avec Pierre Leroux, Blanqui, M. Buchez, Ulysse Trélat. Les joues mûres
de La Fayette se marbraient un peu. Ses vieilles mains garrottées de
grosses veines, ponctuées de taches jaunes, râtissaient machinalement le
drap de la table contre laquelle il s'appuyait du ventre. Il parut
mâchonner de la bouillie. On attendait sa parole. Il se reprit à
totaliser les nombres de fidèles que l'on pourrait mettre en ligne. On
discuta de nouveau. Enfantin leva son clair visage, étendit les bras,
chantant presque:
--Pourquoi rouvrir l'ère belliqueuse?... L'âge d'or n'est pas derrière,
mais devant nous. Il s'agit seulement de bonne volonté, de fraternité...
--Hé! hé!... railla le major Gresloup,... quand vous avez rompu les
portes de l'École polytechnique en 1814, pour courir, le fusil à la
main, défendre la barrière de Clichy, vos coups de feu furent-ils
fraternels à l'égard des Alliés?...
Enfantin caressa les duvets de ses joues claires, sans répondre au
sarcasme, sinon d'un geste vague. Puis il disserta religieusement:
--Je n'estime pas que l'usage de la violence nous aide à conquérir
l'harmonie sociale. Je ne l'ai jamais pensé, M. Gresloup! Vous le savez
bien. J'ignore si l'on a le droit de conduire au massacre une population
innocente... Je me demande si ce n'est pas un crime que de le tenter!
Tout pâle, il répéta:
--Un crime!
Omer eut envie de l'applaudir, mais la plupart des carbonari
protestèrent avec véhémence. Le général Pithouët s'élança:
--Un crime?... un crime?... Mais non: nul remords ne me trouble. Je me
suis battu quinze ans sur tous les champs de l'Europe!... Nul remords ne
me trouble, Monsieur... Car si j'ai frappé, j'ai été frappé... Un
crime!...
Il se rua vers Enfantin, les poings fermés. Le délire de la rage
convulsait cette face osseuse, aquiline, qui crachait en même temps de
la salive et des mots. Toute l'exaspération qu'il avait maîtrisée
difficilement chez Casimir Perier éclata. D'un geste fou, il déboutonna
sa redingote, arracha la cravate, écarta le jabot, montra la cicatrice
rosâtre, pareille à une bouche close, qui balafrait le poils gris de sa
maigre poitrine. Il toucha la trace étoilée d'un trou de balle à son
cou. Sa manche relevée, il indiqua l'entaille d'un sabre espagnol, du
coude au poignet. Il retroussa les cheveux pleureurs, et fit voir un
hideux sillon blanchâtre à la cime de son front plissé... Il disait:
--J'ai suffisamment affronté la mort pour avoir le droit de conseiller
la bataille... Je suis le bras de la Liberté; et j'ai renversé les
esclaves de la tyrannie. Peu m'importent les douleurs des victimes
devant l'Idée que je sers... Et j'achèverai mon devoir!
--Nous l'achèverons ensemble!... jurèrent le major, le capitaine, vingt
autres.
Enfantin arrangeait, dans un large noeud, les bouts de sa cravate
blanche; il époussetait les revers en rouleau de son habit qui se
cambrait sur une taille charmante; cela inconsciemment, par habitude de
maniaque:
--L'amour de la paix l'emporta, dans l'âme des peuples, sur le désir de
la gloire; et Napoléon fut terrassé...
--La paix!... Vous voulez la paix?... Ah! ah!... ripostait le général...
Ce vieux renard de Metternich l'a voulue, la paix! Il ne demandait
qu'elle, en 1814. Pourquoi? Pour avaler sans les arêtes, la grosse
bouchée de Waterloo... Les idéologues servaient les desseins de
Metternich. Et la Sainte-Alliance des tyrans, grâce à la paix, peut
facilement effacer jusqu'aux vestiges de notre Révolution...
Sachez-le... Pour durer et vaincre, il faut à la Révolution, qui se
réveille, un Napoléon II, puisque l'autre a été assassiné par le poison
de l'air, dans Sainte-Hélène... Oui, M. de La Fayette: un Napoléon II!
Et toute la France armée dans le camp d'Hiram, depuis l'Océan jusqu'au
Rhin; et cela pendant dix ans, pendant vingt ans, pendant un siècle
même! jusqu'à ce que le dernier valet des monarques ait perdu la
dernière goutte de sang servile... Alors nos petits-fils pourront
s'offrir la liberté de la presse, le suffrage universel, tout le
babouvisme, le saint-simonisme, le communisme, le fédéralisme, et le
papisme industriel, si ça les amuse...
