Et voilà que la tante Aurélie avertissait Mme Héricourt de ses desseins

sur l'Espagnole. Par mille phrases dolentes, la comtesse le conjura de

la prendre en pitié:

--Omer, tu n'as pas de coeur!

Vivement, il invoqua les théories du comte de Praxi-Blassans: le mariage

est chose plus importante que les passions individuelles; car il fonde

la famille, élément essentiel de l'État. Delphine ne négligeait plus

rien pour convaincre Mlle Alviña de prendre le voile. Devait-il lui, se

poser en rival de Dieu. Omer eût-il ressenti pour l'espagnole un goût

réel, il assurait que ces considérations supérieures l'eussent détourné.

De fait, il eut préféré, dans l'alcôve, aux baisers timides, au corps

virginal d'Elvire, les chairs odorantes et les étreintes fougueuses de

Mlle Alviña, s'il se fut agi de frêles amours. Donc il se jugeait

sincère.

--Je ne dois pas moins sacrifier mes passions à cette espérance du

cloître qu'à la félicité de ma descendance, de ma «gens». Cela seul est

digne de moi.

Alors les deux femmes allièrent leurs discours pour imputer à des

espérances cupides les raisons de l'avocat.

--Je te souhaite d'être, en vérité, et au fond de toi-même, d'accord

avec tes paroles, mon cher enfant, dit la tante Aurélie; sinon tout cela

semblerait vilain... Non, non, j'aime mieux croire que ton père

t'inspira cet amour pour les yeux clairs et les cils sombres d'Elvire,

parce qu'il aima les yeux clairs et les cils sombres de la petite

bavaroise et de notre Virginie... Et tu t'abuses en expliquant avec des

arguties ce que le sang paternel t'ordonne de vouloir.

Elle revenait à sa marotte de vieille amoureuse, maniaque, dévote envers

le souvenir du héros, envers ses reliques, envers le pastel qui formait,

pour ainsi dire, le tableau d'autel dans le placard ouvert. Tripotant

son chapelet aux grains d'ivoire, aux dizaines de vermeil, en un

mouvement machinal et lent, Mme Héricourt déplorait encore que son père

et son aïeul, par l'entremise de son sang, continuassent aussi

d'empoisonner l'âme de son fils avec leurs idées de morts. Toutes deux

refusaient au jeune homme l'illusion d'être lui-même. Et ce l'humilia.

Sans cesse il se rappelait les quelques événements où, malgré la terreur

de sa lâcheté naturelle, une force même pas secrète, la force évidente

de son père, l'honneur, l'avait soudain poussé dans le combat. Il se

revoyait essuyant le feu de l'adversaire, durant le duel avec le neveu

de l'archevêque; plus tard, se dressant, à côté d'Auguste Blanqui,

contre le tonnerre de la fusillade dans la rue aux Ours, et criant:

«Vive la République!» malgré ses mâchoires qui grelottaient; naguère

galopant sous les balles des sbires dans la campagne de Rome. Du fond

du tombeau, le père, le grand-père Lyrisse, et le vieil illuminé

d'Allemagne guidaient toujours ses gestes!

Sa tante et sa mère l'en persuadaient dans cette chambre aux boiseries

grises où l'âme de Bernard Héricourt s'était, durant l'automne et

l'hiver de 1799, définitivement affermie pour les exploits de

Moeskirch, de Hohenlinden, d'Austerlitz et de Wagram. Omer estimait

ses arguments plus médiocres à mesure que l'heure s'avançait.

L'abbé de Praxi-Blassans entra sur le tard. Il jeta son tricorne avec

rage au fond d'une bergère. Sa soutane ouverte laissait apercevoir ses

jambes en culottes de filoselle et ses mollets maigres. Monseigneur de

Quélen avait averti les prêtres et les jésuites de province, convoqués

au palais archiépiscopal, que le ministre garde des sceaux exigerait

bientôt l'application des ordonnances soumettant au régime de

l'Université les établissements d'instruction où dominait la règle de

saint Ignace. Cela traversait tous les desseins d'Édouard. En vue de

multiplier les ressources, au couvent de Horps, il avait établi un cours

de sciences, qui dès maintenant attirait des élèves fort riches.

