Michel Chrestien haussait tout à coup sa tête de Jupiter, pour applaudir

avec Pierre Leroux, Blanqui, M. Buchez, Ulysse Trélat. Les joues mûres

de La Fayette se marbraient un peu. Ses vieilles mains garrottées de

grosses veines, ponctuées de taches jaunes, râtissaient machinalement le

drap de la table contre laquelle il s'appuyait du ventre. Il parut

mâchonner de la bouillie. On attendait sa parole. Il se reprit à

totaliser les nombres de fidèles que l'on pourrait mettre en ligne. On

discuta de nouveau. Enfantin leva son clair visage, étendit les bras,

chantant presque:

--Pourquoi rouvrir l'ère belliqueuse?... L'âge d'or n'est pas derrière,

mais devant nous. Il s'agit seulement de bonne volonté, de fraternité...

--Hé! hé!... railla le major Gresloup,... quand vous avez rompu les

portes de l'École polytechnique en 1814, pour courir, le fusil à la

main, défendre la barrière de Clichy, vos coups de feu furent-ils

fraternels à l'égard des Alliés?...

Enfantin caressa les duvets de ses joues claires, sans répondre au

sarcasme, sinon d'un geste vague. Puis il disserta religieusement:

--Je n'estime pas que l'usage de la violence nous aide à conquérir

l'harmonie sociale. Je ne l'ai jamais pensé, M. Gresloup! Vous le savez

bien. J'ignore si l'on a le droit de conduire au massacre une population

innocente... Je me demande si ce n'est pas un crime que de le tenter!

Tout pâle, il répéta:

--Un crime!

Omer eut envie de l'applaudir, mais la plupart des carbonari

protestèrent avec véhémence. Le général Pithouët s'élança:

--Un crime?... un crime?... Mais non: nul remords ne me trouble. Je me

suis battu quinze ans sur tous les champs de l'Europe!... Nul remords ne

me trouble, Monsieur... Car si j'ai frappé, j'ai été frappé... Un

crime!...

Il se rua vers Enfantin, les poings fermés. Le délire de la rage

convulsait cette face osseuse, aquiline, qui crachait en même temps de

la salive et des mots. Toute l'exaspération qu'il avait maîtrisée

difficilement chez Casimir Perier éclata. D'un geste fou, il déboutonna

sa redingote, arracha la cravate, écarta le jabot, montra la cicatrice

rosâtre, pareille à une bouche close, qui balafrait le poils gris de sa

maigre poitrine. Il toucha la trace étoilée d'un trou de balle à son

cou. Sa manche relevée, il indiqua l'entaille d'un sabre espagnol, du

coude au poignet. Il retroussa les cheveux pleureurs, et fit voir un

hideux sillon blanchâtre à la cime de son front plissé... Il disait:

--J'ai suffisamment affronté la mort pour avoir le droit de conseiller

la bataille... Je suis le bras de la Liberté; et j'ai renversé les

esclaves de la tyrannie. Peu m'importent les douleurs des victimes

devant l'Idée que je sers... Et j'achèverai mon devoir!

--Nous l'achèverons ensemble!... jurèrent le major, le capitaine, vingt

autres.

Enfantin arrangeait, dans un large noeud, les bouts de sa cravate

blanche; il époussetait les revers en rouleau de son habit qui se

cambrait sur une taille charmante; cela inconsciemment, par habitude de

maniaque:

--L'amour de la paix l'emporta, dans l'âme des peuples, sur le désir de

la gloire; et Napoléon fut terrassé...

--La paix!... Vous voulez la paix?... Ah! ah!... ripostait le général...

Ce vieux renard de Metternich l'a voulue, la paix! Il ne demandait

qu'elle, en 1814. Pourquoi? Pour avaler sans les arêtes, la grosse

bouchée de Waterloo... Les idéologues servaient les desseins de

Metternich. Et la Sainte-Alliance des tyrans, grâce à la paix, peut

facilement effacer jusqu'aux vestiges de notre Révolution...

Sachez-le... Pour durer et vaincre, il faut à la Révolution, qui se

réveille, un Napoléon II, puisque l'autre a été assassiné par le poison

de l'air, dans Sainte-Hélène... Oui, M. de La Fayette: un Napoléon II!

