Raspail arrivait, en retard, avec un parfum acide de combinaisons

chimiques; et il saluait timidement, s'excusait, attristant sa figure

noiraude. Ainsi les heures de la réunion s'écoulaient. Ulysse Trélat

souvent lançait un bon mot de sceptique; l'on riait. M. Buchez rendait

compte de ses travaux innombrables. Le Nouveau-Templier, timide et

docile, lisait la correspondance qu'il échangeait avec les Ventes.

C'étaient leurs réponses qui, sous enveloppes à titres de commerce,

parvenaient chez Mme Cardoche, et qu'Omer allait recueillir. Aussi

pensait-il à ses amours, à la lèvre fondante d'Angeline, à la vertu

d'Elvire, à la passion de Mlle Alviña, pendant que M. Buchez l'accusait

amèrement de ne pas conduire mieux le procès du loueur Rambourg. Le

voisin de cet homme persistait à interdire le passage des voitures par

la cour mitoyenne grevée de cette servitude. Après avoir perdu en

première instance, si Rambourg ne gagnait pas en appel, il lui faudrait

ailleurs chercher un domicile pour ses fiacres, ses haridelles, ses

cabriolets, ses carolines et ses coucous. De là beaucoup de frais et en

tous cas, la perte d'une clientèle de quartier. Rambourg supporterait

encore moins l'avanie que le déboire. Brutal, sanguin, il avait conçu

pour son adversaire une haine orgueilleuse, féroce. Humilié, il ne

pardonnerait pas l'insuffisance de l'aide; il se détournerait de la

Loge, emmenant avec lui ses cochers, ces anciens cavaliers de l'empire,

habiles à propager en tous lieux, parmi le peuple, les idées libérales,

et courageux pour exciter l'émeute. On les avait bien vus en novembre

1827. On leur avait dû les premières barricades, et la formation des

attroupements.

M. Buchez ne ménageait pas davantage le major Gresloup quand le père

d'Elvire arrivait de Meudon pour assister aux délibérations de

l'Ardente-Amitié. Dignitaire de la Franc-Maçonnerie écossaise,

vénérable, il gouvernait prudemment l'esprit des Enfants de La Veuve,

sans les effaroucher par la crainte de la révolution imminente. Mais il

leur démontrait, au moyen de discours habiles, comment les ministres de

Charles X gouvernaient en dépit de l'Egalité et de la Fraternité, en

dépit des doctrines en honneur au Temple. Ce que Raspail approuvait dans

le col énorme de sa redingote.

Le major écoutait patiemment les remontrances inévitables. Contre son

estomac en saillie, bombant l'habit marron, il croisait ses bras, puis

approuvait chaque phrase solennelle par un signe de sa tête chauve, de

sa face large. Parfois il grattait un peu la cicatrice rejoignant la

narine à la lèvre fendue par un sabre de la Sainte Alliance. Il ne

daignait pas répondre, abandonnant ce soin au général Lamarque dont la

faconde s'exerçait brillamment, généralisait les questions, atteignait

aussitôt l'avenir, promettait à leur désir la conquête de l'Europe, de

l'Amérique et du monde. L'orateur parlementaire gesticulait, battait les

basques de son habit, criait dans le visage de l'interlocuteur, et

ponctuait ses périodes en aspirant une prise copieuse.

Dans son coin Ulysse Trélat imitait le joueur de cymbales; sa mèche

gênait la malice de son regard. Cela n'empêchait guère le capitaine

Lyrisse de poursuivre la discussion. Il découplait une meute de

chimères. Il voyait le Turk chassé par le tzar, celui-ci converti aux

idées libérales par les Grecs, ramenant de Schoenbrünn à Paris,

Napoléon II, l'installant aux Tuileries avec un ministère Benjamin

Constant. Alors les armées françaises expulseraient les Autrichiens

d'Italie... Et là-dessus le prophète buvait un grand verre de punch, qui

enluminait sa figure hâlée, couperosée, laurée de mèches grisonnantes et

belles.

Raspail alors s'ébrouait, ravi de cette exubérance: lui-même

renchérissait en dépit de son intelligence scientifique.