Beaucoup d'industriels flamands entrevoyaient l'urgence de fournir à

leurs fils les connaissances de l'ingénieur, puisque les fabriques de

sucre de betterave, et les charbonnages allaient acquérir toute

l'importance dans les affaires du Nord. Les ordonnances du ministère

Martignac obligé de satisfaire quelque peu la gauche libérale, tendaient

nettement, par des mesures aussi détournées que prohibitives, à

supprimer le droit d'enseignement pour les Pères. En juin 1828, le

collège de Saint-Acheul et ses annexes avaient par l'article I, été

réunis à l'Université, avec ceux d'Aix, Billon, Bordeaux, Dôle,

Forcalquier, Montmorillon et Sainte-Anne d'Auray. Aujourd'hui le collège

de Horps, à son tour, était menacé.

Parmi ses longues mèches brunes, le pâle visage d'Édouard se convulsait

à chaque invective furieuse qu'il lançait contre Laffitte, Casimir

Perier, M. de Noailles et le Roi lui-même. Quant à l'abbé Mathieu,

c'était un lâche. Ne conseillait-il pas de ployer comme le roseau de la

fable, de laisser fuir l'orage, pour se redresser ensuite? Et le

Provincial de l'Ordre qui baissait la tête devant les grimauds des

gazettes! Édouard avait envie de dépouiller la soutane, d'abandonner son

oeuvre, et tout...

--Ne blasphème pas, grand Dieu!... supplia Mme Héricourt.

La comtesse Aurélie, l'attira près d'elle, le fit agenouiller, furieux,

rouge...

--Pour quelques élèves de perdus! Fi donc, mon fils! Paraître en cet

état, devant ta mère, dit-elle! Fi donc!

--Hé ma mère! A quoi bon les idées, le génie même sans l'argent qui leur

permet de vivre et de s'imposer. Je ne puis rien pour mon Dieu, sans

cela: c'est la nouvelle nécessité.

--Tu peux offrir la sainteté de ton existence.

--Ça ne suffit point!... rugit-il en haussant les épaules, en

dissimulant combien cette interruption lui semblait ridicule... La

sainteté contente mon égoïsme qui veut devenir un élu, un bienheureux

titré, honoré, encensé, bercé par les musiques des anges. Oui. Mais

suis-je seul au monde? Il y a la masse des pécheurs qu'il faut racheter,

sauver, qu'il faut éblouir par le miracle! Comment le faire sans le

triomphe de nos oeuvres, de mon oeuvre? Hein, comment le faire...?

--Notre Seigneur Jésus-Christ se contenta de sa pauvreté et de son

sacrifice.

--Autre temps, autres moyens! En Chine, tous les jours, nos

missionnaires trépassent aussi divinement que Jésus, depuis deux cents

ans, et les chrétiens sont encore en petit nombre là-bas, au milieu des

infidèles. Le sacrifice de sa personne ne suffit plus. Il faut entrer

dans le siècle, avec les armes du siècle. Renoncer à l'argent c'est

compâtir à la faiblesse de notre égoïsme, c'est songer à nous seuls, à

notre individu lâche et soucieux de son unique salut. Mais au contraire,

abdiquer les chances même de ce salut pour conquérir les âmes, pour

remplir d'une multitude fervente les provinces du ciel, dussè-je, pour

cela, mériter le Purgatoire, l'Enfer; voilà la véritable charité, le

grand, le suprême sacrifice. Oui, se damner, s'il le faut afin de réunir

au troupeau du Christ toutes les brebis vagabondes! C'est le souverain

but! Outre nous, il y a les autres, il y a l'avenir, il y a la

descendance des fidèles, héritiers de notre foi...

--Vous l'entendez! conclut brusquement Omer, attentif à ce discours, et

saisi par la vérité nouvelle. Vous l'entendez! il professe comme moi que

nous nous devons à l'avenir de la nation et du monde. Il vous donne les

mêmes raisons de choisir notre devoir. Entre la passion souffrante de

Mlle Alviña, et la maternité triomphante de Mlle Gresloup, je n'ai plus

le droit d'hésiter. L'Église même, par la voix de l'abbé, vous dicte

votre consentement...

En effet Édouard le soutint. Les deux mères et leurs fils discutèrent

longtemps, et ne se convainquirent pas.

--Mais tu n'as plus aucune vergogne assurait Mme Héricourt à son fils...

Comment oses-tu comparer le souci de ta fortune temporelle aux

espérances d'un apôtre comme Édouard...

