--Je ne mens pas. Sa beauté me rend fou. Je perds les sens quand elle

m'approche; et je vous jure, sur l'honneur, qu'il n'est point de femme

dont je désire autant les caresses. A sa vue, du feu remplit mes veines.

L'air se trouble autour de moi; je me trouve sans force, sans orgueil et

sans vertu... C'est pourquoi, si je ne doute plus que cette union

s'accomplisse quand même, j'hésite encore à me livrer à des charmes

invincibles, et à une passion trop souveraine...

En achevant ces mots, il s'assit, plongea sa tête dans ses mains...

Denise resta quelques minutes silencieuse, ce qui, chez elle, était le

signe de l'extrême émotion. Elle en était à croire son frère. Et, de

fait, Omer se défendait mal, dans cet instant, de se croire lui-même. Ne

désirait-il pas de toute sa chair les complaisances de Mlle Alviña; ne

savourait-il pas continuement le goût du baiser voluptueux qu'ils

s'étaient naguère permis; pourrait-il se soustraire à l'obsession

d'évoquer la chaude amante collée contre sa poitrine et le pénétrant de

son odeur florale? Il l'aimait. Il l'aimait. Oui.

--Si tu l'aimes, pourquoi te défier de son affection?

--Parce que cette affection sera passagère et qu'ensuite...

--Billevesées. Tu t'y prends de bonne heure pour être jaloux... Ah!

bonjour ma vieille sainte! Que racontent les Anges, les Trônes et les

Dominations.

Mme Héricourt entrait.

Elle s'assit poussive, puis essuya la transpiration de son visage.

Delphine de Praxi-Blassans, dit-elle, se promettait de faire prendre le

voile à Dolorès.

--Mais je ne veux pas. Je ne le permettrai point, protesta Denise...

--Vous voyez, ma soeur?... triomphait Omer... Me trompé-je?

La religieuse assurait avoir vu la face de la jeune fille se

transfigurer pendant une prière à Saint-Sulpice, exactement comme se

transfigurait, au couvent, la face de la soeur Sainte-Anne de Galilée

qui vivait en odeur de béatitude, et guérissait, par l'imposition des

mains, les scrofuleux. Désormais, la manie apostolique de Delphine

s'exercerait sans trêve sur Mlle Alviña. Donc, inspirée par une parole

habile de son fils, Mme Héricourt déchaînait la folie de la Dominicaine

qui s'efforçait, partout, de ravir les adolescentes un peu mystiques aux

joies de l'amour, en les consacrant.

Après deux heures de conversation animée, l'avocat eut fini de vaincre

sa mère: elle renonçait à combattre ce projet de consécration. Denise

croyait son frère épris de l'Espagnole, et retenu par quelques scrupules

qu'on effacerait à condition de ne pas le brusquer. Certainement Dolorès

partagerait le même avis. Omer s'estima capable de maintenir les choses

en l'état, plusieurs semaines. Il fallait uniquement prévenir le comte

Dubourg de ne rien tenter à l'encontre.

Celui-ci prodigua les éloges dès qu'il eût tout appris au cabinet jaune.

Avant la venue d'Omer, il saccageait la bibliothèque pour feuilleter les

gravures de _Clarisse Harlowe_ et de _La Nouvelle Héloïse_. Bruyamment

il regretta de n'avoir pas eu des auxiliaires pareils à ce jeune homme,

quand il préparait l'avènement de Bernadotte aux trônes de Suède, puis

de France. Secouru par un esprit de cette force il eût assis la

puissance du Gascon sur l'Europe, au lieu de rompre, avec cet imbécile,

de se jeter aux bras des Bourbons et de la racaille royaliste! Il tapa

du pied, lança sur la table le livre qu'il examinait; et, devant la

glace quadrangulaire de la muraille, il rectifia l'arrangement des

boucles blondes et grises qui cerclaient la lueur ivoirine de son

occiput. A soi-même il en imposa par ses mines de portrait historique,

une main dans le jabot, l'autre agitant un lorgnon de vermeil.

--Après tout, fit-il, vous avez agi dans le sens de la meilleure morale.

J'ai toujours pensé que pour une fille dépourvue et bien née, le couvent

était le seul refuge honorable. En Espagne, les monastères sont nombreux

et pleins de ces jeunes personnes qui d'ailleurs y mènent la vie du

monde, reçoivent, jasent à leur gré, conduisent à leurs fins des

intrigues, et jouent de l'éventail au parloir... Je m'accommoderais de

cela...

