de son égoïsme, et aussi par les cancans qu'il redoutait de
l'effronterie habituelle à Cydalise. Cette maigre faubourienne, drôle et
finaude, ne doutait plus apparemment que son amie ne fût, à nouveau, la
maîtresse de l'avocat, depuis le retour d'Italie. Certes Angeline ne
manquait pas à la discrétion; mais tout la trahissait de ses manières,
de ses songeries, de ses joies et de ses tristesses mêmes qui, pour
objet évident, n'avaient qu'Omer. Que Cydalise, dans l'intimité des
plaisirs, renforçât les soupçons inéluctables d'Urbain, et Mme Gresloup,
si elle interrogeait solennellement un fils respectueux, obtiendrait
l'équivalent d'une délation. Urbain était encore incapable de protéger
un secret contre ceux qui le voulaient conquérir.
Au milieu des plus belles fièvres, alors qu'il embrassait de toute sa
vigueur la souplesse ardente de son Angeline, alors qu'il absorbait le
sang des lèvres brûlantes, alors que se pressaient les frissons de leurs
poitrines et de leurs hanches, l'amant imaginait la tragédie prochaine
de la séparation.
Tentant de la préparer à ce malheur, il se feignait maussade auprès
d'elle, même lorsque Dieudonné Cavrois, le samedi soir, désireux de
faire une politesse à Mme Cardoche, les priait à dîner avec les lingères
et deux membres de la Loge Ardente-Amitié, M. d'Orichamps, M. Mesnil:
ils se targuaient d'être verts galants. On s'entassait alors dans le
restaurant de Montparnasse connu des gourmets, à l'enseigne du «Gâteau
de Beurre». Noémie, la petite bordelaise, recevait avec son gros ami
qu'elle adorait depuis quatre ou cinq ans déjà. Coiffée d'un madras de
soie neuve, elle était le boute-en-train; elle les amusait tous par la
vivacité de ses reparties gasconnes, l'entrain de sa violente gaîté, par
ses grimaces moricaudes. Au moyen d'une gazette, Cydalise se fabriquait
d'abord un chapeau militaire et l'assurait sur sa tête pâlotte,
malicieuse, emmaillottée de cheveux bruns, trouée d'yeux marrons à
points d'or. Elle entortillait, autour de son cou maigre, la cravate
noire du chimiste plus à l'aise, lui, pour engloutir les tranches de
pâté, le vin des bouteilles diverses et nombreuses, les sauces des
ragoûts qui barbouillaient son large et triple menton, même la serviette
nouée derrière sa nuque. Peinte en rose sur les pommettes, en noir
autour de ses yeux glauques, en blanc sur ses joues molles, Mme Cardoche
trônait à la droite de l'amphitryon. Buvotant, elle jouait de
l'éventail. Dès la troisième rasade, Noémie contait avec effusion, et
nombre de cadédis, comment elle avait rencontré Cavrois au bal de la
Chaumière, le jour de leurs libres accordailles. Elle exigeait qu'on
l'écoutât, fière de la passion naïve qui secouait les deux globes
apparents et menus de sa gorge dans une robe à rayures. Omer s'étonnait
qu'elle ne fût pas interrompue par la modestie de Dieudonné. Au
contraire le gros garçon, en dépit de son intelligence, agréait la
rengaine d'un pareil hommage. Pourtant il offrait à grand bruit les
assiettes chargées de légumes. Il en vantait l'arôme et la saveur.
Noémie tolérait à peine cette intervention, mais elle se fâchait contre
M. d'Orichamps, si ce gentilhomme, après avoir rajusté son habit à la
française, et poli, du pouce, ses bagues héraldiques, essayait de
couvrir la voix ingénue, pour avertir l'avocat d'une nouvelle
circonstance favorable, croyait-il, à leur procès. Au préfet de la
Congrégation, le marquis de Montmorency-Laval, il imputait la captation
d'un testament par lequel un cousin, feu Théodore-Louis d'Orichamps
avait choisi comme légataire universelle l'OEuvre de Saint-François-Régis,
à l'exclusion des héritiers directs et légitimes. C'était un nouveau
tour joué au plaideur par les ultras. Déjà, furieux, il avait dû
répudier ses croyances de l'ancien régime, pour des injustices
analogues. En effet son petit domaine d'Orichamps, un moulin, cinquante
arpents, et une maison délabrée dans un parc sauvage, ayant été
convertis en biens nationaux vers 1794, après le départ de leur
propriétaire pour Coblentz, où il avait servi, comme fourrier, aux
artilleurs du duc d'Enghien, l'ingratitude de Louis XVIII n'avait
dédommagé son féal, ni par une pension, ni par la moindre bribe du
milliard des émigrés.