Et toute la France armée dans le camp d'Hiram, depuis l'Océan jusqu'au

Rhin; et cela pendant dix ans, pendant vingt ans, pendant un siècle

même! jusqu'à ce que le dernier valet des monarques ait perdu la

dernière goutte de sang servile... Alors nos petits-fils pourront

s'offrir la liberté de la presse, le suffrage universel, tout le

babouvisme, le saint-simonisme, le communisme, le fédéralisme, et le

papisme industriel, si ça les amuse...

--Bon, ça!... répliquait le jeune Blanqui,... un autre Napoléon avec des

généraux pareils au duc de Raguse, qui, à leur tour, iront trahir la

Révolution pour l'Empire, l'Empire pour la Sainte-Alliance, la

Sainte-Alliance pour l'Acte Additionnel, et Napoléon pour le roi de

Gand!...

Sa rage siffla ces choses, sans qu'il abandonnât sa posture, les genoux

étreints par ses mains serpentines.

--Je m'en f...!... rugit le capitaine Lyrisse... D'abord il faut

vaincre!

La Fayette asséna sur la table un coup terrible. Tout le monde se tut.

Il affirma:

--Nous ne recommencerons pas la Révolution pour le seul triomphe d'un

despote, mais pour celui de la Loi, c'est-à-dire des Droits de l'Homme,

et de leurs conséquences législatives.

--La Loi! La Charte!... s'écria l'oncle Edme... Ah! vous voyez ce qu'en

firent les escobars de la Congrégation...

--Nous serons là pour faire respecter le pacte.

--Nous aussi, heureusement... et avec nos sabres!... ajouta le général

Pithouët.

Le Grand-Élu dévisagea le capitaine et le général dont les mains, les

cris le défiaient. Un moment, ces trois hommes absorbèrent dans leur vie

palpitante les attentions et les angoisses des esprits. Une question se

décidait, autour de quoi s'évertuaient, depuis dix ans, toutes les

passions de la Charbonnerie et de la Maçonnerie. On se querella

longtemps. Omer lui-même récita ses prosopopées ordinaires sur la

divinité romaine de la Loi. Il se grisa de son éloquence mal écoutée par

tous ces hommes énergiques, et qui s'estimaient supérieurs à un petit

avocat. L'oncle Edme lui répondit rudement; puis le major. Et tous les

soldats déclarèrent que la Loi consacre seulement la force triomphante,

qu'il fallait être premièrement cette puissance efficace, indiscutable.

En rétorquant les raisons d'Omer, le général Pithouët pantela. Contre

ses rides, la sueur collait ses cheveux gris. Enfin, les saccades de ses

membres s'arrêtèrent. Il demeura tout lumineux de sa foi, le col ouvert

et la cravate flottante, les mains crispées aux breloques qui pendaient

sur sa culotte de molleton blanc.

Omer Héricourt se clapit en sa place, hostile à leurs idées, anxieux de

les voir ébranler la prudence de la Vente et celle de La Fayette. Depuis

le fort de la dispute, le vieillard s'était rassis. Il tournait de

lourdes bagues sur ses phalanges décharnées... Par instants, il se

levait, claquait la table, réclamait en vain du silence. Ainsi le

Grand-Élu semblait un vieillard las et sans autorité. M. Buchez obtint

plus de respect. Blanqui, dans un élan détestable de confiance en soi,

insultait à toute opinion. A l'aide d'un instrument d'ivoire, Rastignac

se polissait les ongles. Sec et brusque, Armand Carel niait,

interrompait. Le major ne réussissait point à faire prévaloir ses

utopies saint-simoniennes. Inutilement, il écumait, sabrait l'air de ses

bras... Omer souhaita la fin de cette piteuse réunion. Retourner à la

campagne, se rafraîchir devant un beau dîner servi dans les fleurs, lui

fut désirable. Au nom de quelle philosophie risquait-il sa tête dans ce

milieu d'énergumènes?

Cependant, à la voix du général Pilhouët, le calme, peu à peu, se

rétablit. Lui démontrait encore le besoin d'une discipline que

prescrivit sa bouche furibonde. Il exigeait que l'on votât la prise

d'armes. Pierre Leroux et Michel Chrestien revendiquèrent le droit de

lire un programme de réformes. Ne seyait-il pas d'apprendre en l'honneur

de quels principes on allait se faire tuer? Ils résumèrent encore leurs

voeux de fédération et de communisme. A l'ennui de tous, ils

ébauchèrent leur idéal de République égalitaire.

--Où nul, du moins, n'aura licence de bien dîner!... conclut Rastignac.