--Saint François de Sales écrit: «Ayez beaucoup plus d'application à

faire valoir vos biens que n'en ont même les mondains, Philothée. Les

biens que nous avons ne sont pas à nous, et Dieu qui les a confiés à

notre administration prétend que nous les fassions bien valoir... Mais

il faut que notre soin soit plus solide et plus grand que celui des

mondains parce qu'ils ne travaillent que pour l'amour d'eux-mêmes, et

que nous devons travailler pour l'amour de Dieu...»

Ainsi parla l'abbé de Praxi-Blassans, les doigts joints.

--Les biens d'Omer n'iront pas à Dieu, répliqua Mme Héricourt...

--C'est une affaire entre le Seigneur et lui. Mademoiselle Gresloup est

pieuse, par ailleurs!

--Vous tuerez donc Dolorès Alviña!... gémit la comtesse...

--Mais elle n'en mourra point..., déclara le prêtre en riant... Saint

Omer lui trouvera quelqu'autre prétendu si ma soeur ne réussit point à

l'entraîner dans sa pieuse retraite.

Bientôt les deux jeunes gens furent mandés par M. de Praxi-Blassans. Ils

prirent congé de leurs mères prêtes à des oraisons. Omer ne manqua point

de remercier son cousin.

--Tu m'as bien défendu, pour un ennemi!

--Tu restes dans la faction des libéraux... définitivement?

--Mon Dieu, je le pense... La fusillade de la rue aux Ours m'a rejeté

dans le parti de Laffitte et du général Pithouët. Le P. Mathieu m'a rayé

de la liste des probationnaires...

--Il eut tort. Mon père l'a fait savoir au P. Mathieu, bien que lui-même

ne mette plus les pieds aux Missions, et qu'il reçoive en pantoufles,

les courriers d'ambassade chez la tendre Élodie, aux Porcherons. Notre

Provincial est un imbécile, avec sa profonde politique. Il cède où il ne

faut point, sur ces ordonnances de Portalis qui vont miner nos collèges;

et il frappe de travers sur ceux qui, par leurs actes, tout en nous

appartenant, démentaient l'opinion qui nous proclame autoritaires et

tyranniques. Mauvais coup de gouvernail. La pêche miraculeuse va cesser.

J'enrage d'être trop jeune. On ne m'écoute pas. Il faut avoir des rides,

un oeil à taie, et des membres perclus pour qu'on vous juge

clairvoyant.

Ils achevaient de descendre les marches de l'escalier intérieur. Un

laquais leur ouvrit la bibliothèque. En habit gris, le comte trottinait,

jetant à travers son lorgnon, des regards aigus par-dessus les épaules

des secrétaires qui, courbés sur leurs pupitres, rédigeaient ou

copiaient. Il pria d'attendre et s'excusa sur l'importance des affaires

que suscitait le blocus d'Alger dont les règles étaient méconnues

audacieusement par les caboteurs des Deux Siciles, de Malte et des

Baléares. De là mille complications internationales. D'autre part la

Grèce et la Turquie lui laissaient peu de repos. Les progrès des Russes

inquiétaient les cours. Les cabinets de Londres, de Saint-Pétersbourg et

de Paris, échangeaient sans interruption, à ce propos d'innombrables

dépêches. M. de Praxi-Blassans rédigeait les paragraphes essentiels de

cette correspondance pour les bureaux de M. de La Ferronays.

