m'approche; et je vous jure, sur l'honneur, qu'il n'est point de femme
dont je désire autant les caresses. A sa vue, du feu remplit mes veines.
L'air se trouble autour de moi; je me trouve sans force, sans orgueil et
sans vertu... C'est pourquoi, si je ne doute plus que cette union
s'accomplisse quand même, j'hésite encore à me livrer à des charmes
invincibles, et à une passion trop souveraine...
En achevant ces mots, il s'assit, plongea sa tête dans ses mains...
Denise resta quelques minutes silencieuse, ce qui, chez elle, était le
signe de l'extrême émotion. Elle en était à croire son frère. Et, de
fait, Omer se défendait mal, dans cet instant, de se croire lui-même. Ne
désirait-il pas de toute sa chair les complaisances de Mlle Alviña; ne
savourait-il pas continuement le goût du baiser voluptueux qu'ils
s'étaient naguère permis; pourrait-il se soustraire à l'obsession
d'évoquer la chaude amante collée contre sa poitrine et le pénétrant de
son odeur florale? Il l'aimait. Il l'aimait. Oui.
--Si tu l'aimes, pourquoi te défier de son affection?
--Parce que cette affection sera passagère et qu'ensuite...
--Billevesées. Tu t'y prends de bonne heure pour être jaloux... Ah!
bonjour ma vieille sainte! Que racontent les Anges, les Trônes et les
Dominations.
Mme Héricourt entrait.
Elle s'assit poussive, puis essuya la transpiration de son visage.
Delphine de Praxi-Blassans, dit-elle, se promettait de faire prendre le
voile à Dolorès.
--Mais je ne veux pas. Je ne le permettrai point, protesta Denise...
--Vous voyez, ma soeur?... triomphait Omer... Me trompé-je?
La religieuse assurait avoir vu la face de la jeune fille se
transfigurer pendant une prière à Saint-Sulpice, exactement comme se
transfigurait, au couvent, la face de la soeur Sainte-Anne de Galilée
qui vivait en odeur de béatitude, et guérissait, par l'imposition des
mains, les scrofuleux. Désormais, la manie apostolique de Delphine
s'exercerait sans trêve sur Mlle Alviña. Donc, inspirée par une parole
habile de son fils, Mme Héricourt déchaînait la folie de la Dominicaine
qui s'efforçait, partout, de ravir les adolescentes un peu mystiques aux
joies de l'amour, en les consacrant.
Après deux heures de conversation animée, l'avocat eut fini de vaincre
sa mère: elle renonçait à combattre ce projet de consécration. Denise
croyait son frère épris de l'Espagnole, et retenu par quelques scrupules
qu'on effacerait à condition de ne pas le brusquer. Certainement Dolorès
partagerait le même avis. Omer s'estima capable de maintenir les choses
en l'état, plusieurs semaines. Il fallait uniquement prévenir le comte
Dubourg de ne rien tenter à l'encontre.
Celui-ci prodigua les éloges dès qu'il eût tout appris au cabinet jaune.
Avant la venue d'Omer, il saccageait la bibliothèque pour feuilleter les
gravures de _Clarisse Harlowe_ et de _La Nouvelle Héloïse_. Bruyamment
il regretta de n'avoir pas eu des auxiliaires pareils à ce jeune homme,
quand il préparait l'avènement de Bernadotte aux trônes de Suède, puis
de France. Secouru par un esprit de cette force il eût assis la
puissance du Gascon sur l'Europe, au lieu de rompre, avec cet imbécile,
de se jeter aux bras des Bourbons et de la racaille royaliste! Il tapa
du pied, lança sur la table le livre qu'il examinait; et, devant la
glace quadrangulaire de la muraille, il rectifia l'arrangement des
boucles blondes et grises qui cerclaient la lueur ivoirine de son
occiput. A soi-même il en imposa par ses mines de portrait historique,
une main dans le jabot, l'autre agitant un lorgnon de vermeil.
--Après tout, fit-il, vous avez agi dans le sens de la meilleure morale.
J'ai toujours pensé que pour une fille dépourvue et bien née, le couvent
était le seul refuge honorable. En Espagne, les monastères sont nombreux
et pleins de ces jeunes personnes qui d'ailleurs y mènent la vie du
monde, reçoivent, jasent à leur gré, conduisent à leurs fins des
intrigues, et jouent de l'éventail au parloir... Je m'accommoderais de
cela...