--Bon, ça!... répliquait le jeune Blanqui,... un autre Napoléon avec des
généraux pareils au duc de Raguse, qui, à leur tour, iront trahir la
Révolution pour l'Empire, l'Empire pour la Sainte-Alliance, la
Sainte-Alliance pour l'Acte Additionnel, et Napoléon pour le roi de
Gand!...
Sa rage siffla ces choses, sans qu'il abandonnât sa posture, les genoux
étreints par ses mains serpentines.
--Je m'en f...!... rugit le capitaine Lyrisse... D'abord il faut
vaincre!
La Fayette asséna sur la table un coup terrible. Tout le monde se tut.
Il affirma:
--Nous ne recommencerons pas la Révolution pour le seul triomphe d'un
despote, mais pour celui de la Loi, c'est-à-dire des Droits de l'Homme,
et de leurs conséquences législatives.
--La Loi! La Charte!... s'écria l'oncle Edme... Ah! vous voyez ce qu'en
firent les escobars de la Congrégation...
--Nous serons là pour faire respecter le pacte.
--Nous aussi, heureusement... et avec nos sabres!... ajouta le général
Pithouët.
Le Grand-Élu dévisagea le capitaine et le général dont les mains, les
cris le défiaient. Un moment, ces trois hommes absorbèrent dans leur vie
palpitante les attentions et les angoisses des esprits. Une question se
décidait, autour de quoi s'évertuaient, depuis dix ans, toutes les
passions de la Charbonnerie et de la Maçonnerie. On se querella
longtemps. Omer lui-même récita ses prosopopées ordinaires sur la
divinité romaine de la Loi. Il se grisa de son éloquence mal écoutée par
tous ces hommes énergiques, et qui s'estimaient supérieurs à un petit
avocat. L'oncle Edme lui répondit rudement; puis le major. Et tous les
soldats déclarèrent que la Loi consacre seulement la force triomphante,
qu'il fallait être premièrement cette puissance efficace, indiscutable.
En rétorquant les raisons d'Omer, le général Pithouët pantela. Contre
ses rides, la sueur collait ses cheveux gris. Enfin, les saccades de ses
membres s'arrêtèrent. Il demeura tout lumineux de sa foi, le col ouvert
et la cravate flottante, les mains crispées aux breloques qui pendaient
sur sa culotte de molleton blanc.
Omer Héricourt se clapit en sa place, hostile à leurs idées, anxieux de
les voir ébranler la prudence de la Vente et celle de La Fayette. Depuis
le fort de la dispute, le vieillard s'était rassis. Il tournait de
lourdes bagues sur ses phalanges décharnées... Par instants, il se
levait, claquait la table, réclamait en vain du silence. Ainsi le
Grand-Élu semblait un vieillard las et sans autorité. M. Buchez obtint
plus de respect. Blanqui, dans un élan détestable de confiance en soi,
insultait à toute opinion. A l'aide d'un instrument d'ivoire, Rastignac
se polissait les ongles. Sec et brusque, Armand Carel niait,
interrompait. Le major ne réussissait point à faire prévaloir ses
utopies saint-simoniennes. Inutilement, il écumait, sabrait l'air de ses
bras... Omer souhaita la fin de cette piteuse réunion. Retourner à la
campagne, se rafraîchir devant un beau dîner servi dans les fleurs, lui
fut désirable. Au nom de quelle philosophie risquait-il sa tête dans ce
milieu d'énergumènes?
Cependant, à la voix du général Pilhouët, le calme, peu à peu, se
rétablit. Lui démontrait encore le besoin d'une discipline que
prescrivit sa bouche furibonde. Il exigeait que l'on votât la prise
d'armes. Pierre Leroux et Michel Chrestien revendiquèrent le droit de
lire un programme de réformes. Ne seyait-il pas d'apprendre en l'honneur
de quels principes on allait se faire tuer? Ils résumèrent encore leurs
voeux de fédération et de communisme. A l'ennui de tous, ils
ébauchèrent leur idéal de République égalitaire.
--Où nul, du moins, n'aura licence de bien dîner!... conclut Rastignac.