--Pour ce gibier d'apothicaires, leur cria la voix de fausset, et il me

laisse tout besogner. N'allez pas l'entretenir des machinations de

l'Angleterre contre le tzar et nous, avant que la purge du matin n'ait

donné tout son effet...! Et si les Russes intriguent au Divan, cela ne

saurait autant lui importer que le pus du séton qui dégorge à son

épaule... Je n'ai jamais ouï dire qu'un malade fût si dégoûtant, encore

qu'il paye de mine, les jours de conseil. Quand je lui porte les

dépêches avec mes minutes, je suffoque tant est grande la puanteur des

tisanes qu'on lui sert à tout instant, jusque dans le cabinet des

audiences... Il appartient aux emplâtres et à la seringue... tout

d'abord... et se tue avec des drogues par peur de mourir... Que non,

l'âge ne fait rien à l'affaire... Il y a belle lurette que je ne tette

plus ma nourrice; et cependant je m'en tiens à me lever tôt, et à boire

de l'eau claire, par-dessus ma confiture de coings... Ce qui ne

m'empêche point de sacrifier à Vénus autant qu'homme du monde... Ah, mon

neveu, que je vous rends grâce de m'avoir obligé, par vos désordres, à

connaître votre Élodie. La gracieuse fille de Cypris! Elle couronne de

roses et de lis mes vieilles années. Sa voix plaisante est comme celle

d'une source. Et quand elle m'appelle du sobriquet qu'elle m'octroie

«Pan, vieux Pan!» il m'apparaît que toute la nature m'engage à lui faire

la politesse par le moyen de cette ondine... Crois-moi, l'abbé, cela

vaut mieux que tes dévotes de confessionnal... qui sentent le cierge et

la poussière... Pouah. On a beau s'apercevoir à tous moments, que les os

se font lourds, et que se lever d'un fauteuil devient une affaire, peu

vous chaut quand on se peut étendre au long d'une demi-déesse toute nue,

et lui faire rougir les oreilles...

Ses petits yeux en extase, il continua sur ce ton, dans le cabinet à

médailles où il les avait conduits. A peine s'interrompait-il pour lire

les pièces apportées par les secrétaires, apposer la signature, faire

sur le travail mille et une remarques désobligeantes, conclues par un

dur et colérique «Allez, Monsieur»; ce dont ne se troublaient pas

autrement ces vieillards grognons, aux bas jaunis vers la cheville.

Le comte s'évertuait à dire son amour, et à triompher là-dessus.

Constamment il inspectait sa figure dans le miroir mural, caressait le

rouleau de ses cheveux gris et soyeux, le long de sa nuque, puis du col

d'habit. Il se réjouissait de sa taille, et de ses jambes en guêtres

qu'il croisait l'une par-dessus l'autre, afin de faire valoir la finesse

de son pied. Il soufflait aussi de l'haleine sur un ongle de la main

gauche et le polissait avec la peau du pouce droit. Ainsi toute sa

personne était active, sans cesse, comme sa parole. Il prêta peu

d'attention aux fureurs de son fils qui lui reprochait ses alliances

avec Martignac, Châteaubriand, et les doctrinaires de Royer-Collard.

Allait-on persécuter l'Église? Il accourait de Flandre pour réclamer des

secours contre Portalis et Vatimesnil qui trahissaient tout à coup la

cause de Dieu. Les Pairs voudraient-ils permettre aux jacobins, aux

révolutionnaires de remporter cette victoire dangereuse pour le trône et

la politique de l'autel?

--Tout beau! Ces messieurs de la Congrégation, six années durant, ont

reçu de nous les moyens de faire paraître les merveilles de leur

gouvernement. Ils ont promis d'imposer silence aux passions. Elles

n'obtempèrent pas les passions, hein l'abbé, ce me semble? Les disciples

de M. de Loyola nous ont gâté plus d'esprits qu'ils n'en convertirent.

Paris l'a déclaré aux élections; et la province l'imite... C'est, par ma

foi, le plus beau camouflet qu'on puisse voir... Il ne s'agit pas

d'exaspérer les gens de boutique, les sacrilèges de carrefour et les

journalistes de soupente, jusqu'à ce qu'ils recommencent leurs excès de

1792. Il faut sauver d'abord la dynastie. Le Saint-Père engage les

évêques à tolérer ces ordonnances...

--Le pape est un pleutre!...

--Holà! Tu me romps les oreilles, l'abbé...! Et je souffre assez mal ces

façons!

Édouard dut se taire. Le comte s'était levé. Il rajustait les pans de

son habit devant la glace du trumeau.

--Madame de Horpsvrahen te dédommagera de ce contretemps, car les

sentiments de ces sortes de personnes sont toujours prodigues envers les

serviteurs de Dieu s'ils ont de la jeunesse un bon visage, et un blason.

Plains ton malheureux père, l'abbé, plains ton malheureux père qui doit

laisser au contraire sur le sein de sa Danaë la trace en argent de

chaque caresse!

Dans la principale vitrine de son médailler, entre les effigies d'or

jaune aux reliefs d'empereurs byzantins, il montra quatre écrins vides.

Provisoirement, il avait dû mettre en gage les pièces les plus rares,

celle même frappée en l'honneur de Basile le Macédonien qui restitua la

principauté de Rascie à l'ancêtre des Praxi-Blassans dépossédé par les

Bulgares. Têtue pour acquérir à la vente publique d'un banquier failli,

une copie de l'_Hiver_ par Falconnet lui-même, la tendre Élodie n'avait

pas souffert de laisser fuir l'occasion. Le comte loua le goût de son

amie et la beauté de la statue, façon de pallier ses largesses

intempestives.