Doucement il se rapprochait d'Omer pour railler la triste houppelande de

Pierre Leroux et la fausse élégance d'Enfantin:

--Ces messieurs souffrent à l'excès de l'envie. Si nous leur permettons

de guérir les autres gueux de ce mal, ils transformeront le monde en un

vaste champ de légumes humanitaires, hélas!... Ah! Monsieur Héricourt,

est-ce pour cette vie plate et potagère de pourceaux repus que nous

sommes ici, vous et moi, prêts à la plus déplorable affectation de

révolte généreuse et ridicule? Qu'en pensera notre ami, M. de

Montalivet?

--C'est un sage. Il eut soin de choisir cette semaine pour rendre visite

à son beau-père dans une campagne fort lointaine; ce dont je le loue...

Il arrivera lorsque tout sera fini, et lorsqu'il saura bien exactement

pour qui tenir... Meudon est trop près du Palais-Royal...

--Que cherchez-vous ici? Prétendez-vous à un ministère sous quelque

nouveau régime?

--Et vous?

--Oui, n'est-ce pas?... avoua-t-il négligemment, sans paraître

déconcerté;... nous aimerions gouverner... Nous aimerions une autre

forme de monarchie, parce que dans celle-ci les premières places sont

réservées à d'autres. Sous le roi de Rome, nos mérites seraient mieux

chamarrés que dans la République de M. Pierre Leroux. Voilà pourquoi

j'incline vers l'avis de ces demi-soldes. Aussi bien Bonaparte et le duc

de Raguse ne manquèrent pas de fonder leur fortune sur le terrain

brûlant de la République. C'est, il me semble, la raison pour laquelle

nous nous engageons dans cette atmosphère de révolte, en dépit de nos

caractères que séduit la sécurité des choses établies, et malgré notre

science de l'histoire qui ne se leurre pas en espérant de véritables

réformes, si tant est qu'il en advienne...

L'avocat sentit la chaleur du sang lui rougir la figure. Trois phrases

de ce dandy les dépouillaient de tout masque; il dénudait leurs âmes; la

pudeur était confondue. Omer reconnut là le franc scepticisme de son

oncle Augustin. Pourtant il commentait sa dévotion à la Loi...

--Peuh! peuh!... fit Rastignac arrogamment... Bah! ne nous troublons

point. La ruse a mené fort loin d'autres que nous, et de plus grands...

Confus, Omer souriait, à la recherche d'une attitude. Heureusement le

vacarme augmentait encore. On votait à mains levées. Sévère et solennel,

M. Buchez annonça que la résistance par le moyen des armes était

résolue.

--Pour la République Une et Indivisible!... s'écria le marquis de La

Fayette.

--Vive l'Empereur!... s'obstinait l'oncle Edme.

La querelle ressuscita, devant la face impassible et plombée de La

Fayette... Alors tous s'apprêtèrent à sortir. M. Buchez, de sa voix

calme et sourde, distribuait le commandement des «cohortes» et des

«manipules». Il désignait, pour le lendemain, les lieux de rassemblement

des Ventes et des Loges. Il fut convenu que les gardes nationaux

endosseraient leurs uniformes de 1827, et se rassembleraient par

compagnies.

--Je meurs de faim,... confessa l'oncle Edme... Allons dîner au trot,

chez Hardy.

--Il faut renvoyer le tilbury à Meudon, avec un message qui rassure nos

femmes,... dit le major... Nous ne pouvons plus quitter la place.

--Parbleu!... répondit Omer, qui souhaitait un prétexte pour s'acquitter

lui-même de l'ambassade.

* * * * *

Dès lors, son imagination fut la proie d'un spectre: celui du maçon tué

non loin de lui, rue du Lycée. Le mort avait des souliers à cordons

blanchis par le plâtre dont les grumeaux demeuraient si visibles que

l'halluciné les compta: quatre. Le même sort lui pouvait échoir. Comment

n'osait-il pas confier à son beau-père et à son oncle qu'il préférait au

péril, et même à la gloire probable, la sécurité de sa vie riche,

amoureuse, spirituelle? «Hélas! je suis trop faible pour rompre le joug

de l'honneur. Ce sentiment règne en moi, malgré moi. Je ne crois pas

qu'il appartienne à ma propre nature; cependant je ne saurais lui

désobéir... Ni ma religion de la Loi, ni le désir d'accroître les

prestiges de ma personne en assumant un rôle politique, ne suffiraient à

me faire encourir le risque de mort: j'aime trop l'existence. Seul mon

père exige, par l'entremise de notre sang, que j'affronte le danger.

