Son bonheur de se laisser chérir était gâté par une pareille prévision

de son égoïsme, et aussi par les cancans qu'il redoutait de

l'effronterie habituelle à Cydalise. Cette maigre faubourienne, drôle et

finaude, ne doutait plus apparemment que son amie ne fût, à nouveau, la

maîtresse de l'avocat, depuis le retour d'Italie. Certes Angeline ne

manquait pas à la discrétion; mais tout la trahissait de ses manières,

de ses songeries, de ses joies et de ses tristesses mêmes qui, pour

objet évident, n'avaient qu'Omer. Que Cydalise, dans l'intimité des

plaisirs, renforçât les soupçons inéluctables d'Urbain, et Mme Gresloup,

si elle interrogeait solennellement un fils respectueux, obtiendrait

l'équivalent d'une délation. Urbain était encore incapable de protéger

un secret contre ceux qui le voulaient conquérir.

Au milieu des plus belles fièvres, alors qu'il embrassait de toute sa

vigueur la souplesse ardente de son Angeline, alors qu'il absorbait le

sang des lèvres brûlantes, alors que se pressaient les frissons de leurs

poitrines et de leurs hanches, l'amant imaginait la tragédie prochaine

de la séparation.

Tentant de la préparer à ce malheur, il se feignait maussade auprès

d'elle, même lorsque Dieudonné Cavrois, le samedi soir, désireux de

faire une politesse à Mme Cardoche, les priait à dîner avec les lingères

et deux membres de la Loge Ardente-Amitié, M. d'Orichamps, M. Mesnil:

ils se targuaient d'être verts galants. On s'entassait alors dans le

restaurant de Montparnasse connu des gourmets, à l'enseigne du «Gâteau

de Beurre». Noémie, la petite bordelaise, recevait avec son gros ami

qu'elle adorait depuis quatre ou cinq ans déjà. Coiffée d'un madras de

soie neuve, elle était le boute-en-train; elle les amusait tous par la

vivacité de ses reparties gasconnes, l'entrain de sa violente gaîté, par

ses grimaces moricaudes. Au moyen d'une gazette, Cydalise se fabriquait

d'abord un chapeau militaire et l'assurait sur sa tête pâlotte,

malicieuse, emmaillottée de cheveux bruns, trouée d'yeux marrons à

points d'or. Elle entortillait, autour de son cou maigre, la cravate

noire du chimiste plus à l'aise, lui, pour engloutir les tranches de

pâté, le vin des bouteilles diverses et nombreuses, les sauces des

ragoûts qui barbouillaient son large et triple menton, même la serviette

nouée derrière sa nuque. Peinte en rose sur les pommettes, en noir

autour de ses yeux glauques, en blanc sur ses joues molles, Mme Cardoche

trônait à la droite de l'amphitryon. Buvotant, elle jouait de

l'éventail. Dès la troisième rasade, Noémie contait avec effusion, et

nombre de cadédis, comment elle avait rencontré Cavrois au bal de la

Chaumière, le jour de leurs libres accordailles. Elle exigeait qu'on

l'écoutât, fière de la passion naïve qui secouait les deux globes

apparents et menus de sa gorge dans une robe à rayures. Omer s'étonnait

qu'elle ne fût pas interrompue par la modestie de Dieudonné. Au

contraire le gros garçon, en dépit de son intelligence, agréait la

rengaine d'un pareil hommage. Pourtant il offrait à grand bruit les

assiettes chargées de légumes. Il en vantait l'arôme et la saveur.

Noémie tolérait à peine cette intervention, mais elle se fâchait contre

M. d'Orichamps, si ce gentilhomme, après avoir rajusté son habit à la

française, et poli, du pouce, ses bagues héraldiques, essayait de

couvrir la voix ingénue, pour avertir l'avocat d'une nouvelle

circonstance favorable, croyait-il, à leur procès. Au préfet de la

Congrégation, le marquis de Montmorency-Laval, il imputait la captation

d'un testament par lequel un cousin, feu Théodore-Louis d'Orichamps

avait choisi comme légataire universelle l'OEuvre de Saint-François-Régis,

à l'exclusion des héritiers directs et légitimes. C'était un nouveau

tour joué au plaideur par les ultras. Déjà, furieux, il avait dû

répudier ses croyances de l'ancien régime, pour des injustices

analogues. En effet son petit domaine d'Orichamps, un moulin, cinquante

arpents, et une maison délabrée dans un parc sauvage, ayant été

convertis en biens nationaux vers 1794, après le départ de leur

propriétaire pour Coblentz, où il avait servi, comme fourrier, aux

artilleurs du duc d'Enghien, l'ingratitude de Louis XVIII n'avait

dédommagé son féal, ni par une pension, ni par la moindre bribe du

milliard des émigrés.

