quand il pénétrait dans la librairie. Les badauds arrêtés devant les
caricatures ôtaient leurs couvre-chefs. Omer ouït, maintes fois, des
gens le nommer à l'oreille de leur voisin, s'il examinait les dessins du
_Marteau_ encadrés dans les cintres étroits de la devanture, parmi les
livres de Thiers sur la Révolution Française, _Les Orientales_ d'Hugo,
les charges représentant un Charles X aux dents longues, tantôt déguisé
en jésuite, tantôt écrasé, à gauche, par le dos de Martignac, à droite,
par le dos de Polignac, qui s'arcboutaient pour lui nuire. Ici c'était
le _Pieu Monarque_, un poteau couronné et vaguement dégrossi à la
ressemblance du souverain. Là c'était lui-même accoutré en chasseur,
surmonté d'une casquette à côtes de melon, et, de ses lèvres épaisses,
de sa denture, de ses paupières lourdes, riant à un petit oiseau tué
qu'il tenait sur sa paume. Les badauds se plaisaient à reconnaître leur
roi sous ces avatars grotesques. D'ailleurs les cochers de Rambourg se
ralliaient aux _Enfants de Momus_, l'estaminet voisin. Attachant le sac
d'avoine aux oreilles de leurs bêtes, ils ne manquaient pas de souligner
les intentions des dessins par des lazzis agressifs. Le colossal
Brémondot ne s'en faisait pas faute, pour peu que le vin à quatre sous
l'eût égayé, et qu'il regrettât le temps de sa gloire, quand, au trot de
son cheval d'armes, il épouvantait, de sa stature et de son armure, la
population des villes conquises. Doué de mémoire, le canonnier Bridoit,
fredonnait les romances séditieuses que les artisans répétaient au fond
de leurs échoppes. Et, comme Pied-de-Jacinthe distribuait aux commis de
l'armurier Lepage, son vis-à-vis, les gazettes et les brochures
invendues, tout ce coin de la rue Richelieu devenait frondeur. Non loin
de là, se réunissaient au Palais-Royal, dans le café Lemblin, les
demi-soldes que prêchaient le comte Dubourg et le capitaine Lyrisse. Aux
devantures des libraires, les étudiants d'Enjolras, de Ribéride
parcouraient, entre les pages non coupées, les livres nouveaux. Une
atmosphère jacobine régnait.
Omer, dans ce quartier, se promena beaucoup. A trinquer avec les Enfants
de Momus, à discuter avec les carabins dans la galerie d'Orléans qu'on
achevait, sa personne devenait populaire. Il le crut, s'en glorifia. Il
en jouit. D'autant que pour se rendre du Palais-Royal à la librairie
Pied-de-Jacinthe, il fallait franchir la rue Montpensier, rire à
Cydalise et à Noémie occupées derrière le comptoir de Mme Cardoche,
saluer la patronne, lui réclamer la correspondance de la Vente, et, sous
ce prétexte, lutiner la charmante Angeline, flairer cette poitrine
opulente, respirer l'odeur de ces cheveux fauves, apaiser même, dans ces
bras doux, le désir de posséder Dolorés, la passion d'aimer Elvire.