Par des arguments positifs, froids, didactiques et brefs, le major

ripostait jusqu'au moment où sa parole se consacrait à l'éloge du

Saint-Simonisme. Alors brusquement sa voix devenait colérique et

péremptoire. Son visage se congestionnait. Ses deux poings menaçaient la

sottise des contradicteurs, il envoyait de la salive avec les mots.

Puis, sa personne, de nouveau, se figeait dans la froideur coutumière,

après quelques instants de promenade à grands pas, le long de la pièce,

pendant lesquels sa fureur d'apôtre s'apaisait.

--Demandez plutôt à Omer Héricourt.., disait-il alors, confiant à son

disciple la défense de leurs principes.

Le jeune homme s'efforçait à le servir malgré les objections

déconcertantes que présentait Ulysse Trélat, trop moqueur. Il fallait

qu'Omer se souvînt d'avoir été pansé par lui, lors de son duel, pour

accepter les railleries excessives du chirurgien, railleries

spirituelles et ineptes à la fois. Elles faisaient rire les auditeurs,

mais ne signifiaient rien de réel contre les choses qu'elles

vilipendaient. Les deux généraux cependant, le capitaine Lyrisse

lui-même les goûtaient fort, se déridaient, plaisantaient sans fin; ce

qui vexait Omer. M. Buchez le défendait en écrasant la verve de Trélat

sous quelque lourde maxime bien sévère.

L'heure de se rendre à la Loge marquait la fin du débat. Par un escalier

en vis, par de tortueux corridors, par l'arrière-boutique encombrée de

tonneaux vides et de caisses béantes où sonnaient les bruits et les

chansons de la taverne, on passait d'une maison à l'autre, on atteignait

la longue salle déjà pleine de F. F.·. qui conversaient. Le ruban de

moire bleue constellée, le tablier aux broderies emblématiques

décoraient les poitrines et les ventres, toute la corpulence de Cavrois,

le gilet rouge de Ribéride, la redingote graisseuse de Bahorel, la

maigreur de Pied-de-Jacinthe que le général Pithouët appelait «mon

adjudant» en souvenir du temps où ils étaient les dragons de la

République Indivisible. Maintenant, l'éditeur de brochures

révolutionnaires se plaignait d'être la bête noire du procureur royal

chargé de poursuivre les délits de presse.

Avant que le Vénérable eût pris place à l'Orient, il saisissait Omer au

bras, l'avertissait d'un nouvel exploit décerné contre lui, tantôt pour

un dessin satirique de son journal _Le Marteau_, tantôt pour une

réédition de certaines pages choisies dans les oeuvres de Voltaire et

suffisamment hostiles au Pouvoir. Il se lamentait. Son avocat ne

s'occupait pas de lui. Le colonel Héricourt était plus attentif aux

besoins de ses cavaliers. Le vieillard exagéra les litanies en l'honneur

du mort pour blâmer ainsi la tiédeur de l'héritier. Frère-Terrible, il

tenait à la main un glaive à lame onduleuse dont il tapait les carreaux,

comme d'une canne, afin de donner le ton aux défaillances de sa voix

enrouée.

Bientôt, M. Roulon, roidi dans sa redingote noire, s'approchait, les

mains derrière le dos. Il mâchonnait son dentier, le mettait en place,

et se joignait à l'imprimeur pour obséder l'avocat. Rambourg le suivait.

Sa main violâtre s'abattait sur l'épaule d'Omer; mais le poids de son

ventre forçait le loueur à s'asseoir sur la colonne du Midi. Il

entraînait l'avocat dans son affaissement pour lui promettre, à voix

basse, de rares débauches, avec des filles expertes et des vins

célèbres, s'ils triomphaient en appel. Mais le tailleur Durtot

consultait sur le moyen de recouvrer le montant des traites souscrites

par quelques dandys oublieux. L'ébéniste, aux mains vernies par les

encaustiques, avait toujours quelque mobilier fourni chez une femme

entretenue, et que les huissiers avaient saisi, pour le compte d'autres

fournisseurs, sans que lui-même fut payé. Quant à l'épicier Mauravert,

il multipliait à plaisir ses litiges avec les maraîchers et les maîtres

du roulage, pour peu que les livraisons de légumes ou de fruits eussent

tardé. Entre eux tous, Omer ne savait auquel vouer son obligeance.