Franc-maçon dans la loge Ardente-Amitié, il s'était alors offert au
groupe des jacobins et des carbonari, par esprit de revanche. Voici
qu'en la personne de son Préfet, la Congrégation le frustrait d'une part
sans doute considérable dans la succession imprévue d'un cousin, le seul
membre de la famille demeuré riche, depuis la tourmente révolutionnaire.
L'hoir s'en indignait en déposant un os rongé de la gibelotte sur le
bord de son assiette; il réussissait à couvrir la voix de Noémie.
Triomphant, le fausset de l'homme mûr, ridé, digne et blafard
expliquait, avec des mots obscènes, que l'oeuvre indûment héritière
avait été fondée par un magistrat malade, et venu en pèlerinage sur le
tombeau de saint François Régis, pour obtenir la guérison d'infirmités
innommables devant les dames.
Ces insinuations calomnieuses excitaient toujours l'intérêt général. Le
bavard avait beau jeu dès lors pour développer l'accusation, pour faire
rire en plaisantant le voeu du magistrat qui s'était engagé, devant
les puissances célestes, à marier religieusement les concubins.
--Ah! ça, petites pestes, mieux serait à votre pudeur de rougir plutôt
que de nous donner, par une liesse intempestive, quelque raison de
douter sur votre innocence!... s'écriait tout à coup le gentilhomme,
levant son doigt blafard orné d'armoiries, en or... Sachez, mes
bergères, que rien n'est moins facile que de décider certaines gens à
s'embarrasser de prières, de formules et de serments pour persévérer
dans une aimable besogne qu'ils menaient à bien, jusqu'alors, sans le
secours de Notre Mère l'Église. Aussi bien fallut-il, maintes et maintes
fois, leur payer la ripaille, afin qu'ils obtempérassent aux avis du
juge Gossin. Ce qui fit que l'argent ne tarda point à manquer... Mais
comme ces pieuses largesses persuadaient nombre de petits coltineurs et
de harangères, qui, dès lors, tenaient aux processions, le rôle du
peuple, à l'édification des passants, la Congrégation en fit son
affaire. Voilà pourquoi les jésuites ont circonvenu, par toutes sortes
de cautèles, mon infortuné parent: il en vint à coucher sur son
testament saint François Régis, ses concubins et ses concubines, au
détriment de votre serviteur encore que le concubinage soit de mon fait.
Il ne tient qu'à vous, ma bergère! Je vous le dis, en vérité, gracieuse
fille de Vénus...
Et il pinçait le menton d'Adélaïde, petite apprentie sournoise; il
tapotait ces joues campagnardes, avec concupiscence. M. Mesnil
l'approuvait de mille paroles, car la chaleur du vin animait ses yeux
ternes d'ordinaire; il bousculait sans façon sa perruque roussâtre et sa
calotte de soie noire, tirait ses bas, sous la table, engageait la main
dans le fichu de sa voisine, laquelle était la dentellière du magasin,
une veuve de trente ans, gaillarde et mamelue, chatouilleuse à l'excès.
Ensuite il lui contait les aventures grotesques de ses nouveaux
collègues, commis dans un bureau des Messageries.
Dieudonné Cavrois s'amusait de leurs plaisirs. Penché par-dessus la
table, il remplissait leurs verres, et semait des gouttes violâtres sur
la nappe. Il entonnait un refrain, dès que la conversation semblait
faiblir. Ses bajoues tremblaient autour de sa bouche vibrante. Sa large
main attestait le plafond bas souillé par les mouches de la dernière
saison:
L'Amour, L'Amitié, le Vin
Vont égayer ce festin;
Nargue de tout étiquette!
En choeur Cydalise, Noémie, les lingères glapissaient alors jusqu'à
dix fois de suite:
Turlurette,
Turlurette,
Bon vin et fillette!
Après quoi chacune embrassait le voisin qui lui plaisait le mieux.
