elles le suivaient par grandes enjambées comiques. Leurs voix grêles
acclamaient la Charte, parce que les apprentis trottant autour d'elles
l'acclamaient d'abord. A leur exemple, Angeline criait de sa large
bouche savoureuse. Chaque fois, la gaieté de cette figure ronde et
blonde accroissait la fièvre du jeune homme, autant que l'accroissaient
le bourdonnement des voix, les rumeurs indécises et lointaines, les
audaces pétillant aux yeux du peuple fou, le tapage des souliers battant
le sol. Après s'être essuyé les mains, le mitron quittait la gargote et
se mêlait à la bande. Des messieurs à tournure militaire s'évadaient en
hâte des cafés. Prononçant le nom du major Gresloup, ils tâchaient
d'entrevoir sa carrure prochaine. Rejoindre son beau-père eût sauvé le
jeune homme d'une faute: Angeline était trop tentante, le cou nu, les
bras nus et potelés sur l'écharpe de tulle vert. Dans leur hâte, des
brutes les rejetaient l'un sur l'autre. Elle s'agriffait à lui, qui
devait soutenir cette chair confiante. Il évoqua les heures de délices
anciennes: les dômes de cette ferme poitrine haletaient; les jambes
douces et duveteuses le frôlaient; la chevelure blonde s'éparpillait
entre leurs lèvres. Il l'aima, malgré cette course avec des gens du
commun, par des rues graillonneuses, à un danger probable qui,
peut-être, l'étendrait mort. Il épiait les cris d'Angeline, et l'effort
du souffle attirant la gorge à l'échancrure de la collerette.
On s'essoufflait, Omer eût voulu renverser le portefaix au dos large,
l'homme trop lent qui retardait sa précipitation; il eût voulu tuer
l'enfant qui lui bourrait le dos. Ces colères brèves exaspéraient son
délire et son désir.
Or, après un détour, toute bleue d'ombres, sauf sous l'angle de soleil
qui dorait obliquement une façade, ce fut la rue du Lycée. Le
Palais-Royal, à droite, plongeait dans un fleuve de figures bruyantes...
On chantait, en avant, on hurlait. Cailloux et bouteilles jaillissaient
de la multitude vers les bicornes de quelques gendarmes à cheval, droits
sous les baudriers jaunes, et qui caracolaient. L'un ne sut parer du
bras le choc d'un tesson. Alors les shakos fleurdelysés de la garde
royale furent aperçus, à la seconde où le courant de foule se divisa
soudain, se baissa, où la tête brune de Raspail, là-bas, fléchit, comme
pour éviter un coup, où l'habit «fumée de Londres» s'aplatit avec
Courfeyrac hagard contre une vitrine du restaurant doré, où même
Angeline se cacha la face dans la poitrine d'Omer qu'elle étreignit de
toute sa terreur; elle avait aussi vu le rang de fusils en joue, la
série de trous noirs. Un éclair les illuminait en déchirant l'air, en
crachant la fumée sur une trombe de fugitifs, de femmes aux yeux
vitreux, d'enfants qui s'étranglaient; un maçon, la barbe en avant,
culbuta, pantela contre terre, se crispa, se roidit, sembla près de
vomir, et ne bougea plus, cadavre étique empaqueté dans des loques
plâtreuses.
Cette fumée se dilua, découvrit des pantalons blancs, des brandebourgs,
des vestes bleues. Les soldats tiraient la baguette pour recharger. Des
frissons passaient dans l'échine en sueur d'Omer, ébaubi, asphyxié par
l'odeur de poudre.
--Aux armes!... commanda soudain la grosse voix militaire de
Pied-de-Jacinthe... Aux armes!
Monté sur une borne, le vieillard en délire levait sa canne ainsi qu'une
épée.
--Vengeance! vengeance! On nous tue... Vengeance!... conseillait
Ribéride, désignant le mort.
--Vengeance!... répondirent mille voix éduquées au parterre des
théâtres.
