S'il approuvait les desseins de la tante Caroline, c'est qu'il
entrevoyait fermement le possible de leur succès. D'ailleurs, la bonne
dame était trop fine pour ne pas avoir interrogé sur les conséquences
d'un pareil événement ses conseillers ordinaires le général Pithouët,
qui remplaçait, à la Chambre, le général Foy, comme orateur libéral et
comme représentant de l'ancienne armée; M. Casimir Perier qui,
propriétaire des mines d'Anzin, alliait constamment ses intérêts à ceux
de la Fosse Cavrois; M. Laffitte même de qui les bureaux escomptaient à
Paris les traites et les effets de la Banque d'Artois. Omer comptait
obtenir de son cousin Cavrois les bonnes raisons à lui mandées par sa
mère, en dressant toute cette combinaison derrière le bureau des
Moulins-Héricourt, à une demi-lieue d'Arras. Il fallait découvrir
l'étudiant soit dans son logis de chimiste à Mont-Parnasse, soit dans
les guinguettes environnantes, soit rue Montpensier, chez les grisettes
de la mère Cardoche, soit au laboratoire du professeur Jean-Baptiste
Dumas, soit enfin à la loge de Chaillot, où le gros garçon remplissait,
depuis peu, le rôle de F.·. tuileur.
Cela convenu, M. Gresloup croisa ses bras courts par devant sa
corpulence, et déplora que la prise d'Alger servît les vues de Polignac,
de la Congrégation, en attribuant à la royauté de Charles X l'auréole de
la conquête. Cicatrice du coup de sabre reçu pendant les guerres de
l'Empire, une ride, enflait au feu de la colère, rougissait, entre la
narine droite et la bouche de l'ancien dragon. Il répétait rageusement
les phrases publiées par Mgr de Quelen afin de convier les fidèles au
_Te Deum_ de la victoire. Menaçantes envers quiconque oserait la
rébellion contre le Roi, et serait, alors, aussi bien que l'Infidèle,
confondu, ces phrases étaient un appel à la force des armes pour
terrasser la résurrection de la liberté jacobine. Elles n'invitaient
que trop à prévoir jusqu'où le ministère Polignac appliquerait ses
théories absolutistes.
Omer hésitait à le croire. Au Palais de Justice, où l'amenait
constamment sa profession, un procureur royal fort bien en cour
affirmait que, sur le bureau du ministre de l'Intérieur, chacun pouvait
voir les lettres closes convoquant les députés élus par le scrutin
hostile au gouvernement. Sans doute, il n'était pas dans les desseins du
Roi de décréter une dissolution qui eût excité les esprits, ameuté les
passions des bonapartistes, des saints-simoniens, des demi-soldes, des
carbonari, des jacobins, et de la Jeune Europe.
Quand on ne s'entretenait pas de politique ou de science, M. Gresloup
n'aimait guère converser en voiture. Après un docte parallèle entre _la
Tribune_, qui visait à rétablir la République de la Convention, et _le
National_, qui souhaitait un parlement avec un roi constitutionnel, le
major cessa de répondre, sinon par monosyllabes. Renversé dans les
coussins de la calèche, il fumait un cigare en méditant, l'oeil fixe,
à l'ombre de son chapeau. Saint-Cloud s'éveillait à peine. Des piqueurs,
sous la livrée de chasse, achetaient du tabac à la porte d'un débitant.
Ils dirent que le Roi allait courre le cerf à Rambouillet. En bonnet de
police et en veste, des lanciers menèrent à la Seine les files de
chevaux nus. Le clairon de la caserne jetait ses notes allègres. Un
orage se formait à l'horizon par dessus les verdures de Longchamp. Le
pain chaud et sa bonne odeur sortaient des boulangeries dans les hottes
des porteuses coiffées de madras. On traversa le Bois de Boulogne sans
rien voir que le dos soutaché du postillon, et les croupes de ses deux
bêtes aux colliers de grelots. Omer, un moment, craignit que l'averse ne
gâtât son pantalon blanc, ses gilets à châle et son habit pincé. Mais
bientôt les nuages se dispersèrent au delà de Courbevoie.
