La générale piétinait la fondrière, crachait des invectives romantiques.

Elle était à demi-vêtue d'un canezou du matin qui s'ouvrait sur sa gorge

belle, rude et nue, forçant le fichu de soie. Les mèches de sa chevelure

s'éparpillaient au vent. Une balafre de cendre souillait la pâleur de

son visage...

--De grâce, ma soeur!... répétait Omer.

Il ne ressentait que la honte de voir Denise Héricourt dans ce rôle de

furie, sous les regards du cocher et du chasseur impassibles en

apparence. Cela le bouleversait plus que la douleur même de Mlle Alviña,

dont cependant il souffrait aussi.

Les verdures fraîches du bois, les murs de buissons, le sable tassé de

la route indéfinie, les pépiements des oiseaux, le vide silencieux et la

chanson monotone de la brise assistaient à la peine des trois êtres, à

la rage de Denise, à la torture de sa pauvre amie, à la honte d'Omer qui

faillit s'estimer coupable un instant.

Toutefois l'ironie, surprise dans l'oeil narquois du chasseur, chargea

de colère ses sentiments.

--Ma soeur, je vous prie de rentrer chez vous. Sied-il vraiment à la

femme du général Héricourt, d'amuser ainsi ses laquais...!

--Que m'importent mes laquais!...

Elle fit un geste. Effrayée la jument d'Omer se cabra. Il dut s'occuper

de la maintenir... Et cette situation ridicule d'un homme en colère

contraint de lutter avec sa monture pendant qu'on l'insultait,

l'exaspéra...

--Je vous ai dit mes raisons, cria-t-il. Mon devoir civique et mon

devoir religieux me commandent de refouler en moi un amour fait

uniquement de passion. J'ai la charge de rendre honorable et respecté le

nom de votre père. Je sacrifie mon bonheur d'amant à la grandeur de ma

descendance... D'autre part, mon confesseur m'a défendu de solliciter

l'amour d'une jeune fille qu'une sainte religieuse et une pieuse veuve

préparaient à prendre le voile... Mon devoir et ma foi m'interdisent

d'épouser Mlle Alviña que je respecte, et que j'admire, et que j'aime...

J'obéis à des pensées supérieures que Mlle Alviña comprend et qu'elle

finira par admettre...: j'en suis sûr... C'est une âme trop noble pour

ne pas se soumettre aux principes. Devant eux, nous n'avons qu'à

étouffer nos sentiments! L'avenir de la famille, de la patrie et de la

religion valent bien que, sur leurs autels, les gens de coeur immolent

leur félicité même.

Plus haut que les injures et que les sanglots, il déclama la main haute,

comme aux péroraisons de ses plaidoiries. Son oreille écoutait son

éloquence; ses entrailles vibrèrent au son de sa voix convaincante... Il

s'aperçut, tel que la statue équestre, du devoir et de la Loi!

--Hypocrite, lâche hypocrite, glapit Denise. Voilà donc ton grand

coeur! Tu te mens à toi-même... Vil rhéteur!... Tu n'as pas le courage

de reconnaître loyalement ton infamie, ton ignoble avarice... Tu es

lâche... Que l'âme héroïque de notre père te maudisse!

--Grâces, Denise, cria Mlle Alviña qui se précipitait hors de la

voiture. Grâces... Rétractez votre anathème!... Je vous aime, Omer, et

je vous aime assez, moi, pour renoncer, si le mariage avec Elvire doit

contenter votre conscience et votre coeur... Je vous crois! Je

renonce! Et je vous crois!...

Des sanglots et un flot de larmes rompirent les cris de l'Espagnole,

qui, poétesse, jugea tragique de se laisser choir dans la fondrière, à

genoux...:

--Omer, je vous crois!... Soyez heureux... Soyez heureux... Dans le

cloître je prierai pour vous... chaque jour...

Le cavalier se souvint du long baiser voluptueux qu'ils s'étaient donnés

sur le prie-dieu, aux pieds du saint évêque doré. Il éprouva toute la

peine de l'amante. Sa chair même pâtit. Un sanglot l'étrangla pareil à

ceux qui secouaient Dolorès.

--Pardonnez-moi, Dolorès, je souffre autant que vous... Pardonnez-moi...

Mais c'est la Loi!

--L'amour est au-dessus des lois que forgent la cupidité et

l'hypocrisie!... déclara Denise en ricanant.

--Adieu... gémit Dolorès...