Étudiant en droit, Ribéride l'aidait; toutefois les clients avaient

moins de confiance en ce grand garçon qui portait une chevelure taillée

comme celle des pages. Ils lui tournaient le dos, revenaient à l'avocat.

Que la loge fut tendue d'azur, étoilée d'or pour les réceptions

d'Apprentis et de Compagnons, qu'elle fût tendue de noir et parsemée de

larmes et d'ossements pour les réceptions de Maîtres, qu'elle fût même

travestie en éboulis de rochers pour l'admission d'un Rose-Croix, chaque

séance devenait ainsi l'heure d'une consultation juridique. De même, M.

Buchez tâtait les pouls, examinait les langues, auscultait les poitrines

et les dos, harcelé, lui, par le grand dadais royaliste qui se croyait

poitrinaire, et par le singulier petit vieillard prolixe, fardé de rose,

surmonté d'un toupet en filasse. Pied-de-Jacinthe montrait son oeil

récemment opéré de la cataracte. Alors M. Buchez aigrement invitait

Ulysse Trelat et le Dr Bianchon à le secourir.

En vain les cochers de Rambourg, sur un signe du capitaine, chutaient

impérieusement les bavards. Eux, sans doute, atténuaient un peu leur

murmure mais ne l'interrompaient point. L'ex-chasseur à cheval Dambeton

les menaçait même de son poing noir et crevassé par les engelures;

tandis que l'ancien cuirassier Brémondot portait en avant son front

énorme et ses épaules d'athlète, défiait, des yeux, les perturbateurs.

«Hôoh» faisait le canonnier Bridoit, comme s'il s'adressait à ses

chevaux: il rejetait en arrière la pèlerine de son carrick afin de

manier à l'aise un fouet imaginaire.

Jamais Omer ne put entendre complètement les admirables discours

d'Arago, l'orateur de la loge, sur l'harmonie des mondes comparée à

l'harmonie sociale: il n'entrevoyait que mal, entre la bajoue sanguine

de Rambourg et le profil mulâtre de Mauravert, la belle tête de savant.

Jamais il ne put causer avec ses amis du quartier latin, Ribéride

l'Enflammé, Enjolras le Saint, ni même avec cet étrange Blanqui, le

sarcastique, l'enthousiaste qu'exaspéraient les sottises débitées par

les F. F.·. Ce petit précepteur nouait ses deux mains nerveuses sur son

genou, se mordait les lèvres en haussant les épaules. De l'oeil

seulement, Michel Chrestien, en prononçant ses harangues fédéralistes,

pouvait signifier à son ami ce que son travail contenait de passages

notables. Le général Dubourg obtenait le silence quand sa voix militaire

commentait les événements précis de la politique: l'entrée «de Guizot au

Conseil d'État», la nomination de «Portalis au ministère des Affaires

étrangères», les manoeuvres du prince de Polignac guettant l'heure de

reprendre le pouvoir, et quand il affectait de craindre un coup d'État

contre le ministère Martignac. A quoi le général Pithouët se hâtait de

répondre en appelant, sur les monarques parjures, la colère des peuples.

Ces phrases pompeuses exitaient la verve admirative de Grantaire. Elles

accaparaient l'attention des F. F.·. Ribéride serrait les mains de

l'orateur. Il suffisait alors que le général Lamarque parlât, de sa

place, pour les émouvoir. On se rappelait encore les héroïsmes de ce

vieillard frétillant. A la tête de cent soixante-quinze soldats,

n'avait-il pas emporté d'assaut la ville de Fontarabie défendue par

trois mille hommes? C'était lui, lui dont l'habit olive à boutons

d'argent était si neuf, lui dont les gestes agiles attestaient le

plafond et l'étoile symbolique de plâtre doré, et les trois lumières

rituelles, et l'autel du vénérable à l'orient, et les autels des

surveillants à l'occident, et les emblèmes astronomiques brodés aux

bandoulières de moire, sur tous les coeurs.

--Deux cents ans se sont écoulés depuis que, de l'autre côté de la

Manche, on parlait aussi de violer la grande Charte, de renvoyer le

Parlement, de lever l'impôt par ordonnance. On essaya. Vous savez quels

en furent les résultats: la tête de Charles Ier roula sur l'échafaud de

Westminster..... Les peuples aussi ont leurs coups d'État..... je dis

que les peuples aussi ont leurs coups d'État et que, bouleversant la

terre jusque dans ses entrailles, ils ne laissent sur le sol que de

sanglantes ruines.