Avant d'aller aux nouvelles, M. Gresloup voulait savoir si le capitaine
Lyrisse et le général Dubourg étaient revenu des Pays-Bas, et comment
s'accroissaient les affaires des loges belges.
* * * * *
Rue de Verneuil, le portier annonça le retour des voyageurs. Quittant
alors son gendre, que des affaires accaparaient là pour deux heures, le
major le pria de venir à l'Institut, où l'orateur de l'Ardente-Amitié,
François Arago, lirait, dans l'après-midi, l'éloge de Fresnel, et
retracerait, avec un enthousiasme mystique, les découvertes relatives à
la polarisation de la lumière. Là, MM. Combeferre et Courfeyrac devaient
aussi présenter Omer à leur vieux maître Destutt de Tracy, le chef de
l'école sensualiste et des idéologues qui avait lutté, au Sénat
impérial, contre l'esprit de dictature, et proclamé, en 1814, la
déchéance du despote. Se flattant d'être aimé de cet illustre philosophe
pour ses récents plaidoyers en faveur des publications poursuivies par
la censure, l'avocat n'eût point voulu manquer cette rencontre. Quant au
major, il attendait, qu'à cette fête de la science et de la philosophie,
se manifestât le sentiment libéral de l'assistance.
Comme il gagnait l'appartement où il recevrait les plaideurs, Omer,
pensif, admirait que le cours arbitraire des événements l'eût conduit
là, près d'être compromis dans une affaire de conspiration, pour peu que
Polignac se prémunît contre les adversaires de la politique royale. La
dot et le charme d'Elvire avaient été comme le prix du sacrifice exigé
par le capitaine Lyrisse et par le major Gresloup, afin qu'il consacrât
son intelligence et sa vie à leurs illusions. Ainsi, l'oncle Edme avait
repris en quatre ans toute l'autorité de jadis sur le caractère de son
neveu. «Je suis encore asservi», constatait l'époux d'Elvire.
Effrayé de sa faiblesse morale, exaspéré même, il claqua brusquement la
porte de l'entresol qui dominait les communs, traversa l'enfilade, trois
chambres basses tendues de papier à marbrures, la première garnie de
banquettes en velours rouge, la seconde munie d'un guéridon drapé et de
fauteuils Voltaire; la troisième, plus grande, contenait six chaises
curules, une table, des armoires en acajou remplies de paperasses. Le
buste en marbre d'un Cicéron géant occupait le centre de la cheminée.
Des rideaux cramoisis cachaient à demi la fenêtre que pénétrait mal le
jour morne de la cour. Cela révélait toutefois un long tableau peint
dans l'atelier, de David, et qui représentait le courroux d'une émeute
sur le Forum: des citoyens, noblement vêtus de toges orangées, rouges ou
bleues, accusaient, de leurs bras musclés, Brutus montrant au-dessus de
sa tête, le mot _Lex_ inscrit au piédestal d'un héros casqué. Auprès de
cette image, Omer Héricourt songea longtemps que son fils, après lui,
triompherait selon le rêve des grands Romains. Il mêla cet espoir à ses
travaux, en compulsant les exploits d'huissier, les lettres, toute la
paperasse judiciaire, en rédigeant quelques notes pour ses plaidoiries.
Vers dix heures, il entendit beaucoup de personnes causer dans les deux
salles. Huit jours durant, l'avocat n'était point venu à Paris; toutes
les consultations avaient été remises à ce lundi-là par le secrétaire,
M. Boredain, ce lieutenant de Leipzig, ami de l'oncle Edme et qui avait
connu de longs ennuis dans les prisons d'État après les complots
militaires de 1820. Petit homme net et propre, il accomplissait avec
diligence une copieuse besogne; il connaissait tous les clients; il
préparait, pendant l'attente de chacun, la fiche relative à l'affaire
qui l'intéressait, et propre à renseigner sur le personnage. Avant
d'introduire, il remettait à l'avocat le petit carton indicateur.