Et des poings de malédiction se tendirent vers la troupe intangible:
car les chevaux adroits des gendarmes repoussaient, du flanc, ceux assez
hardis pour attendre de pied ferme, et les chassaient. Les lueurs des
sabres sautèrent des fourreaux.... De rudes bousculades refoulèrent les
cris, les hommes, jusque dans l'estaminet, dont une glace rompue
s'effondra, s'émietta, cliqueta sur le sol... Gêné par le poids d'un
barbon et par celui d'Angeline qui l'étouffaient, l'écrasaient au coin
du billard, Omer se révolta contre la douleur et la honte de céder. En
lui, l'orgueil animal se rebiffa; sa raison s'embrumait. Brusques, les
ressorts de ses muscles se détendirent vers le mouchard en redingote
bleue qui, solide, empoignait au col de chemise un ouvrier hargneux, et,
pour l'arracher de ses camarades, cognait à tort, à travers. Le bras
nerveux du jeune homme saisit le butor, le renversa sur un genou, malgré
qu'il se débattît et râlât. Vingt ouvriers terrassèrent l'ennemi,
l'enfoncèrent à coups de botte, le recouvrirent de leurs rages
trépignantes.
Omer mena dehors la grisette qui chancelait. La rue était jonchée de
cannes, de casquettes et de chapeaux. A bien des étages on fermait les
persiennes. Dieudonné Cavrois dénouait sa cravate pour rafraîchir sa
large figure sanguine. Les cousins unirent leurs imprécations
politiques. Omer sentait la fureur gronder dans ses oreilles, et la peur
secouer ses os. Il confiait Angeline à Noémie qui maniait un énorme
bâton ramassé là. Cydalise sautait de joie en se louant d'avoir si peu
tremblé sous la fusillade. Elle s'engagea cependant à reconduire ses
compagnes par un détour chez Mme Cardoche, et à n'en plus sortir. Tandis
que les trois filles, parmi les groupes en tumulte, se dérobaient vite,
les jupes troussées sur leurs bas blancs, les deux hommes retournèrent,
tout chauds de la lutte, ivres de paroles, fiers d'eux-mêmes, au café de
la Régence. Là, MM. Mesnil et d'Orichamps, délégués par les censitaires
de la rue Gît-le-Coeur, s'apprêtaient à remettre une adresse aux
députés libéraux. On estima qu'il seyait d'avertir, en leur compagnie,
M. Casimir Perier. Omer s'attribua de l'autorité.
Là-dessus, le major revint avec le général Pithouët qui, dans son
entresol, l'avait reçu, debout, impatient de partir, le chapeau à la
main. Un énergumène de la Loge prétendait que, soucieux avant tout de ne
compromettre ni sa grosse fortune ni sa précieuse vie, Casimir Perier
refusait de recevoir les étudiants, que les gendarmes avaient chargé
sous ses fenêtres sans qu'il fit ouvrir sa porte pour recueillir les
jeunes gens en péril, qu'il renvoyait au lendemain, midi, la signature
de la protestation parlementaire, dans une réunion qui se tiendrait, ou
non, chez M. de Puyraveau. Le général froissait son gant de daim,
faisait craquer son pouce contre son index, rejetait en arrière sa tête
résolue.
--Ces gens-là ont peur de la Révolution qui a fait leur richesse... Il
ne nous reste qu'à prendre l'initiative dans les Loges. Et cependant il
faut une séance de la Chambre libérale pour rétablir le droit de la
Nation, pour justifier nos actes,--des actes!
L'ami de Manuel et du général Foy étendit les bras tenant son chapeau et
sa canne; il les laissait ensuite retomber contre les pans de sa longue
redingote bleue; il tapait du pied. Il envoyait des mots superbes et de
la salive aux visages des joueurs qui négligeaient leur partie,
s'assemblaient autour de sa personne célèbre. Dieudonné remarqua que
l'on pouvait néanmoins tenter la démarche. Grâce aux relations
d'affaires qu'il entretenait, pour sa mère, avec le chef des mines
d'Anzin, il se fit fort de pénétrer jusqu'à lui, et convia tout le monde
à le suivre. M. d'Orichamps se brossa les basques. M. Mesnil replaça
mieux sa perruque et tira son gilet de cachemire.
Dehors, un escadron de lanciers, quelques agents de police étaient seuls
postés, lorsque ces messieurs se mirent en chemin. Les mouchards
regardèrent avec une déférence pourtant méfiante l'habit «fumée de
Londres», l'habit «pain brûlé», la redingote confortable de Cavrois. La
décoration du major et son air grave leur en imposèrent. D'ailleurs Omer
démontra que, selon ses vifs désirs, on en resterait aux bagarres.