Qu'Angeline, docile à la coutume, posât ses lèvres sur la joue glabre et
blette de M. d'Orichamps, Omer en souffrait, car l'avocat prenait soin
de ne pas s'asseoir auprès d'elle: cela donnait le change sur leurs
rapports. Même il affectait de rire avec l'une ou l'autre des compagnes
que les invitées, sur la prière du généreux Cavrois, conviaient au
festin.
Presque toujours, s'introduisaient, au milieu du repas, Grantaire et
Bahorel, les étudiants pauvres inscrits à la Loge de l'Ardente-Amitié.
L'amphitryon leur tirait vite l'aveu de leur appétit. Le garçon
apportait deux couverts. Bahorel étendait, sur la nappe, ses longs bras
en manches râpées, et ses grandes mains sales. Grantaire passait les
doigts dans sa tignasse poussièreuse; il dévisageait les grisettes,
qu'aussitôt Bahorel égayait par les extravagances de ses récits, celui
par exemple de son voyage en Inde, où la reine d'Angleterre l'avait
envoyé pour attacher la jarretière de l'Ordre à Zulma, tigresse du
Bengale, le jour, femme, la nuit. Il ne manquait pas, du reste, de
joindre le geste à la parole et de vouloir répéter sur les jambes de
Cydalise l'opération. Grantaire discourait en philosophe sinistre. Sa
rancune contre la sottise de Dieu, maladroit créateur du monde, ne
s'apaisait point. Il lui reprochait d'avoir privé de seins la jeune
Adélaïde qui rougissait, puis fondait en larmes, avant de braire. Mme
Cardoche frottait le visage du souillon avec un mouchoir à carreaux, et
le consolait aussi peu que M. d'Orichamps s'il lui pinçait violemment
les cuisses.
Ces façons déridaient Omer, mais lui répugnaient aussi. L'oncle Edme et
Dieudonné Cavrois prétendaient ces agapes nécessaires pour réunir les
principaux meneurs de la Loge, et les obliger à une présence continue;
car, du restaurant, on se rendait à «l'atelier». Cavrois dépensait
beaucoup à cela, mais il communiquait aux F. F.·. la confiance dans son
amitié, dans celle de son cousin, et du capitaine Lyrisse. Il régalait à
tour de rôle, par séries, les compagnons et les maîtres de la colonne du
Nord, de la colonne du Midi. On voyait, certains jours, se rassasier le
tailleur Durtot et ses favoris blonds, l'épicier Mauravert, le mulâtre,
qui vantait orgueilleusement ses expéditions de comestibles en
Angleterre, les arrivages d'épices venus des îles sur des navires qu'il
nolisait. Au nom du Grand Architecte, ces marchands savaient obtenir
qu'Omer, à l'un, commandât deux manteaux, et à l'autre, les denrées
coloniales utilisées dans la cuisine de Mme Héricourt. Ils fournissaient
également de redingotes, de pantalons, de pruneaux, de cornichons et de
confitures les autres F. F.·., même le bel Enjolras à tête d'archange
qui gardait toute l'influence sur la jeunesse du Quartier Latin, et qui
se pavanait mélancolique, austère, les yeux ravagés par le mépris, la
main froide à serrer. Cydalise, pour amoureuse qu'elle fût de lui, ne
parvenait point à le séduire. Cependant, railleuse, elle jouait à lui
faire la cour, se prosternait à ses genoux, baisait dévotement les
basques de l'habit brun à boutons de métal, le servait, tentait parfois
une caresse lascive qu'elle retirait aussitôt, en simulant de l'effroi.
Enjolras haussait les épaules. D'un sourire il permettait qu'elle
s'installât près de lui; mais comme il ne tardait point à disserter sur
les philosophies promulguées par Maine de Biran et par Destutt de Tracy,
comme Dieudonné Cavrois lui répliquait en citant les expériences de
Gay-Lussac et de Thénard, comme Omer Héricourt se mêlait au débat, en
notant les variations de la Loi, depuis les Douze Tables jusqu'au Code
Napoléon, Cydalise plutôt que de bâiller de manière incivile, organisait
des petits jeux. M. d'Orichamps s'arrogeait le droit de les conduire. Il
prescrivait des pénitences aux partenaires qui avaient perdu. De par ses
indications, le baiser à la capucine obligeait Angeline à s'agenouiller,
dos contre dos, avec M. Mesnil, à lui prendre les mains râpeuses et
mortes, à tourner la tête sur l'épaule, afin de tendre la joue à un
baiser tremblant et visqueux. Ou bien Noémie cachait, de ses mains, les
yeux d'Adélaïde, et il convenait que l'enfant devinât les possesseurs
des lèvres successivement appliquées sur les siennes par Grantaire
habile à épargner le contact de sa barbe hirsute, par Bahorel barbouillé
de confitures, et la face tordue dans une affreuse grimace, par Mme
Cardoche bien rasée mais rugueuse, par Cydalise imitant le bec d'oie.