Franc-maçon dans la loge Ardente-Amitié, il s'était alors offert au

groupe des jacobins et des carbonari, par esprit de revanche. Voici

qu'en la personne de son Préfet, la Congrégation le frustrait d'une part

sans doute considérable dans la succession imprévue d'un cousin, le seul

membre de la famille demeuré riche, depuis la tourmente révolutionnaire.

L'hoir s'en indignait en déposant un os rongé de la gibelotte sur le

bord de son assiette; il réussissait à couvrir la voix de Noémie.

Triomphant, le fausset de l'homme mûr, ridé, digne et blafard

expliquait, avec des mots obscènes, que l'oeuvre indûment héritière

avait été fondée par un magistrat malade, et venu en pèlerinage sur le

tombeau de saint François Régis, pour obtenir la guérison d'infirmités

innommables devant les dames.

Ces insinuations calomnieuses excitaient toujours l'intérêt général. Le

bavard avait beau jeu dès lors pour développer l'accusation, pour faire

rire en plaisantant le voeu du magistrat qui s'était engagé, devant

les puissances célestes, à marier religieusement les concubins.

--Ah! ça, petites pestes, mieux serait à votre pudeur de rougir plutôt

que de nous donner, par une liesse intempestive, quelque raison de

douter sur votre innocence!... s'écriait tout à coup le gentilhomme,

levant son doigt blafard orné d'armoiries, en or... Sachez, mes

bergères, que rien n'est moins facile que de décider certaines gens à

s'embarrasser de prières, de formules et de serments pour persévérer

dans une aimable besogne qu'ils menaient à bien, jusqu'alors, sans le

secours de Notre Mère l'Église. Aussi bien fallut-il, maintes et maintes

fois, leur payer la ripaille, afin qu'ils obtempérassent aux avis du

juge Gossin. Ce qui fit que l'argent ne tarda point à manquer... Mais

comme ces pieuses largesses persuadaient nombre de petits coltineurs et

de harangères, qui, dès lors, tenaient aux processions, le rôle du

peuple, à l'édification des passants, la Congrégation en fit son

affaire. Voilà pourquoi les jésuites ont circonvenu, par toutes sortes

de cautèles, mon infortuné parent: il en vint à coucher sur son

testament saint François Régis, ses concubins et ses concubines, au

détriment de votre serviteur encore que le concubinage soit de mon fait.

Il ne tient qu'à vous, ma bergère! Je vous le dis, en vérité, gracieuse

fille de Vénus...

Et il pinçait le menton d'Adélaïde, petite apprentie sournoise; il

tapotait ces joues campagnardes, avec concupiscence. M. Mesnil

l'approuvait de mille paroles, car la chaleur du vin animait ses yeux

ternes d'ordinaire; il bousculait sans façon sa perruque roussâtre et sa

calotte de soie noire, tirait ses bas, sous la table, engageait la main

dans le fichu de sa voisine, laquelle était la dentellière du magasin,

une veuve de trente ans, gaillarde et mamelue, chatouilleuse à l'excès.

Ensuite il lui contait les aventures grotesques de ses nouveaux

collègues, commis dans un bureau des Messageries.

Dieudonné Cavrois s'amusait de leurs plaisirs. Penché par-dessus la

table, il remplissait leurs verres, et semait des gouttes violâtres sur

la nappe. Il entonnait un refrain, dès que la conversation semblait

faiblir. Ses bajoues tremblaient autour de sa bouche vibrante. Sa large

main attestait le plafond bas souillé par les mouches de la dernière

saison:

L'Amour, L'Amitié, le Vin

Vont égayer ce festin;

Nargue de tout étiquette!

En choeur Cydalise, Noémie, les lingères glapissaient alors jusqu'à

dix fois de suite:

Turlurette,

Turlurette,

Bon vin et fillette!

Après quoi chacune embrassait le voisin qui lui plaisait le mieux.

