Déjà, pour le capitaine, Cydalise découvrait les veines bleues de sa

gorge. Déjà, la Bordelaise frétillait dans les bras du gros garçon

réjoui qui l'enveloppait de sa vigueur joviale. Omer songeait quel

chagrin serait à son Elvire la révélation d'un tel caprice, et quels

mensonges honteux il faudrait servir à la jeune femme inquiète...

Elvire brodait, sans doute, confiante, auprès du berceau. Peut-être

imaginait-elle les succès oratoires de son mari qu'elle croyait, selon

le message, dans une réunion de journalistes et de députés. Peut-être

lisait-elle les journaux, fort triste, à la lueur de la lampe...

N'était-ce pas indigne, de garder, à cette heure même, une tendre

grisette contre soi, de boire dans le verre où subsistait la trace de

lèvres complices? Pourquoi l'âme loyale du capitaine, pourquoi le grand

coeur du cousin, loin de le condamner, l'excitaient-ils à la faute par

leurs plaisanteries? Pourquoi entrevoyait-il le crime, quand ils se

plaisaient à la farce? «Mais je puis être tué demain, tout à l'heure, si

la nuit ne persuade pas la prudence, ainsi que j'y compte, au peuple et

aux ministres! Autant couronner de roses la coupe du dernier festin...»

--Les Romains eussent aimé attendre ainsi l'aube du péril!...

acheva-t-il tout haut.

Cette comparaison l'excusa. D'ailleurs Dieudonné redit l'adage latin

cité par Danton quand il apprit sa mise en accusation:

--_Nunc bibamus, cras moriemur!_... Buvons maintenant. Demain, il sera

temps de mourir.

Pendant qu'elle retirait complètement sa jupe, Cydalise entonna:

Tenant de la nature

Des attraits à foison,

Vénus, pour tout blason,

N'avait qu'une ceinture...

En choeur, le capitaine, madame Cardoche et Dieudonné scandèrent le

refrain:

Lisette,

Ma Lisette...

A la faveur du bruit, Angeline murmurait:

--Omer, te souviens-tu?... C'est toi qui m'as glissé cette bague au

doigt. Je l'ai gardée... Mais toi?... Quel souvenir as-tu gardé?... Oh!

ne me fais pas de peine, Omer.... Aime-moi...

«Oui, du plaisir avant la mort!» acceptait le jeune homme.

Il enlaça la taille de la fille qui s'appesantissait. Resserra leur

étreinte, ils marchèrent jusque dans le boudoir de madame Cardoche.

Cydalise, facétieuse, les enferma. Dans le silence et l'obscur, l'amante

l'étouffait contre le frémissement de son corps. Le contact des seins

rudes affola les mains viriles que contentait mal, à l'ordinaire, la

poitrine trop menue d'Elvire. Leurs os frissonnèrent. Il aspira cette

haleine ardente avec la pulpe de la bouche savoureuse. L'angoisse du

désir les étranglait tous deux, nouait leurs nerfs fébriles. Le sang

cria dans leurs tempes. «Du plaisir avant la mort!» voulut-il. Et ils

s'attirèrent dans le sofa profond. Quand la fougue de leur délire

atteignit l'instant du râle, les rumeurs de la révolte s'unirent à leur

volupté.

L'âme du peuple, à travers les lames de la jalousie, allait vers eux.

Dans l'ombre, Omer se plut à penser que la clameur infinie sortait de la

fille en amour, qu'il aspirait l'odeur fauve de la foule avec le parfum

des fraises que Suzon avait mangées et celui des linges qui ne

l'habillaient plus. Peut-être le peuple entier, dans le corps de sa

fille, s'offrait-il à l'apôtre de la Loi romaine. Omer s'enivra d'y

songer.

A l'appel de l'oncle Edme, il fallut cependant répondre. M. Gresloup, en

bas, s'inquiétait de son gendre. Omer baisa la bouche de son amie, parmi

le tumulte emplissant la maison. Il crut dire adieu à la vie même.

Cavrois conduisit aux mansardes Pied-de-Jacinthe et l'escogriffe, pour

les inviter à choisir dans la secrète collection de pistolets et de fer

à piques, réunie par la mère Cardoche, en haine des Bourbons. Il y avait

de quoi munir deux cents révolutionnaires de la rue. En même temps, la

patronne accélérait, sur la table des lingères, la fabrication des

cartouches. Angeline dut monter quérir au grenier les jarres

mystérieuses entassées là depuis des ans. La vieille creusa le beurre

d'un premier pot pour extraire la poudre entassée dessous. Les grisettes

se remirent à tailler de vieux journaux.... Un baiser de la main; puis

Omer avec son oncle et son cousin descendirent.