La voix prophétique du héros déclinait dans une rumeur de protestations

timides et d'applaudissements vigoureux. Le bandeau de cheveux,

au-dessus du front énergique, semblait un diadème d'argent clair que

tous contemplaient, avec l'étonnement de se surprendre ainsi, très

enclins à la foi dans une espèce de miracle soudain. Le Dr Bianchon

lui-même demeurait stupide, lourd et carré dans sa redingote brune.

M. Gresloup profitait, en général, de cette chaleur de sentiment pour

lever la séance, selon les formules du statut. Puis chacun, en riant de

Bahorel grotesque, se défaisait de ses insignes, et l'on s'en allait par

groupes. Dehors, on commentait les paroles des généraux. Pour quelques

jeunes gens drapés dans leurs manteaux à l'espagnole, le dadais

royaliste estimait ces propos téméraires et injurieux à l'égard du Roi.

Le petit vieillard fardé de rose, entre des rentiers à redingote,

jugeait de telles phrases dangereuses pour la Loge, et dénonçait

quelques mouchards parmi les F. F.·. s'éloignant sous leurs parapluies

tendus. L'ébéniste craignait que le commerce ne pâtît de toutes ces

perturbations prédites à trop grand fracas; et autour de lui, de braves

boutiquiers se clapissaient déjà sous les triples collets de leurs vieux

carricks. Mais Enjolras dirigeait un choeur d'éphèbes en habits

collants qui répétaient à pleine gorge les adjurations terribles.

Bahorel ouvrait l'ère des violences, assaillait à coups de canne les

enseignes, le bas géant d'une bonneterie et le plat d'étain d'une

auberge. Grantaire, afin de réveiller le bourgeois, miaulait de sinistre

façon. M. d'Orichamps exigeait que Dieu manifestât sa prétendue faveur

pour la Congrégation en frappant de sa foudre les «libertins»; et, dans

l'attente de ce cataclysme, lui demeurait tête nue, sous l'averse. Le

silence du Seigneur convainquait le rationalisme du ci-devant. A

l'exemple de son ami, découvrant sa calotte de soie noire et sa perruque

roussâtre, M. Ménil, timide, blasphémait, les lunettes vers le ciel. Il

importait que le Dr Bianchon leur fît craindre un rhume.

Cependant le pas lointain et rythmé d'une patrouille dispersait les

conspirateurs. Le cuirassier Brémondot se hissait sur le siège de son

fiacre, rassemblait les rênes, invitait Combeferre et Michel Chrestien à

monter. La file des voitures s'ébranlait. Plusieurs fois, dans la

berline de M. Gresloup, Omer s'installa en compagnie du général

Pithouët. Les expériences de Cavrois les intéressaient tous, bien qu'ils

ne s'occupassent nullement, comme le major, de fixer l'image solaire

reçue dans la chambre noire. La controverse scientifique les excitait.

On allait donc à Montparnasse vers onze heures du soir. Les fiacres du

canonnier Bridoit et du chasseur à cheval Dambeton dégorgeaient les

étudiants animés par les discussions du trajet. La face archangélique

d'Enjolras endoctrinait la tête de Jupiter plantée par la nature sur les

épaules de Michel Chrestien. Courfeyrac et Combeferre, les dandys,

combattaient la thèse du gros Cavrois sans omettre de tirer leurs

manchettes de linon. M. Buchez et le comte Dubourg abominaient les

Bonapartes. L'insolence de Blanqui ricanait aux objections du capitaine

Lyrisse qui se fâchait, tempêtait, sautait, gesticulait, attestait les

souvenirs de ses batailles et la pensée de Napoléon; tandis qu'Omer

continuait par d'adroits propos à sonder les intentions du major

relativement au destin d'Elvire. Le père ne se laissait pas circonvenir.

Silencieux et souriant à son habitude, il se dérobait. Le comte Dubourg

et le général Pithouët secondaient au mieux leur jeune ami en parlant

de la demoiselle, de ses attraits, de sa grâce, en interrogeant sur ses

occupations, et en imaginant ses espérances. Était-elle ambitieuse?