Qu'Angeline, docile à la coutume, posât ses lèvres sur la joue glabre et

blette de M. d'Orichamps, Omer en souffrait, car l'avocat prenait soin

de ne pas s'asseoir auprès d'elle: cela donnait le change sur leurs

rapports. Même il affectait de rire avec l'une ou l'autre des compagnes

que les invitées, sur la prière du généreux Cavrois, conviaient au

festin.

Presque toujours, s'introduisaient, au milieu du repas, Grantaire et

Bahorel, les étudiants pauvres inscrits à la Loge de l'Ardente-Amitié.

L'amphitryon leur tirait vite l'aveu de leur appétit. Le garçon

apportait deux couverts. Bahorel étendait, sur la nappe, ses longs bras

en manches râpées, et ses grandes mains sales. Grantaire passait les

doigts dans sa tignasse poussièreuse; il dévisageait les grisettes,

qu'aussitôt Bahorel égayait par les extravagances de ses récits, celui

par exemple de son voyage en Inde, où la reine d'Angleterre l'avait

envoyé pour attacher la jarretière de l'Ordre à Zulma, tigresse du

Bengale, le jour, femme, la nuit. Il ne manquait pas, du reste, de

joindre le geste à la parole et de vouloir répéter sur les jambes de

Cydalise l'opération. Grantaire discourait en philosophe sinistre. Sa

rancune contre la sottise de Dieu, maladroit créateur du monde, ne

s'apaisait point. Il lui reprochait d'avoir privé de seins la jeune

Adélaïde qui rougissait, puis fondait en larmes, avant de braire. Mme

Cardoche frottait le visage du souillon avec un mouchoir à carreaux, et

le consolait aussi peu que M. d'Orichamps s'il lui pinçait violemment

les cuisses.

Ces façons déridaient Omer, mais lui répugnaient aussi. L'oncle Edme et

Dieudonné Cavrois prétendaient ces agapes nécessaires pour réunir les

principaux meneurs de la Loge, et les obliger à une présence continue;

car, du restaurant, on se rendait à «l'atelier». Cavrois dépensait

beaucoup à cela, mais il communiquait aux F. F.·. la confiance dans son

amitié, dans celle de son cousin, et du capitaine Lyrisse. Il régalait à

tour de rôle, par séries, les compagnons et les maîtres de la colonne du

Nord, de la colonne du Midi. On voyait, certains jours, se rassasier le

tailleur Durtot et ses favoris blonds, l'épicier Mauravert, le mulâtre,

qui vantait orgueilleusement ses expéditions de comestibles en

Angleterre, les arrivages d'épices venus des îles sur des navires qu'il

nolisait. Au nom du Grand Architecte, ces marchands savaient obtenir

qu'Omer, à l'un, commandât deux manteaux, et à l'autre, les denrées

coloniales utilisées dans la cuisine de Mme Héricourt. Ils fournissaient

également de redingotes, de pantalons, de pruneaux, de cornichons et de

confitures les autres F. F.·., même le bel Enjolras à tête d'archange

qui gardait toute l'influence sur la jeunesse du Quartier Latin, et qui

se pavanait mélancolique, austère, les yeux ravagés par le mépris, la

main froide à serrer. Cydalise, pour amoureuse qu'elle fût de lui, ne

parvenait point à le séduire. Cependant, railleuse, elle jouait à lui

faire la cour, se prosternait à ses genoux, baisait dévotement les

basques de l'habit brun à boutons de métal, le servait, tentait parfois

une caresse lascive qu'elle retirait aussitôt, en simulant de l'effroi.

Enjolras haussait les épaules. D'un sourire il permettait qu'elle

s'installât près de lui; mais comme il ne tardait point à disserter sur

les philosophies promulguées par Maine de Biran et par Destutt de Tracy,

comme Dieudonné Cavrois lui répliquait en citant les expériences de

Gay-Lussac et de Thénard, comme Omer Héricourt se mêlait au débat, en

notant les variations de la Loi, depuis les Douze Tables jusqu'au Code

Napoléon, Cydalise plutôt que de bâiller de manière incivile, organisait

des petits jeux. M. d'Orichamps s'arrogeait le droit de les conduire. Il

prescrivait des pénitences aux partenaires qui avaient perdu. De par ses

indications, le baiser à la capucine obligeait Angeline à s'agenouiller,

dos contre dos, avec M. Mesnil, à lui prendre les mains râpeuses et

mortes, à tourner la tête sur l'épaule, afin de tendre la joue à un

baiser tremblant et visqueux. Ou bien Noémie cachait, de ses mains, les

yeux d'Adélaïde, et il convenait que l'enfant devinât les possesseurs

des lèvres successivement appliquées sur les siennes par Grantaire

habile à épargner le contact de sa barbe hirsute, par Bahorel barbouillé

de confitures, et la face tordue dans une affreuse grimace, par Mme

Cardoche bien rasée mais rugueuse, par Cydalise imitant le bec d'oie.

