière. Leurs mains prudentes déboutonnèrent

l'habit. Ce fut atroce quand on dépouilla de sa manche le membre blessé.

--Ursule, le vulnéraire! Où est le vulnéraire?... Il se trouve mal.

--Oh! que de sang!... Il faut des compresses!... de la toile!

Il se résignait, l'âme molle. Durant une détonation, les femmes

tressaillirent et se bouchèrent les oreilles. La bataille continuait...

Une vieille quitta son fauteuil et fut, courbée en deux, fermer la

porte. Elle se signa; elle récita tout haut son chapelet en marmonnant.

Les larmes glissaient de ride en ride jusqu'au fichu croisé.

Un enfant revint avec une cuvette pleine d'eau.

--Je vais quérir un chirurgien... disait la voix d'Angeline grelottante.

Lui respirait l'odeur de vannerie entre les mille corbeilles empilées,

suspendues, à terre, au plafond, objets de ce commerce. On lavait sa

blessure. Les gouttes d'eau froide lui chatouillaient le ventre en y

coulant sous la chemise. Il regarda sa chair, mesura la fente saigneuse,

violette aux bords, et la mousse rouge qu'on essuyait dès qu'elle

débordait. Il s'assura que le mal était guérissable. Tout son être

ressuscita.

Cependant il réclamait un miroir pour examiner sa joue. Elle portait une

entaille au-dessous de la pommette:

«Me voici laid, peut-être... A l'heure où je deviens riche!».

Sa fortune lui parut inutile et vaine, s'il la payait ainsi. Dehors, les

clameurs refoulaient la fusillade, à ce qu'il lui sembla, jusqu'au canal

de la Bastille. Certainement les troupes royales se retiraient. La foi

dans la victoire l'enchanta quelques secondes. Son ambition désirait que

cette blessure ne le privât point d'entrer à l'Hôtel de Ville avec

l'Ardente-Amitié. Sans doute, elle s'acharnerait aux trousses du général

Saint-Chamans et de ses bataillons. Il remercia les femmes qui le

pansaient. Dans l'appartement au-dessus, allaient des pas lourds; par

instants, de la fenêtre, un coup de feu partait; des propos bruyants et

brefs commentaient les péripéties de la lutte. Un éclat de mitraille

secoua, tout à coup, la vitrine, derrière ses volets de chêne... Alors

les deux jeunes femmes, la sèche en bonnet de tulle, la grosse au

tablier de levantine, sursautèrent, blêmirent. Dans la housse à ramages

de son fauteuil, la vieille grommelait. Omer cédait à la fatigue. La

plaie de l'épaule cuisait, mordue par le sel de pansement. Angeline

tardait. Il rendit grâce au ciel pour une aventure qui lui permettait le

retour, sans honte, à Meudon, et dans le lit d'Elvire... Les mains de

«son ange» rafraîchiraient mieux son front... Il parut que le combat

s'achevait: les rumeurs étouffaient le bruit des explosions plus

lointaines et plus rares.

On cogna contre la porte. La femme sèche l'entrebâilla, introduisit

l'oncle Edme, puis Angeline éperdue:

--Ah! te voilà!... criait le capitaine... Montre le horion?... Peuh!

c'est ça? Ça pique! voilà tout!... Corbleu! nous tenons la Bastille

comme ceux d'autrefois... L'aïeul serait content. Regarde.