Il avait rendu visite, à Meudon, sans voir Elvire. Adroitement
interrogée, Mme Gresloup avait presque avoué suivre les démarches de la
tante Caroline pour obtenir l'alliance contractuelle entre la Banque
d'Artois et celle de M. Laffitte. Celui-ci, vu l'aléa des spéculations
sur les blés et les charbonnages, tardait à répondre. Le succès de cette
affaire dissiperait toute fâcheuse préoccupation sur la richesse des
Héricourt.
--Votre cousin Cavrois ne vous a-t-il laissé rien entendre à ce
sujet?... demanda le comte Dubourg.
--Il ignore les entreprises de sa mère. A l'ordinaire, le général
Héricourt et le comte de Praxi-Blassans sont avertis.
--Holà! mais il me semble alors!... Ah ah! Voilà pourquoi le comte et le
général promettent au parti de M. Laffitte l'appui des Pairs, et celui
moins sûr de quelques régiments... On paierait ainsi la consolidation de
la Banque d'Artois par une banque de Paris... A merveille!
Il se frotta les mains en riant très haut:
--Les compagnons de l'Ardente-Amitié, nos Bons Cousins se doutent-ils de
quel trafic ils sont la monnaie...? Plaisante histoire! Ouais, dans
votre famille, Monsieur Omer Héricourt, le raisonnement renferme peu de
vices! Ah que ne vous ai-je connus tous en 1810!... Morbleu! ce qui
manquait à Bernadotte et à Moreau, vous l'avez... Mille compliments...
Omer se froissa. L'admiration ironique du général-comte était-elle
hostile aux siens? Tout le plan de politique financière que révélait une
simple réplique méritait-il d'être condamné?... Importait-il de rabrouer
ce vieillard hautain?
--Monsieur, vous faites aisément des suppositions... ce me semble...,
dit le jeune homme.
--Parbleu, n'est-ce pas la chose la plus claire?
--Mais encore...
--Ce n'est point que je blâme cette sorte de contrat. Dieu m'en garde!
J'applaudis. Voilà tout. J'aime la finesse en diplomatie. Il y en a dans
ce jeu-ci, et de la meilleure... Néanmoins je déplore que vous
permettiez à vos oncles d'agir en dehors et de vous reléguer... Lyrisse
vous laisse berner de la belle façon!
Il continua sur ce thème; il proposa de s'entremettre dans le but de
restituer de l'importance à l'avocat. Installé devant une table, il
écrivit sept ou huit brouillons de lettres; les abandonna; s'amusa, tout
en dissertant, à cacheter de cire, avec les armoiries de son anneau, des
papiers blancs pliés en dépêches. Après avoir réfléchi longtemps, il
décida que l'opération financière était utile à la cause libérale. Cela
juxtaposait des forces, et les unissait par un lien matériel autrement
solide que les abstractions. Il cessa même de plaisanter là-dessus
quelle que fût l'obstination d'Omer à l'exciter pour atteindre le fond
de cette pensée frivole. Il semblait redoutable que le général-comte
accusât, dans les Ventes ou dans les Loges, les négociateurs de
l'entente. Mais Dubourg déclara que nuire à cette affaire eût été servir
les Bourbons, car une tentative révolutionnaire, alimentée par les
ressources de la finance, devait être nécessairement heureuse.
Avant que l'on dînât, Omer fut assuré de ce dévouement. Le vieil
organisateur de machinations utiles aux Chouans, aux Jacobins, aux
Philadelphes et aux Bourbons, adoptait les règles du nouveau jeu. Il
trouva bon que les carbonari dussent la victoire au Parti Industriel,
qu'ils obtinssent l'approbation des intérêts, outre celle des
philosophies. Enfin il énuméra ses souvenirs de conspirateur en
injuriant, comme de coutume, les grands qu'il avait servis.
Dès lors il fut actif et multiplia ses démarches. Tantôt dans la berline
de maman Virginie dont il esquintait les mauvaises haridelles, tantôt en
selle sur les chevaux du capitaine Lyrisse ou sur la jument d'Omer, il
parcourut la ville et la campagne, afin d'obtenir les adhésions, faire
jouer les influences, conquérir les Pairs, et circonvenir la prudence de
M. Casimir Perier.
On apprit que l'armée russe crossait les Turks souverainement. Le
général Héricourt désira que la première réunion du nouveau Comité
Philhellène eut lieu le plus tôt possible. Appelé de Londres où il était
ambassadeur, par le roi, le prince de Polignac n'avait il pas failli,
dans le mois de janvier, saisir le portefeuille des affaires étrangères?