Il avait rendu visite, à Meudon, sans voir Elvire. Adroitement

interrogée, Mme Gresloup avait presque avoué suivre les démarches de la

tante Caroline pour obtenir l'alliance contractuelle entre la Banque

d'Artois et celle de M. Laffitte. Celui-ci, vu l'aléa des spéculations

sur les blés et les charbonnages, tardait à répondre. Le succès de cette

affaire dissiperait toute fâcheuse préoccupation sur la richesse des

Héricourt.

--Votre cousin Cavrois ne vous a-t-il laissé rien entendre à ce

sujet?... demanda le comte Dubourg.

--Il ignore les entreprises de sa mère. A l'ordinaire, le général

Héricourt et le comte de Praxi-Blassans sont avertis.

--Holà! mais il me semble alors!... Ah ah! Voilà pourquoi le comte et le

général promettent au parti de M. Laffitte l'appui des Pairs, et celui

moins sûr de quelques régiments... On paierait ainsi la consolidation de

la Banque d'Artois par une banque de Paris... A merveille!

Il se frotta les mains en riant très haut:

--Les compagnons de l'Ardente-Amitié, nos Bons Cousins se doutent-ils de

quel trafic ils sont la monnaie...? Plaisante histoire! Ouais, dans

votre famille, Monsieur Omer Héricourt, le raisonnement renferme peu de

vices! Ah que ne vous ai-je connus tous en 1810!... Morbleu! ce qui

manquait à Bernadotte et à Moreau, vous l'avez... Mille compliments...

Omer se froissa. L'admiration ironique du général-comte était-elle

hostile aux siens? Tout le plan de politique financière que révélait une

simple réplique méritait-il d'être condamné?... Importait-il de rabrouer

ce vieillard hautain?

--Monsieur, vous faites aisément des suppositions... ce me semble...,

dit le jeune homme.

--Parbleu, n'est-ce pas la chose la plus claire?

--Mais encore...

--Ce n'est point que je blâme cette sorte de contrat. Dieu m'en garde!

J'applaudis. Voilà tout. J'aime la finesse en diplomatie. Il y en a dans

ce jeu-ci, et de la meilleure... Néanmoins je déplore que vous

permettiez à vos oncles d'agir en dehors et de vous reléguer... Lyrisse

vous laisse berner de la belle façon!

Il continua sur ce thème; il proposa de s'entremettre dans le but de

restituer de l'importance à l'avocat. Installé devant une table, il

écrivit sept ou huit brouillons de lettres; les abandonna; s'amusa, tout

en dissertant, à cacheter de cire, avec les armoiries de son anneau, des

papiers blancs pliés en dépêches. Après avoir réfléchi longtemps, il

décida que l'opération financière était utile à la cause libérale. Cela

juxtaposait des forces, et les unissait par un lien matériel autrement

solide que les abstractions. Il cessa même de plaisanter là-dessus

quelle que fût l'obstination d'Omer à l'exciter pour atteindre le fond

de cette pensée frivole. Il semblait redoutable que le général-comte

accusât, dans les Ventes ou dans les Loges, les négociateurs de

l'entente. Mais Dubourg déclara que nuire à cette affaire eût été servir

les Bourbons, car une tentative révolutionnaire, alimentée par les

ressources de la finance, devait être nécessairement heureuse.

Avant que l'on dînât, Omer fut assuré de ce dévouement. Le vieil

organisateur de machinations utiles aux Chouans, aux Jacobins, aux

Philadelphes et aux Bourbons, adoptait les règles du nouveau jeu. Il

trouva bon que les carbonari dussent la victoire au Parti Industriel,

qu'ils obtinssent l'approbation des intérêts, outre celle des

philosophies. Enfin il énuméra ses souvenirs de conspirateur en

injuriant, comme de coutume, les grands qu'il avait servis.

Dès lors il fut actif et multiplia ses démarches. Tantôt dans la berline

de maman Virginie dont il esquintait les mauvaises haridelles, tantôt en

selle sur les chevaux du capitaine Lyrisse ou sur la jument d'Omer, il

parcourut la ville et la campagne, afin d'obtenir les adhésions, faire

jouer les influences, conquérir les Pairs, et circonvenir la prudence de

M. Casimir Perier.

On apprit que l'armée russe crossait les Turks souverainement. Le

général Héricourt désira que la première réunion du nouveau Comité

Philhellène eut lieu le plus tôt possible. Appelé de Londres où il était

ambassadeur, par le roi, le prince de Polignac n'avait il pas failli,

dans le mois de janvier, saisir le portefeuille des affaires étrangères?