MM. d'Orichamps et Mesnil entrèrent d'abord derrière lui. L'ancien
émigré déçu par le gouvernement de Charles X, et le petit commis de
banque qui l'admirait, saluèrent, s'assirent. Assurant l'une par-dessus
l'autre ses jambes brèves serrées dans un pantalon de nankin sali, M.
d'Orichamps prétendit déférer à la Cour de cassation le jugement qui
l'avait, en appel, débouté de sa requête tendant à recevoir une parcelle
du milliard des émigrés. Il exigeait aussi que les juges connussent plus
rapidement de l'action par lui intentée dans le but d'obtenir que les
magistrats annulassent le testament de son cousin rédigé à son dam et en
faveur de saint François Régis, de l'OEuvre pour le mariage des
concubines. Le gentilhomme n'admettait pas que ses opinions actuelles,
trop libérales, fussent une raison pour l'exclure de la justice.
Était-il, ou non, un émigré? La question de droit se confondait avec la
question de fait. M. Mesnil, balançait son chapeau d'une main,
chiffonnait de l'autre sa calotte en soie noire, exaltait les opinions
de son ami au moyen de syllogismes péremptoires. Il invoquait auprès
d'Omer le sens de la loi. Il finit par se hausser sur les pointes de ses
souliers à cordons, et par étendre ses bras agitant calotte et chapeau:
--J'y dévorerai plutôt mon avoir, Monsieur. La loi doit triompher de
l'arbitraire, fût-il royal!
M. d'Orichamps levait son doigt blafard chargé d'une bague héraldique.
Il annonça que M. Mesnil et lui venaient de mettre en commun leurs
économies afin de poursuivre les procès. Ils vivraient dans le même
logis de la rue Gît-le-Coeur, sous les tuiles. Dorénavant, de leurs
maigres appointements, ils allaient soustraire de petites sommes pour
tenir tête, et ameuter, un jour, l'opinion contre l'iniquité des juges.
--Il faudrait un rien... un souffle, et le fruit pourri, Monsieur,
tomberait!... Et nous serons peut-être ce rien, ce souffle, M. Mesnil et
moi!
Indéfiniment, ces messieurs s'excitèrent. Leurs bedaines oscillaient sur
leurs petites jambes. M. d'Orichamps offrait à M. Mesnil une prise dans
sa tabatière de corne. M. Mesnil l'acceptait avec une révérence, puis
époussetait les manches de son habit en ratine usée. Le chef blême,
osseux et chauve de M. d'Orichamps émettait d'ironiques sentences.
Épais, chevelu d'une perruque grisonnante, M. Mesnil pérorait. Omer eut
de la peine à les reconduire vers la porte.
Ils demeurèrent ensuite dans la chambre au guéridon; ils expliquèrent
leur cas à une dame qui consultait le code.
Personnage important, grave, influent dans la Loge, propriétaire, rue
Richelieu, de la maison où le libraire Pied-de-Jacinthe tenait boutique,
M. Roulon leur succéda devant la toile aux Romains. Ayant omis son
dentier, il crachotait en parlant. Omer dut reculer son fauteuil. A voix
lente et digne, M. Roulon se plaignit de conserver, en gage d'un prêt,
certains titres de rentes, à cinq et trois pour cent. Que la baisse se
fit: pouvait-il alors contraindre l'emprunteur, qui s'y refusait
d'avance, à l'augmentation du nantissement? Son opinion même, qu'il
développa en citant les paragraphes, était négative; néanmoins il
souhaitait que l'avocat en fournît une autre affirmative, malgré toutes
objections. La controverse ne se termina qu'au moment où le
saute-ruisseau de M. Roulon, morveux de douze ans, lui apporta le cours,
selon ses ordres. Avant l'heure de la Bourse, la rente perdait trois
francs dès la cote d'ouverture, faite par les coulissiers, Passage de
l'Opéra.
Ébloui par sa chance, Omer sauta de son fauteuil: la tante Caroline ne
s'était pas leurrée. On interrogea vainement le petit garçon: il ne
savait rien des motifs qui avaient déterminé ce coup de baisse...
Qu'était-il advenu? M. Roulon brossait machinalement, avec sa manche, un
pan de son ample redingote noire.
--J'en avais le pressentiment!... répétait-il... Et cependant Rothschild
jouait à la hausse, samedi. Mon gage est insuffisant. Et je ne reverrai
pas le surplus de l'argent que me doit le baron Hulot d'Ervy.