Elle courut jusqu'aux doigts gantés du jeune homme, les prit, et

chaudement les baisa, puis, s'étant reculée, elle s'affaissa tout à fait

dans la fondrière. L'eau de pluie clapota autour du manteau; les yeux

noirs se ternirent; l'enfant porta les mains vers son front et

s'évanouit...

--Va-t'en, lâche! cria Denise en larmes! Mais va-t'en. Tu vois bien que

tu la tues...

Outré de sentir les domestiques le blâmer avec leurs yeux sournois, il

rendit la main. La jument bondit.

«Grâces à Dieu, c'est fini!» fut d'abord la pensée d'Omer.

«Ma présence l'exaltait, raisonna-t-il ensuite; elle se calmera quand

elle me saura loin.»

Il n'avait pas regardé en arrière, de crainte d'être rappelé par un

signe.

«Pauvre comédienne!» soupira-t-il.

Dès qu'il fut à distance suffisante, il tourna la tête. Dolorès était un

tas de chiffons bruns émergeant sur l'eau de la fondrière. Le chasseur

débouchait un flacon. Denise soutenait la face inerte. Sur le siège

drapé de vert, le cocher rassembla les guides avant de descendre. Les

deux chevaux encensaient pour chasser de leurs crinières les gouttes

d'eau.

«Malheureuse fille!» se répétait Omer.

Elle était toujours cette chose immobile et chiffonnée dans la boue. Le

chasseur entreprit de la redresser, et les plumes du bicorne s'agitèrent

dans cet effort. Mais Fly gagna sur la main. Le cavalier dut y pourvoir.

Un moment il apprécia le plaisir d'être balancé en rythme, sous les

feuilles claires et fraîches, par le trot régulier.

«Je n'étais pas l'acteur qu'il fallait à cette créole! Mieux vaut cette

douleur brutale et passagère qu'une longue vie de dédains réciproques,

d'ennuis, de querelles... Mais elle a de la peine, de la vraie peine!

Seigneur, épargnez-là!»

Tout une heure il se complut, en chevauchant, à la mélancolie de la

plaindre. Plus tard, il s'admira pour avoir usé de fermeté.

Au tourne-bride du rendez-vous, Courfeyrac le put distraire parce qu'il

montait une cavale arabe, bonne sauteuse, prêtée par un garde-du-corps.

X

A Meudon, un matin d'été, l'an 1830, Omer Héricourt quitta la chambre

conjugale, pour cacher les larmes de la plus douce émotion. Elvire et

lui venaient de s'étreindre, en fêtant, par un long baiser qui lia mieux

leurs âmes, l'anniversaire de leur fils endormi près d'eux, sous les

dentelles du berceau. C'était, au coeur de l'époux, une ivresse et un

vertige singuliers.

Son esprit lui sembla traversé par le soleil que filtraient, à la

fenêtre de son bureau, les branches pendantes du lierre, du

chèvrefeuille. Il était las et bienheureux. Il s'alanguit sur le

fauteuil devant la tablette rabattue du secrétaire, devant l'amas de ses

travaux. Dehors, la pelouse ovale s'éployait, entre le grand cèdre

sombre, les buissons de fusains luisants, et les blonds tilleuls. Ses

chiens jouaient au galop. Une pie gagnait le zénith en jacassant. Les

courbes du ciel vibraient. Les insectes bourdonnaient. Un gros frelon de

velours brun joua des élytres, suspendu dans l'air.

«Merci, nature! Et toi, Seigneur, cria la religion du jeune homme... Tu

me combles de tes dons... L'été sublime salue la première année révolue

de mon fils, trapu déjà comme un légionnaire de César, un fondateur de

camps et de villes, un fidèle de Mithra!... L'été sublime n'as-tu pas

salué par ces mêmes rayons aussi, par ce même chant de la vie féconde,

l'heure de mon union. Tu faisais resplendir les couleurs des saints

debout dans les ogives des vitraux. Un rayon bleu venu du manteau de la

Vierge enveloppa même la chère posture d'Elvire inclinée sur le

prie-dieu, et farda célestement la fleur non pareille de son pur visage.

Cloches qui sonniez dans le faîte, saviez-vous quel bonheur vous

annonciez au monde? Saviez-vous que rien ne devait mentir de ce triomphe

solennisé par la magnificence des uniformes, sur les épaules des

officiers accompagnant l'oncle Augustin? Pairs chamarrés d'argent,

généraux chamarrés d'or, prêtres poudrés, dames en turbans ou bien

empanachées de marabouts, messieurs si graves sur vos cravates de

mousseline et vos collets d'habits, et vous, mes amis du Palais si

généreux et si loyaux sous vos chevelures abondantes; deviniez-vous

alors ce que le mystère de ma vie renfermerait de joies? O mon Elvire!