M. Mesnil abandonnait cette distraction pour un mot d'Enjolras ou de
Cavrois soudain entendu. Vivement il rajustait ses besicles, se dressait
sur ses courtes jambes aux bas lâches. Selon sa foi, il protestait que
l'homme est un dieu méconnu, qu'il mérite un culte, que son oeuvre est
supérieure à celle de tous les messies. Il écarquillait ses gros yeux
pâles; enfin, il approuvait les conclusions positives et scientifiques
de Dieudonné:
--Messieurs! Messieurs! Je vous le dis... Il n'y a point dans les
Olympes ni dans les Walhallas de divinité qui vaille M. le marquis de
Laplace, voire le simple ingénieur qui construit des chars à feu et des
piles de Volta. M. Cavrois que voici dirige la foudre dans ses appareils
comme jamais ne le sut faire ce bon Jupin. Demain quand on connaîtra
toutes les règles de la génération spontanée, nous recommencerons les
miracles de Moïse, nous susciterons à notre gré les invasions de
sauterelles et les pluies de grenouilles... Voilà mon avis, Messieurs!
Sa voix lourde retentit à travers la salle basse tapissée de médaillons
peints, où l'on voyait, en mille vignettes le même vendangeur piétiner,
dans la cuve, les raisins violâtres, à la lueur des quinquets. Grantaire
feignait de prendre à la lettre l'ordre du petit jeu et il baisait le
dessous du chandelier, tandis que la chandelle dégringolait avec sa
bobèche en flamme sur la robe de Mme Cardoche épouvantée, gloussante.
Bahorel élevait quatre tabourets à bras tendu, pour l'admiration
d'Adélaïde. Ensuite elle tirait de sa poche une balle élastique et
jouait toute seule dans un coin. L'enfant comptait quel nombre de fois
elle renvoyait la pelote contre le mur sans la laisser choir à terre.
Si, tout heureuse Adélaïde réussissait dix-neuf coups, M. d'Orichamps
l'emportait de force, durant qu'elle gigottait, et lui donnait du talon
dans les guêtres. Néanmoins M. Mesnil, à quatre pattes, acceptait d'être
le «Pont d'Amour» sur qui trônait la bordelaise, embrassée longuement
par son Dieudonné. Angeline et Cydalise tapaient la «main chaude» et
noire qui offrait, la tête dans les jupons de Mme Cardoche, un Grantaire
agenouillé. Le serveur versa dans les tasses le café fumant qu'on humait
en silence. On entendit, au-dessous, rouler les sphères d'ivoire que
poussaient les joueurs sur le tapis du billard. Omer consulta sa montre.
Il fit un signe discret à son Angeline. Elle s'esquiva pour, dans la
rue, arrêter un cabriolet de place, y attendre là son amant, et se
blottir dans ses bras durant la course.
Les Carbonari de la Haute Vente siégeaient, presque tous les jours, dans
la maison de Chaillot qu'habitait le chef des Templiers, l'ancien
procureur impérial. Près de là le jeune homme congédiait sa maîtresse en
pâmoison, et il sautait de la voiture, heurtait, de façon particulière,
une porte basse qui tardait à s'ouvrir. Enfin les cailloux du jardin
obscur s'écrasaient sous les pas du concierge portant la lanterne et que
suivait le visiteur. Les arbres nus s'égouttaient sur les feuilles
mortes des parterres. Il semblait toujours qu'un mouchard guettait
derrière les troncs des ormes, derrière la nymphe de marbre accroupie
sur le socle cylindrique. Le molosse aboyait au fond de sa niche. La
mousse des degrés était grasse sous la botte. Dans la maison froide et
sentant le moisi, un valet à mine de vétéran précédait Omer par les
antichambres et l'escalier de pierres mal nivelées. Un lampadaire de
bronze contenait entre ses glaces courbes la flamme minuscule d'une
seule bougie.