Sûrement la tentative serait reprise. Avant ce triomphe des ultras, il

fallait unir les libéraux pour la lutte.

Affairée par l'importance de son rôle mondain, Denise négligea quelque

peu les amours de Mlle Alviña que se disputèrent Delphine de

Praxi-Blassans et Mme Héricourt, émules en leur besogne de pieuses

démentes. Omer n'eut qu'à se montrer tendre de paroles et d'attentions

pour éviter l'orage. Très souvent il adressait des fleurs à son amante,

puis l'exhortait à suivre les exercices de dévotion prescrits par les

saintes dames. Ainsi choisirait-elle avec toute sûreté de conscience,

après avoir approfondi ce qu'elle perdait en préférant devenir l'épouse

du pécheur plutôt que l'épouse du Christ. Soucieux de posséder un

argument loyal qui justifiât sa tactique à ses propres yeux, le jeune

homme fut s'agenouiller dans un confessionnal:

--Mon père, m'est-il permis de rechercher en mariage une orpheline

qu'une pieuse veuve, qu'une sainte religieuse invitent à prendre le

voile, et que la plus grande dévotion naturelle dispose à ce glorieux

sacrifice?

Nécessairement le prêtre interdit cette recherche, avant que les deux

zélatrices eussent renoncé à leur tâche. Omer attendit que l'abbé de

Praxi-Blassans vint, du Nord, plaider, à nouveau, la cause de son

collège, auprès du comte et du ministre, pour lui communiquer cette

interdiction du confesseur. Édouard se chargea de la transmettre à

Dolorès en vantant les scrupules de son cousin, comme il était, entre

eux, convenu. Elle ne s'en irrita point, ferme dans l'illusion de

croire qu'on l'aimait jusqu'à véritablement être jaloux du Seigneur.

De ce côté-là, tout fut à souhait.

Ces divers soins consommèrent des semaines. Plusieurs fois, Omer fut à

Meudon, courtiser l'ange que Mme Gresloup ne quittait plus. Aux sentes

de l'hiver tous deux avaient cependant retrouvé leurs âmes de l'automne.

Au printemps, leurs coeurs grandirent jusqu'à posséder tout l'univers

de soleil, de fleurs, de feuillages et de parfums. Tandis qu'ils se

parlaient d'avenir, ils crurent que l'horizon continuait la ligne de

leurs corps immenses qui vibraient avec les lumières de l'azur, les voix

innombrables des cigales et les roucoulements lointains des

tourterelles.

Ils conçurent encore l'éternité de leur voeu.

IX

Ainsi les choses allèrent jusqu'à la fin du printemps, jusqu'au soir de

la fête qui réunit, avenue Lord-Byron, dans l'hôtel du général

Héricourt, les principaux personnages des Comités Philhellènes.

Eclairé _a giorno_ par mille lampions de couleurs, le jardin accueillit

les invités en habit bleu et en bas de soie. Sous les mille lueurs des

lustres, ils vinrent saluer Denise, fière de sa robe aux rubans

obliques, alternativement bleuâtres et cramoisis, que des noeuds de

satin agrémentaient, vers les bords, et sur les épaules. Elle répondait

par des révérences profondes, qui faisaient luire les perles en torsades

dans les hautes coques de sa chevelure, les pendeloques de ses oreilles,

et les joyaux enchâssés aux médaillons de son lourd collier. Dolorès

l'aidait à faire les honneurs. Son teint mat, aux pommettes du plus beau

carmin, lui valut les félicitations de M. de Lafayette qu'amenait le

général Dubourg. De haute taille et l'estomac fort, le libérateur des

États-Unis animait, par des paroles très gracieuses, sa tête massive,

blême recouverte en arrière de cheveux roux et blancs qui revenaient

au-dessus des oreilles et vers le grand front nu. Il dominait les gens.

Il garda longtemps les mains de l'oncle Edme dans les siennes. A la

Haute Vente des carbonari, ils s'étaient appréciés, sans doute. Ensemble

ils déplorèrent l'avortement du complot de Belfort. Lafayette se

souvenait d'avoir, à cette époque, connu le général Lyrisse, et

félicitait le fils de si noblement continuer l'oeuvre du père.