* * * * *

Dehors, toute une troupe bizarre, fière de ses décisions, mais timide

encore devant leurs conséquences, s'assemblait, à la voix du major, pour

afficher, sur les colonnes de la Bourse, la protestation des

journalistes, et conquérir les glaives des théâtres... Formidable et

grotesque, elle s'ébranla derrière la haridelle de Brémondot, que

flanquaient l'escogriffe avec sa hallebarde, le gnome avec son

espingole. Chantant, titubant, s'exaltant par mille interjections

valeureuses, conviant ceux qu'elle rencontrait, la cohue coulait à

travers les voies tortes évitées par la cavalerie. Omer ne put inventer

un subterfuge honorable pour s'esquiver. Le major s'appuyait à son bras.

Afin de recruter des compagnons, tout un atelier de relieurs, la bande

dut s'arrêter dans un carrefour, au quartier de la Banque.

Oblique au sol, une façade en saillie, parmi les maisons de droite,

fermait à demi la perspective irrégulière d'une rue qu'obstruaient aussi

les panneaux des enseignes, les poulies des greniers, et le plumeau

géant, indice d'une brosserie. Le flanc incliné de ce mur était peint en

vert, comme le magasin de friperie tapissé de vieux uniformes, d'habits

et de soutanes. Tout à coup, à la suite de leurs cris, débouchèrent là

nombre de loqueteux féroces, levant des bâtons et des crocs de bouchers.

--Vengeance! Vengeance!

Un corps échevelé de femme morte était, au-devant, balancé par deux bras

herculéens et nus, ceux d'un athlétique boulanger que revêtaient

uniquement un gilet et le jupon professionnel. Sous la masse de chair

ballante, il avançait, les muscles du torse en saillie, la face

hagarde... De seconde en seconde, la barbe se trouait, et deux syllabes

rauques épouvantaient les gamins, les porteurs d'eau, les buveurs du

cabaret, les servantes joignant les mains, les dîneurs apparus,

serviette au col. Hydre à cent têtes, la vague de fureur déferla,

dépassa le plumeau géant de la brosserie, les paletots et les vestes du

fripier... Par une grande acclamation, Pied-de-Jacinthe et ses ouvriers

accueillirent la horde, son fardeau sinistre emmaillotté d'une jupe

bleue.

La garde sortit de la Banque en fixant la baïonnette au canon; elle

s'aligna. Toutes les figures cernées dans les jugulaires pâlirent dès la

vue du cadavre. Au pied raidi de la victime, l'escarpin pendillait par

un cordon. Le boulanger courut deux ou trois pas; le cadavre tanguait.

Cet homme le jeta sur les fantassins: l'officier dut bondir en arrière

pour éviter le choc de ce qui s'écrasait, inerte, dans la boue rejaillie

du ruisseau.

--Voilà comment on arrange nos femmes!... beugla le colosse, inondé de

sueur... Soldats, en ferez-vous autant?

--En ferez-vous autant?... rugirent cent mufles de forcenés.

Les mains sales de Grantaire maudirent les shakos noirs évasés sous les

pompons verts. De toutes les portes les gens s'élançaient. Le dîneur qui

avait la serviette au col menaça, du poing, l'officier honteux.

Difficilement celui-ci dégaina... La boue avait sauté contre son

pantalon de toile. Il parut hésitant et embarrassé de son sabre. Le

major Gresloup le remarqua.

--Vilaine besogne, Monsieur, que l'on vous inflige là!

--Heureusement pour nous.., ajouta le capitaine Lyrisse.., ce fut contre

les Autrichiens et les Russes que Napoléon dirigea nos coups!

--Et non contre les femmes ou les pauvres pékins inoffensifs!...

renchérit Pied-de-Jacinthe, de sa voix caverneuse.

Brémondot protesta que jamais les chasseurs à cheval de l'Empire

n'eussent souillé leur uniforme ainsi.

--Dites.., répétait le colosse à demi nu... aurez-vous le coeur de

faire tirer sur d'honnêtes gens qui ne veulent que les droits de la

Charte?

--Vous feriez-mieux de la défendre, pas vrai? N'êtes-vous pas les fils

de la Révolution, aussi bien que nous?... raisonnait l'escogriffe

derrière sa hallebarde.