Sûrement la tentative serait reprise. Avant ce triomphe des ultras, il
fallait unir les libéraux pour la lutte.
Affairée par l'importance de son rôle mondain, Denise négligea quelque
peu les amours de Mlle Alviña que se disputèrent Delphine de
Praxi-Blassans et Mme Héricourt, émules en leur besogne de pieuses
démentes. Omer n'eut qu'à se montrer tendre de paroles et d'attentions
pour éviter l'orage. Très souvent il adressait des fleurs à son amante,
puis l'exhortait à suivre les exercices de dévotion prescrits par les
saintes dames. Ainsi choisirait-elle avec toute sûreté de conscience,
après avoir approfondi ce qu'elle perdait en préférant devenir l'épouse
du pécheur plutôt que l'épouse du Christ. Soucieux de posséder un
argument loyal qui justifiât sa tactique à ses propres yeux, le jeune
homme fut s'agenouiller dans un confessionnal:
--Mon père, m'est-il permis de rechercher en mariage une orpheline
qu'une pieuse veuve, qu'une sainte religieuse invitent à prendre le
voile, et que la plus grande dévotion naturelle dispose à ce glorieux
sacrifice?
Nécessairement le prêtre interdit cette recherche, avant que les deux
zélatrices eussent renoncé à leur tâche. Omer attendit que l'abbé de
Praxi-Blassans vint, du Nord, plaider, à nouveau, la cause de son
collège, auprès du comte et du ministre, pour lui communiquer cette
interdiction du confesseur. Édouard se chargea de la transmettre à
Dolorès en vantant les scrupules de son cousin, comme il était, entre
eux, convenu. Elle ne s'en irrita point, ferme dans l'illusion de
croire qu'on l'aimait jusqu'à véritablement être jaloux du Seigneur.
De ce côté-là, tout fut à souhait.
Ces divers soins consommèrent des semaines. Plusieurs fois, Omer fut à
Meudon, courtiser l'ange que Mme Gresloup ne quittait plus. Aux sentes
de l'hiver tous deux avaient cependant retrouvé leurs âmes de l'automne.
Au printemps, leurs coeurs grandirent jusqu'à posséder tout l'univers
de soleil, de fleurs, de feuillages et de parfums. Tandis qu'ils se
parlaient d'avenir, ils crurent que l'horizon continuait la ligne de
leurs corps immenses qui vibraient avec les lumières de l'azur, les voix
innombrables des cigales et les roucoulements lointains des
tourterelles.
Ils conçurent encore l'éternité de leur voeu.
IX
Ainsi les choses allèrent jusqu'à la fin du printemps, jusqu'au soir de
la fête qui réunit, avenue Lord-Byron, dans l'hôtel du général
Héricourt, les principaux personnages des Comités Philhellènes.
Eclairé _a giorno_ par mille lampions de couleurs, le jardin accueillit
les invités en habit bleu et en bas de soie. Sous les mille lueurs des
lustres, ils vinrent saluer Denise, fière de sa robe aux rubans
obliques, alternativement bleuâtres et cramoisis, que des noeuds de
satin agrémentaient, vers les bords, et sur les épaules. Elle répondait
par des révérences profondes, qui faisaient luire les perles en torsades
dans les hautes coques de sa chevelure, les pendeloques de ses oreilles,
et les joyaux enchâssés aux médaillons de son lourd collier. Dolorès
l'aidait à faire les honneurs. Son teint mat, aux pommettes du plus beau
carmin, lui valut les félicitations de M. de Lafayette qu'amenait le
général Dubourg. De haute taille et l'estomac fort, le libérateur des
États-Unis animait, par des paroles très gracieuses, sa tête massive,
blême recouverte en arrière de cheveux roux et blancs qui revenaient
au-dessus des oreilles et vers le grand front nu. Il dominait les gens.
Il garda longtemps les mains de l'oncle Edme dans les siennes. A la
Haute Vente des carbonari, ils s'étaient appréciés, sans doute. Ensemble
ils déplorèrent l'avortement du complot de Belfort. Lafayette se
souvenait d'avoir, à cette époque, connu le général Lyrisse, et
félicitait le fils de si noblement continuer l'oeuvre du père.