--Elle a transformé son hôtel magnifiquement. Toute chambre y devient

musée... C'est à miracle! Il faut voir le vestibule en rotonde où sont

les tableaux de la Chasse de Diane. La petite y court, pour me plaire,

dans le costume des nymphes. Quant à moi je m'affuble d'une perruque

cornue, et d'un sayon de poils de bouc, à la mode des satyres. C'est le

travestissement qu'y prennent mes amis lorsqu'ils me font l'honneur de

souper avec leurs filles d'opéra... Si vous n'étiez si jeune, Omer, je

vous prierais de nous joindre. Mais nos barbons seraient jaloux de votre

tournure. Sans quoi vous entendriez M. de Montmorency réciter à ravir

ses traductions en vers des odes d'Anacréon, et Monseigneur de Tyr,

couronné de roses, chanter le _Sabot Perdu_, avec les inflexions les

plus drôles qu'un ecclésiastique et un casuiste aient jamais pu moduler,

en compagnie de danseuses et de Pairs.

Indéfiniment le comte discourut de la sorte. Il enviait les cheveux de

son fils qu'Élodie eut aimés, et la taille d'Omer dont elle

l'entretenait encore parfois avec délices. L'abbé ne tira point de

promesses favorables à sa cause. Il ne put qu'entendre confirmer ses

appréhensions.

M. de Praxi-Blassans recommanda, par contre, à son neveu de fréquenter

plus assidûment chez le général Héricourt, de le réconcilier

complètement avec le major Gresloup et le capitaine Lyrisse. Il

convenait qu'un salon mixte fût mis en honneur où se rencontrassent les

forces militantes de l'opposition constitutionnelle, les doctrinaires,

ceux de la faction Châteaubriand-Martignac, les carbonari mêmes. A

ceux-ci les doctrinaires donneraient des gages s'ils l'exigeaient.

L'heure était venue d'allier provisoirement toutes les forces libérales

pour défendre le ministère contre les intrigues certaines des ultras.

Polignac allait revenir de Londres. En acceptant la présidence du comité

de secours pour les Grecs, le général Héricourt offrait un terrain

d'entente à tous les partis, Avenue Lord Byron.

Omer ne se souciait guère de s'y trouver entre Elvire et Dolorès.

Il fit la moue.

--Je ne pense point, mon neveu, que vous vous laissiez embarrasser par

les mômeries de cette petite espagnole, ni que vous permettiez à vos

affaires de coeur de l'emporter sur nos affaires de famille et d'état,

puisqu'il plaît à Dieu de joindre notre fortune aux intérêts les plus

considérables de l'Europe.... Ce serait là une marque de faiblesse

indigne de vos alliances; et par quoi vous feriez trop sentir l'odeur

des petites gens. Je regretterai toujours n'avoir pu vous emmener, avec

moi, à la cour du Grand Seigneur cet hiver. Dans les ambassades, là-bas,

vous vous fussiez décrassé. Je revaudrai cela à M. de La Ferronnays. Ah!

il n'aurait point voulu nommer «un petit avocat compromis dans les

émeutes», ni moi-même qui suis son oncle! Fort bien. Nous glisserons

quelques traverses dans les roues de son carrosse. Pour l'heure, mon

neveu, tâchez de vous tenir droit contre le vent. Songez que la Banque

d'Artois vient d'acheter de la rente, et que les changements de la

politique ont de l'influence sur les cours de Bourse. Aussi bien puisque

les blés de nos vaisseaux ont atteint un haut prix sur le marché de

Falmouth où l'on craignait la disette de la Grande-Bretagne, il vous

siérait peu de réduire les bénéfices de Mme Cavrois, qui sont les

nôtres, en faisant le jeu des spéculateurs à la baisse... Une grosse

partie est engagée. Il faut du bel argent liquide pour mettre en valeur

les nouveaux charbonnages découverts autour de la Fosse Cavrois...

Interrogez là-dessus M. Laffitte que vous rencontrerez chez votre oncle

Augustin. Il est de bon conseil, et il a le ton le meilleur... Je vous

invite à vous faire bien venir de lui... Et pour Dieu!... finissez-en

avec la créole... Vous avez trop de goût pour la petite oie...

Monsieur!... Songez au solide, saperlotte!