VIII
A maintes et maintes reprises, l'oncle Augustin se félicita de sa
réconciliation avec le capitaine Lyrisse: ce leur valait une importance
politique bien accrue. Omer les soupçonna de suprêmes ambitions. Après
avoir été distingué pour son entregent et la délicatesse de sa
diplomatie, il semblait précieux au général de chercher l'appui des
jacobins. Soult, Marmont, Bordesoulle étaient impopulaires. Peut-être
visait-il à paraître le soldat aimé du peuple, sollicité discrètement
par les carbonari, de passer avec sa brigade à la révolution, estimé des
Pairs que dirigeait le comte de Praxi-Blassans comme un chef militaire
capable de s'opposer, un jour, aux violences illégales des troupes
Suisses, puis de rétablir l'ordre contre les énergumènes de la rue. Le
ministère Martignac n'avait-il pas contraint la cour à choisir le
général Maison pour commander les troupes de Morée, bien que les ultras
lui reprochassent d'avoir combattu, à la Chambre des Pairs, le système
absolutiste de M. de Villèle, et d'avoir, en 1820, poursuivi mollement
les conspirateurs du Bazar Français? Flairant la même fortune, l'oncle
Augustin se vantait partout, depuis les élections, d'avoir sauvé la tête
du capitaine Lyrisse. Il possédait, sur le général Maison, cet avantage,
de n'avoir pas, aux cent jours, suivi Louis XVIII à Gand, mais d'avoir,
avec son régiment, soutenu dans les champs de Ligny, les canons des
batteries impériales. Qu'une seconde révolution éclatât, comme le
prédisait l'épouvante des ultras, comme le signifiaient les votes des
collèges, et comme le voulaient les carbonari, les étudiants, les
demi-solde alliés au Parti Industriel des Laffitte et des Casimir
Perier: à cette heure peut-être prochaine, le sort de Bonaparte pouvait
une seconde fois, étonner le monde, ou, du moins, la France.
Omer comprit nettement l'importance de son rôle. Il pouvait obtenir que
l'oncle Edme se donnât complètement à l'oncle Augustin. Seul, le
capitaine Lyrisse saurait convaincre le général Pithouët d'admettre les
excuses du général Héricourt, de lui mettre la main dans la main. Seul
le général Pithouët saurait à son tour convaincre le général Lamarque,
le major Gresloup, puis M. Buchez, la Haute Vente et le général
Lafayette, de compter sur la neutralité, et même sur la complicité des
régiments de ligne que commanderait le général Héricourt, dans Paris. Il
importait que le général Pithouët cessât de se répandre en diatribes
contre le général Héricourt. Entendant se rétracter un tel adversaire,
tous les carbonari restitueraient leur confiance à l'oncle Augustin. Et
cela dépendait du capitaine Lyrisse, de son neveu qu'il adorait.
«Je tiens quelques fils de ma fortune,.. se prouvait le jeune avocat en
ajustant, au vestiaire du Palais, le rabat blanc et la toge noire. Le
principal est que je ne gâche pas mon affaire: si je rabrouais trop vite
Dolorès, j'aurais alors contre moi Denise. D'un autre côté il ne faut
pas que je me laisse forcer la main pour les accordailles, puisque je ne
renonce plus à mon Elvire. Selon l'art de mes ruses pour louvoyer,
l'échec ou le succès se détermineront.»
Vint le temps d'obtenir un délai pour le loueur de voitures Rambourg qui
l'attendait quotidiennement à la porte du prétoire. Là cet homme ventru
s'asseyait au coin d'un banc. Le corridor était plein d'échos, que
provoquaient des voix lointaines, et le pas régulier du gendarme.
--Si nous gagnons, M. Héricourt, je vous mènerai quelque part à ma
connaissance... Momus, Cômus et Priape ne seront pas nos cousins... Ah
la belle chandelle que je vous devrai là! Jugez un peu. Que je perde le
procès; que mes chevaux ne puissent plus traverser la cour du voisin
pour sortir dans la rue! Une seule porte ne suffit pas. J'aurais des
embarras et des accidents à toute heure... Il faudra que je déménage
avec mes voitures et tout l'attirail... Où que j'irai, je vous le
demande? Où la pratique viendra-t-elle me quérir... Hein?
Le F.·. hochait sa tête flétrie, ses bajoues lourdes et sanguines que
des favoris étroits barraient. Ses petits yeux enfouis dans les
plissures des paupières violettes suppliaient l'avocat.
--Comptez sur moi, maître Rambourg, j'ai vu le Président hier... Votre
cas n'est pas mauvais... D'abord nous obtiendrons la remise de l'appel
pour enquête des experts.
--Bon, c'est toujours du temps de gagné... Alors vous viendriez demain
soir...?