--La ligne, c'est le peuple de l'armée! On l'abreuve d'injustices!...

reprit le major.

--On vous immole aux fantaisies de la garde royale. Le gouvernement lui

donne tout. Il ne vous distribue que les corvées. On vous opprime!...

affirmait le capitaine Lyrisse.

--Tuerez-vous ceux qui veulent changer votre sort?... proféra Bahorel

drapé dans sa redingote verdâtre.

--Non! non!... fit la foule unanime qui, de toutes parts, affluait, se

pressait.

La rumeur montait au ciel roux, descendait aussi des mansardes, des

fenêtres garnies de figures impérieuses. Le délire de l'espoir

exaspérait les voix qui, naturellement, adoptaient les inflexions

dramatiques apprises des acteurs, au théâtre. Tous les Brutus de

tragédie exprimaient leurs vertus par les lèvres des Ribéride et des

Grantaire, tous les princes des mélodrames déclamaient leurs courages

par les bouches des marchands. Mille souvenirs d'émotions pathétiques

renaissaient aux mémoires de ces orateurs. A tous les étages, la rue

revendiquait son désir de chevalerie et d'équité légendaires. Devant le

cadavre de la fusillée, lui-même, Omer, résista mal. Les vibrations de

l'air pénétraient ses tempes, troublaient sa raison craintive. Elles

insufflaient en lui l'ardeur publique. La moue du major sembla le blâmer

de son inaction. Aussitôt il s'approcha des fantassins alignés au bord

du trottoir. Eux se détournaient, dérobaient leurs yeux, regardaient

leurs uniformes. Mais ils acceptèrent d'écouter sa parole.

--Votre devoir est de servir la Loi; et, à tout le moins, de ne pas

exterminer ceux qui la protègent.

La faveur de tous salua la phrase. Les soldats s'étonnèrent de ce jeune

fashionable en gilet double, beau, riche, amant peut-être, de qui chacun

redisait les mots sonores. Il cherchèrent des yeux l'avis de leur

officier. Ils ne le purent apercevoir. Pied-de-Jacinthe et ses

imprimeurs l'assaillaient de prières, de menaces. Brusque, l'oncle Edme

abaissa la baïonnette d'un petit rustre naïf et gourd. Le major empoigna

le fusil du caporal stupéfait, qui le voulut ressaisir.

--Vive la ligne!... approuvèrent les maisons et la foule. Vive la ligne!

Le dîneur, les cochers, mille autres s'étaient rués entre le caporal et

le major. Les femmes agriffèrent les soldats, et collèrent sur eux la

tiède promesse de leurs corps.

--Nous tuerez-vous aussi?... suppliaient-elles, pendant que le

cuirassier Brémondot, le canonnier Bridoit, le chasseur Dambeton,

embrassaient des fantassins, les convertissaient avec des phrases et des

injures.

Sept ou huit lurons, emmenant chacun d'eux boire, le déchargeaient de

son fusil et fouillaient sa giberne:

--Vive la Charte!... Vive la liberté!... A bas Polignac!... Trinquons à

la République!

Les cabarets voisins s'encombrèrent. Pitoyable, Omer considéra le

cadavre informe qu'empaquetaient un fichu, une pauvre jupe usée, des bas

bleus à reprises, des cheveux gras emmêlés autour d'une face ronde,

niaise et blafarde, fendue sur trois chicots bleus, sur de petites

pupilles glauques. L'athlète soufflait en essuyant la sueur de ses

tempes. Il dit que cette malheureuse habitait rue Saint-Denis, et qu'il

reportait le corps au père, un charpentier, son voisin.

--Allons, camarade... allons, du courage!... conseilla le capitaine

Lyrisse, désireux de voir reprendre la promenade tragique.

--Houp!... répondit le colosse.

Il s'accroupit afin de ramasser le poids de la morte, la jeta sur son

épaule, puis se releva lentement. Les ouvriers se rassemblèrent. Autour

de ses reins, le dîneur avait noué sa serviette, et il s'attribua l'un

des fusils oubliés par les soldats que les femmes régalaient au fond des

gargotes. Plusieurs s'étaient munis de même; ils éprouvaient le

mécanisme des gâchettes, devant ceux munis de triques et de cros.