En dépit des deux candélabres, le salon n'était guère mieux éclairé. Le
docteur Buchez se tenait toujours près de la porte, aimant à reprocher
leur retard aux gens. Il rappelait qu'en son temps, lorsqu'il avait
introduit le carbonarisme en France avec Bazard, plus d'exactitude
secondait leurs courages. Incontinent il prenait à témoin le capitaine
Lyrisse et le général Pithouët de cette ferveur historique. Il empêchait
celui-ci de rapporter une conversation importante tenue à la Chambre
avec le général Sébastiani: la gauche avait l'imprudence de mettre en
minorité le ministère Martignac dans la discussion de la loi communale
et départementale. Mais le médecin austère haut cravaté de blanc,
boutonné dans une redingote rustique, tenait à la déférence des
carbonari plus jeunes. Bien que le général Pithouët et le général
Lamarque se plussent à saluer cordialement le retardataire pour
l'excuser en riant, et reprendre des propos autrement graves, M. Buchez
ne lâchait pas sa victime. Il l'interrogeait sur tous les articles
saint-simoniens parus dans les gazettes spéciales, et l'admonestait si
elle avait omis d'en approfondir les doctrines. En outre il ne se
privait pas de les commenter tout au long, heureux de faire paraître
inférieur ce freluquet rendu trop notoire par quelques plaidoyers
libéraux, un duel sans résultat grave, et une algarade avec les sbires
du Saint Père. D'ailleurs l'avocat négligeait les causes de l'Ardente
Amitié. Les Frères s'en plaignaient, à ce que dit, chaque fois M.
Buchez. Il ne laissait pas d'insinuer, qu'à soutenir les intérêts du
tailleur Durtot, de M. Roulon, propriétaire, rue Richelieu, de
l'imprimeur Pied-de-Jacinthe, et du loueur Rambourg, Omer accomplissait
un strict devoir de reconnaissance envers les membres de la Haute Vente,
trop indulgents pour les écarts d'un dandy très frivole.
Il fallait que le général Pithouët vint lui-même arracher le fils de son
ancien chef aux remontrances. Le député de l'opposition
constitutionnelle se montrait, lui, fort affable. Il ne perdait pas une
occasion de louer publiquement la mémoire du colonel Héricourt, d'unir,
par ses paroles, les talents du fils au génie du père. Il vantait
l'éloquence et le tact diplomatique d'Omer, car l'oncle Edme se lassait
pas d'attribuer généreusement à son neveu le succès de la mission en
Italie. Succès peu médiocre. Un bruit courait: les ministres de Charles
X s'étaient résolus à combattre, en Morée, l'Égyptien et le Turk, parce
que les Carbonari français, espagnols et italiens avaient paru prêts à
descendre en Grèce, pour y ranimer la révolte, et, par là, nécessiter
une intervention anglaise dont ne voulaient ni Charles X ni le tzar.
Omer n'admettait guère qu'il eût ainsi déchaîné les événements. Quelques
messages transmis à des messieurs aimables, quelques conversations
philhellènes échangées dans les ventes romaines, quelques repas exquis
savourés à la table des Frères Conosséi; avaient-ils tant fait? Quant à
l'expédition de Frosinone elle était amusante aujourd'hui, comme le
souvenir d'un spectacle théâtral. Toutefois le général Lamarque
prétendait que cet incident avait considérablement ému les ambassades, à
Rome. L'audace de l'agression, son bonheur, l'aide obtenue, croyait-on,
de toute une population dévote pour enlever à l'Inquisiteur du Pape et à
son escorte les papiers des Ventes, cela soudain avait paru le résultat
d'une puissance très redoutable, occulte, et qui, soutenant la cause des
Hellènes sympathiques à toutes les élites, pouvait ainsi gagner
l'opinion. Les diplomates de la Sainte Alliance avaient alors convenu de
ravir au parti révolutionnaire ce prestige. De là cette promptitude à
débarquer les troupes du général Maison en Morée, contre les avis de
l'Angleterre, puis cette nouvelle décision des Russes qui passaient le
Pruth, opéraient déjà sur le territoire ottoman.