M. Mesnil abandonnait cette distraction pour un mot d'Enjolras ou de

Cavrois soudain entendu. Vivement il rajustait ses besicles, se dressait

sur ses courtes jambes aux bas lâches. Selon sa foi, il protestait que

l'homme est un dieu méconnu, qu'il mérite un culte, que son oeuvre est

supérieure à celle de tous les messies. Il écarquillait ses gros yeux

pâles; enfin, il approuvait les conclusions positives et scientifiques

de Dieudonné:

--Messieurs! Messieurs! Je vous le dis... Il n'y a point dans les

Olympes ni dans les Walhallas de divinité qui vaille M. le marquis de

Laplace, voire le simple ingénieur qui construit des chars à feu et des

piles de Volta. M. Cavrois que voici dirige la foudre dans ses appareils

comme jamais ne le sut faire ce bon Jupin. Demain quand on connaîtra

toutes les règles de la génération spontanée, nous recommencerons les

miracles de Moïse, nous susciterons à notre gré les invasions de

sauterelles et les pluies de grenouilles... Voilà mon avis, Messieurs!

Sa voix lourde retentit à travers la salle basse tapissée de médaillons

peints, où l'on voyait, en mille vignettes le même vendangeur piétiner,

dans la cuve, les raisins violâtres, à la lueur des quinquets. Grantaire

feignait de prendre à la lettre l'ordre du petit jeu et il baisait le

dessous du chandelier, tandis que la chandelle dégringolait avec sa

bobèche en flamme sur la robe de Mme Cardoche épouvantée, gloussante.

Bahorel élevait quatre tabourets à bras tendu, pour l'admiration

d'Adélaïde. Ensuite elle tirait de sa poche une balle élastique et

jouait toute seule dans un coin. L'enfant comptait quel nombre de fois

elle renvoyait la pelote contre le mur sans la laisser choir à terre.

Si, tout heureuse Adélaïde réussissait dix-neuf coups, M. d'Orichamps

l'emportait de force, durant qu'elle gigottait, et lui donnait du talon

dans les guêtres. Néanmoins M. Mesnil, à quatre pattes, acceptait d'être

le «Pont d'Amour» sur qui trônait la bordelaise, embrassée longuement

par son Dieudonné. Angeline et Cydalise tapaient la «main chaude» et

noire qui offrait, la tête dans les jupons de Mme Cardoche, un Grantaire

agenouillé. Le serveur versa dans les tasses le café fumant qu'on humait

en silence. On entendit, au-dessous, rouler les sphères d'ivoire que

poussaient les joueurs sur le tapis du billard. Omer consulta sa montre.

Il fit un signe discret à son Angeline. Elle s'esquiva pour, dans la

rue, arrêter un cabriolet de place, y attendre là son amant, et se

blottir dans ses bras durant la course.

Les Carbonari de la Haute Vente siégeaient, presque tous les jours, dans

la maison de Chaillot qu'habitait le chef des Templiers, l'ancien

procureur impérial. Près de là le jeune homme congédiait sa maîtresse en

pâmoison, et il sautait de la voiture, heurtait, de façon particulière,

une porte basse qui tardait à s'ouvrir. Enfin les cailloux du jardin

obscur s'écrasaient sous les pas du concierge portant la lanterne et que

suivait le visiteur. Les arbres nus s'égouttaient sur les feuilles

mortes des parterres. Il semblait toujours qu'un mouchard guettait

derrière les troncs des ormes, derrière la nymphe de marbre accroupie

sur le socle cylindrique. Le molosse aboyait au fond de sa niche. La

mousse des degrés était grasse sous la botte. Dans la maison froide et

sentant le moisi, un valet à mine de vétéran précédait Omer par les

antichambres et l'escalier de pierres mal nivelées. Un lampadaire de

bronze contenait entre ses glaces courbes la flamme minuscule d'une

seule bougie.