Partout les gens se sauvaient dans les couloirs des maisons. Il les
accusa de lâcheté.
* * * * *
Non loin de la place Vendôme, rue Neuve-du-Luxembourg, l'hôtel du
millionnaire était absolument clos. Aux premières paroles que prononça
Dieudonné à travers le judas, la grande porte s'entre-bâilla. Passé la
cour, leur délégation put gravir le perron. Dans le vestibule pavé d'une
mosaïque, ils abordèrent le maître de céans. Plusieurs messieurs émus le
suppliaient, tous ensemble. Leurs chapeaux, au bout des bras,
soulignaient le sens de leurs objurgations. De révérence en révérence,
lui les menait vers la porte. Entre temps, il se rongeait les lèvres
d'impatience, répondait brièvement et redressait plus haut sa belle tête
vaniteuse, ceinte comme de flammes blanches. Soudain, il fronça ses
noirs sourcils. Un gros homme en habit gris, le mouchoir à la main,
reprochait à tous l'insignificance de la réunion présente.
--Monsieur... demanda le général Pithouët... permettez-moi d'insister
pour que l'on signe aujourd'hui même la protestation...
--L'heure est grave... affirma le long M. Villemain... On a tué un
gendarme devant le ministère des Affaires étrangères.
--La troupe a tiré rue du Lycée... dénonça le major... J'ai vu le
mort... Nous avons essuyé le feu de la garde.
--Signons donc!... décida le général, qui caressait les mèches brèves de
ses tempes osseuses.
Et, haussant les épaules, il se dirigea vers les salons, comme s'il ne
doutait plus que leur hôte acceptât ces raisons.
--Messieurs les députés... déclara Courfeyrac... les étudiants de Paris,
et toute la jeunesse souhaitent que vous assumiez la défense de la loi.
--Au nom des avocats et du barreau, je présente la même requête... au
nom de la Loi... dit Omer qui s'irritait... au nom de la Loi que l'on
viole... Monsieur.
--Les électeurs de la rue Gît-le-Coeur... commença M. d'Orichamps...
par ma bouche... et par celle de M. Mesnil, ici présent...
Son doigt désigna l'ami. M. Casimir Perier fit à la bague héraldique une
grimace horrible:
--J'ai dit que je ne recevrais aucune délégation d'électeurs!...
interrompit-il avec rudesse.
Et il ne bougea plus, les poings serrés. L'angoisse le vieillissait
progressivement. Ses yeux mêmes blêmissaient. Des figures martiales le
dévisageaient avec dédain. Il recula sous les mains tutélaires d'une
muse en marbre blanc qui veillait, du haut d'un cippe, aux échos de la
pièce oblongue.
--Monsieur... raisonna Dieudonné... des généraux glorieux qui ont versé
leur sang pour l'idéal de la patrie, une jeunesse studieuse qui en est
l'espoir, des industriels qui fondent sa prospérité, un illustre maître
de la langue française, cet éloquent défenseur de la Loi, ces
représentants de tout un grand peuple, vous adjurent de mettre votre
influence au service de la liberté. Comment se pourrait-il que vous
refusiez?
Les mains de Casimir Perier frémirent dans les plissures de ses
manchettes. Il cherchait un secours, et ne trouvait sur les faces des
personnes présentes que la plus ferme résolution de le contraindre au
courage civique. M. Villemain considérait avec une sorte de compassion
amère ce grand homme, cette belle figure noble, coiffée de mèches
légères, et dont les yeux noirs, sous les sourcils touffus, se
défendaient. Courfeyrac et Combeferre se regardaient avec stupéfaction.
Cavrois balançait sa masse, et dodelinait du chef ironiquement. Omer se
disait que lui, tout de même, eût vaincu sa prudence naturelle!... Quant
au général Pithouët, les deux mains derrière le dos, il se campait là
dans sa redingote mince, comme pour ne pas déguerpir avant la signature
exigée.
--Au surplus... finit par énoncer M. Mesnil, timide derrière ses
lunettes... au surplus, vous ignorez, Monsieur, la réalité de votre
pouvoir moral... La France vous suivra tout entière...
--Mais, Monsieur... conclut M. d'Orichamps... savez-vous que le
gouvernement est une poire pourrie?... Il ne faut qu'un souffle, un
souffle pour...