On marcha. Les apprentis appelaient à la vengeance les flâneurs, les

curieux des boutiques et des fenêtres. Le major décida de remettre le

corps aux gendarmes du poste établi sur la place de la Bourse. A la tête

du cortège, il attira le capitaine. Leurs boutonnières décorées

inspirèrent de la vénération au peuple en savates. Entre eux, Omer se

plaça, mécontent de subir leurs volontés; ils ne lui permirent plus de

réflexions prudentes. Sur les seuils des magasins, les bourgeois

ébaubis, pour honorer le cadavre, retiraient leurs calottes à glands

d'or. Les femmes en camisole sauvaient leurs chaises dans les allées

noires. Les filles se cachaient la figure dès qu'elles comprenaient

l'état de ce corps dont l'escarpin pendillait au pied raidi, dont le

peigne en corail restait, par les dents de cuivre, accroché à la

chevelure flottante. Des cailloux brisaient les vitres des réverbères. A

cette heure de table d'hôte, les fritures empestaient la rue Vivienne;

mais le vacarme des assiettes lavées dans les sous-sols s'interrompait

au passage de l'escorte macabre. Mains au ciel, les commères geignaient.

Des marmots fuyaient en pleurant. Invités par les signes du capitaine,

de pâles jeunes gens dégringolaient de leurs chambres avec des pistolets

de poche, des fleurets ou des fusils de chasse. A cause des

conversations furieuses, on ne s'entendait plus. D'après le bruit des

pas, Omer comptait avoir derrière lui de milliers de combattants que

guidait le boulanger, robuste Héraclide vêtu comme d'une tunique

grecque. Ne portait-il pas une malheureuse Iphigénie sacrifiée à quelque

Némésis pour que la Loi fût vengée, pour que les Euménides fissent

claquer leurs fouets de vipères aux oreilles des citoyens trop longtemps

insoucieux de leurs libertés? Un rêve antique, pour le jeune homme,

travestissait ces hères sinistres en Harmodius et en Aristogitons.

Seraient-ils les vainqueurs d'une autre tyrannie, ou les condamnés dont

la marche au supplice distrait la populace stupide?

Jadis, devant ses yeux, les quatre sergents de la Rochelle avaient

défilé dans les charrettes infâmes, parmi le peuple lâche, sans que nul

des huit mille carbonari parisiens eût tenté de ravir leurs jeunes vies

à l'échafaud. Omer eût préféré qu'une balle le tua net, comme cette

femme hideuse, lourde hostie que soutenait l'effort monstrueux de

l'Héraclide. Déjà celui-ci l'arborait à la face de la cité convulsive;

il approchait le fronton grec et les colonnes corinthiennes du temple

consacré à la Fortune, et que longeait le flot des avant-coureurs.

«Là, pensait Omer, ma richesse s'est accrue, hier même, parce que nous

avons eu foi dans l'orgueil de la Nation!» On allait atteindre le

baraquement des gendarmes, érigé contre la grille de la Bourse, du côté

du boulevard. Agitant son bicorne à cocarde blanche, un svelte

commissaire s'enrouait:

--Halte-là!

L'oncle Edme avançait toujours. Ribéride dit:

--Monsieur, laissez-nous déposer les restes de cette infortunée dans le

poste de ceux qui doivent protection à la vie des citoyens.

--Qu'ils apprennent donc, par cet exemple... reprit Omer... à remplir

les devoirs que leur impose la Loi.

--Je vous l'interdis!... Lâchez cette femme...

Et le fonctionnaire se rua contre le trophée lamentable. Cinquante

poitrines haletantes, cent bras solides l'arrêtèrent. Ses argousins se

heurtaient à une opposition passive, mais inébranlable. Bientôt ils

s'affolaient dans un cercle de colères baveuses qui reprochaient les

ordonnances, les charges et les fusillades. En vain se démenaient-ils.

Sous la carrure énorme de Brémondot, sous les poings crevassés de

Dambeton, sous l'agilité de Gousenot, sous l'élan des autres, ils furent

submergés. Les épaules, puis les chapeaux de la police s'engouffrèrent

dans les replis de l'hydre.