Après avoir cogné sa boîte d'or, le comte se bourra le nez de tabac, en

pirouettant. Omer se rendait à ces raisons. Tous trois étaient revenus

dans la bibliothèque où les titres d'or éclairaient les reliures en veau

de six mille volumes. A nouveau l'abbé tenta de se faire entendre par

son père. Il se déclara porte-parole de Monseigneur d'Arras et de

Monseigneur de Saint-Omer. Ces prélats continueraient la lutte, s'ils

n'obtenaient point d'adoucissement à la rigueur des ordonnances.

--Ah çà, l'abbé. J'ai dit mon mot.... Suffit. L'Algérien et le Turk

m'obligent à vous donner le bonsoir....

Il leur tourna le dos prestement, et s'en fût de l'autre côté de la

grande table, ouvrir les fermoirs à secret des portefeuilles avec une

clef de montre en émail.

Édouard planta son tricorne sur sa tête et sortit brusquement.

--Allons chez Dieudonné. Il faut qu'il demande aux chimistes de la

Sorbonne ce qu'ils pensent des carbones obtenus dans le laboratoire de

Horps... Nos Pères ont travaillé.... Le miracle ne tardera plus.... Il

éblouira. Et alors, nous enrôlerons les peuples sous la bannière d'une

seule foi. _Cor unum_, _Anima Una_. Et que restera-t-il d'un Portalis,

d'un Vatimesnil, d'un Martignac devant la face fulgurante de Dieu...? Tu

verras! Tu verras, impie!

Sa griffe nerveuse étreignait le bras d'Omer par l'ombre des corridors.

Dans sa chambre, il changea son vêtement ecclésiastique contre une

longue redingote brune, et coiffa sa casquette de voyage à gland bleu.

--Je vois la Nouvelle Jérusalem descendre du ciel, comme l'a promis

saint Jean... Le tabernacle du Seigneur avec la science des hommes! On

va savoir Dieu. Il demeurera parmi nous. Il essuiera les larmes de nos

yeux... Il n'y aura plus ni pleurs, ni cris, ni lamentations parce que

le premier état sera passé!

Se signant tous les trois mots, l'abbé répéta des paroles analogues

devant les laquais, solennels et ahuris, sous la livrée marron. Les deux

cousins traversèrent les salons qu'illustraient les larges peintures

d'histoire pleines de Croisés combattant les Sarrasins, de chevaliers en

écorces de fer, de dames en hermines recevant les hommages des vassaux à

genoux. Édouard prêchait son espérance aux bahuts monumentaux contenant

des statuettes d'ivoire dans leurs niches d'ébène, et qui se dressaient

autour des vastes pièces, tels des édifices sur les places publiques.

Les planchers de marqueterie luisante miraient sa gesticulation parmi

les ombres des tables en marbre lourd, et que soutenaient des sirènes,

des dieux, des satyres barbus. Il attestait l'intelligence de l'abbé

Lamennais, et la mémoire de Joseph de Maistre, dont les noms sonnèrent,

échos des murs blancs, au vestibule, tandis que le Suisse énorme

abaissait le marchepied de la berline.

VI

Pour se rendre à Meudon, près d'Elvire, Omer choisit un prétexte offert

par ses fonctions de carbonaro. Maître-Elu de la vente centrale il

fallut qu'il s'entendit avec le major Gresloup sur le recrutement des

Bons-Cousins aptes à servir dans les «manipules», sur la formation des

«centuries» et des «cohortes» où l'on encadrerait les F.·.

conspirateurs, le jour de l'insurrection en armes. Les parades

militaires secrètes exaltaient l'ardeur des «légionnaires»; et il

importait de les tenir en haleine.

Omer arriva de bonne heure, à cheval. Son âme tremblait en tirant la

sonnette de la grille. Serait-ce l'Elvire du soir sur le lac d'automne,

ou bien l'ange dur de qui le regard solaire pénétrait toute l'arcane du

coeur. Trois ou quatre plans de plaidoiries séductrices se

confondaient dans l'esprit du visiteur lorsqu'il parut devant son Eloa

parée d'un canezou de levantine à rubans ponceau. Si le jeune Urbain

Gresloup, bachelier récent, n'eut été là prêt à recevoir des

félicitations, Omer se fût trouvé gauche; mais il s'empressa vers lui

pendant qu'Elvire annonçait d'une voix calme que cet adolescent au

visage de fille timide allait, bientôt, se préparer aux examens de

L'École polytechnique. Cet éloge fit rougir le petit lauréat que

n'enlaidissaient point son habit court, le large pantalon de nankin, les

bas bleus ni les souliers lacés.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 12 / 39 段