Doucement il se rapprochait d'Omer pour railler la triste houppelande de
Pierre Leroux et la fausse élégance d'Enfantin:
--Ces messieurs souffrent à l'excès de l'envie. Si nous leur permettons
de guérir les autres gueux de ce mal, ils transformeront le monde en un
vaste champ de légumes humanitaires, hélas!... Ah! Monsieur Héricourt,
est-ce pour cette vie plate et potagère de pourceaux repus que nous
sommes ici, vous et moi, prêts à la plus déplorable affectation de
révolte généreuse et ridicule? Qu'en pensera notre ami, M. de
Montalivet?
--C'est un sage. Il eut soin de choisir cette semaine pour rendre visite
à son beau-père dans une campagne fort lointaine; ce dont je le loue...
Il arrivera lorsque tout sera fini, et lorsqu'il saura bien exactement
pour qui tenir... Meudon est trop près du Palais-Royal...
--Que cherchez-vous ici? Prétendez-vous à un ministère sous quelque
nouveau régime?
--Et vous?
--Oui, n'est-ce pas?... avoua-t-il négligemment, sans paraître
déconcerté;... nous aimerions gouverner... Nous aimerions une autre
forme de monarchie, parce que dans celle-ci les premières places sont
réservées à d'autres. Sous le roi de Rome, nos mérites seraient mieux
chamarrés que dans la République de M. Pierre Leroux. Voilà pourquoi
j'incline vers l'avis de ces demi-soldes. Aussi bien Bonaparte et le duc
de Raguse ne manquèrent pas de fonder leur fortune sur le terrain
brûlant de la République. C'est, il me semble, la raison pour laquelle
nous nous engageons dans cette atmosphère de révolte, en dépit de nos
caractères que séduit la sécurité des choses établies, et malgré notre
science de l'histoire qui ne se leurre pas en espérant de véritables
réformes, si tant est qu'il en advienne...
L'avocat sentit la chaleur du sang lui rougir la figure. Trois phrases
de ce dandy les dépouillaient de tout masque; il dénudait leurs âmes; la
pudeur était confondue. Omer reconnut là le franc scepticisme de son
oncle Augustin. Pourtant il commentait sa dévotion à la Loi...
--Peuh! peuh!... fit Rastignac arrogamment... Bah! ne nous troublons
point. La ruse a mené fort loin d'autres que nous, et de plus grands...
Confus, Omer souriait, à la recherche d'une attitude. Heureusement le
vacarme augmentait encore. On votait à mains levées. Sévère et solennel,
M. Buchez annonça que la résistance par le moyen des armes était
résolue.
--Pour la République Une et Indivisible!... s'écria le marquis de La
Fayette.
--Vive l'Empereur!... s'obstinait l'oncle Edme.
La querelle ressuscita, devant la face impassible et plombée de La
Fayette... Alors tous s'apprêtèrent à sortir. M. Buchez, de sa voix
calme et sourde, distribuait le commandement des «cohortes» et des
«manipules». Il désignait, pour le lendemain, les lieux de rassemblement
des Ventes et des Loges. Il fut convenu que les gardes nationaux
endosseraient leurs uniformes de 1827, et se rassembleraient par
compagnies.
--Je meurs de faim,... confessa l'oncle Edme... Allons dîner au trot,
chez Hardy.
--Il faut renvoyer le tilbury à Meudon, avec un message qui rassure nos
femmes,... dit le major... Nous ne pouvons plus quitter la place.
--Parbleu!... répondit Omer, qui souhaitait un prétexte pour s'acquitter
lui-même de l'ambassade.
* * * * *
Dès lors, son imagination fut la proie d'un spectre: celui du maçon tué
non loin de lui, rue du Lycée. Le mort avait des souliers à cordons
blanchis par le plâtre dont les grumeaux demeuraient si visibles que
l'halluciné les compta: quatre. Le même sort lui pouvait échoir. Comment
n'osait-il pas confier à son beau-père et à son oncle qu'il préférait au
péril, et même à la gloire probable, la sécurité de sa vie riche,
amoureuse, spirituelle? «Hélas! je suis trop faible pour rompre le joug
de l'honneur. Ce sentiment règne en moi, malgré moi. Je ne crois pas
qu'il appartienne à ma propre nature; cependant je ne saurais lui
désobéir... Ni ma religion de la Loi, ni le désir d'accroître les
prestiges de ma personne en assumant un rôle politique, ne suffiraient à
me faire encourir le risque de mort: j'aime trop l'existence. Seul mon
père exige, par l'entremise de notre sang, que j'affronte le danger.