D'ailleurs, les têtes goguenardes de l'émeute étaient plus attentives

aux torches, à la paille amassée par l'apprenti bossu et ses camarades

contre le corps de garde. Barricadés à l'intérieur, les gendarmes

refusaient d'ouvrir. L'or brusque des flammes jaillit au pied d'une

guérite vide. Une adipeuse mégère versait l'huile de sa lampe sur le

foyer crépitant. L'escogriffe et le gnome y poussèrent quelques barils

dont l'alcool s'alluma vite et dévora les douves... Le tourbillon

d'étincelles enveloppa l'édicule d'où s'enfuirent, une à une, des ombres

piteuses. On les hua. Sous le déroulement des fumées grises et rouges,

l'incendie ronflait. Il sautait au ciel. Il éclaira les pupilles

glauques de la victime, son cou brun, les souillures de ses mains

laborieuses, le fléchissement de cette forme matérielle que présentait

aux fureurs l'Héraclide juché, maintenant, avec son fardeau sur le

périptère du temple. Entre les colonnes corinthiennes, il souleva très

haut la flasque victime. Par la puissance de ses muscles, il la

présentait à ces feux soudain immenses comme le délire du peuple qui

bramait. Les mouvements guerriers de Gousenot, de Dambeton, de tous les

vétérans, les discours de Ribéride et d'Enjolras, les glapissements des

femmes, les clameurs de la multitude, jurèrent vengeance au cadavre. La

vigueur des voix ressuscitait l'idéal latin de la République et le

dressait contre le caprice des rois barbares. Le cerveau d'Omer

s'illumina. Il sut qu'il applaudissait le don de leurs existences offert

à la déesse de la Loi par ces mille visages qu'enflaient les grimaces de

la rage, de l'enthousiasme et de l'espoir. Entre les fumées diagonales

voilant à demi les colonnes, la victime propitiatoire demeura longtemps

érigée sur les bras colossaux d'un homme libre.

XII

Image indéfectible, le souvenir de cette apothéose hanta l'esprit

d'Omer, qui prêtait à l'apparition un caractère de prodige. Même il se

blâma de n'avoir point deviné l'ombre du colonel Héricourt dans l'essor

des fumées. Bien qu'il se doutât d'avoir transfiguré, sans trop de

logique, la Bourse, la femme morte et le boulanger, en motifs de

bas-relief antique, il refusa d'amoindrir l'émotion mentale dont il

jouissait. N'était-ce point là quelque signe du destin promettant, après

la richesse, le triomphe? Le carbonaro se vouait à le croire, tel le

buveur qui, sentant la griserie l'étourdir, n'écarte pas le breuvage,

mais cherche, au fond de la fiole, le poison des erreurs chères et

magnifiques.

D'ailleurs altéré par les exploits de son rêve, il vida plusieurs verres

de vin de Chypre en se réveillant, le lendemain dans sa chambre de

l'hôtel Dubourg, où le général comte et l'oncle Edme, avec le soleil,

étaient entrés, des flacons poudreux aux mains.

Les sons haletants du tocsin tintaient au faîte de Notre-Dame. Là

flottait le drapeau tricolore, annonça Dieudonné Cavrois; et tous quatre

trinquèrent en l'honneur des armes républicaines. Quand le major

Gresloup les eut rejoints, ils s'étreignirent, émus. La même espérance

vibrait dans leurs poitrines ivres, après quinze ans d'impatience

douloureuse. Leurs verres se choquaient à l'unisson. L'or des rayons

éclatants pénétrait l'or du vin roux comme se pénétraient leurs âmes

éprises du même désir. Omer ne sut plus s'il était lui-même, ou si, tour

à tour, son propre esprit n'animait pas la corpulence de son cousin, la

forme trapue du major, l'agilité de l'oncle Edme, l'élégance du comte.

D'abord éparses dans la haute chambre entre ses boiseries grises, leurs

pensées, sa pensée, totalement s'épousèrent. Sur leurs langues, ce vin

liquoreux coulait, aussi flatteur que la félicité de leurs paroles, plus

âpre ensuite que l'audace de leurs vaillances. Le soleil, sembla-t-il,

glissait en leurs âmes. C'était Ormuzd, l'autre nom de Mithra, la

lumière, qui s'incarnait en eux pour égorger la bestialité du taureau:

ils se le dirent, se rappelant les instructions maçonniques. Leurs

intelligences rayonnaient. Ils faisaient bruire leurs voix chaleureuses.

A chaque son, à chaque lampée, l'époux d'Elvire gagnait plus d'ardeur.

Il s'allégeait de toutes craintes. Déjà l'Hôtel de Ville

n'appartenait-il pas à la Révolution? Elvire et la Loi, Angeline et le

peuple l'aimaient. L'avenir de sa race lui fut sublime. Lui-même, tout à

l'heure, par le génie de son éloquence, communiquerait au monde sa foi.

Il se prévit honoré par les baïonnettes des régiments, sacré par les

sonneries des cloches, glorifié par l'adoration des foules, respecté par

le savoir de ses amis.