Printemps qui fleurissais, été radieux et vibrant, automne d'or et de

nuées, que fûtes-vous sinon les berceaux admirables de l'amour? Hiver

qui coiffas de neiges candides l'hôtel des comtes Dubourg où ronflaient

les flammes ondoyantes dans la cheminée de pierre, qu'as-tu voilé sinon

la félicité de nous chérir, elle et moi, les mains aux mains, la joue

contre la joue, sur le sofa, tandis que maman Virginie murmurait ses

oraisons, égrenait son rosaire et regardait, dans l'âtre les images

flamboyantes des supplices infernaux? Nuits de toutes les saisons

qu'avez-vous obscurci dans nos âmes communiant de leurs corps soudés en

une seule force afin de perpétuer ce désir de passion par les rires d'un

enfant joyeux d'avoir vaincu la mort! Olivier, mon fils, tu es la

promesse de l'idée latine ressuscitée en dépit des victoires que

fêtèrent ici les Barbares Germains, Kalmouks, et Vikhings, il y a quinze

ans. Les aigles de Rome se déploient dans tes yeux noirs, les yeux des

Lyrisse, LYS LYRIS... Surnom peut-être d'un prêteur à l'équité sans

tâche. Mon fils... Tu n'es encore qu'un Cupidon joufflu; et les lys ne

brillent que sur ton teint, bel enfant de mon Elvire... Puisses-tu

posséder l'esprit aussi noble et clair que le surnom de ton ancêtre, de

mon-bisaïeul par qui fut réveillée l'âme de la liberté romaine dans les

cerveaux des descendants latins disséminés sur tout l'Occident, étouffés

sous la tyranie franque, germanique et scandinave. Une année entière,

Elvire et moi nous t'avons espéré dans nos embrassements chaleureux.

Malgré que la mère fut délicate, tu naquis de sa chair adolescente. Une

année entière, nous t'avons vu grandir, fragile et chagrin, en

souhaitant l'apparition de ta vigueur. Et te voilà sauvé des maux!...

Grâces te soient rendues, nature, qui m'as fait de la sorte immortel, si

le descendant éternise le principal de nous-même: la pensée!... Ma vie,

dès cette heure, est sans fin; comme toi, lumière du ciel, fécondité du

monde!»

Pensif, il demeurait les yeux fixes, et l'âme en extase. Dans l'air

fauve trépidaient les élytres du frelon. L'essieu d'une voiture criait

sur la route, au delà des murailles.

Il sentit qu'il ne pourrait connaître le travail, cette heure-là. Trop

de bonheur exaltait la vie. Caresses, douceurs, dévouements, sagesse

domestique, élégance et gaieté, toutes les vertus d'Elvire, captivèrent

l'attention de sa mémoire. Surtout il se complut à se rappeler la saveur

de cette peau duveteuse et rosée sur le visage, autour des yeux clairs,

sous le menton, sur les épaules rondes et lisses, dans la ligne longue

du dos étroit que deux signes marquaient ainsi que dans un ciel d'aube,

deux astres pâlissants et près de s'éteindre. Il décida de se souvenir

longuement. Les joies espiègles et fréquentes de la volupté, sa petite

épouse adolescente les lui dispensa de nouveau, dans les vagues des

batistes qui prêtaient à leur lit l'apparence d'un lac blanc sous la

tempête, aux heures où tout se fond dans les ombres laissées par la

lueur de la veilleuse mauresque. Le cher corps de l'ange mince, il l'eut

dans le frisson de sa pensée fidèlement évocatrice. La face de fleur

riante emplissait tout le décor de son existence depuis un an. Il

ignorait comment son éloquence avait pu gagner ou perdre, aux entr'actes

de l'amour, tant de procès libéraux, comment lui-même avait, plusieurs

fois reçu, dans l'hôtel du faubourg Saint-Germain, les membres de

l'opposition: La Fayette, Laffitte et le général Lamarque venus saluer,

au salon du Régent, la tante Caroline qui, malgré la dissolution de la

Chambre, avait convaincu les propriétaires ruraux en rapport avec les

Moulins-Héricourt, d'élire le général Pithouët. L'un des Deux Cent

Vingt-un députés, signataires de l'adresse qui refusait au Roi le

concours de la Chambre pour discuter les lois du ministère Polignac,

venait d'être au mois de juin, renommé par le même collège. La vieille

tante avait, chez son Omer, attiré toute la reconnaissance du parti

libéral et industriel, pour la gloire d'Elvire couverte de ses joyaux

anglais, de ses armures de satin, telle que les anges opulents du

Véronèse entourés d'apôtres à mines de seigneurs, sur lesquels

brillaient, les lustres, buissons ardents de lueurs et de gemmes.