Aussitôt, et sans guère de précautions oratoires, l'oncle Edme espéra le
retour de pareilles conjonctures. Ses longs gestes vifs décrivirent les
raisons de la victoire, balayèrent les royalistes, amenèrent en ligne
les troupes de la Révolution. Ses grandes jambes musculeuses
sautillaient. Sa face aquiline laurée de grosses mèches grises aspirait
l'odeur du triomphe. Dubourg estima prudent de l'interroger obstinément
sur le siège de Missolonghi et le Congrès d'Egine. Le dragon n'utilisa
que plus de faconde. Il pérorait en visant, du coin de l'oeil, son
hôte, Augustin Héricourt, comme pour lui faire voir qu'il n'abdiquait
rien de ces convictions chez le protégé du duc de Raguse. M. de
Lafayette s'empressa de féliciter Omer que le général-comte lui
présenta.
--Nous avons presque terminé notre carrière, nous! A vous, mon enfant,
d'obtenir cette liberté des esprits que nous avons failli gagner en
1790, qui nous fut arrachée par la tyrannie de Robespierre et par celle
de Bonaparte, que nous espérâmes recouvrer en 1814, avec le Gouvernement
Provisoire et les articles de la Charte, depuis violée par les ministres
indignes de nos rois. Espérons que cet élan fraternel de la Gaule, qui
vient de porter secours aux fils de Pallas, marque l'aurore d'un temps
plus favorable à l'indépendance de la pensée...
Noble et magnifique, le marquis continua longtemps. Sur l'épaule d'Omer,
il appuyait une vieille main pesante. L'autre s'étayait d'une canne à
tabatière d'or, où il puisait. Ses gilets blancs, les tours de sa
cravate, et son ample collet de drap brun formaient comme le rebord
d'une chaire autour de sa tête éloquente, d'où se répandait, source
intarissable, une parole musicalement grave. Un cercle l'écouta. M. de
Montalivet, tendant l'oreille, insinuait dans ce geste le peu
d'affectation qui le pouvait rendre ironique; et il portait son chapeau
devant sa bouche comme s'il eût à dissimuler quelques petits
bâillements.
Plus loin, l'oncle Praxi-Blassans assiégeait un monsieur roide, bien
campé sur des mollets en saillie, et de qui l'oeil malin, les lèvres
serrées, les favoris frisottants composaient un air d'incrédulité
sagace. A voir la tante Caroline et le général Augustin assaillir de
prévenances, le même personnage, Omer devina que c'était M. Laffitte.
Denise lui présentait nombre de personnes qui, devant ce toupet
blanchâtre bien rigide en haut d'un front dégarni, exagéraient leurs
courbettes.
Les généraux Lamarque et Pithouët entrèrent du même pas, celui-ci grand
et hautain, l'habit boutonné sur le torse maigre, celui-là impertinent
et trapu, le nez en l'air, et les basques au vent. Ils saluèrent en
silence le général Héricourt, puis s'en furent incontinent offrir leurs
hommages à Lafayette qui, ayant tiré son mouchoir, embauma l'air d'une
odeur à la rose. Abandonné par le libérateur des États-Unis, Omer put
répondre aux signes de la tante Caroline. Parmi leurs courtisans, les
jeunes femmes balançaient les cloches luxueuses de leurs robes sur les
chevilles lacées par les rubans des escarpins. Mme Cavrois arborait une
guimpe de vieille dentelle sur quoi s'épanouissait son large visage de
chatte espiègle. Un crêpe de Chine drapait, d'un châle, son embonpoint
sexagénaire; des chaînes précieuses soutenaient l'agrafe en or et le
rubis monstrueux de son aumônière. Quand son neveu l'eût rejointe, elle
lui saisit le poignet vigoureusement, puis le contraignit à se baisser
vers sa bouche.
--Affaire conclue... bégaya-t-elle, tout en triomphe. M. Laffitte vient
de dire «oui». Demain il signera. Encore quelques années, et les
Cavrois-Héricourt seront aussi puissants que les frères de feu
Antoine-Scipion Perier, à qui l'on doit la richesse des mines d'Anzin...
Dieu me pardonne! je crois qu'avant de mourir j'aurai quasi réalisé tous
les voeux de mon père...!