Rien de ma vigueur ne peut résister à celle du mort... A tout prendre,

Elvire me méprisera si le major l'instruit de ma lâcheté. Elle cessera

de m'aimer, me trompera peut-être un jour... Vaut-il mieux mourir que

d'être un mari de vaudeville?... Drôle de problème!»

Aux côtés de son oncle Edme et de son beau-père, il marchait vers le

boulevard, divaguant de la sorte, épeuré d'entendre grogner la foule et

retentir les trots de cavalerie. Du froid glaçait ses entrailles et la

sueur inondait son échine. Lugubrement, au loin, le tambour battait.

Chaque borne était le centre d'un colloque entre ouvriers, marchands et

commis. La marmaille se divertissait aux jeux militaires. De toutes les

fenêtres, les familles interrogeaient les passants. Importants, ceux-ci,

le mouchoir à la main, parlaient de bagarres rue Saint-Honoré et rue des

Pyramides. Une balle avait étendu raide un Anglais qui guettait les

événements, au balcon de l'Hôtel Royal, rue des Pyramides... Et cela

faisait gémir les vieilles qui surveillaient les marchandises des

boutiques. Des fanfarons assuraient que les troupes de ligne ne

tireraient plus. L'un avait vu l'officier subalterne commander: «Arme

bras!» après que le chef de bataillon eût commandé: «Feu!» Des jeunes

gens se hâtaient, la trique au poing et le chapeau sur les yeux. La

tripière décrochait les foies de veau suspendus au dehors...

Brusquement, l'écho d'une explosion roula par derrière. Mille plaintes

s'exhalèrent des gosiers des femmes. La terre frissonnait encore sous

les pas.

--Ça va!... jugeait l'oncle Edme... Retournons au Palais-Royal... Nous y

mangerons un morceau.

Et ses regards escrimeurs attaquaient les physionomies des gens pour

apprendre du nouveau. Sans ralentir l'allure il les questionnait, les

encourageait, promettait la victoire... Silencieux, le major gardait la

bouche ouverte comme si la cicatrice, soudain rétrécie, attirait vers la

narine sa lèvre supérieure. Il arrangeait certainement des projets dans

sa grosse tête digne. Bientôt il les quitta. Ses devoirs de Vénérable

l'obligeaient à prévenir Arago et quelques personnes de la décision

prise à l'assemblée de la Haute Vente. Il fixa le rendez-vous, aux

_Enfants de Momus_.

Omer méditait encore, sur le moyen d'y manquer, lorsque l'oncle Edme et

lui rentrèrent chez Pied-de-Jacinthe, dans la boutique illustrée de

caricatures qu'admiraient les loustics.

Celui-ci rapporta que maints promeneurs, furieux d'avoir essuyé le feu

des patrouilles ou mal esquivé les charges de cavalerie, achetaient en

face, chez l'armurier Lepage, des munitions et des pistolets. En effet,

les badauds regardaient sortir, avec de telles emplettes, trois

messieurs résolus qu'ils applaudirent.

--Nous ne nous laisserons pas non plus massacrer, sans nous défendre,

par les Suisses de Polignac!

--Les gendarmes ont foulé aux pieds de leurs chevaux la petite mercière!

Ils indiquaient la devanture et les bonnets de linge.

Empêchés de se rendre aux tripots du Palais-Royal, et perdant ainsi

leurs chances, des joueurs s'irritaient.

--La vie vaut-elle qu'on la ménage, lorsqu'on n'a ni sou ni maille?...

interrogeait un homme aux yeux cernés et dont l'habit autrefois élégant

marquait, par ses taches innombrables, la déchéance.

En sa compagnie, des personnages pareils excitaient les rancunes de ceux

qui se rafraîchissaient dehors. Tous grossissaient les nouvelles. Ces

propos venaient aux oreilles des imprimeurs assemblés devant la

librairie. En plaisantant, l'escogriffe et le gnome proposèrent

d'enlever les fusils chez l'armurier.

--Tu veux réquisitionner les armes pour le service de la Charte, pas

vrai?... dit le cocher Bridoit... Ça se fait, à la guerre.

--Puisqu'on nous tire dessus, m'est avis qu'on est en guerre!...

déduisit le gnome barbu.

--Va pour la réquisition! accorda joyeusement le capitaine Lyrisse.