Omer eut le désir de contempler sa femme, et rentra dans la chambre.

Parmi les ondes fauves de sa chevelure écoulée, Elvire sommeillait à

demi. Ainsi que deux pétales à franges sombres, les paupières

recouvraient les coeurs des yeux forts, quelque peu des joues roses et

liliales. Sur les guipures du drap, dormaient, nus, potelés, ses bras

d'enfant. Le souffle gonflait les cimes brunes de la gorge et leur voile

vers les lumières que filtraient les rideaux blancs, et qui pénétraient

la pièce, pour se mirer au poli de la commode en thuya tigré. Omer

demeura, sans geste et sans parole. Toute son âme souriait en lui. «Que

manque-t-il de ce que j'espérai d'elle?... En vérité, l'ange a tout

donné à l'espoir de son Lucifer...» Il chercha les défauts, regretta

qu'elle fut un peu maigre, que le bien dotal produisit des rentes

moindres depuis un an; qu'elle s'attristât trop lorsqu'il la quittait et

que cela l'eut empêché d'accomplir des actes utiles, un voyage

nécessaire aux intérêts de la charbonnerie, dans le moment où les Belges

préparaient la révolte contre le gouvernement des Pays-Bas, les Polonais

contre celui des Russes, les Lombards, les Vénitiens, les Hongrois et

les gens de Bohême contre celui de l'Autriche; dans le moment où les

sociétés secrètes se confédéraient mieux autour de la _Jeune Europe_,

afin d'établir l'unité de l'Italie, l'unité de l'Allemagne et la

République européenne. Certainement son caractère ne s'affermissait pas

au contact de la douce créature. Elle le soumettait à son désir de le

choyer sans cesse, de l'asseoir sur ses genoux, de le serrer dans ses

bras, de l'attirer au fond des ottomanes. Elle était jalouse des

lectures où il s'absorbait, inquiète de le craindre infidèle, s'il

s'attardait aux séances de l'«Ardente-Amitié», et de l'association

«_Aide-toi, le Ciel t'aidera_» qui réunissaient les membres influents

des Loges et des Ventes. Omer négligeait de plus en plus ses devoirs

politiques. «Chère Elvire, songeait-il, tu m'apportes de nouvelles

excuses pour ma lâcheté... Ma reconnaissance te sacrifie ce qui

m'ennoblissait à mes yeux!... Tu aides la peur à triompher de ma

raison!»

Elvire lui souriait; elle tendit les bras. Il se pencha sur elle. Leurs

lèvres se joignirent. Le parfum de la chair féminine lui fut une volupté

suave. Il sentit la jeune femme se roidir contre lui, et soulever tout

son corps en fièvre. Ils se fussent accordé les joies extrêmes, si la

camériste n'eut gratté à la porte. Elle apportait le plateau, la

chocolatière, les tasses d'argent. Les époux s'amusèrent de manger

ensemble; comme chaque jour, pendant que la nourrice allaitait leur

fils goulu. Puis ils furent deux amoureux de romance qui se promenèrent

dans les sentes du parc, la main à la taille. Les chiens de chasse

couraient devant, à la poursuite des oiseaux, et flairaient les traces

des lapins. Bientôt, sur l'étang, Elvire ramait à l'ombre des saules.

Elle entretenait son mari de leur enfance fraternelle afin d'éterniser

leur affection dans le passé, afin de la grandir. «Me crois-tu celle que

tu désirais?... Seras-tu toujours aimable?... Il faut écrire à ta mère.

Elle s'imaginera que tu l'oublies, que je te la fais oublier, quelle

peine elle aura! Je me reprocherai qu'elle pût un instant penser ainsi

de moi. Pourquoi s'attarde-t-elle à cette longue retraite... Delphine de

Praxi-Blassans ne doit guère égayer notre pauvre dame dans le couvent.

Enfin elle se trouve bien à l'église depuis que ses terreurs lui

laissent du répit... Reprendra-t-elle jamais confiance auprès de nous...