Elle chercha, pour s'asseoir, un fauteuil qu'Omer avança; puis elle s'y
laissa tomber avec précaution, lasse de tout le labeur accompli par sa
vie active. Dieudonné Cavrois, énorme dans sa culotte de satin et son
gilet de brocart, l'admirait de loin. Adossé contre l'orgue, il avait la
physionomie d'un voyageur qui contemple tout un pays splendide soudain
découvert à sa vue. Par moments, il passait la main devant son ample
figure pâle de vénération; il soupirait bruyamment pour reconquérir du
calme. Il n'y parvenait guère. Un domestique en livrée brune chamarrée
d'argent et pourvue d'aiguillettes, présenta des rafraîchissements.
Dieudonné vida coup sur coup deux verres de punch. Alors la
transpiration vint à sourdre vers la racine de ses longs cheveux
flasques. Il s'épongeait lorsque son Maître-Elu de la Vente, le général
Lamarque l'aborda, victorieux. La comtesse Aurélie se fit rouler un
fauteuil gothique près de Caroline, qui frottait ses mains l'une contre
l'autre, avec le geste de les savonner indéfiniment.
--Nos enfants te devront leur félicité... Bénie sois-tu de Dieu, ma
soeur!...
--Je serais plus heureuse encore, Aurélie, si je n'avais à plaindre ta
longue tristesse...
--Hélas! je n'ai pas su choisir, comme toi, le but qu'on atteint. Je
n'aimai que le rêve. Le travail récompense. Le rêve déçoit... Tu as semé
de bienfaits tout une province... J'ai vécu presque inutilement... J'ai
dévasté mon coeur. Rien ne m'a valu l'heure de cette joie légitime que
tu ressens... Que dis-je: notre frère, Bernard, s'il ressuscitait
aujourd'hui, d'entre les héros morts, te remercierait à genoux. Il me
maudirait pour n'avoir pas su marier nos enfants...
--Bernard ne te maudirait pas... Aurélie; il ne te maudirait pas... Dieu
merci! tu as bravement accompli le devoir: ton mari, tes fils, te sont
obligés des triomphes que tu leur ménages. N'as-tu pas conseillé
Praxi-Blassans comme il le fallait pour les Moulins. Tu as été à la
peine, comme nous sommes à l'honneur.
--Non, je n'ai pas accompli mes promesses!
De ses longues mains bleuâtres, fines, parées de diamants, la tante
Aurélie, ouvrait, fermait son éventail d'ivoire et de lampas amarante,
aux papillons brodés en vieilles soies multicolores.
--Denise a trouvé le bonheur ici, ma tante... Mon père vous
reprocherait-il ce qui n'a dépendu que d'elle?... raisonnait Omer.
Il eut pitié de cette pauvre femme en qui la même douleur un peu
maniaque persistait depuis quinze ans. Il la voulut consoler par des
paroles. Bientôt Dieudonné conduisit, jusqu'auprès de sa mère, un homme
de tournure martiale, dont la belle figure moqueuse et sans lèvres, émit
plusieurs compliments brefs qu'il sembla juger excessifs, après les
avoir dits. C'était Casimir Perier. La poitrine en avant, il mâchonna sa
bouche rasée; il inspecta la mine du jeune avocat qui s'inclinait devant
lui:
--Monsieur votre neveu trouvera plus tard l'occasion de se faire élire
dans votre collège électoral, Madame, à ce que le général Héricourt
m'annonce. Je souhaiterais qu'il fût bientôt des nôtres pour dire son
fait à M. de Polignac quand il reviendra; car, hélas, il reviendra... Il
nous faut de jeunes talents déjà notoires. Ils ne seront point en
surcroît pour défendre l'esprit de la Charte, au parlement... M. de
Montalivet vous donne l'exemple, Monsieur...
Avec toute la roideur nécessaire à sa dignité, le jeune pair de France
approcha. Son emphase froide qu'il écoutait lui-même, en la mesurant,
couvrit les propos épars. La conversation se fit toute politique.
Malicieuse, la tante Caroline rectifiait les erreurs de la rhétorique,
et citait mille chiffres probants. M. Laffitte répéta, quand, nommé par
elle, Omer l'eut salué, les encouragements de M. Casimir Perier. Autour
du fauteuil où trônait la grosse flamande, un par un, tous les visiteurs
s'assemblèrent. Elle parla clairement des rapports commerciaux entre
l'Artois, la Picardie, la Flandre et l'Angleterre. M. Laffitte semblait
curieux d'apprendre ce qu'elle enseignait sur les influences des cours,
au marché de Falmouth, et sur leurs variations pendant le voyage des
vaisseaux qui transportaient les épices de Java et les blés de Russie.