N'exigerait-elle pas un mari capable d'acquérir une renommée de

capitaine, d'homme politique, d'orateur, d'avocat?

Sans que M. Gresloup répondît explicitement, la bande s'engouffrait

entre deux boutiques closes, dans un étroit couloir sans lumière, dans

une cour remplie de futailles en piles, et qui fleurait puissamment

l'alcool de vin. On trébuchait dans la nuit sur trois marches. Enfin le

laboratoire s'ouvrait, s'illuminait au gaz; un gaz fabriqué là même.

Coiffé d'un bonnet à poil, harnaché d'un uniforme de garde national et

de ses bufleteries blanches, le squelette présentait les armes aux

visiteurs, dans un coin de la grande salle. On lisait les formules

scientifiques inscrites au charbon sur le plâtre nu des murailles, entre

les portraits de Manuel, du général Foy, de Riego, de Bolivar, de Pépé,

de Toussaint-Louverture, de tous les libérateurs. On respirait les âpres

parfums des acides alignés en groupe de fioles jaunes, vertes et noires

sur vingt guéridons penchés que les livres en piles chargeaient aussi.

On entendait bouillir des liquides dans les matras de quelques fourneaux

de terre. Le paravent d'images guerrières, abritait le sommeil de Noëmie

qui ronflait paisiblement au fond de l'alcôve. Ses bas d'ailleurs et ses

jupons d'indienne, son corset de coutil s'amoncelaient au milieu de

l'ottomane décousue.

D'un long baiser calin, Dieudonné Cavrois réveillait sa maîtresse. Elle

baillait, s'étirait, riait, consentait à faire du punch. On voyait

surgir l'enfant brune, ses épaules menues en chemise de grosse toile,

ses petits bras agiles qu'un duvet noir assombrissait. Elle tordait ses

cheveux en un chignon, nouait les cordons de sa jupe. Ensuite elle

courait en savates, remuer une vaisselle disparate dans un buffet

d'acajou.

Bientôt le punch flambait au creux de la soupière. Le feu bleuâtre

illuminait les sourcils froncés d'Enjolras, la grimace sardonique de

Blanqui, le profil méchant de Trélat. Lui s'inclinait vite sur une

cornue à demi pleine, ainsi que Bianchon calme, méticuleux, ainsi que

Raspail friand de comprendre. Large et content, Cavrois expliquait son

oeuvre en bras de chemise. De temps à autre il tisonnait le poêle. M.

Gresloup étudiait l'image laissée sur une plaque enduite d'iodure

d'argent, par une timbale que Noémie avait posée là. Et Cavrois de

prétendre que l'iodure d'argent fixerait l'image, tout comme le bitume

de Judée, sur les plaques métalliques de la chambre obscure. Sujet de

discussions fréquentes qui toujours attirait le major au laboratoire de

Montparnasse.

Cette seule passion et celle du saint-simonisme rompaient son flegme.