Omer n'écoutait plus ces doléances. Le gamin ne se trompait pas: il
avait inscrit le cours au crayon, sur un papier qu'il tira de sa
casquette à gland jaune. Quel événement? Les gens sages n'en prévoyaient
point. Le prudent Montalivet lui-même était aux champs, comme M.
Laffitte. Peut-être une flotte turque bombardait-elle Alger? M. Roulon
le crut. Ce fut l'avis de Mme Cardoche, que M. Boredain, en souriant,
achevait d'introduire. Lourde et flasque dans sa robe de percale à
fleurs, cramoisie au fond de sa capote en paille, elle tomba sur l'un
des sièges curules, et déclara qu'on ne savait rien de neuf, rue
Montpensier:
--Quand on a fait d'abord fusiller Ney, Labédoyère!... Ah! gouvernement
d'assassins, tu vas succomber sous les cataclysmes!... Le Ciel venge nos
martyrs!... Pauvre, pauvre France!...
L'ancienne amie de Labédoyère s'épongea. Elle sentait la cannelle et la
mélasse cuite. De son cabas ses mains tremblantes extirpèrent plusieurs
commandements d'huissiers. Elle était sous la menace de saisie et de
vente, pour une fourniture de soie qu'elle ne pouvait alors payer à
Camusot, le marchand de la rue des Bourdonnais. Les bouffants de ses
manches à gigot, non moins que sa grosse poitrine, empêchaient la
négociante de voir au fond du cabas. Elle larmoyait et se lamentait.
Discrètement, elle évoqua les amours passées d'Omer et d'Angeline, qui
cousait encore à la lingerie, et celles de Dieudonné Cavrois toujours
épris de sa petite Bordelaise, Noëmie. En souvenir de ces relations,
elle espérait une aide. Tout son malheur, elle le dit à M. Roulon, de
qui la prestance austère semblait digne d'être invoquée. L'avocat, tout
aux calculs secrets de sa fortune probable, lui conseilla cependant une
opposition, et un appel au juge des référés. M. Boredain glissa, par la
fente de la porte, son profil fûté. Il entra, murmura que M.
Pied-de-Jacinthe demandait d'être reçu. Son affaire ne pouvait souffrir
de retard. L'ancien sous-officier du colonel Héricourt apparut lui-même,
haut et sévère, le _Moniteur_ à la main.
--Le numéro du _Marteau_ est composé: dites-moi si je puis le publier
demain malgré les ordonnances royales... et ce qu'il m'arrivera...
--Quelles ordonnances, je vous prie?... Celles dont nous parlions comme
d'un projet sans fondements?...
En un clin d'oeil, Omer suffoqué parcourut le texte des mesures qui
supprimaient la liberté de la presse et la liberté électorale,
dissolvaient la Chambre libérale avant qu'elle se fût réunie,
affirmaient que le pouvoir du souverain préexiste aux lois, appelaient
au Conseil d'État les personnages les plus odieusement absolutistes.
--C'est le coup d'État... constata lentement M. Roulon.
L'imprimeur l'avisa que les journalistes discutaient dans les bureaux du
_National_. D'autres interrogeaient M. Dupin, chez lui, sur la question
de droit. Devait-on faire paraître les journaux du lendemain, en dépit
des ministres?
--On ne peut violer la loi!... déclara brusquement le propriétaire.
--C'est le Roi qui viole la Charte!... s'écriait Omer, dissimulant, sous
l'indignation politique, la joie fiévreuse de ses gains à la baisse.
--Pardon... l'article 14..., répliquai M. Roulon.
--Il s'agit de l'interpréter!...
--Et pour la saisie, Monsieur Héricourt?... supplia Mme Cardoche en
étalant de nouveaux exploits sur l'acajou de la table.
Omer l'aperçut tellement vieille et tremblotante, avec de l'eau dans ses
yeux ternes, qu'il n'osa la congédier. Il voulut rassembler ses esprits,
émettre un conseil... La voix aigre de M. Boredain annonçait la grande
nouvelle aux plaideurs, dans la pièce voisine. M. Roulon prêchait le
calme à son locataire, M. Pied-de-Jacinthe, qui tapait du poing la
cheminée, devant le Cicéron de marbre.