Comment une pareille sainte peut-elle redouter l'enfer?... Excès de

scrupules... oui... La grande piété n'assure donc pas le bonheur? Il n'y

a donc que l'amour... que notre amour...»

Plus tard elle était la bonne ménagère qui, les clefs à la main, ouvre

et ferme les armoires, distribue le linge aux servantes, gronde la

paresse des laquais, dicte au cuisinier le menu selon le goût des

convives, vérifie les additions, empile les écus et les louis sur la

tablette du secrétaire, veille à l'ordonnance de la table, à l'éclat des

argenteries. Elle était la petite reine sévère et criarde qui morigène

le cocher obèse, pour ses comptes d'avoine, reproche l'insolence du

groom, rectifie la tenue du maître d'hôtel grognon, marchande les

morceaux du boucher, écrit au notaire pour récupérer les fermages échus,

à l'agent de change pour placer les fonds, sans oublier d'accourir au

galop entre deux fonctions, une facture à la main, jusqu'au bureau du

mari, et, simulant la mine d'une écolière nigaude, déposer sur la joue

mâle le souffle d'un baiser tiède, ample et rieur.

Au milieu des amies, elle était aussi la jeune dame en soie parfumée qui

rappelle les triomphes de chacune: elle blâmait le vice, en personne

attristée qu'il navre; elle vantait la vertu en moqueuse qui s'amuse de

paraître irréprochable; elle discutait à profusion sur la mesure des

chapeaux, la finesse des escarpins et la valeur des bijoux. Artiste,

elle enseignait les mérites des nuances qu'on peut unir, et les qualités

de lignes qu'accorde un corset.

Elle fut aussi la fille bonne qui, tout à coup, se précipite vers la

petite anse où son père pêche à la ligne, sous un large chapeau de

paille. «N'a-t-il pas trop chaud, trop froid? L'humidité gagne-t-elle

ses jambes?» Elle emmenait le domestique chargé de couvertures, de

manteaux, d'une théière qu'emplissait l'eau bouillante.

A table, elle versait la rhubarbe dans la cuiller à soupe de sa mère.

Contre celle de la vieille dame elle échangeait son assiette de poisson,

les arêtes ayant été méticuleusement extraites de sa truite. Et

c'étaient mille soins assidus qu'elle rendait à tous, contente,

orgueilleuse de savoir faire le mieux. Omer l'admirait bien qu'elle

l'impatientât par ses attentions trop fréquentes. Dans ces menus faits

quotidiens, la grâce de leur tendresse s'affirmait continûment, ce dont

jouissaient leurs vies molles et rapides. Après avoir lu certains poèmes

de Lamartine, Elvire, une fois disait:

--Le charme de l'étang est devenu celui d'un grand fleuve emporté sous

le soleil avec toutes les richesses de ses eaux... Nous nous sommes

mariés hier, pour ainsi dire... Je me plais encore à la fraîcheur de la

source; néanmoins il me semble que bientôt j'aspirerai l'odeur salée de

l'océan. Je hume l'air pour y découvrir le parfum qui sera celui de

notre avenir, Omer!...

--C'est que vous m'aimez moins, Elvire... sans quoi la source et

l'estuaire seraient oubliés de votre âme dont les heures actuelles

enchanteraient le songe. Pour moi, tout le passé n'est plus qu'une

mémoire brumeuse; tout l'avenir reste indifférent: je ne saurais le

prévoir; rien de lui ne m'attire ou ne m'inquiète, puisque vous êtes le

présent...

--Fi donc!

Il l'abusait ainsi dans le désir de lui mieux plaire. Mais les regards

de l'ange le devinaient plus anxieux d'apprendre si le ministère

Polignac oserait forfaire aux principes de la Charte et, par voie

d'ordonnance royale, déclarer dissoute la nouvelle Chambre libérale.

Sur les avis du fameux Ouvrard, la tante Caroline Cavrois ajoutait, à

ces présomptions, une telle foi qu'elle venait de prendre ses mesures

pour engager la Banque d'Artois à la baisse. Car la rente fléchirait, au

premier signe d'un coup d'État. Si le major Gresloup déclamait sans

cesse que Polignac était capable de ce crime et de tous les autres; Mme

Gresloup blâmait la Compagnie Héricourt d'écouter les conseils de M.

Ouvrard, et de jouer sur le fléchissement des fonds. Dolente, elle

redoutait également pour elle, pour les siens, la spéculation et la

maladie.