Là-dessus, Gousenot et Bridoit franchirent la chaussée derrière la

limousine de Brémondot qui, de son front jaune, de ses larges épaules,

intimida les commis empressés d'accourir avec les volets. Rapides et

facétieux, les vétérans furent aussitôt dans la place, décrochèrent les

sabres, qu'ils passaient aux apprentis gambadant. Bahorel confisqua les

fusils de chasse au bénéfice des étudiants que, du Luxembourg, il avait

conduits là. Parmi ces gaillards hardis, farceurs et têtus, les garçons

de magasin n'avaient point tenté de se débattre. Sur l'avis du patron,

ils acceptèrent l'argent de Cavrois pour lui vendre quelques sacs de

poudre. Un argousin essaya mal de résister aux poings de Dambeton, et

disparut incontinent au gré des injonctions furibondes. Puis étudiants

et ouvriers rivalisèrent le lazzi, s'équipèrent, s'affublèrent de

lourdes gibernes, de bandoulières blanches, essayèrent les batteries des

mousquetons, le glissement des sabres huilés dans les fourreaux sonores.

L'escogriffe s'empara d'une hallebarde à gland bleu. Dambeton avait, à

l'en croire, retrouvé sa carabine de chasseur à cheval; et il démontrait

comment, à Lützen, son tir avait maltraité des chevau-légers prussiens.

Brémondot réclamait un cheval de cuirassier pour sa latte de colonel. Le

gnome reçut une espingole. Gousenot détela. Par-dessus la couverture

sanglée, il enfourcha sa rosse lamentable. Les poudres furent confiées à

Bridoit, qui jusqu'à la librairie les transporta dans une brouette. A

son fusil de munition le prote adaptait une lanière. Le Silène se

bouclait sur le torse une cuirasse piquée de rouille. Inutilement les

commères éperdues suppliaient leurs fils, leurs maris de restituer ces

armes. Hérissée de fer, la troupe évoluait déjà par la rue Richelieu, se

montrait aux boutiquières. Les apprentis maniaient des pistolets

d'arçon. En haut d'une échelle, un serrurier noir démolissait à coups

de marteau les armes royales décorant le bureau de la Loterie. La

couronne tomba, s'effrita en morceaux de plâtre doré devant les sabots

de la haridelle sur quoi Gousenot proférait des commandements

drolatiques.

Le bruit attira les habitants des rues voisines. Dieudonné Cavrois

reconnut madame Cardoche au ruban vert de la coiffe; il lui dit n'avoir

point dîné. La vieille prit le Ciel à témoin d'une telle injustice, et

promit quelques subsistances. Le capitaine Lyrisse voulut sa part, celle

de son neveu.

Las et le sang cuit par la fièvre, Omer s'affaissait, quelques minutes

plus tard, dans l'entresol de madame Cardoche. Ses artères enflaient.

Angeline lui dénoua la cravate, en approchant ses belles chairs

odorantes. Au bout de la table chargée de têtes en carton, de piédouches

à bonnets, de pelotes, de limons et de rubans, Cydalise et la

Bordelaise, joueuses, écartaient les étoffes, dressaient le couvert. En

corps de chemise, trempé par la sueur, Cavrois se coupait une tartine

considérable. Il chantait un refrain que sifflait aussi le capitaine

avant de souffler et de s'ébrouer dans l'eau de la terrine. Ils furent

ensuite deux convives audacieux qui tranchaient le jambon, étalaient le

beurre au long du pain, obligeaient les lingères à s'asseoir sur leurs

genoux pour verser le chablis dans les verres tendus comme leurs lèvres

avides. Omer n'osa les imiter, bien qu'il appuyât son épaule contre la

hanche d'Angeline debout. Discrètement amoureuse, elle se frôlait à lui.

Dieudonné se moqua de leur vertu. L'oncle Edme, d'une poigne solide,

jeta la belle blonde dans les bras du jeune homme:

--Tu dois des politesses à cette bergerette qui partagea tes périls.

Embrassez-vous, morbleu!

«Pardonnerais-tu cela, chère Elvire?» se demandait l'époux près d'être

infidèle. Une indiscrétion du capitaine, bavard et franc, pourrait

abolir, pour jamais, le bonheur de Meudon.

--Ah Dieu! quelle vous aime, ma petite Angeline! témoigna madame

Cardoche, lorsque, entre les chandelles, elle déposa les beignets frits.

Honteuse un peu, la grisette se blottit dans le gilet d'Omer. Pour mieux

refréner les élans de son instinct, il restait immobile, effleurait à

peine d'un sourire les boucles blondes. Le corsage de l'enfant bâillait,

et l'odeur chaude l'enivra doucement, suscita les images de volupté. Il

essaya de se dérober encore. Il invoquait, en lui-même, le nom d'Elvire,

l'appelait au secours. Ses joyeux parents le taquinèrent:

--As-tu peur que ta femme le sache?