A ces mots, Casimir Perier porta ses poings vers ses tempes; il s'écria,
la face verdâtre:
--Entendez-vous me rendre responsable des événements terribles qui
semblent se préparer? Cela serait épouvantable. Je ne peux pas le
tolérer!
Ses fortes jambes flageolaient dans le pantalon de coutil. La colère et
la peur secouaient son dos robuste en habit de drap fin. Il mit ses
mains aux mousselines de sa cravate, comme s'il sentait déjà la
guillotine royale y mordre.
--On dresse des barricades rue Saint-Honoré! Ces gens sont pleins de
confiance et d'entrain. Je leur ai payé des petits verres.
Ainsi parlait tout à coup un conseiller à la Cour, le baron de Schönen,
ancien membre de la Haute Vente, à l'approbation des visiteurs: il
entrait, l'habit tout béant sur un jabot débraillé, les guêtres
couvertes de poussière.
--Vous nous perdez, en abandonnant l'attitude légale!... pleura M.
Casimir Perier.
De ses doigts il se voilait le visage. Il se retira dans ses
appartements au plus vite. Un laquais vint alors ouvrir les battants du
perron. Les visiteurs descendirent, retraversèrent la cour en silence.
Omer s'éloigna le dernier. Comme il se retournait pour jouir, en un clin
d'oeil, de tout ce luxe marmoréen, grandiose et simple, il avisa, par
une porte mal close, le chef de l'opposition libérale qui, devant un
miroir à cadre de bronze, tirait la langue afin d'examiner l'état de ses
muqueuses après une telle commotion.
Discutant avec véhémence cette réponse de Casimir Perier, tous reprirent
le chemin du Palais-Royal, le long des boutiques qui débordaient de
bavards et de femmes inquiètes, d'enfants braillards, de servantes
effarées.
* * * * *
Au café de la Régence, un polytechnicien se précipita vers le major.
C'était son fils. En qualité de sergent il avait le privilège de sortir
aisément de l'école. Malgré l'animation de sa parole virile, il
ressemblait à une fille travestie, contente de savoir ses paupières
langoureuses à l'ombre du bicorne. A l'en croire, les élèves de l'École
désiraient combattre pour les libéraux. Une lettre du jeune Charras,
naguère exclu pour avoir chanté la _Marseillaise_, dans un festin, les
avait prévenus de la colère du _National_. Sous les murs de Toulon,
Bonaparte n'avait-il pas gagné la gloire en luttant pour les jacobins
contre les réacteurs? M. Gresloup accueillit cet enthousiasme,
qu'écoutaient aussi les consommateurs assis devant les échecs, dans la
salle vénérable. Quelques-uns gardaient leur chevelure blanche nouée en
queue, comme M. d'Orichamps. A la fin des parties, ou bien en attendant
que le partenaire eût poussé le fou, la tour, la reine, ils s'occupaient
un peu, sur le seuil, des manoeuvres exécutées par les pelotons de
lanciers aux plastrons jaunes. Ces militaires essayaient de circonvenir
et d'intimider les bandes goguenardes par les caracoles de leurs petits
chevaux gris.
Urbain s'enfiévra davantage. Il faisait naïvement montre de sa science
tactique. Son père lui demanda comment il avait pu le joindre dans ce
lieu. L'adolescent rougit.
--C'est la marchande de modes, Mme Cardoche, chez qui j'achète mes
cravates, rue Montpensier...
--Ou la petite Cydalise?... rectifia plaisamment Omer.
--Tu vas manquer l'appel, si tu ne rentres à l'école tout de suite...
Bonsoir!
Le joli polytechnicien obéit à regret: car le capitaine Lyrisse,
poudreux et verbeux, distribuait des nouvelles. La Haute Vente se
réunissait d'urgence. Tous les Maîtres Elus des carbonari étaient
convoqués. Il fallait se rendre auprès d'eux.
Aux dangers de l'émeute, Omer préféra le péril d'être arrêté en
compagnie honorable, traduit devant la Chambre des Pairs. Son éloquence
le sauverait apparemment. Même il médita sa défense durant le trajet,
sans réfuter les avis un peu fous de son beau-père, du général Pithouët,
de l'oncle Edme, qui voulaient faire appel à la garde nationale,
licenciée depuis 1827, en revêtant l'uniforme des tambours et en battant
la générale.