Rien de ma vigueur ne peut résister à celle du mort... A tout prendre,
Elvire me méprisera si le major l'instruit de ma lâcheté. Elle cessera
de m'aimer, me trompera peut-être un jour... Vaut-il mieux mourir que
d'être un mari de vaudeville?... Drôle de problème!»
Aux côtés de son oncle Edme et de son beau-père, il marchait vers le
boulevard, divaguant de la sorte, épeuré d'entendre grogner la foule et
retentir les trots de cavalerie. Du froid glaçait ses entrailles et la
sueur inondait son échine. Lugubrement, au loin, le tambour battait.
Chaque borne était le centre d'un colloque entre ouvriers, marchands et
commis. La marmaille se divertissait aux jeux militaires. De toutes les
fenêtres, les familles interrogeaient les passants. Importants, ceux-ci,
le mouchoir à la main, parlaient de bagarres rue Saint-Honoré et rue des
Pyramides. Une balle avait étendu raide un Anglais qui guettait les
événements, au balcon de l'Hôtel Royal, rue des Pyramides... Et cela
faisait gémir les vieilles qui surveillaient les marchandises des
boutiques. Des fanfarons assuraient que les troupes de ligne ne
tireraient plus. L'un avait vu l'officier subalterne commander: «Arme
bras!» après que le chef de bataillon eût commandé: «Feu!» Des jeunes
gens se hâtaient, la trique au poing et le chapeau sur les yeux. La
tripière décrochait les foies de veau suspendus au dehors...
Brusquement, l'écho d'une explosion roula par derrière. Mille plaintes
s'exhalèrent des gosiers des femmes. La terre frissonnait encore sous
les pas.
--Ça va!... jugeait l'oncle Edme... Retournons au Palais-Royal... Nous y
mangerons un morceau.
Et ses regards escrimeurs attaquaient les physionomies des gens pour
apprendre du nouveau. Sans ralentir l'allure il les questionnait, les
encourageait, promettait la victoire... Silencieux, le major gardait la
bouche ouverte comme si la cicatrice, soudain rétrécie, attirait vers la
narine sa lèvre supérieure. Il arrangeait certainement des projets dans
sa grosse tête digne. Bientôt il les quitta. Ses devoirs de Vénérable
l'obligeaient à prévenir Arago et quelques personnes de la décision
prise à l'assemblée de la Haute Vente. Il fixa le rendez-vous, aux
_Enfants de Momus_.
Omer méditait encore, sur le moyen d'y manquer, lorsque l'oncle Edme et
lui rentrèrent chez Pied-de-Jacinthe, dans la boutique illustrée de
caricatures qu'admiraient les loustics.
Celui-ci rapporta que maints promeneurs, furieux d'avoir essuyé le feu
des patrouilles ou mal esquivé les charges de cavalerie, achetaient en
face, chez l'armurier Lepage, des munitions et des pistolets. En effet,
les badauds regardaient sortir, avec de telles emplettes, trois
messieurs résolus qu'ils applaudirent.
--Nous ne nous laisserons pas non plus massacrer, sans nous défendre,
par les Suisses de Polignac!
--Les gendarmes ont foulé aux pieds de leurs chevaux la petite mercière!
Ils indiquaient la devanture et les bonnets de linge.
Empêchés de se rendre aux tripots du Palais-Royal, et perdant ainsi
leurs chances, des joueurs s'irritaient.
--La vie vaut-elle qu'on la ménage, lorsqu'on n'a ni sou ni maille?...
interrogeait un homme aux yeux cernés et dont l'habit autrefois élégant
marquait, par ses taches innombrables, la déchéance.
En sa compagnie, des personnages pareils excitaient les rancunes de ceux
qui se rafraîchissaient dehors. Tous grossissaient les nouvelles. Ces
propos venaient aux oreilles des imprimeurs assemblés devant la
librairie. En plaisantant, l'escogriffe et le gnome proposèrent
d'enlever les fusils chez l'armurier.
--Tu veux réquisitionner les armes pour le service de la Charte, pas
vrai?... dit le cocher Bridoit... Ça se fait, à la guerre.
--Puisqu'on nous tire dessus, m'est avis qu'on est en guerre!...
déduisit le gnome barbu.
--Va pour la réquisition! accorda joyeusement le capitaine Lyrisse.