--Parole d'honneur! nous serons plus muets que des carpes.

--Puisque le coeur vous en dit, allez-y donc, corbleu!... conseilla

Cydalise, ses maigres poings sur les hanches.

--Paix là, tu l'agaces!... gémit Angeline.

Pour la jolie crainte incluse dans cette réplique, il lui baisa

l'oreille. Leurs muscles tressaillaient ensemble. «Je suis lâche aussi

devant mes passions, pensait-il. J'appréhende qu'Elvire ne découvre ma

faute et ne se venge, en m'abandonnant. Au surplus, sa douleur me

désolerait. Le courage me manque pour la faire souffrir!... Et puis-je,

en m'éloignant, humilier cette amante d'autrefois, qui me fut bonne?...

Le courage me manque pour faire souffrir...»

--Capon!... conclut l'oncle Edme.., comme s'il eût, d'un oeil adroit,

pénétré l'âme de son neveu.

Ensuite le demi-solde s'occupa d'apprendre aux lingères l'art de

transformer en cartouches les feuilles d'une gazette. Il tailla deux

morceaux, les colla, les remplit de la poudre que Cavrois lui passait.

Mme Cardoche leur fut une élève docile. Revenue solennellement de la

cuisine, avec un plat de fruits marinés dans le vespétro, elle négligea

les derniers soins culinaires pour confectionner «la médecine qui

forcerait la France à vomir les Bourbons». Malgré son rouge, la figure

blette de la vieille se transfigurait, haineuse et tragique, belle de

ses malédictions.

Alors, accusant la température, la Bordelaise prétendit ôter sa robe.

Elle tira de manches à gigot ses bras bruns et fluets au duvet sombre.

Angeline se mêla quelque temps de plier avec soin, la langue hors la

bouche, des coins de papier en forme de pochettes. Madame Cardoche

versait le sable noir à l'aide d'une cuiller. Cydalise fermait à la

colle ces petits paquets dangereux. Elle termina plus vite sa besogne.

Libre, elle retira canezou et corset. Elle se dandinait en chemise et en

jupon court; elle brandissait le parapluie de sa patronne; et, martiale,

chantait, le minois en l'air, pour retenir sur son front le chapeau de

l'oncle Edme:

Bataille!

Bataille!

Me raille

Ma foi, qui voudra.

Bataille!

Bataille!

Je ne connais qu'ça,

Je ne connais qu'ça.

Comiquement, elle imitait les poses altières d'un tambour-major, autant

que le pouvait son petit dos chétif dont les omoplates remuaient en

saillie. De la rue, les bruits guerriers et les appels montaient jusqu'à

ce refrain de fillette vicieuse, gaie, demi-nue, qui dansait en laissant

tressauter sa poitrine basse.

Cela fit qu'Omer désira plus les complaisances d'Angeline. Devant eux,

la Bordelaise, par ses chatouillements, empêchait Cavrois d'additionner

les seize mille deux cent cinquante abonnés du _Constitutionnel_ aux

treize mille du _Journal des Débats_, aux deux mille neuf cent

soixante-quinze du _Courrier français_. Contre l'avis d'Omer, l'étudiant

estimait que la plupart de ces lecteurs prendraient les armes et

reconstitueraient une garde nationale capable d'affronter avec avantage

les quinze mille soldats de Marmont. Mais sa maîtresse l'escalada comme

un roc:

--Eh! mon bon, tu ne vas pas au moins attraper un horion!... dis

_doncque_?...

Elle l'embrassa, dissimulant un peu d'émotion sous des grimaces.

Afin de la rassurer mieux, Cavrois, sur ses genoux, la maintenait

droite, ainsi qu'une toute petite. Et le baryton s'égosilla:

Lisette,

Ma Lisette,

Crois-moi, redeviens grisette,

Végète,

Rejette

Un honneur

Sans bonheur!

Les cils mouillés de larmes, Angeline baisait Omer aux frisures des

favoris. Elle souffrit de comprendre qu'il ne voulait pas, en cette

heure, oublier l'épouse, et qu'il se privait de leurs voluptés pour ne

point chagriner l'autre. L'humble fierté de la créature lui valut de la

douleur qu'elle cachait mal en feignant aussi de rire, les yeux noyés...

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 25 / 39 段