La porte s'ouvrit toute grande. Omer admira la foule en triomphe. Elle

dansait, se répandait, s'asseyait, réclamait à boire. L'escogriffe avait

mis les gants à crispin d'un cuirassier sur le nu de ses bras maigres,

écorchés aux coudes. Les étudiants honoraient un cadavre dont les jambes

étaient moulées dans un pantalon de nankin à sous-pieds. Enjolras

prononçait une oraison funèbre, et toutes les têtes chevelues

s'inclinèrent. Ailleurs, des tambours battaient aux champs. Les chapeaux

cabossés des demi-soldes saluaient l'étendard de Rambourg qui le

haussait de ses mains monstrueuses et violâtres, en éperonnant le cheval

de camion. Aux bouches d'adolescents farceurs, quatre trompettes de

cavalerie sonnaient la diane. Derrière, le général Dubourg menait son

alezan au milieu des casquettes lancées au ciel, des baïonnettes et des

piques, des hallebardes et des sabres brandis. Vers le plumet tricolore

se reformaient les gardes nationaux, l'arme au bras. Ils étaient

maintenant trois cents, coiffés d'oursons rougis, ornés de bandoulières

en croix, d'épaulettes blanches. Trônant sur un grison de diligence, le

canonnier Bridoit remorquait la pièce conquise que des feuillages

enguirlandaient. Urbain se dandinait sur un cheval d'artilleur qui

gardait les cordes d'attelage autour de sa croupe. Ensuite, la cohue

piétinait, molle et folle, ivre de son courage, de ses boissons

nombreuses, travestie comme pour un carnaval, avec les heaumes, les

bassinets, les salades, les cuirasses et les brassards d'un musée

militaire pillé le matin. Cela défilait, comique et tragique, masse

d'hommes que décoraient des linges sanglants, de femmes braillardes et

dépoitraillées, de gamins et d'apprentis en bonnets de papier. Cela

chantait. Cela bramait. Cela frétillait. Cela traînait des bottes à

l'écuyère enfilées sous les guenilles. Cela se hâtait en pantalons trop

larges et trop courts, en jupes rondes, en bas sales, et en souliers

plats. Cela perpétuait un cortège serpentant, indéfini, qui tournait

dans le cercle de la place, sous les bravos des fenêtres curieuses, des

toits grouillants. On accrochait partout les couleurs de la République

et de l'Empire, que dorait le soleil roux. Il envahit les boutiques dont

les commis retirèrent les volets. Les trésors des vitrines reparurent.

Il incendia les lettres des enseignes, les tuiles des maisons, la

charpente plâtreuse de l'Éléphant monumental. Autour de la vieille

tricoteuse, une ronde continua de virer, filles et gamins:

Vive le son,

Vive le son du canon!...

La poussière voilait à demi la féerie du spectacle que contemplaient des

messieurs pensifs et des chasseurs essuyant leurs fusils. Des mères, au

bout des bras, levaient leurs enfants, afin qu'ils se souvinssent.

--Voilà, voilà ce que nous avons fait!... dit Angeline heureuse. Et son

odeur émana durant qu'elle étreignait Omer dans son baiser.

«Est-ce donc la victoire de la Loi sur les Rois?»... méditait-il, ébloui

par cette liesse unanime, qui pénétrait sa chair avec la chaleur de la

fille moite, qui forçait son coeur à tressaillir et sa bouche à

sourire, extasiée, en dépit de l'estafilade.

Là-bas, c'était le cheval d'artillerie qu'il avait tué, cette croupe

brune et luisante, cette queue de crins flasques, cette chose informe

que des enfants dépouillaient de la chabraque et du porte-manteau.

--Te souviens-tu qu'à Rome, nous causions, Omer, un jour, devant la

colonne de Trajan? Tu as souhaité qu'on érigeât dans Paris, outre celle

de Napoléon, une troisième colonne pareille pour marquer la nouvelle

étape du triomphe latin... rappelait l'oncle Edme, lauré de ses mèches

grises, et qui montrait la foule dans le cercle des façades en gloire...

C'est vraiment une belle place pour la colonne du peuple libérateur!

Ces paroles vibrèrent par tout le corps du blessé. Les mains de l'oncle

et du neveu se broyèrent. Ils se crurent un seul être que l'âme du

peuple saisissait dans ses émotions.

Le major Gresloup, puis la troupe des demi-soldes repassaient.

--Omer! Omer!... supplia l'oncle Edme... Leur reprocheras-tu de l'avoir

aimé, comme on aime une femme, et comme on aime un dieu, leur Empereur?

Cet amour-là nous délivre aujourd'hui. L'insulteras-tu cette foi qui n'a

pas voulu mourir avant de payer sa dette à la Révolution?

--Les trois colonnes seront debout, désormais, les trois jalons du

chemin qui mènera mon fils à l'avenir!... répondit Omer.

Il imagina le monument semblable à ceux de la place Trajane et de la

place Vendôme: ceux-ci avaient été consacrés en signe de victoire sur

les Germains et sur les Impériaux des Allemagnes; celui-là enseignerait

aux temps futurs comment les Gallo-Romains avaient brisé définitivement

le joug de la dynastie franque, après quinze siècles d'esclavage. Et le

svelte génie de la Liberté prendrait essor, de là, vers les soleils

futurs.

--Lève-toi! Viens!... dit le capitaine.