Là-dessus, Gousenot et Bridoit franchirent la chaussée derrière la
limousine de Brémondot qui, de son front jaune, de ses larges épaules,
intimida les commis empressés d'accourir avec les volets. Rapides et
facétieux, les vétérans furent aussitôt dans la place, décrochèrent les
sabres, qu'ils passaient aux apprentis gambadant. Bahorel confisqua les
fusils de chasse au bénéfice des étudiants que, du Luxembourg, il avait
conduits là. Parmi ces gaillards hardis, farceurs et têtus, les garçons
de magasin n'avaient point tenté de se débattre. Sur l'avis du patron,
ils acceptèrent l'argent de Cavrois pour lui vendre quelques sacs de
poudre. Un argousin essaya mal de résister aux poings de Dambeton, et
disparut incontinent au gré des injonctions furibondes. Puis étudiants
et ouvriers rivalisèrent le lazzi, s'équipèrent, s'affublèrent de
lourdes gibernes, de bandoulières blanches, essayèrent les batteries des
mousquetons, le glissement des sabres huilés dans les fourreaux sonores.
L'escogriffe s'empara d'une hallebarde à gland bleu. Dambeton avait, à
l'en croire, retrouvé sa carabine de chasseur à cheval; et il démontrait
comment, à Lützen, son tir avait maltraité des chevau-légers prussiens.
Brémondot réclamait un cheval de cuirassier pour sa latte de colonel. Le
gnome reçut une espingole. Gousenot détela. Par-dessus la couverture
sanglée, il enfourcha sa rosse lamentable. Les poudres furent confiées à
Bridoit, qui jusqu'à la librairie les transporta dans une brouette. A
son fusil de munition le prote adaptait une lanière. Le Silène se
bouclait sur le torse une cuirasse piquée de rouille. Inutilement les
commères éperdues suppliaient leurs fils, leurs maris de restituer ces
armes. Hérissée de fer, la troupe évoluait déjà par la rue Richelieu, se
montrait aux boutiquières. Les apprentis maniaient des pistolets
d'arçon. En haut d'une échelle, un serrurier noir démolissait à coups
de marteau les armes royales décorant le bureau de la Loterie. La
couronne tomba, s'effrita en morceaux de plâtre doré devant les sabots
de la haridelle sur quoi Gousenot proférait des commandements
drolatiques.
Le bruit attira les habitants des rues voisines. Dieudonné Cavrois
reconnut madame Cardoche au ruban vert de la coiffe; il lui dit n'avoir
point dîné. La vieille prit le Ciel à témoin d'une telle injustice, et
promit quelques subsistances. Le capitaine Lyrisse voulut sa part, celle
de son neveu.
Las et le sang cuit par la fièvre, Omer s'affaissait, quelques minutes
plus tard, dans l'entresol de madame Cardoche. Ses artères enflaient.
Angeline lui dénoua la cravate, en approchant ses belles chairs
odorantes. Au bout de la table chargée de têtes en carton, de piédouches
à bonnets, de pelotes, de limons et de rubans, Cydalise et la
Bordelaise, joueuses, écartaient les étoffes, dressaient le couvert. En
corps de chemise, trempé par la sueur, Cavrois se coupait une tartine
considérable. Il chantait un refrain que sifflait aussi le capitaine
avant de souffler et de s'ébrouer dans l'eau de la terrine. Ils furent
ensuite deux convives audacieux qui tranchaient le jambon, étalaient le
beurre au long du pain, obligeaient les lingères à s'asseoir sur leurs
genoux pour verser le chablis dans les verres tendus comme leurs lèvres
avides. Omer n'osa les imiter, bien qu'il appuyât son épaule contre la
hanche d'Angeline debout. Discrètement amoureuse, elle se frôlait à lui.
Dieudonné se moqua de leur vertu. L'oncle Edme, d'une poigne solide,
jeta la belle blonde dans les bras du jeune homme:
--Tu dois des politesses à cette bergerette qui partagea tes périls.
Embrassez-vous, morbleu!
«Pardonnerais-tu cela, chère Elvire?» se demandait l'époux près d'être
infidèle. Une indiscrétion du capitaine, bavard et franc, pourrait
abolir, pour jamais, le bonheur de Meudon.
--Ah Dieu! quelle vous aime, ma petite Angeline! témoigna madame
Cardoche, lorsque, entre les chandelles, elle déposa les beignets frits.
Honteuse un peu, la grisette se blottit dans le gilet d'Omer. Pour mieux
refréner les élans de son instinct, il restait immobile, effleurait à
peine d'un sourire les boucles blondes. Le corsage de l'enfant bâillait,
et l'odeur chaude l'enivra doucement, suscita les images de volupté. Il
essaya de se dérober encore. Il invoquait, en lui-même, le nom d'Elvire,
l'appelait au secours. Ses joyeux parents le taquinèrent:
--As-tu peur que ta femme le sache?