--Où ça, maître Rambourg?
--Chez les blanchisseuses dont je vous ai parlé; il y a deux belles
rousses... ah des belles, vous savez! Et qui savent quoi!
--Pas demain, un autre jour.
Omer avait du mal à se débarrasser de son client qui croyait accroître
la verve et le talent de son défenseur en lui promettant des plaisirs.
Puis, dans la salle d'audience blafarde et surchauffée, Omer jaugeait
les chances de ses causes, pendant qu'il parlait, la main haute, et la
manche au vent, pendant qu'il exhumait de ses dossiers les exploits et
les pièces d'expertise, pendant qu'il citait Cujas et Barthole, les
maximes du droit romain, devant les trois juges enfermés dans leur
chaire, et qui le dévisageaient avec l'ennui de leurs regards monotones.
Quittant l'audience, un après-midi il reconnut, empanaché de plumes de
coq, et le couteau de chasse au baudrier, le chasseur de la générale
Héricourt. Cet homme avertit qu'elle attendait son frère, avec Mlle
Alviña dans la calèche, à l'angle de la place et de la rue de la
Barillerie. Rambourg n'insista point dès qu'il apprit la remise de son
affaire et s'en fut. Omer craignit que le jeu difficile ne commençât.
Une fois débarrassé de sa toge, il feignit de l'empressement, et courut
à la voiture. Deux mains gantées l'une de gris, l'autre de bleu,
s'agitaient, l'appelaient. Dolorès fut immédiatement plus rouge; ensuite
elle devint blême.
--Nous t'emmenons,.. fit Denise... Monte avec nous.
Le laquais referma la portière, et se hissa sur le siège, tandis que le
chasseur escaladait sa place en arrière de la capote. C'était à la fin
d'un jour limpide. Omer ne laissa point d'apprécier le charme de
l'heure. Il fut aimé par les yeux et le souffle d'une jeune fille que
leurs moindres paroles mettaient en émoi. Sous le chapeau de crêpe rose
et la touffe de plumes légères, elle inclinait sa tête brune fatiguée de
bonheur, eut-on dit, et son cou que l'écharpe jonquille enveloppait
d'une soyeuse caresse. Denise les encourageait par mille paroles
spirituelles dont elle transformait le sens au gré des intonations, et
de telle manière qu'il s'y mêlait toujours une allusion secrète à
l'amour. Entre ces deux jolies personnes empressées, Omer s'admira,
pendant que les cavaliers du boulevard, sous les arbres, l'enviaient
avec évidence. La calèche dépassa le perron de Tortoni. Plusieurs
fashionables reconnurent la générale Héricourt, et s'appelèrent pour se
la nommer. Aux Bains Chinois comme sur le boulevard de Gand, les dandys
s'empressèrent de saluer en montrant leurs mèches longues. Du haut de
tilburys, les messieurs se découvraient d'un grand coup, et retenaient
d'une main les rênes de leurs trotteurs anglais aux grandes allures.
Omer se rappela le temps de son enfance, lorsque la première femme de
l'oncle Augustin l'emmenait ainsi dans sa voiture, parmi les hussards,
les dragons et les grenadiers de l'Empire qui galopaient en uniformes de
féerie. La fortune seule prête à la beauté et à l'esprit ce prestige.
S'il épousait Dolorès, la médiocrité de leur existence les condamnerait
éternellement à la laide berline de Maman Virginie où l'on ne montait
qu'en cas de mauvais temps. Une fois son amie casée dans les bras de son
frère, Denise, frivole et changeante, s'occuperait d'autres favorites.
C'était pour l'instant qu'elle s'appliquait à le séduire par mille
flatteries touchant l'éloquence et la sagacité politique du cher avocat.