En dépit des deux candélabres, le salon n'était guère mieux éclairé. Le

docteur Buchez se tenait toujours près de la porte, aimant à reprocher

leur retard aux gens. Il rappelait qu'en son temps, lorsqu'il avait

introduit le carbonarisme en France avec Bazard, plus d'exactitude

secondait leurs courages. Incontinent il prenait à témoin le capitaine

Lyrisse et le général Pithouët de cette ferveur historique. Il empêchait

celui-ci de rapporter une conversation importante tenue à la Chambre

avec le général Sébastiani: la gauche avait l'imprudence de mettre en

minorité le ministère Martignac dans la discussion de la loi communale

et départementale. Mais le médecin austère haut cravaté de blanc,

boutonné dans une redingote rustique, tenait à la déférence des

carbonari plus jeunes. Bien que le général Pithouët et le général

Lamarque se plussent à saluer cordialement le retardataire pour

l'excuser en riant, et reprendre des propos autrement graves, M. Buchez

ne lâchait pas sa victime. Il l'interrogeait sur tous les articles

saint-simoniens parus dans les gazettes spéciales, et l'admonestait si

elle avait omis d'en approfondir les doctrines. En outre il ne se

privait pas de les commenter tout au long, heureux de faire paraître

inférieur ce freluquet rendu trop notoire par quelques plaidoyers

libéraux, un duel sans résultat grave, et une algarade avec les sbires

du Saint Père. D'ailleurs l'avocat négligeait les causes de l'Ardente

Amitié. Les Frères s'en plaignaient, à ce que dit, chaque fois M.

Buchez. Il ne laissait pas d'insinuer, qu'à soutenir les intérêts du

tailleur Durtot, de M. Roulon, propriétaire, rue Richelieu, de

l'imprimeur Pied-de-Jacinthe, et du loueur Rambourg, Omer accomplissait

un strict devoir de reconnaissance envers les membres de la Haute Vente,

trop indulgents pour les écarts d'un dandy très frivole.

Il fallait que le général Pithouët vint lui-même arracher le fils de son

ancien chef aux remontrances. Le député de l'opposition

constitutionnelle se montrait, lui, fort affable. Il ne perdait pas une

occasion de louer publiquement la mémoire du colonel Héricourt, d'unir,

par ses paroles, les talents du fils au génie du père. Il vantait

l'éloquence et le tact diplomatique d'Omer, car l'oncle Edme se lassait

pas d'attribuer généreusement à son neveu le succès de la mission en

Italie. Succès peu médiocre. Un bruit courait: les ministres de Charles

X s'étaient résolus à combattre, en Morée, l'Égyptien et le Turk, parce

que les Carbonari français, espagnols et italiens avaient paru prêts à

descendre en Grèce, pour y ranimer la révolte, et, par là, nécessiter

une intervention anglaise dont ne voulaient ni Charles X ni le tzar.

Omer n'admettait guère qu'il eût ainsi déchaîné les événements. Quelques

messages transmis à des messieurs aimables, quelques conversations

philhellènes échangées dans les ventes romaines, quelques repas exquis

savourés à la table des Frères Conosséi; avaient-ils tant fait? Quant à

l'expédition de Frosinone elle était amusante aujourd'hui, comme le

souvenir d'un spectacle théâtral. Toutefois le général Lamarque

prétendait que cet incident avait considérablement ému les ambassades, à

Rome. L'audace de l'agression, son bonheur, l'aide obtenue, croyait-on,

de toute une population dévote pour enlever à l'Inquisiteur du Pape et à

son escorte les papiers des Ventes, cela soudain avait paru le résultat

d'une puissance très redoutable, occulte, et qui, soutenant la cause des

Hellènes sympathiques à toutes les élites, pouvait ainsi gagner

l'opinion. Les diplomates de la Sainte Alliance avaient alors convenu de

ravir au parti révolutionnaire ce prestige. De là cette promptitude à

débarquer les troupes du général Maison en Morée, contre les avis de

l'Angleterre, puis cette nouvelle décision des Russes qui passaient le

Pruth, opéraient déjà sur le territoire ottoman.