Rue Vivienne, ils furent introduits sous un large porche, traversèrent
une cour, gravirent un escalier de pierre. Après un corridor à crépi
lézardé, ils pénétrèrent dans le tumulte. Vingt ou trente messieurs se
disputaient là. Quatre fenêtres versaient la lumière diffuse de la cour
sur les gesticulations et les figures jaunâtres.
En vain, La Fayette, debout, essayait-il de convaincre par sa voix
mélodieuse par les diverses expressions de sa face lourde, glabre,
surmontée de mèches roussâtres. On comprenait des mots épars: «Fête de
la Fédération... les grands jours de Mirabeau... J'ai ouï dire par
Sieyès... Washington voulait-il une république? Franklin ne s'en
souciait pas... La liberté universelle? J'y ai rêvé dans le cachot
d'Olmütz et dans la prison qu'était la France sous le despotisme de
Bonaparte... Le roi de la Sainte-Alliance menace la Charte!...»
S'étonnant que le bruit ne se pût apaiser, il chercha de la déférence
sur les physionomies des nouveaux venus.
--Vive l'Empereur, Monsieur!... déclara le capitaine Lyrisse.
Le demi-solde croisait les bras contre son habit marron, et rejetait la
nuque en arrière, par défi.
Le général Pithouët ne donna pas au vieillard un bonjour plus affable.
D'un air hautain et las, ses cheveux pleureurs rabattus contre son front
morose, il imposa d'abord à l'assistance le respect de ses grades
maçonniques; il en arbora les insignes apportés dans les poches de sa
redingote bleue. On put supputer le nombre considérable de Loges qu'il
représentait ainsi. Par des contradictions brèves, dédaigneuses, sans
ripostes aux arguments objectés, il s'arrogea tout de suite la
souveraineté, derrière la table qu'il choisit pour tribune. Non loin,
Omer reconnut le visage d'Auguste Blanqui, allongé par une petite barbe
blonde, et la mine de profonde concentration mentale que gardait ce
lauréat des concours généraux...
--Bonjour, mon sauveur! Venez ici...
Sur le cou frêle, dégagé du col mou, ne subsistait nulle trace de la
blessure reçue en 1827, dans l'émeute de novembre, rue aux Ours. Assis,
il étreignait ses genoux de ses mains onduleuses, et, patiemment,
attendait la fin du bruit, qu'il jugeait absurde.
--Sans discipline, on ne fera rien d'utile!... prêchait le major
Gresloup... Acceptons, avant tout, l'autorité de nos chefs!
--On se dévoue à une idée... ou bien non!... affirmait le capitaine
Lyrisse... Qui se dévoue n'a pas besoin de discuter... Il écoute et il
obéit.
Des exclamations colériques l'interrompirent. Blanqui ricanait. En
sifflotant, le général se bourra le nez de tabac. La Fayette toussait,
cherchait son mouchoir dans les plis de sa redingote trop ample.
--Guillotiner! guillotiner!... Halte-là!... Nous sommes des morceaux un
peu gros pour être avalés comme ça par les mandibules de Charles X!...
répondait à un timide le général Dubourg, en tapant sa tabatière dans le
creux de sa main.
--En effet!... dit M. de Rastignac, qui saluait Omer.
Ils s'étaient déjà rencontrés dans le salon de Mme de Nucingen, à
Tortoni, sur le boulevard de Gand, et se le rappelèrent tout bas.
Quelqu'un criait:
--Assez de stratagèmes! Assez dissimulé, en nous cachant, en complotant!
Il convient d'abandonner la ruse pour la franchise! La liberté doit
mettre le pied dehors; elle doit sortir de nos tanières et de nos
conciliabules... C'est une fille robuste, et qui ne craint personne!...
Le peuple la prendra par la main pour la mener sur le trône des
Bourbons!...
Omer se détourna vers le coin où tonnait cette voix. Une tignasse
épaisse tremblait autour d'une face renfrognée, barbue, vibrante.
L'homme, voûté dans un large habit noir, piétinait, les mains derrière
le dos, en voilant, de ses sourcils froncés, des yeux minuscules. On
nomma Pierre Leroux.