Sans ralentir ces marivaudages, lui se proposa de serrer la partie,
pendant que l'on traversait la place Louis XV, le bois des Champs
Elysées, pendant qu'on riait aux grimaces des bateleurs se démenant sur
les tréteaux du Carré Marigny, et frappant les images de leurs toiles
coloriées, pendant que Dolorès s'épouvantait de voir le paillasse à la
pointe du mât de Cocagne. Avenue Lord Byron, après que la calèche les
eut déposés, Denise s'arrangea pour abandonner son frère et son amie,
dans le salon. Omer s'approcha de la jeune fille qui défaillait presque.
Il lui dit à voix triste:
--Ai-je osé prendre dans mes bras, l'autre jour, cette taille innocente!
Ai-je osé souiller de mes baisers ce front pur? Me pardonnerez-vous
jamais mon égarement,.. Je ne sais encore quelle folie m'emportait...
Ah! Mademoiselle, je demeurerai le plus malheureux des hommes, si je
n'obtiens de vous l'oubli de cette offense...
--Remettez-vous, Omer, soupira-t-elle. Je ne fus pas moins coupable,
hélas! Mais qui peut résister aux transports de son coeur, lorsque la
passion véritable le brûle...
--Oh! devais-je abuser ainsi de votre candeur sacrée. Je me fais
horreur... Que vous devez me haïr...!
--Vous haïr... vous!
Elle balbutiait, surprise. Au remords furieux qu'affecta le jeune homme,
elle n'attribuait encore qu'une valeur de paroles polies, mais fausses.
Cependant elle s'étonnait qu'il jouât, avec cette ardeur, la comédie des
excuses. Une appréhension lui vint. Il simulait un trouble extrême. Ses
mains ravageaient sa cravate et son jabot. Il parla sur un ton
douloureux:
--Ne devais-je pas respecter une malheureuse orpheline, que personne ne
défend...? Je fus lâche et vil...
Elle commençait à croire nécessaire de sembler prude, par crainte de le
choquer, si elle laissait paraître son humeur contente encore du baiser
délicieux.
--Omer!... Il n'est pas de tort qui ne se puisse réparer...
--Et comment, je vous prie?... Ma mère insinue que c'est à Dieu que ma
passion vous dispute. Comment puis-je espérer vous offrir la paix et la
béatitude que Delphine de Praxi-Blassans vous promet au nom du Christ?
Je ne suis que la proie de mes vices! Comment oserais-je prétendre vous
détourner du salut auquel votre âme aspire?
--Je n'écoute pas toujours Delphine de Praxi-Blassans. Je n'ai guère de
penchant pour le cloître...
--Vraiment?... Ma mère me fait perdre l'esprit. Elle m'a représenté
combien mon crime serait impardonnable si je vous arrachais à la
vocation que, secrètement, vous avez résolu de suivre...
--Je n'ai rien résolu. Je pense faire mon salut, même en vivant selon le
siècle.
--Vous niez parce que vous avez pitié de moi et de mon désespoir, parce
que votre charité sublime me veut épargner les remords..; mais je
tremble d'entrevoir clairement toute l'étendue de mon forfait...
--Est-ce un si grand forfait?...
--Ah! Mademoiselle, puis-je penser de vous que vous soyez indulgente à
ce point?
Omer sut introduire dans cette interrogation, malgré l'air de joie
franche, une telle note de mépris insultant que l'Espagnole eut peur de
s'être compromise.
--Indulgente!... A quoi servirait d'être rigoureuse. Je suis, comme vous
le disiez à la minute, sans défenseur et sans parents. Ne vaut-il pas
mieux que je dévore ma honte en silence plutôt que de l'affecter... Je
vous estime assez pour attendre de vous le nécessaire, afin qu'aucun
autre ne soupçonne votre audace...
--Merci, du moins pour cette estime..., Mademoiselle. Elle m'apporte un
peu de réconfort. Si vous saviez ce qui se passe en moi. J'ai conservé
cette âme de prêtre que me composa la piété de ma mère... Il y a des
heures où je balance encore pour me décider à suivre les facilités de la
vie laïque, ou pour leur préférer la foi sereine d'un serviteur de
l'autel. Jugez alors par quelles angoisses j'ai passé depuis le soir de
ma faute. Or on m'apprend que ma cousine Delphine médite de vous faire
accepter le voile. Je me trouve tout à coup devant cette vocation... Mon
remords est sans bornes.