Omer se mit debout, plus fort que la douleur.

XIII

Sa blessure l'avait contraint d'abandonner, selon l'ordre d'Ulysse

Trélat, les FF.·. de l'Ardente-Amitié, avant qu'ils fussent parvenus sur

la rive gauche, pour attaquer, à revers, la position des troupes royales

retranchées dans la place de Grève. Angeline avait obtenu de le suivre à

l'hôtel Dubourg en simulant les allures d'une garde malade. Déshabillé

par son concierge, soigné par sa maîtresse, il s'était presque aussitôt

endormi, malgré les bruits de la fusillade qui, le long du quai, pétilla

presque toute la nuit. La pesanteur de ses membres fatigués s'allégea

dans le lit de plumes.

Bénéficiaire d'une blessure honorable, il n'avait plus à risquer le

combat: cette conviction le remplissait d'aise. Outre le sentiment

d'être enrichi par la baisse des fonds publics, la main, les lèvres, la

voix de la grisette étaient, en surcroît, des caresses autour de sa

torpeur. Cela complétait sa béatitude, quelquefois agacée par les

piqûres lancinantes de sa plaie. Mal éveillé, entre deux rêves

insignifiants, il contempla son amante. Assoupie sur un tabouret, la

figure dans ses bras qu'elle avait croisés au bord du lit, la bouche

ouverte, l'enfant reposait. A la faible clarté de la veilleuse, Omer eut

le loisir de concevoir l'amour si persistant de cette créature animale

et douce. Elle se désolerait, avant l'heure de la résignation, lorsqu'il

faudrait qu'elle le rendît à la puissance d'Elvire. Prête à le

rejoindre dans Paris, si les messages du major ne la rassuraient pas,

l'épouse, de loin, veillait, comme cette humble servante de la luxure.

Dans son orgueil, Omer se rendormit, paisible.

Sûr de n'avoir plus à lutter, il n'écouta que peu d'instants l'orage de

l'artillerie, lorsque le matin fut révélé par la ligne de soleil

traversant la fente des rideaux. La grisette fronça les sourcils et

changea de joue pour appuyer autrement sa tête qui mima, vers Omer, un

baiser. Il sourit.

Le cauchemar, où, cadavre, il ne pouvait plus consoler le chagrin de sa

mère, fut interrompu par l'entrée de Dubourg en habit civil. Il

vilipenda M. Roulon et Dieudonné Cavrois qui l'avaient contraint à

dépouiller son uniforme révolutionnaire, le peuple ayant, derrière lui,

chanté mille refrains terroristes. En sorte que, l'Hôtel de Ville

repris, il avait été confondu dans la foule.

--On n'a su faire respecter aucun ordre, aucune autorité!... Quelle

turpitude!... C'est le loueur, le gros Rambourg, qui commandait avec

trois filles de ses amies. Lyrisse a dû lui-même renoncer. Il est allé

fortifier la rue Richelieu, secondé par les sabreurs du café Lemblin.

Savez-vous que le général Gérard forme un gouvernement? On l'affiche sur

les murs. Jadis il ne manquait pas d'idées jacobines... Bernadotte

l'aimait beaucoup, lors de l'ambassade à Vienne: Gérard préserva le

drapeau tricolore suspendu à leur balcon et qu'insultaient les

Impériaux, pendant une émeute. Depuis, le bonhomme a été, en 1807, chef

d'état-major dans l'armée de Ponte-Corvo. Il ne m'étonnerait pas que le

général et le roi de Suède fussent encore, et secrètement, au mieux...

Ah! ah! on en verra peut-être de drôles, ma jolie Javotte...

Il pinça le menton de la grisette; elle se défendit d'une taloche sur

les mains aux poils roux.

--Et le bobo?... Guéri? Non? pas encore?... Trélat m'a dit qu'il

viendrait ce matin vous appliquer de la charpie... Boum!...

Entendez-vous les canons de Maillardoz et de ses Suisses? Ils les ont

mis en position aux guichets du Louvre, et mitraillent la Charte, qui

les fusille de la rive gauche... Marmont concentre toutes ses troupes au

Louvre et aux Tuileries. Héricourt, je vous invite à vous lever...

--Au moins, attendons que le chirurgien soit venu!... pria la jolie

fille.

Omer s'effara. Prétendait-on le ramener à la bataille? Il fit dévier les

propos.