Lorsque le général Pithouët, le capitaine Lyrisse et le comte Dubourg

l'entreprenaient sur le sort d'Elvire, devant Omer, M. Gresloup se

contentait de recevoir les compliments, et de répondre que sa femme

attendait tous les dons des fées pour leur fille, qu'elle la voulait

heureuse comme les princesses des contes, que, pour l'instant, elle la

soignait de son mieux, car l'enfant paraissait délicate. Le DrBianchon

la saignait tous les mois. Cela dit, il redevenait l'homme muet, froid

et méditatif qu'Omer connaissait bien, une sorte de bloc impassible,

indifférent à toutes choses, hormis au papisme industriel et à

l'optique. Toutefois il félicitait Omer de ses exploits au Palais. Il

lui serrait fortement la main; il le remerciait d'avoir embrassé la

cause du libéralisme; il le louait des notions acquises en économie

publique; il qualifiait généreusement les mérites de celui qu'il nommait

son disciple. Certes M. Gresloup l'aimait bien. A la manière dont il

glissait son bras sous celui du jeune homme, dont il lui frappait

amicalement l'épaule, dont il examinait l'habit neuf, les deux gilets,

les gants, toute la personne agréable, saine, élégante, le major avouait

sa prédilection. Néanmoins il se gardait évidemment d'inviter Omer à

Meudon plus que le nécessaire. Il s'ingéniait même, durant les heures de

séjour dans Paris, à le rassasier de délices chez Véry, pour se

dispenser ensuite de l'emmener à la campagne, près de l'étang où les

amoureux s'étaient avoué leurs âmes. Omer essaya de le faire parler sur

Mlle Alviña, sur les lingères de Mme Cardoche, pour surprendre un

soupçon, une réticence. M. Gresloup ne se trahit point. Il demeura

seulement le dur philosophe ennuyé de toutes choses, sauf de sa manie

mentale. En sorte que la meilleure tactique était encore de paraître

auprès de lui dans toutes les occasions politiques, et de faire le

champion libéral.

Désormais l'avocat fut assidu quotidiennement rue de Richelieu, à la

librairie Pied-de-Jacinthe. Il s'efforça mieux de le soustraire à la

prison, d'obtenir la réduction des amendes que payait, en sous-main, la

banque Laffitte, par l'entremise de M. Roulon. Omer fut au prétoire

l'avocat circonspect et logique dont la parole sèche, claire, limite les

droits de l'accusateur, invoque les précédents, cite les cas favorables

à la cause, raille les excès de pouvoirs, et les assimile à des

conceptions barbares ou grotesques. Dans la salle lambrissée de chêne,

devant le tableau du Christ terne endormi sur la croix peinte, il fut

l'orateur inlassable rappelant les héroïsmes du soldat jacobin, son dur

labeur d'avoir arraché la France à l'appétit des monarques qui

comptaient alors se partager la Patrie, comme ils s'étaient partagé la

Pologne à la fin du siècle précédent. Si le vieil imprimeur se souvenait

trop de ses enthousiasmes juvéniles, convenait-il de le frapper sans

indulgence? L'histoire ne requérait-elle point, déjà, cette indulgence

pour tous les soldats glorieux qui avaient sauvé la terre latine

convoitée par l'orgueil de la Maison d'Autriche, la cupidité de la

Maison de Prusse, et la voracité des tzars. A qui devaient-ils de

posséder encore un trône, ces Bourbons que les cours d'alors

éconduisaient, que l'on méprisait, que l'on reléguait par avance au rang

des Sthanislas Leczinski? A qui le devaient-ils, sinon à tout ce peuple

magnifique dont les armes avaient lui sur les bords du Danube, de la

Sprée, du Borysthène?

Rejetant les amples manches de la toge noire, les mains pieuses, les

mains filiales évoquaient, par leurs gestes, l'âme admirable de ceux qui

avaient servi le colonel Héricourt dans la chevauchée de Murat sur les

champs de l'Europe, qui avaient refoulé les appétits des loups rués vers

la belle France. Les paroles retentissaient hors de ses lèvres

tremblantes et véridiques. De grands frissons secouaient son échine,

quand ses périodes faisaient allusion à l'effort de son père dont ce

vétéran avait été l'auxiliaire fidèle. Tout-à-coup, en dépit de ses

ruses, quelque chose de puissant maîtrisait sa verve. Des accents,

inconnus de sa rhétorique, émouvaient sa voix. Tressaillant et

frémissant, il eût juré que la force du colonel Héricourt s'exprimait

par le tonnerre de sa bouche. Il voyait les juges pâlir dans leurs

poupre, il entendait les échos de la salle vibrer, les murmures de

l'assistance grandir et l'acclamer: un instant il craignait de

s'évanouir, tant son être habituel se fondait, disparaissait au bénéfice

de cet élan formidable qui possédait ses organes, grondait dans sa

poitrine, éblouissait son cerveau, et dominait, par sa voix, les hommes.

Ensuite, traversant les vestibules, il était le chef que saluaient

l'archange Enjolras lui-même, et Michel Chrestien, à la face olympique,

et Cavrois qui, dans ses bras énormes, étreignait son cousin, et

Grantaire qui, dans ses mains moites et grasses, serrait les mains du

triomphateur, et Bahorel qui narguait le gendarme au moyen de citations

latines. Pied-de-Jacinthe, malgré tout grincheux à cause de la

condamnation, le remerciait d'une poignée de main vigoureuse et

militaire.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 15 / 39 段