A mesure qu'il discourut, la logique de son raisonnement le persuada.
Loin d'être impie, il conservait une foi troublée mais souvent
maîtresse, en certaines heures. Deux fois l'an, il se confessait avec
scrupule dans une paroisse de quartier populaire; et, sa pénitence
accomplie pendant la messe, il communiait aussitôt avec l'extase brève
d'un bienheureux. Au moment d'aborder une fille, la voix de Dieu le
morigénait toujours. Quinze fois sur vingt il obéissait et se désistait
de la poursuite. Il n'était pas sans craindre l'enfer; mais il accusait
le ciel de lui mesurer la grâce et d'induire sa faiblesse naturelle en
tentations. Comme il parlait longuement de cet état moral à Dolorès, il
se crut alors sincère. Son éloquence s'augmenta de ce que sa foi
récupérait. Il stupéfia Dolorès. Meurtrie, désespérée, elle l'écouta
flétrir l'espoir de leur amour qu'il ravalait autant qu'un bas instinct
animal. Lui constatait les résultats de son homélie sur le beau visage
dont la douleur tirait les muscles, séchait les lèvres, blémissait le
teint. Il cueillait un double triomphe: celui d'échapper au mariage
pauvre, celui de dompter, par son art, une âme d'élite qu'il allait
convaincre, ou presque.
--Votre remords n'était point si grand que vous n'ayez paru frivole et
gai dans la voiture qui nous ramenait ici..., s'écria-t-elle soudain, la
rage aux dents.
--M'était-il permis de ne pas dissimuler? Ne devais-je pas, avant tout,
cacher à ma soeur une peine dont sa curiosité eut voulu connaître les
causes? Vous m'accordiez tout à l'heure votre estime sur cela que je
saurais abolir le soupçon du monde, touchant ma faute... Ne l'ai-je pas
justifiée, cette estime, en ôtant à Denise tout motif d'inquiétude?
Il réprima le ton vif de cette riposte adroite, et la modula lentement,
sourdement, comme il faisait devant les magistrats, pour réduire à
l'humble son argument majeur, et, par ce contraste, conquérir
l'attention de l'assistance, lui communiquer le sens d'une force
tellement sûre de soi qu'elle négligeait le secours du bruit oratoire.
«Dolorès n'osera jamais, pensa-t-il, me dire qu'elle a tout conté de
notre aventure à ma soeur, et que je m'en doute certainement.»
--Vous faites l'acteur à merveille!... soupira-t-elle l'amertume dans la
voix.
Elle détourna ses regards et contempla les rosaces du tapis turc.
--Alors... reprit-elle ironique;.. c'est un combat entre votre amour et
votre dévotion; car vous n'avez point balancé à répondre «Oui» lorsque
je vous demandai si vous m'aimiez. Mon ami, seriez-vous dans le cas de
Polyeucte...?
--Vous sied-t-il de railler...?
Elle trembla.
--Point... Je veux vous plaindre... Votre affection souffre de m'enlever
à Dieu. Mais qui vous dit que j'appartienne exclusivement à Dieu?...
--Votre fervente piété d'abord. Depuis le retour de ma mère à Paris,
vous l'accompagnez dans tous ses pèlerinages à travers les églises. Vous
vous agenouillez où elle s'agenouille; vous récitez les oraisons qu'elle
récite, vous formez les voeux qu'elle forme pour ses neuvaines...
--J'aime votre mère. Dans le silence des églises je revois mes parents,
je pense à leur fin tragique, à tous mes malheurs; je me souviens de mon
enfance heureuse, en me recueillant... Et je revis tout le passé...