A la mieux connaître, Omer découvrait, en cette dame lourde, blanche,

dont les beaux yeux bleuâtres remuaient peu, une personne dévouée, sans

bruit et sans effusions, à la félicité d'autrui. Comme elle avait, tout

un décembre, lavé le linge des geôliers autrichiens, sous le costume et

l'apparence d'une servante, afin de préparer inutilement l'évasion du

major enfermé dans le cachot du Spielberg, de même elle eût tout

accompli, sans hésitation ni discours vain, afin d'épargner à ses

enfants une douleur réelle. Parfois elle accusait, fort douce, son

gendre d'inquiéter Elvire en lui dissimulant des pensées. La bonne mère

exhortait le jeune homme à ne point faire souffrir la petite épouse

soucieuse de former avec lui l'être unique: deux corps au service d'une

même volonté. La voix étrangère de Mme Gresloup qui cherchait le mot

propre, durant l'espace d'une hésitation très brève, donnait une lenteur

digne à ses phrases. Elle semblait ainsi dire obstinément des choses

très graves, très sérieuses et très définitives. Par là son langage en

imposait, telle une voix de la sagesse. Les cloches de ses robes marron

rayées de noir, fleuraient très fort l'essence de lavande autour de la

dame qui, silencieuse, découvrait trois dents de craie brillante, pour

volontiers sourire à la moindre gaîté de son entourage. En sorte que sa

bonne humeur, sa propreté, ses attentions de ménagère soigneuse, ses

goûts délicats, ôtaient toute apparence de calcul personnel ou de

rancune à ses instances.

Omer promit de voir Dieudonné Cavrois et de lui représenter le péril de

cette position à la baisse. Le général Héricourt ne pouvait, d'Algérie,

rien prévoir. D'abord tenu à l'écart, dès la chute du ministère

Martignac, pour avoir engagé Châteaubriand à donner sa démission

d'ambassadeur à Rome, et bien qu'en sa qualité de vieux diplomate, à la

mémoire indispensable, il eût, par la suite, regagné la confiance de

Charles X, le comte de Praxi-Blassans, se trouvait enclin à desservir,

par ses soupçons excessifs, des maîtres arrogants. Donc il approuvait

les prévisions d'Ouvrard, parlait de coup d'État, pressait la

Compagnie-Héricourt du jouer à la baisse. Là-dessus, un dimanche, on

apprit que M. de Châteaubriand commandait les chevaux de poste afin de

prendre, le lundi, la route de Dieppe où l'attendait Mme Récamier. Ce

voyage n'indiquait-il pas une sécurité d'esprit parfaite? Aussi bien le

général Lamarque était aux champs, et M. Laffitte à sa terre de

Breteuil, dans le département de l'Eure. Ces personnages illustres de

l'opposition se fussent-ils absentés si la chance d'un coup d'État

congréganiste leur eût semblé proche. Non. Ils fussent demeurés à Paris,

désireux de paraître dans une algarade tout au désavantage moral du

gouvernement qu'ils combattaient, et dans laquelle il seyait qu'ils

prissent posture incontinent.

En saint-simonien convaincu par les ardeurs de ses chimères, le major

Gresloup contestait les prévisions pacifiques. Sa voix sourdement

furibonde représentait les demi-soldes et les carbonari comme prêts

d'être les maîtres du siècle, de fonder le Papisme Industriel sur les

idées généreuses de la Révolution. C'était l'avenir qu'il promettait à

son fils Urbain, alors élève de l'École polytechnique. A justifier les

audaces de la tante Caroline, il s'empourpra fort le visage, tout en

discutant et mâchant, au dessert du souper, ce dimanche soir, les dattes

expédiées de la terre africaine par le général Augustin et le lieutenant

Émile de Praxi-Blassans.

Le lendemain, sur les supplications de sa femme qui eut les larmes aux

yeux, il résolut de faire atteler la calèche, de courir aux

informations. Il emmenait leur gendre, qu'appelaient à Paris ses devoirs

d'avocat, et que les anxiétés de madame Gresloup persuadaient de voir

son cousin.

Ils quittèrent Meudon, laissant au perron de la villa, leur chère Elvire

gaie, délicieuse dans ses boucles anglaises et les ruches de son bonnet,

entre ses manches à gigot. Une minute, Omer désira passionnément ce

corps jeune et vif qu'une année d'amour avait épanoui. Franche, elle

jeta, de ses mains, quelques baisers, tandis que les roues de la voiture

écrasaient la terre sèche, sous la charmille bourdonnante, passaient la

grille aux lances dorées, les pilastres surmontés d'urnes en granit.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 19 / 39 段