Aussitôt, et sans guère de précautions oratoires, l'oncle Edme espéra le

retour de pareilles conjonctures. Ses longs gestes vifs décrivirent les

raisons de la victoire, balayèrent les royalistes, amenèrent en ligne

les troupes de la Révolution. Ses grandes jambes musculeuses

sautillaient. Sa face aquiline laurée de grosses mèches grises aspirait

l'odeur du triomphe. Dubourg estima prudent de l'interroger obstinément

sur le siège de Missolonghi et le Congrès d'Egine. Le dragon n'utilisa

que plus de faconde. Il pérorait en visant, du coin de l'oeil, son

hôte, Augustin Héricourt, comme pour lui faire voir qu'il n'abdiquait

rien de ces convictions chez le protégé du duc de Raguse. M. de

Lafayette s'empressa de féliciter Omer que le général-comte lui

présenta.

--Nous avons presque terminé notre carrière, nous! A vous, mon enfant,

d'obtenir cette liberté des esprits que nous avons failli gagner en

1790, qui nous fut arrachée par la tyrannie de Robespierre et par celle

de Bonaparte, que nous espérâmes recouvrer en 1814, avec le Gouvernement

Provisoire et les articles de la Charte, depuis violée par les ministres

indignes de nos rois. Espérons que cet élan fraternel de la Gaule, qui

vient de porter secours aux fils de Pallas, marque l'aurore d'un temps

plus favorable à l'indépendance de la pensée...

Noble et magnifique, le marquis continua longtemps. Sur l'épaule d'Omer,

il appuyait une vieille main pesante. L'autre s'étayait d'une canne à

tabatière d'or, où il puisait. Ses gilets blancs, les tours de sa

cravate, et son ample collet de drap brun formaient comme le rebord

d'une chaire autour de sa tête éloquente, d'où se répandait, source

intarissable, une parole musicalement grave. Un cercle l'écouta. M. de

Montalivet, tendant l'oreille, insinuait dans ce geste le peu

d'affectation qui le pouvait rendre ironique; et il portait son chapeau

devant sa bouche comme s'il eût à dissimuler quelques petits

bâillements.

Plus loin, l'oncle Praxi-Blassans assiégeait un monsieur roide, bien

campé sur des mollets en saillie, et de qui l'oeil malin, les lèvres

serrées, les favoris frisottants composaient un air d'incrédulité

sagace. A voir la tante Caroline et le général Augustin assaillir de

prévenances, le même personnage, Omer devina que c'était M. Laffitte.

Denise lui présentait nombre de personnes qui, devant ce toupet

blanchâtre bien rigide en haut d'un front dégarni, exagéraient leurs

courbettes.

Les généraux Lamarque et Pithouët entrèrent du même pas, celui-ci grand

et hautain, l'habit boutonné sur le torse maigre, celui-là impertinent

et trapu, le nez en l'air, et les basques au vent. Ils saluèrent en

silence le général Héricourt, puis s'en furent incontinent offrir leurs

hommages à Lafayette qui, ayant tiré son mouchoir, embauma l'air d'une

odeur à la rose. Abandonné par le libérateur des États-Unis, Omer put

répondre aux signes de la tante Caroline. Parmi leurs courtisans, les

jeunes femmes balançaient les cloches luxueuses de leurs robes sur les

chevilles lacées par les rubans des escarpins. Mme Cavrois arborait une

guimpe de vieille dentelle sur quoi s'épanouissait son large visage de

chatte espiègle. Un crêpe de Chine drapait, d'un châle, son embonpoint

sexagénaire; des chaînes précieuses soutenaient l'agrafe en or et le

rubis monstrueux de son aumônière. Quand son neveu l'eût rejointe, elle

lui saisit le poignet vigoureusement, puis le contraignit à se baisser

vers sa bouche.

--Affaire conclue... bégaya-t-elle, tout en triomphe. M. Laffitte vient

de dire «oui». Demain il signera. Encore quelques années, et les

Cavrois-Héricourt seront aussi puissants que les frères de feu

Antoine-Scipion Perier, à qui l'on doit la richesse des mines d'Anzin...

Dieu me pardonne! je crois qu'avant de mourir j'aurai quasi réalisé tous

les voeux de mon père...!