--Parole d'honneur! nous serons plus muets que des carpes.
--Puisque le coeur vous en dit, allez-y donc, corbleu!... conseilla
Cydalise, ses maigres poings sur les hanches.
--Paix là, tu l'agaces!... gémit Angeline.
Pour la jolie crainte incluse dans cette réplique, il lui baisa
l'oreille. Leurs muscles tressaillaient ensemble. «Je suis lâche aussi
devant mes passions, pensait-il. J'appréhende qu'Elvire ne découvre ma
faute et ne se venge, en m'abandonnant. Au surplus, sa douleur me
désolerait. Le courage me manque pour la faire souffrir!... Et puis-je,
en m'éloignant, humilier cette amante d'autrefois, qui me fut bonne?...
Le courage me manque pour faire souffrir...»
--Capon!... conclut l'oncle Edme.., comme s'il eût, d'un oeil adroit,
pénétré l'âme de son neveu.
Ensuite le demi-solde s'occupa d'apprendre aux lingères l'art de
transformer en cartouches les feuilles d'une gazette. Il tailla deux
morceaux, les colla, les remplit de la poudre que Cavrois lui passait.
Mme Cardoche leur fut une élève docile. Revenue solennellement de la
cuisine, avec un plat de fruits marinés dans le vespétro, elle négligea
les derniers soins culinaires pour confectionner «la médecine qui
forcerait la France à vomir les Bourbons». Malgré son rouge, la figure
blette de la vieille se transfigurait, haineuse et tragique, belle de
ses malédictions.
Alors, accusant la température, la Bordelaise prétendit ôter sa robe.
Elle tira de manches à gigot ses bras bruns et fluets au duvet sombre.
Angeline se mêla quelque temps de plier avec soin, la langue hors la
bouche, des coins de papier en forme de pochettes. Madame Cardoche
versait le sable noir à l'aide d'une cuiller. Cydalise fermait à la
colle ces petits paquets dangereux. Elle termina plus vite sa besogne.
Libre, elle retira canezou et corset. Elle se dandinait en chemise et en
jupon court; elle brandissait le parapluie de sa patronne; et, martiale,
chantait, le minois en l'air, pour retenir sur son front le chapeau de
l'oncle Edme:
Bataille!
Bataille!
Me raille
Ma foi, qui voudra.
Bataille!
Bataille!
Je ne connais qu'ça,
Je ne connais qu'ça.
Comiquement, elle imitait les poses altières d'un tambour-major, autant
que le pouvait son petit dos chétif dont les omoplates remuaient en
saillie. De la rue, les bruits guerriers et les appels montaient jusqu'à
ce refrain de fillette vicieuse, gaie, demi-nue, qui dansait en laissant
tressauter sa poitrine basse.
Cela fit qu'Omer désira plus les complaisances d'Angeline. Devant eux,
la Bordelaise, par ses chatouillements, empêchait Cavrois d'additionner
les seize mille deux cent cinquante abonnés du _Constitutionnel_ aux
treize mille du _Journal des Débats_, aux deux mille neuf cent
soixante-quinze du _Courrier français_. Contre l'avis d'Omer, l'étudiant
estimait que la plupart de ces lecteurs prendraient les armes et
reconstitueraient une garde nationale capable d'affronter avec avantage
les quinze mille soldats de Marmont. Mais sa maîtresse l'escalada comme
un roc:
--Eh! mon bon, tu ne vas pas au moins attraper un horion!... dis
_doncque_?...
Elle l'embrassa, dissimulant un peu d'émotion sous des grimaces.
Afin de la rassurer mieux, Cavrois, sur ses genoux, la maintenait
droite, ainsi qu'une toute petite. Et le baryton s'égosilla:
Lisette,
Ma Lisette,
Crois-moi, redeviens grisette,
Végète,
Rejette
Un honneur
Sans bonheur!
Les cils mouillés de larmes, Angeline baisait Omer aux frisures des
favoris. Elle souffrit de comprendre qu'il ne voulait pas, en cette
heure, oublier l'épouse, et qu'il se privait de leurs voluptés pour ne
point chagriner l'autre. L'humble fierté de la créature lui valut de la
douleur qu'elle cachait mal en feignant aussi de rire, les yeux noyés...