Aussi les carbonari se réjouissaient dans la Vente. Leur effort en
exaltation depuis 1820, obtenait enfin une victoire. Le sang de leurs
martyrs n'avait pas inutilement coulé sur tant d'échafauds. Un peuple
allait devoir son indépendance à leur action. S'ils avaient été vaincus
à Naples et en Espagne par les valets de la tyrannie, maintenant leur
esprit commandait, en Grèce, les armées des monarques devenus
libérateurs.
--Et c'est là vraiment une bonne farce!... répétait le chirurgien Ulysse
Trelat dont le visage fin, tout rasé, symbole de malice, riait sous une
mèche roide qui lui caressait l'oeil... La Sainte Alliance en marche
pour jeter bas un souverain absolu, après avoir déclaré que les
hétéries étaient indignes de compassion parce qu'elles se levaient
contre leur maître légitime, le sultan! Et c'est nous qui les avons
forcés à se contredire, les absolutistes!
--Vive la Charbonnerie, messieurs!... dit un soir le général Lamarque en
haussant ses mains alertes et sa tabatière d'or jusqu'au bandeau de sa
chevelure argentée... Pithouët, mon cher, nous pourrons encore, quelque
jour, faire manoeuvrer nos troupes selon les besoins de notre
conscience. Vous verrez ça...
--Nous le verrons certainement mon général..., assura le capitaine
Lyrisse, tout à coup enthousiaste et vibrant...
Et ses bottes piétinèrent le plancher. La figure sèche enveloppée de
mèches grises, le sourire du général Pithouët semblèrent douter encore.
Grand et maigre, dans une polonaise à brandebourgs, il se leva,
discourut. Selon lui, tout dépendait de l'influence des Bons Cousins sur
les Francs-Maçons. Les Loges suivraient-elles les Ventes à l'heure
dangereuse? Tout était là. Quelle mesure royale exaspérerait vraiment
ces boutiquiers, ces propriétaires, ces artisans paisibles que les
cérémonies rituelles distrayaient seulement comme une mascarade.
Et tout l'ordinaire débat se déduisait de cette éternelle question. M.
Buchez voyait les choses au pire. Il claquait la table et son tapis de
velours violet à crépines rougies, pour affirmer l'urgence de tenir les
Maîtres et Compagnons par leurs intérêts. Il fallait soit les secourir,
soit acheter leurs marchandises. Lui les soignait tous gratuitement ou
presque. Durtot l'habillait. Mauravert le nourrissait. Pied-de-Jacinthe
imprimait ses brochures médicales, outre les politiques. Qu'on imitât
ces soins. M. Roulon, le propriétaire de l'imprimeur, se plaignait que
les juges n'appelassent point l'affaire intentée à ses entrepreneurs.
Deux députés connus, appréciés et redoutés pour leurs harangues, deux
généraux de Napoléon, auraient pu facilement, s'ils en eussent pris la
peine, déterminer les juges à quelque hâte. De quoi s'agissait-il? D'une
visite opportune. Mais personne ne se démenait suffisamment.
Enfoncés sous des sourcils roides, ses yeux noirs visaient les deux
soldats, la polonaise à brandebourgs de l'un et l'habit olive de
l'autre. Il blâmait leur indifférence pour le salut de la liberté. Car
M. Roulon était un personnage fort écouté par les F.·. Le décevoir,
c'était perdre un allié précieux.
Omer eût bâillé dans le salon cramoisi dont les tentures éraillées, dont
les sièges lourds ne flattaient pas le regard. Parmi ses collègues en
costumes civils, le Nouveau-Templier vêtu de sa pourpre et de son
hermine, pourvu de son glaive et de ses éperons d'or, était toujours
confus d'obéir aux règles de son ordre qui lui prescrivaient un tel
apparat carnavalesque, durant les séances où il le représentait.
Silencieux, poli, discret, cet homme riche s'acharnait à parcourir des
lettres et des rapports, à compulser, à parapher, à fouiller dans les
cent tiroirs de chêne que contenait un énorme secrétaire de palissandre.
Quand les récriminations de M. Buchez devenaient blessantes, il
intervenait par un sourire, par une parole sourde et conciliante. Mais
tous ses empressements s'évertuaient à l'égard du général Pithouët, du
général Lamarque. Il leur offrait du tabac dans sa boîte d'ivoire, des
rafraîchissements qu'apportait, sur un plateau de vermeil terni, le
vieux domestique aux allures de vétéran.