--Vous vous plaisez là parce que le sang espagnol de sainte Thérèse
coule dans vos veines. Vous appelez l'amour du Christ. Vous désirez
qu'il descende dans votre coeur. A défaut du Seigneur, vous vous
tournerez peut-être un jour vers moi. Mais ce ne sera qu'une heure de
défaillance et de déception. Le Sauveur vous reprendra... Que
deviendrais-je alors, moi, délaissé...?
Omer sut parfaitement introduire dans la phrase la vibration convenable
pour que la jeune fille se méprît, et le crût près de retenir un sanglot
réel.
--Omer!.., soupira-t-elle; et toute l'émotion de son corps
tressaillait... Omer...! Pouvez-vous craindre d'être abandonné?...
--Oui: pour Dieu! Que suis-je auprès de Lui. Que sera même le luxe de
ma maison, à côté du luxe liturgique? Que serait ma pauvre passion
auprès de Tout... Vous êtes une sainte si ardente!... Ma mère me le
répète. Sa dévotion n'égale pas la vôtre... Votre coeur est déjà
donné...
--Non!
Elle s'était mise debout, les yeux en flammes, et le sourire victorieux.
Elle s'imagina le reconquérir; elle ne doutait plus qu'il fût sincère,
qu'il fût, par avance, jaloux du Christ, tant il aimait l'adoratrice du
crucifix. Dolorès marcha vers lui, les mains tendues, les seins
haletants, les narines frémissantes, et de l'amour plein la face. Lui
reculait.
--Non! mais non..., répéta-t-elle, le rire joyeux...
--Ah! votre coeur est donné! Je le sens...
De sa bouche approchait la bouche saignante de Dolorès. Le parfum de
roses rouges afflua vers le visage du jeune homme, changea l'air. Ainsi
la passion de l'espagnole le pénétrait d'avance. Leur désir frissonna
dans ses lombes, secoua son échine, battit ses tempes, crispa ses mains
qu'elle saisit...
--Mon âme est à Dieu. Mon coeur est à vous, Omer... murmura-t-elle en
se penchant jusqu'à toucher son épaule.
--Vous le dites! vous le dites! Votre âme est à Dieu... Elle ne peut
appartenir à un mortel!
--Mais l'univers entier et les humains, le Seigneur les possède. Comment
êtes-vous jaloux de Lui? Pensez-vous échapper à sa loi?
--Hélas! non... Pourtant si j'aimais, je haïrais, il me semble, Dieu
lui-même... comme un rival.
--Oh! taisez-vous, taisez-vous...
Épouvanté, l'esprit catholique de Dolorès se refusa. Toutes les
superstitions et toutes les piétés d'une race se révoltaient dans la
folie de sa chair.
--Faudrait-il donc, murmura-t-elle en reculant, abjurer ma foi si je
désirais vaincre cette jalousie singulière. Faudrait-il que j'immole ma
foi...?
--...Je ne sais,.. répondit-il... En vérité, je ne puis le savoir...
Et il s'effondra, comme accablé, sur l'ottomane.
--Est-ce pour cela qu'Elvire Gresloup vous surnomme Lucifer?...
Il garda le silence, il feignit d'être la proie d'une profonde douleur
morale. A le regarder, à réfléchir, Dolorès reprit peu à peu du calme.
Ses traits se recomposèrent harmonieusement. Du rose recolora les joues
brunes. Les feux d'or pétillèrent dans les yeux mauresques. Une immense
pitié anima ce visage expressif. Et de la joie bientôt finit par luire à
ses lèvres. Omer l'observait. Il se remercia. Il acquit la certitude
qu'elle allait conclure de cette scène: «A quel point ne m'aime-t-il
pas, s'il est jaloux de Dieu!»
Il avait atteint son but. Sans ruiner l'espérance de Mlle Alviña, tout
en la nourrissant au contraire, il reculait, sur un motif plausible,
l'heure des fiançailles.