Elle chercha, pour s'asseoir, un fauteuil qu'Omer avança; puis elle s'y

laissa tomber avec précaution, lasse de tout le labeur accompli par sa

vie active. Dieudonné Cavrois, énorme dans sa culotte de satin et son

gilet de brocart, l'admirait de loin. Adossé contre l'orgue, il avait la

physionomie d'un voyageur qui contemple tout un pays splendide soudain

découvert à sa vue. Par moments, il passait la main devant son ample

figure pâle de vénération; il soupirait bruyamment pour reconquérir du

calme. Il n'y parvenait guère. Un domestique en livrée brune chamarrée

d'argent et pourvue d'aiguillettes, présenta des rafraîchissements.

Dieudonné vida coup sur coup deux verres de punch. Alors la

transpiration vint à sourdre vers la racine de ses longs cheveux

flasques. Il s'épongeait lorsque son Maître-Elu de la Vente, le général

Lamarque l'aborda, victorieux. La comtesse Aurélie se fit rouler un

fauteuil gothique près de Caroline, qui frottait ses mains l'une contre

l'autre, avec le geste de les savonner indéfiniment.

--Nos enfants te devront leur félicité... Bénie sois-tu de Dieu, ma

soeur!...

--Je serais plus heureuse encore, Aurélie, si je n'avais à plaindre ta

longue tristesse...

--Hélas! je n'ai pas su choisir, comme toi, le but qu'on atteint. Je

n'aimai que le rêve. Le travail récompense. Le rêve déçoit... Tu as semé

de bienfaits tout une province... J'ai vécu presque inutilement... J'ai

dévasté mon coeur. Rien ne m'a valu l'heure de cette joie légitime que

tu ressens... Que dis-je: notre frère, Bernard, s'il ressuscitait

aujourd'hui, d'entre les héros morts, te remercierait à genoux. Il me

maudirait pour n'avoir pas su marier nos enfants...

--Bernard ne te maudirait pas... Aurélie; il ne te maudirait pas... Dieu

merci! tu as bravement accompli le devoir: ton mari, tes fils, te sont

obligés des triomphes que tu leur ménages. N'as-tu pas conseillé

Praxi-Blassans comme il le fallait pour les Moulins. Tu as été à la

peine, comme nous sommes à l'honneur.

--Non, je n'ai pas accompli mes promesses!

De ses longues mains bleuâtres, fines, parées de diamants, la tante

Aurélie, ouvrait, fermait son éventail d'ivoire et de lampas amarante,

aux papillons brodés en vieilles soies multicolores.

--Denise a trouvé le bonheur ici, ma tante... Mon père vous

reprocherait-il ce qui n'a dépendu que d'elle?... raisonnait Omer.

Il eut pitié de cette pauvre femme en qui la même douleur un peu

maniaque persistait depuis quinze ans. Il la voulut consoler par des

paroles. Bientôt Dieudonné conduisit, jusqu'auprès de sa mère, un homme

de tournure martiale, dont la belle figure moqueuse et sans lèvres, émit

plusieurs compliments brefs qu'il sembla juger excessifs, après les

avoir dits. C'était Casimir Perier. La poitrine en avant, il mâchonna sa

bouche rasée; il inspecta la mine du jeune avocat qui s'inclinait devant

lui:

--Monsieur votre neveu trouvera plus tard l'occasion de se faire élire

dans votre collège électoral, Madame, à ce que le général Héricourt

m'annonce. Je souhaiterais qu'il fût bientôt des nôtres pour dire son

fait à M. de Polignac quand il reviendra; car, hélas, il reviendra... Il

nous faut de jeunes talents déjà notoires. Ils ne seront point en

surcroît pour défendre l'esprit de la Charte, au parlement... M. de

Montalivet vous donne l'exemple, Monsieur...

Avec toute la roideur nécessaire à sa dignité, le jeune pair de France

approcha. Son emphase froide qu'il écoutait lui-même, en la mesurant,

couvrit les propos épars. La conversation se fit toute politique.

Malicieuse, la tante Caroline rectifiait les erreurs de la rhétorique,

et citait mille chiffres probants. M. Laffitte répéta, quand, nommé par

elle, Omer l'eut salué, les encouragements de M. Casimir Perier. Autour

du fauteuil où trônait la grosse flamande, un par un, tous les visiteurs

s'assemblèrent. Elle parla clairement des rapports commerciaux entre

l'Artois, la Picardie, la Flandre et l'Angleterre. M. Laffitte semblait

curieux d'apprendre ce qu'elle enseignait sur les influences des cours,

au marché de Falmouth, et sur leurs variations pendant le voyage des

vaisseaux qui transportaient les épices de Java et les blés de Russie.