--Gérard serait-il l'agent de Bernadotte?...

Dubourg cligna de l'oeil, sans répondre... Il s'était jeté deux heures

sur son lit, avait ronflé comme un loir, s'était plongé dans une

baignoire d'eau froide. Il se vanta d'être dispos et taquina la belle.

--Si je le contais à sa femme. Mademoiselle la sournoise, que vous

passez les mains sous les draps? Fi donc, friponne!... Et dans la couche

conjugale encore! Ah! si maman le savait!...

--Mais... dit Omer... vous accusez injustement cette jeune personne:

elle a bien voulu me donner des soins sur la recommandation de ma

cliente, Mme Cardoche, qui est sa patronne.

--Suffit! Motus!... M. Évariste Dumoulin doit venir me chercher ici.

Oui: le journaliste du _Constitutionnel_... Il se trouvait, cette nuit,

à l'Hôtel de Ville. Il a protesté contre la sottise de ceux qui me

forcèrent de quitter mon uniforme. Il répétait: «Il faut un général au

peuple...» C'est mon avis. Puisque La Fayette attend la fin, comme le

roseau de la fable; puisque Pajol et Pithouët se plaisent à solliciter

de M. Laffitte et de M. Dupin des autorisations légales avant d'accepter

le commandement; puisque Gérard tripote avec M. de Choiseul et M. Audry

de Puyraveau, on ne sait où, n'est-il pas naturel que moi, ancien

colonel à l'état-major de Berthier, j'assume, au moins pour le moment,

les responsabilités qu'évitent ces messieurs?... Car enfin, le temps

presse... Des renforts peuvent secourir Marmont. Si nous ne l'avons pas

chassé de Paris ce soir, qui sait de quel retour de fortune nous serons

les victimes?... Nous avons gagné la première manche, nous pouvons

perdre la seconde... et les autres... Ah!

Les jambes écartées, Dubourg caressait autour de son crâne demi-nu sa

chevelure. Il avait endossé la longue redingote bleue, chère aux

demi-soldes, et chaussé des bottes à l'écuyère.

--Le major.., assura-t-il.., partage mon opinion... Maintenant il faut

vaincre. Nous sommes trop compromis. Bien fous ceux qui veulent

patienter jusqu'à ce que les députés de l'opposition constitutionnelle

nous décernent des mandats réguliers! Ces gros financiers tremblent dans

leur peau... Il faut tout entreprendre de nous-mêmes... Je ne vous

engage pas à faire le petit maître qui a peur de voir son physique se

gâter parce que le sabre d'un artilleur l'a rasé de trop près...

Collez-moi là-dessus quelque sparadrap.

--Je ne puis mouvoir mon bras droit sans une douleur atroce.., déclara

le jeune homme, navré.

--Il faut le serrer dans un linge mouillé d'eau-de-vie. Je m'en suis

tiré de cette façon chez les Cosaques.

Bien qu'Omer lui répondit sèchement, le général ne songeait point à se

retirer. Tout de même il s'avisa qu'il avait grand faim. Se rassasier

lui parut sage avant d'affronter les périls. Il fut s'enquérir de

nourriture auprès du concierge.

--Chère petite Angeline.., dit Omer... comment reconnaitrai-je assez ton

obligeance?

--En ne m'oubliant plus... supplia l'enfant.

Et deux larmes s'échappèrent de ses yeux battus.

Il l'attira contre sa poitrine; il lui baisa les lèvres, qu'elle avait

rêches et brûlantes. Elle gémit doucement. Ses cheveux se déroulèrent,

et leur parfum de jasmin le grisa vite. Sous le canezou de tulle

dégrafé, l'amant caressa les douceurs voluptueuses de la peau; mais il

se reprocha de pécher dans le lit d'Elvire. Il avait jusqu'alors éludé

la politesse d'accepter, en ce lieu, les faveurs de la grisette. Il

n'aima point lui promettre de nouvelles rencontres adultères. Elvire eut

peut-être excusé une aventure de bataille, mais non le péché habituel.

--Tu ne m'oublieras plus. Omer, dis-moi? Tu ne m'oublieras plus?...

--Comment le pourrais-je, charmante Angeline? Ton souvenir est lié à

celui de ces grands jours... Ta présence a doublé mon courage... J'ai

compris que je luttais pour le peuple, pour toi, mon Angeline... Ces

heures et ton image vivront ensemble dans mon coeur.