Ils échangèrent encore quelques paroles pour résumer les phases de leur
discussion. Puis l'oncle Augustin entra. Ce fut tout.
Le lendemain, Denise accourut chez son frère.
--Qu'est-ce que cette histoire que tu contes à Dolorès? Tu veux la
rendre folle? En même temps que tu la persuades de ton affection pour
elle, tu la veux forcer à se départir de ses habitude religieuses...
Qu'est-ce à dire?
--Je crains qu'après le premier temps du mariage, le prêtre l'attire
plus que son mari. Les grandes passions flamboyantes s'éteignent assez
vite. Je me juge assez peu capable de fournir à cette ardeur des talents
qui suffisent. Elle éprouvera maintes désillusions, et retournera vers
Dieu, si ce n'est vers le diable... J'accorde que ce soit vers Dieu.
Convient-il de se marier, pour, deux ans plus tard, mener la vie
commune avec une religieuse...
--Quelle fâcheuse querelle lui cherches-tu là...?
Il s'en défendit; recommença, devant la générale, un exposé fort subtil
de ses appréhensions.
--Perfide, accusa-t-elle... Ignores-tu que cette assiduité à suivre
notre mère dans les églises, c'est afin de la conquérir d'abord, pour
qu'une voix respectée te conseille d'accueillir un amour aussi noble et
aussi pur?
--Je n'en crois rien, ma soeur. Ce seraient là des manigances que la
loyauté réprouve, et qui seraient indignes de Mlle Alviña... Se peut-il
que ma future femme agisse, avec fausseté, sur l'esprit d'une pauvre
veuve dont le chagrin a troublé l'esprit. Apparemment vous ne voulez pas
dire que votre amie a joué un rôle de dévote pour surprendre l'affection
de notre mère? Ce serait l'indice d'une grande fourberie... Non, non, ma
soeur, vous calomniez Mlle Alviña. Si j'étais sûr de ce que vous
avancez, je ne la voudrais revoir de ma vie...
Omer poussa le jeu de son astuce jusqu'à frapper d'un coup de poing la
table historique du Régent. Il bouscula les lourds fauteuils à pieds de
bouc. Il enfonçait les mains dans les poches de son pantalon, puis il
les dégageait, fripait les rubans de ses deux montres.
--Omer! cria sévèrement Denise.
Mais elle admit sa défaite. Son imprudente parole avait livré des armes
à la ruse de l'avocat. Il se félicita de la voir contenir sa colère
difficilement.
--Par ma foi, tu es un comédien fort habile. Brutus sait mettre le
masque de Bathylle quand il lui sied: à moins que ce ne soit Bathylle
qui s'applique le masque de Brutus, quand son intérêt le commande.
--Persiflez à votre aise, ma soeur... Ou bien Mlle Alviña simule la
dévotion pour capter la confiance de notre mère; et elle use d'une
imposture atroce. Ou bien elle est véritablement pieuse à l'excès, comme
la plupart des Espagnoles, ce que marque bien le ridicule d'avoir fait
l'acquisition d'un saint Omer en plâtre. Dans les deux cas, j'ai le
devoir d'être inquiet sur le destin de notre mariage. L'an passé, le roi
Ferdinand a fait brûler en grande pompe un malheureux juif condamné par
l'Inquisition. On va pendre à Cordoue le marquis de Cavillana, et le
capitaine Alvarez de Soto-Mayor, pour avoir assisté à des tenues de
loges maçonniques... Vous trouverez bon que je me soucie de prévoir si,
l'amour assouvi, ma femme ne sera point l'espionne inconsciente de qui
le confesseur obtient adroitement les secrets... Au reste, elle excelle,
dans ses écrits, à peindre des héroïnes qui se vengent en livrant leur
bel infidèle à ses ennemis, et en se poignardant sur le cadavre. C'est
la fin que je ne souhaite ni pour elle ni pour moi...
--Alors pourquoi lui dire que tu l'aimes?... Pourquoi lui mentir?...