--Monsieur Roulon... Si je ne peux plus vendre mes brochures, je n'ai
qu'à fermer boutique. Et qui vous payera votre terme? Polignac me
condamne, moi et mes ouvriers, à mourir de faim!... A voir, si un vieux
soldat se laisse égorger comme un mouton... Suffit!... On sait ce qu'on
veut...
--Point de violence!... commanda M. Roulon, en avançant une main gourde
ornée d'ongles plats et noirs.
Le vétéran haussa les épaules. Sa peau jaune collée au crâne s'empourpra
sous l'empire de la colère. Il froissa le _Moniteur_, puis, après
réflexion, il le plia, comme un effet militaire, avec soin.
--Enfin, Monsieur Héricourt, les juges me condamneront-ils si je publie
le numéro du _Marteau_, comme la Charte et les lois m'y autorisent?
--Ils ne sauraient forfaire aux principes de la Charte!...
--Et même, libre à nous de refuser l'impôt maintenant... ajouta M.
Roulon... puisque l'impôt ne doit être établi que par une loi... La
dissolution de la Chambre, avant sa réunion, ôte à l'impôt son caractère
de légalité!...
--Les gardiens de la loi violent la loi.
--Mais ils vont tout me vendre!... pleura Mme Cardoche, qui ramassa les
feuilles timbrées aux trois fleurs de lys.
Omer écrivit un mot pour le juge des référés, un autre pour l'huissier,
et promit qu'il y aurait opposition contre la saisie-gagerie de Camusot.
A ce moment le comte Dubourg entra. Il était en robe de chambre et en
pantoufles, les cheveux ébouriffés autour de son occiput chauve. Il se
précipita sur le _Moniteur_ et proféra mille interjections confuses,
entre lesquelles il apparaissait que l'occasion était venue
d'entreprendre la lutte, et de tout remettre au point, comme après le 10
Août... Pied-de-Jacinthe l'approuvait. On convint qu'il fallait se
rendre à la librairie de la rue Richelieu: les journalistes du _Marteau_
n'allaient pas manquer d'accourir chez l'éditeur.
* * * * *
En effet, quand on arriva, l'affluence était considérable à la devanture
illustrée d'estampes et de croquis-charges. Là dissertaient des
étudiants, amis de Cavrois et d'Omer, les assidus de l'Ardente-Amitié,
ou de la Vente tous se récriaient à l'envi. Ribéride, frappant, de la
main, son gilet écarlate, commentait à haute voix les paragraphes des
ordonnances, devant les caricatures de la boutique, pour des badauds en
veste de coutil et en habit de toile. Très pâle, le bel Enjolras
secouait sa tête d'archange exterminateur vers les madras qui coiffaient
jusqu'aux yeux des maraîchères chargées de leurs hottes à légumes: il
persuadait un postillon nigaud sous la perruque à cadenettes, un
portefaix colossal, deux commis qui avaient ôté leurs chapeaux à cause
de la chaleur, et une dizaine d'écoliers narquois. Les bohèmes de la
loge, Bahorel et Grantaire, retiraient leurs pipes de la bouche pour
applaudir aux réflexions de Ribéride. Descendus de fiacre, Omer et M.
d'Orichamps abordèrent le groupe de spectateurs qui grossissait devant
la première page du _Marteau_. Coiffé d'un bonnet de coton, et la
mandibule pendante, Charles X, sous l'habit d'un gâte-sauce, y
paraissait avec un plateau de brioches. Au-dessous du dessin 3, était
inscrite cette légende:
A LA RENOMMÉE DES FAMEUSES BRIOCHES!
_Charlot, pâtissier de la Cour_
On plaisantait sur l'autre sens du mot brioche, celui de bévue
grossière. Les ordonnances n'étaient-elles pas une énorme faute?
Venu de l'estaminet voisin, le cocher Brémondot le prouvait à haute
voix. Le peuple de Paris ne laisserait pas commettre une pareille
insulte aux droits de la nation. Par des jurements et des invectives les
autres compagnons des _Enfants de Momus_ appuyaient son dire. L'ancien
canonnier Bridoit boucla le sac d'avoine aux naseaux de sa jument, puis
enraya les roues de son fiacre, pour haranguer plus à l'aise les
passants. Dambeton, des chasseurs à cheval, planta son chapeau sur
l'oreille; faisant claquer son fouet alerte, il cinglait à la fois l'air
et le Polignac de qui son verbe maltraitait les audaces.