Aussi les carbonari se réjouissaient dans la Vente. Leur effort en

exaltation depuis 1820, obtenait enfin une victoire. Le sang de leurs

martyrs n'avait pas inutilement coulé sur tant d'échafauds. Un peuple

allait devoir son indépendance à leur action. S'ils avaient été vaincus

à Naples et en Espagne par les valets de la tyrannie, maintenant leur

esprit commandait, en Grèce, les armées des monarques devenus

libérateurs.

--Et c'est là vraiment une bonne farce!... répétait le chirurgien Ulysse

Trelat dont le visage fin, tout rasé, symbole de malice, riait sous une

mèche roide qui lui caressait l'oeil... La Sainte Alliance en marche

pour jeter bas un souverain absolu, après avoir déclaré que les

hétéries étaient indignes de compassion parce qu'elles se levaient

contre leur maître légitime, le sultan! Et c'est nous qui les avons

forcés à se contredire, les absolutistes!

--Vive la Charbonnerie, messieurs!... dit un soir le général Lamarque en

haussant ses mains alertes et sa tabatière d'or jusqu'au bandeau de sa

chevelure argentée... Pithouët, mon cher, nous pourrons encore, quelque

jour, faire manoeuvrer nos troupes selon les besoins de notre

conscience. Vous verrez ça...

--Nous le verrons certainement mon général..., assura le capitaine

Lyrisse, tout à coup enthousiaste et vibrant...

Et ses bottes piétinèrent le plancher. La figure sèche enveloppée de

mèches grises, le sourire du général Pithouët semblèrent douter encore.

Grand et maigre, dans une polonaise à brandebourgs, il se leva,

discourut. Selon lui, tout dépendait de l'influence des Bons Cousins sur

les Francs-Maçons. Les Loges suivraient-elles les Ventes à l'heure

dangereuse? Tout était là. Quelle mesure royale exaspérerait vraiment

ces boutiquiers, ces propriétaires, ces artisans paisibles que les

cérémonies rituelles distrayaient seulement comme une mascarade.

Et tout l'ordinaire débat se déduisait de cette éternelle question. M.

Buchez voyait les choses au pire. Il claquait la table et son tapis de

velours violet à crépines rougies, pour affirmer l'urgence de tenir les

Maîtres et Compagnons par leurs intérêts. Il fallait soit les secourir,

soit acheter leurs marchandises. Lui les soignait tous gratuitement ou

presque. Durtot l'habillait. Mauravert le nourrissait. Pied-de-Jacinthe

imprimait ses brochures médicales, outre les politiques. Qu'on imitât

ces soins. M. Roulon, le propriétaire de l'imprimeur, se plaignait que

les juges n'appelassent point l'affaire intentée à ses entrepreneurs.

Deux députés connus, appréciés et redoutés pour leurs harangues, deux

généraux de Napoléon, auraient pu facilement, s'ils en eussent pris la

peine, déterminer les juges à quelque hâte. De quoi s'agissait-il? D'une

visite opportune. Mais personne ne se démenait suffisamment.

Enfoncés sous des sourcils roides, ses yeux noirs visaient les deux

soldats, la polonaise à brandebourgs de l'un et l'habit olive de

l'autre. Il blâmait leur indifférence pour le salut de la liberté. Car

M. Roulon était un personnage fort écouté par les F.·. Le décevoir,

c'était perdre un allié précieux.

Omer eût bâillé dans le salon cramoisi dont les tentures éraillées, dont

les sièges lourds ne flattaient pas le regard. Parmi ses collègues en

costumes civils, le Nouveau-Templier vêtu de sa pourpre et de son

hermine, pourvu de son glaive et de ses éperons d'or, était toujours

confus d'obéir aux règles de son ordre qui lui prescrivaient un tel

apparat carnavalesque, durant les séances où il le représentait.

Silencieux, poli, discret, cet homme riche s'acharnait à parcourir des

lettres et des rapports, à compulser, à parapher, à fouiller dans les

cent tiroirs de chêne que contenait un énorme secrétaire de palissandre.

Quand les récriminations de M. Buchez devenaient blessantes, il

intervenait par un sourire, par une parole sourde et conciliante. Mais

tous ses empressements s'évertuaient à l'égard du général Pithouët, du

général Lamarque. Il leur offrait du tabac dans sa boîte d'ivoire, des

rafraîchissements qu'apportait, sur un plateau de vermeil terni, le

vieux domestique aux allures de vétéran.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 14 / 39 段