--Ah! bel Omer... laisse-moi te serrer dans mes bras...

Il répugnait au sacrilège de polluer ainsi, par une joie profane, le

temple de l'amour sacré. Accueillant la bouche de sa maîtresse, il se

dérobait aux attouchements suprêmes, encore qu'elle se fût dénudée,

encore que le désir labourât leurs flancs... Elle s'aperçut de sa

contrainte.

--Quoi? Tu ne veux pas nous enivrer de bonheur... Omer!... Ah! c'est

l'autre... Tu l'aimes mieux que moi, dans cet instant même!

Elle fondit en pleurs. Jolie bête fièvreuse, elle se vautrait au travers

de son amant, admirable et quasi nue, le cou gonflé de sanglots, les

reins secoués par la luxure.

--Omer! je t'en prie, viens partager mon délire.

--Pas ici, mignonne... pas ici!

Il appréhenda d'être surpris par Dubourg, le portier ou bien Ulysse

Trélat. Le verrou même dénoncerait trop bien la vérité. D'autre part,

l'obstination féline de la faunesse le domptait. La repoussant, il

craignit d'être entendu.

De ses griffes elle l'égratignait au cou. Brutale, elle heurta l'épaule

blessée. Lui se récria. Mais elle n'eut pas de compassion; et, par ce

moyen, l'obligea de se rendre à la colère de son caprice.

--Oh! Angeline; ils vont nous entendre.

--Traître, tu me céderas... dans ce lit... je le jure.

Pour obtenir le silence, il la laissa, fougueuse et satanique, agir. Les

yeux verts luisaient. Les seins tremblèrent avec le rythme du corps en

amour. Elle ne put retenir un cri de surprise pour sa prompte victoire.

Alors il la repoussa brusquement.

--Tu es contente, diablesse?

--Je t'aime tant. Pardonne-moi, j'ai été méchante, je t'aime tant, moi!

Il s'étonna d'être triste. Il lui sembla qu'Elvire devait savoir et se

désoler. Angeline sanglota, les jupes éparses sur ses mollets en bas

bleus.

Bientôt les pas, les voix de Dubourg et de Trélat les obligèrent à la

décence.

Devant la blessure, le chirurgien fut narquois.

Après l'avoir examinée, lavée, saupoudrée, bandée, il dit:

--Je vous permets de faire l'estafette pour le général Dubourg, sinon de

sabrer la garde royale... Vous pourriez facilement manier vos

pistolets... Savez-vous qu'il y a, dès cette heure, une assemblée chez

Laffitte... Ah! j'ai grand peur que les gens de Bourse ne s'approprient

tous les avantages. Pensez qu'ils s'offrent comme entremetteurs entre le

peuple et le Château, moyennant qu'on leur reconnaisse les droits

nécessaires à leurs trafics... Voilà qui est bien dangereux. Par

ailleurs, Blanqui propose de nous réunir au restaurant Lointier, cet

après-midi, et de nous apprêter à défendre la République contre les

doctrinaires. Allons-y tous, Héricourt. Ne serait-il pas honteux de

leurrer le peuple? Il a versé tout son sang. J'ai soigné plus de cinq

cents blessés.

--Mais ne craignez-vous pas les excès de la populace?... objectait

l'avocat... On a pillé des boutiques hier... Défions-nous des

Septembriseurs.

Mécontent d'être exposé de nouveau, contre son espoir, aux coups, il

argumenta. Le chirurgien et le général-comte, voulaient-ils nettement la

révolution? Il accusa ce dernier d'entretenir une correspondance avec

Bernadotte. Les ambitions attribuées au général Gérard lui dessillaient

les yeux:

--La République, dans votre esprit, c'est le préliminaire d'un empire:

Bernadotte à la place de Bonaparte! Le nierez-vous, mon cher comte?

Trélat fut ébranlé par l'insinuation. Dubourg se défendit gauchement. La

figure maigre et rase du chirurgien devint méchante. Son oeil se méfia

sous la mèche roide. Penaude, Angeline s'écarta. Le comte s'excitait:

--Ce que je veux, c'est la République des Philadelphes, celle de Moreau,

d'Oudet, de Malet, de Berton, des Quatre Sergents, celle de votre

bisaïeul, le conventionnel, de votre grand-père le général Lyrisse,

celle du colonel Héricourt et celle de La Fayette même!

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 30 / 39 段