Des maraîchères, à les ouïr, ricanaient:
--Ça vous vexe, hein, les Parisiens!... Plus de Chambre, plus de
journaux!... Vous v'là feignants!
--Moi... disait un postillon... pourvu que le pain soit à deux sous et
le vin à quatre, je me moque du reste!
--Bien sûr!...
--T'as donc pas de coeur au ventre, sacrebleu!... riposta Brémondot...
T'as donc pas de ça dans la jugeote!... Faut que tu sois pas Français...
Tu sais pourtant que c'est les Cosaques qui ont ramené Polignac et les
Bourbons en croupe, avec leurs sacrés Jésuites. Est-ce que t'es un
Cosaque aussi?... Pourquoi que tu manges le pain des Français, alors?...
Hein, dis donc?
--Ah ben!...
Le postillon demeura tout interloqué, la bouche béante. On chuchota
derrière lui.
--Y a du vrai!... finit-il par concéder, se retirant...
Là-dessus, les écoliers rirent. Quand il fut un peu loin, ils le huèrent
en tambourinant sur leurs cartables. A ce bruit, maintes gens sortirent
des boutiques. De l'autre côté de la rue, les garçons de l'armurier
Lepage s'attroupèrent, curieux. La portière de la maison voisine cessa
de balayer les poussières; et tous les cochers des _Enfants de Momus_ se
montrèrent ensemble, à la porte de l'estaminet. Bridoit lança même un
timide et gouailleur: «A bas le Polignac!» Pleins de méfiance, les gens
se détournèrent. L'ajusteur se remit à huiler avec une plume les
batteries d'un fusil de chasse. La concierge rassembla de la cendre en
un monceau... Seuls les cochers insultèrent au fuyard... Le postillon se
hâta de parcourir ce bout de la rue Richelieu, puis, laissant les
arcades de la Comédie-Française, se hâta par la rue Saint-Honoré.
Dambeton, lui montra son poing noir. A la cime de sa taille géante, se
haussa le front jaune de Brémondot qui lançait dédaigneusement au
ruisseau un jet de salive. Mais la rue Richelieu n'en fut pas émue. Les
passants se retournaient à peine. Les maraîchères se reprirent à
moduler, en longues clameurs, l'offre de choux et de carottes. Et cela
remplit toute la perspective anguleuse de grandes voix pacifiques qui
montaient vers les ménagères brossant, aux fenêtres, leurs tapis, vers
les cages suspendues des sansonnets, vers les vieux fumant leurs pipes
aux balcons, derrière les pots de résédas et de jacinthes.
Omer fut content de ce calme: il ne serait pas contraint à fournir de
l'héroïsme. L'accroissement de sa richesse l'occupait surtout, encore
qu'il répondît aux indignations d'Enjolras par des prosopopées à la
gloire et à la sainteté de la Loi. Il supputa la nouvelle chance
d'emprunter, sur le revenu du prochain trimestre, dix mille francs à la
tante Caroline. Ainsi solderait-il quelques menues dettes négligées
jusqu'alors pour payer comptant une berline de voyage, et un surtout de
vermeil à figurines de Saxe, objets d'occasion. Il méditait aussi le
programme de quelques fêtes surprenantes, à donner, l'hiver, dans
l'hôtel Dubourg, et celui d'un bal champêtre avec illuminations
chinoises sur les étangs de Meudon. Cela ne l'empêcha point d'encourager
le vieux Pied-de-Jacinthe à faire aussitôt composer un appel, pour le
refus de l'impôt, qu'Enjolras rédigerait dans le cabinet de lecture
attenant à la librairie. Il s'inscrivit en tête de la liste avec le
comte Dubourg, affairé. Même il promit d'ajouter, avant le soir, les
noms de Casimir Perier et de La Fayette, outre ceux du capitaine Lyrisse
et du major Gresloup.
--Patron, il y a du bruit au Palais-Royal!... vint dire un apprenti
coiffé du bonnet de papier, et qui rapportait des épreuves corrigées au
café Lemblin.
--Omer, si nous allions y déjeuner..., chez Lemblin?... proposa le
comte.