M. de Montalivet, recueilli, les paupières closes, dégustait pieusement
sa salive. Il finit par s'écarter pour rejoindre Dolorès qu'il se plut à
exciter contre Bolivar.
Omer essaya son éloquence en attestant les sanctions de la loi romaine
contre les fauteurs de la disette publique. Il dit son voyage récent,
son émotion au Capitole, il évoqua l'oeuvre des légions, de leur
esprit survécu dans les villes qui avaient d'abord été leurs camps. Il
compara l'éternité de cette oeuvre dans l'Europe occidentale, à la
fragilité de cette entreprise par les soldats de Bonaparte.
Qu'avaient-ils laissé des installations républicaines, en Autriche, en
Italie, en Allemagne, en Russie, en Espagne? Peu de chose. Partout
régnait la tyrannie de la Sainte-Alliance. Il accusa Napoléon d'avoir
détourné de son but l'effort des races latines, de l'avoir accaparé pour
son prestige individuel, en adoptant dès 1807, les moeurs des
monarques germains et de leurs cours.
--Bien dit! approuva M. de La Fayette...
--C'est une vérité fort probable, concéda M. Casimir Perier, en fronçant
ses beaux sourcils noirs.
Et il rapporta doctoralement une anecdote du temps où il servait au
siège de Mantoue, officier de génie, sous les ordres de Bonaparte.
Là-dessus le général Héricourt expliqua comment, à Wagram, ses
voltigeurs avaient été soutenus par la batterie à cheval que commandait
le chef d'escadron Paul-Louis Courier, lequel depuis...
Alors tous rivalisèrent d'esprit, afin d'être admirés de cette grosse
dame en collerette et en coiffe de dentelles, qui, doucement, les yeux à
demi clos, savonnait imaginairement ses mains aux bagues d'or nu.
--C'est l'oeuvre des soldats républicains qu'il importe de reprendre
et de mener à sa fin, comme César mena jusqu'à sa fin l'oeuvre des
légions... déclama tout à coup Omer.
Dans une prosopopée majestueuse, depuis longtemps rédigée, apprise, il
fit retentir toute la gloire des armées françaises portant la liberté à
l'Italie, et aux Allemagnes.
Il prit à témoin les généraux Lamarque et Pithouët, compagnons de son
père et du général Berton, dans l'armée de Moreau, vainqueurs de
Hohenlinden, puis le capitaine Lyrisse, combattant de Novare et
défenseur de Missolonghi. Reliant les voeux de ces héros aux espoirs
de sa génération, il exprima celui de voir, en cet instant même, se
reformer la phalange des girondins. Le siècle ne leur devait-il pas,
aussi bien que la gloire de son passé, l'idéal de son avenir?
Quand il finit de parler, la face massive et blême de La Fayette était
en vie, le toupet gris de Laffitte se haussait par-dessus les yeux
malins qui voulaient mieux examiner le jeune orateur. La belle face sans
lèvres de M. Casimir Perier s'épanouissait entre les cheveux argentés du
général Lamarque et la figure osseuse du général Pithouët.
--Monsieur..., dit Casimir Perier..., on ne pouvait mieux résumer ce que
nous pensons tous, à ce que j'estime. Rappelons-nous toutefois qu'il
serait bien dangereux de toucher à la dynastie. Les Girondins périrent
pour avoir abandonné Louis XVI...
--Des institutions libérales! Que ce soit un souverain qui les respecte,
ou une République qui les défende!... affirma La Fayette sous le bras de
qui M. Laffitte enfila le sien.
Ces deux grands hommes en chuchotant s'éloignèrent. Alors Omer aperçut
dans le groupe qu'ils démasquaient Elvire et Dolorès. Le visage de
fleur, et la figure ardente de la créole brillaient pour lui. Il
s'avança vers elles. Parée d'une robe blanche, Dolorès avait les
pommettes et les oreilles incarnat, les joues mates, les yeux en feu,
sous le cimier aux ailes noires de sa lourde chevelure. Il eût dit d'une
guerrière, prête au meurtre, tant palpitaient ses narines pâles.