--Compter sur le peuple? Ah! le bon billet! Nous l'avons trop vu à
Belfort, en 1820,.. interrompit Armand Carrel, et la fine plaie de sa
lèvre amère coupa mieux son visage sec... La ville entière partageait,
la veille, nos opinions. Une compagnie de soldats en armes proclamait
la République sur la place; il eût suffi que cent personnes voulussent
approuver, pour que toute la garnison se joignît à nous. Au contraire,
pendant un quart d'heure, on entendit fermer les serrures à double tour,
et pousser la clenche des volets, dans les maisons... Il ne faut pas
s'embarrasser de la populace. Les choses faites, elle suivra. Auparavant
on n'en obtiendra rien. Si: les royalistes sauront en tirer des
trahisons inutiles ou des indiscrétions d'ivrogne.
La gracieuse personne d'Enfantin, jusqu'alors disparue entre les épaules
des voisins, se manifesta, soudain, par les accents mêmes qui
séduisaient les auditeurs de ses conférences, à la salle Montausier. Sa
figure ronde, fraîche, pourvue d'une barbe légère, de jolis cheveux
châtains en auréole, émergea. Il fit cesser, d'un signe, la digression
glapissante et confuse que poursuivait Pierre Leroux, sa tignasse en
avant. Le sourire d'Enfantin apaisa tout. Un poète chantait l'idylle du
peuple content, choyé par les soins d'une politique communiste et
maternelle, voué à du bonheur, groupé par sympathies, par amours. Tandis
que le docteur Buchez citait des phrases de Saint-Simon et d'Olinde
Rodrigues, Armand Carrel ramena machinalement les boucles crépelées de
sa chevelure noire sur la largeur de son front. Cette phraséologie
agaçait sa fièvre.
--Pourquoi vouloir encore renverser le régime royal?... suppliait
Enfantin de sa voix de coeur. Depuis 1816, pas un complot qui n'ait
avorté et coûté, sans résultats, des vies précieuses aux hommes.
L'instinct du peuple soupçonne la vanité de tels efforts. La parole et
la douceur savent entraîner les êtres. Il faut convertir par les moyens
que l'Église emploie. Mesurez la force de sa persuasion. Ce n'est point
substituer une violence à une violence, qui peut sauver le monde. Notre
salut sera d'imiter l'Église, d'ajouter notre espérance au dogme, et de
prêcher ensuite une charité plus magnifique...
Une huée mal contenue répondit à cet exorde.
--Aux armes! aux armes!... protestait Blanqui forcenément, sans bouger
de sa chaise.
Et de crier jusqu'à ce que l'on se tût... Omer songea qu'il pourrait
finir cette aventure en place de Grève, après avoir été cahoté dans la
charrette du bourreau, comme les sergents de La Rochelle, après avoir
glissé sur le sang de ce bel Armand Carrel, de cet élégant Rastignac, de
ce Pierre Leroux hérissé, sale, aux épaules parsemées de pellicules. Son
imagination compta leurs têtes dans le panier de l'exécuteur; même la
tête poupine d'Enfantin, enveloppée dans sa barbe légère parmi le son
rouge. Quelque chose comme un caillot l'étrangla... «O douce Elvire!...
Front pur que flattent des boucles fauves!... c'en est donc fait!...
déclama sa crainte... Je ne vous verrais plus... Ah! parc de Meudon, que
je voudrais, sous tes ombrages... Hélas! me voici devant le résultat de
mes idées... Mes idées?... Parce que je fis quelques dettes, parce que
j'eus honte devant mes créanciers, parce que j'acceptai, de mon oncle
Edme, l'argent..., j'ai dû m'acoquiner à son destin... Ah! ces vieux
soldats de Napoléon!... La mort a trop souvent dansé devant leurs
regards éblouis par les feux de file... Moi, je frémis!... Comment
celui-ci n'a-t-il pas peur?»
--Il y a nécessité de combattre..., grondait toujours Auguste Blanqui,
sans quitter sa chaise.
La discussion se développa. Selon Carrel, les trois quarts des Loges
étaient royalistes, ou composées de couards. On ne pouvait faire fond
que sur les Ventes.
--Défions-nous, Messieurs, de ceux qui veulent restaurer l'Empire!...
supplia La Fayette.
Il cogna la table d'un coup retentissant, ce qui rappelait aux
carbonari son autorité de Grand-Élu. Le silence se fit, pendant lequel
on fut mal à l'aise. Enfantin baissait les yeux, et tournait ses pouces.
Une colère réelle empourprait la figure plombée du vieux chef, qui
s'écria:
--Il ne faut pas changer de tyrannie, mais les remplacer toutes par la
liberté!