Sûr de ce résultat, il endossa son uniforme d'estafette de la garde

nationale. Chez un fripier, le comte Dubourg avait acquis un habit de

général républicain; chez un F.·., acteur de l'opéra-Comique, il avait

déniché les épaulettes nécessaires, et, dans une armoire, il avait

retrouvé son chapeau, jadis en usage à l'armée de l'Ouest, large bicorne

retroussé en arrière; enfin, il possédait toujours l'ample ceinture

tricolore. Il jugeait ces insignes plus évocatoires de la Révolution que

ceux de chef d'état-major aux armées de l'Empire. Ni l'oncle Edme ni le

major n'avaient leurs costumes militaires. Urbain Gresloup, échappé de

l'École, arriva dans la cour à la minute où l'on se mettait en selle,

tous les chevaux de la famille ayant été amenés là, depuis la veille au

soir. Omer, qui serrait la sangle de sa jument Fly, aperçut d'abord la

jolie figure de son beau-frère. L'École se révoltait; les élèves

aiguisaient sur les dalles des corridors les fleurets des salles

d'armes. A son père et au général comte, le polytechnicien expliqua son

plan pour tourner la position du duc de Raguse, au Carrousel. On lui

représenta que l'Ardente-Amitié se devait réunir sur la place des

Petits-Pères, afin de mener le comte Dubourg à l'Hôtel de Ville: là

s'installerait un gouvernement provisoire, avant que les généraux La

Fayette, Gérard et Pithouët, retenus dans les conciliabules des députés

libéraux, pussent former une commission militaire légale. Urbain posa

des objections. Un peu de son entrain fut déçu. Il persistait à croire

son plan meilleur. Dieudonné lui versa du vin de Chypre dans un grand

verre; et tous lui firent raison. Il choisit un alezan. On partit,

orgueilleux d'être une cavalcade prête à vaincre.

--Vive la Charte!... répondait Omer du haut de sa bête, aux groupes de

citoyens qu'étonnaient le général de la République et son état-major.

--Vive le général Dubourg!... criait Cavrois, à pied, en hissant, au

bout du fusil, son bonnet à poil, rougi par trois ans d'humidité, sur le

crâne du squelette, dans son laboratoire.

--C'est un officier de la République, qui a combattu les chouans aux

armées de l'Ouest, avec Bernadotte!... renseignaient le capitaine et le

major.

Ils s'inclinaient par-dessus leurs fontes vers les bonnets de police et

les visages téméraires des hommes qui, sur leur veste de travail,

avaient jeté le baudrier blanc à cartouchière, qui battaient le tambour,

traînaient des sabres de cavalerie, paradaient sous le colback de

l'artilleur à cheval, le casque du carabinier, le chapeau de castor, le

bicorne de la Convention, le bonnet de coton bleu, le béret basque, ou

le schapska du lancier.

--Vive le général Dubourg!... acceptaient-ils, brandissant leurs piques,

leurs fusils, leurs pioches et leurs pistolets d'arçon.

Le comte levait sa main gantée à crispin et, dans le silence obtenu:

--Mes amis, nous allons rétablir la République Une et Indivisible! Nous

chasserons de Paris les soldats étrangers, nous ferons comme nos pères

du 10 Août... En avant pour la Liberté!

Sa voix claire et sa noble mine émouvaient cette plèbe hardie qui

dépavait la chaussée et, dans les hottes, montait les blocs de grès

jusqu'aux mansardes, réserves de projectiles. Ailleurs, des charrons

traînaient, au travers de la rue, la diligence dételée. Les garçons

cabaretiers, autour, amassaient des tonneaux, les comblaient de pierres.

Les maçons enchevêtraient leurs échelles et leurs brouettes. De massifs

établis consolidaient la barricade, par les soins des charpentiers. Les

demoiselles versaient à boire. Les écoliers, à bout de perches,

promenaient des mannequins ridicules en habit de cour et en perruques à

queue. Les chiens jappaient. Les ivrognes braillaient. Les palefreniers

affûtaient la pointe de leurs fourches. On se troussait les manches. On

dénouait les cravates. Des bras poilus désignaient les patrouilles de

gendarmes, filant le long du quai. L'aveugle jouait du violon tandis

qu'une boîteuse lançait les vers de la romance libérale:

Ah! rendez-moi les jours de mon enfance,

Déesse de la Liberté!

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 26 / 39 段