M. de Montalivet, recueilli, les paupières closes, dégustait pieusement

sa salive. Il finit par s'écarter pour rejoindre Dolorès qu'il se plut à

exciter contre Bolivar.

Omer essaya son éloquence en attestant les sanctions de la loi romaine

contre les fauteurs de la disette publique. Il dit son voyage récent,

son émotion au Capitole, il évoqua l'oeuvre des légions, de leur

esprit survécu dans les villes qui avaient d'abord été leurs camps. Il

compara l'éternité de cette oeuvre dans l'Europe occidentale, à la

fragilité de cette entreprise par les soldats de Bonaparte.

Qu'avaient-ils laissé des installations républicaines, en Autriche, en

Italie, en Allemagne, en Russie, en Espagne? Peu de chose. Partout

régnait la tyrannie de la Sainte-Alliance. Il accusa Napoléon d'avoir

détourné de son but l'effort des races latines, de l'avoir accaparé pour

son prestige individuel, en adoptant dès 1807, les moeurs des

monarques germains et de leurs cours.

--Bien dit! approuva M. de La Fayette...

--C'est une vérité fort probable, concéda M. Casimir Perier, en fronçant

ses beaux sourcils noirs.

Et il rapporta doctoralement une anecdote du temps où il servait au

siège de Mantoue, officier de génie, sous les ordres de Bonaparte.

Là-dessus le général Héricourt expliqua comment, à Wagram, ses

voltigeurs avaient été soutenus par la batterie à cheval que commandait

le chef d'escadron Paul-Louis Courier, lequel depuis...

Alors tous rivalisèrent d'esprit, afin d'être admirés de cette grosse

dame en collerette et en coiffe de dentelles, qui, doucement, les yeux à

demi clos, savonnait imaginairement ses mains aux bagues d'or nu.

--C'est l'oeuvre des soldats républicains qu'il importe de reprendre

et de mener à sa fin, comme César mena jusqu'à sa fin l'oeuvre des

légions... déclama tout à coup Omer.

Dans une prosopopée majestueuse, depuis longtemps rédigée, apprise, il

fit retentir toute la gloire des armées françaises portant la liberté à

l'Italie, et aux Allemagnes.

Il prit à témoin les généraux Lamarque et Pithouët, compagnons de son

père et du général Berton, dans l'armée de Moreau, vainqueurs de

Hohenlinden, puis le capitaine Lyrisse, combattant de Novare et

défenseur de Missolonghi. Reliant les voeux de ces héros aux espoirs

de sa génération, il exprima celui de voir, en cet instant même, se

reformer la phalange des girondins. Le siècle ne leur devait-il pas,

aussi bien que la gloire de son passé, l'idéal de son avenir?

Quand il finit de parler, la face massive et blême de La Fayette était

en vie, le toupet gris de Laffitte se haussait par-dessus les yeux

malins qui voulaient mieux examiner le jeune orateur. La belle face sans

lèvres de M. Casimir Perier s'épanouissait entre les cheveux argentés du

général Lamarque et la figure osseuse du général Pithouët.

--Monsieur..., dit Casimir Perier..., on ne pouvait mieux résumer ce que

nous pensons tous, à ce que j'estime. Rappelons-nous toutefois qu'il

serait bien dangereux de toucher à la dynastie. Les Girondins périrent

pour avoir abandonné Louis XVI...

--Des institutions libérales! Que ce soit un souverain qui les respecte,

ou une République qui les défende!... affirma La Fayette sous le bras de

qui M. Laffitte enfila le sien.

Ces deux grands hommes en chuchotant s'éloignèrent. Alors Omer aperçut

dans le groupe qu'ils démasquaient Elvire et Dolorès. Le visage de

fleur, et la figure ardente de la créole brillaient pour lui. Il

s'avança vers elles. Parée d'une robe blanche, Dolorès avait les

pommettes et les oreilles incarnat, les joues mates, les yeux en feu,

sous le cimier aux ailes noires de sa lourde chevelure. Il eût dit d'une

guerrière, prête au meurtre, tant palpitaient ses narines pâles.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 17 / 39 段