Dubourg connaissait un endroit dans la rue d'Anjou. Là des enfants bien

fardées essayaient aux Messieurs dans l'arrière boutique, puis à

l'entresol, les gants trop parfumés d'un magasin somptueux. Une brune se

déshabilla pour Omer, dans un réduit obscur qu'encombrait un large sofa

de soie tachée. A la lueur de la chandelle, il troussa la créature. Elle

fleurait le patchouli et la pommade, elle avait les ongles noirs et les

seins graisseux; mais avait du goût pour son emploi. Ruant de la croupe

sur le meuble vétuste qui craquait, elle ne prêta cependant que

l'illusion très relative de posséder la belle Dolorès Alviña. Néanmoins

Omer en acquit du contentement. Au retour, il écouta mieux les

exhortations cyniques du général-comte; il se permit d'en rire. En

lui-même il réfléchissait à des moyens.

Mme Héricourt interrogea son fils avidement.

--Il m'a paru.., dit-il.., que Delphine de Praxi-Blassans offrait le

voile à l'amie de ma soeur. Sied-t-il de vouloir l'emporter sur Dieu,

dans le coeur de cette jeune fille? Et m'inviterez-vous encore à ravir

au Seigneur une telle épouse?...

--Je n'ai rien ouï dire de semblable. Dolorès ne pense à prendre le

chemin du cloître que si la Providence le lui ordonne, en lui

retranchant l'amour qu'elle espère.

--Delphine pense là-dessus différemment. Elle a fort entrepris notre

Espagnole..., à tel point qu'après le dîner, je n'ai pu l'aborder pour

lui rendre mes devoirs.

--C'est vrai..., dit le général-comte... Cette enfant a l'esprit frappé

par les religieuses. C'est une bien lourde responsabilité que de

traverser les desseins de Mlle de Praxi-Blassans...

--Que voilà donc une grande nouveauté!... s'écria Mme Héricourt en

écarquillant ses yeux dans ses paupières fripées. Il faut alors que tu

aies désespéré Mlle Alviña...

--Dieu m'en garde. Mon désir est de ne lui déplaire en aucune façon. Je

l'aime avec le coeur et les sens; si je suis encore loin de la chérir

avec mon esprit même...

--Hélas c'est justement ce qu'il faudrait: que tu l'aimes avec

l'intelligence de ton devoir chrétien.

--Vous vous méprenez sur ses pouvoirs, ma mère: Dolorès inspire le goût

de la passion et non pas celui du devoir...

--En ce cas peut-être aurais-tu de bonnes raisons pour ne pas demander

sa main.

--Ce me semble.

--Faudra-t-il que tu me convainques toujours de ce qui me paraît fâcheux

d'abord?

--Ma chère maman, saurais-je vouloir vous désoler?

--Je parlerai de tout cela, demain, avec Delphine.

--Autant que j'ai pu comprendre les paroles détournées de Mlle Alviña,

le cloître l'attire. Qui sait, ma chère maman, si le Seigneur n'a pas

voulu, qu'à défaut de moi-même, vous lui consacriez cette âme innocente

pour accomplir votre oeuvre de sainte veuve.

--Dieu t'entende! dit Mme Héricourt soudain illuminée de foi.

Assis sur un carreau de velours, le jeune homme tenait dans ses mains,

qu'il faisait douces, celles de sa mère. Elle considéra ces cheveux

flottant avec élégance contre le haut col de l'habit bleu; cette barbe

légère autour d'un visage brun qu'animait le regard insistant sous de

beaux sourcils noirs unis à la racine du nez. Omer devina qu'elle

s'attendrissait au souvenir de jadis.

--Dis-moi, mon enfant, tu n'es pas mauvais?... reprit-elle brusquement,

après un nuage qui finit de traverser ses yeux clairs.

--Oh, ma mère! fit-il...

--Je crois que tu ne l'es point, en effet...

Lui-même s'interrogea. Non, il n'était pas mauvais. Pour Dolorès le

mariage ne serait-il pas aussi décevant, passé les amours, qu'il le

serait pour lui? Il prévoyait qu'il ne pourrait avoir, en elle, aucune

confiance, dans la suite. Le caractère romanesque ne destine pas à la

vertu. Quelles tristes querelles alors les diviseraient, elle

absolutiste et barbare, lui libéral et latin; elle dévote à toutes les

traditions des chefs qui avaient conquis l'empire romain et construit

sur ses ruines le droit féodal, le droit de la force; lui pieux envers

le dogme de Mithra que ces chefs avaient vaincu, et soucieux de rétablir

le droit de la Lumière. Il était trop le fidèle du principe qui, par la

main des soldats de Bolivar, avait dépouillé, massacré les Alviña.

Jamais leurs sangs d'époux ne chanteraient la même chanson. Au

contraire, il l'apercevait heureuse amante du Christ sanglant, dans le

luxe des chapelles, et fière de servir l'idéal des monarques en

attendant qu'elle épousât un hidalgo valeureux au lit. Qu'un amour

provisoire comptait peu auprès de ces hautes raisons... Le mariage

dépasse en ses fins toutes les passions instinctives; il assume la tâche

d'éduquer l'avenir des nations. Qu'importe, devant cela, le caprice des

sens?

--Je ne suis pas mauvais, ma chère maman, je ne le suis pas?... dit-il

en baissant les cils.

Aux coins de la cheminée de pierre, l'oncle Edme et le général Dubourg

réprimaient, en se regardant, le sourire inscrit dans les commissures de

leurs lèvres ironiques. «Ils me croient rusé, soupçonna-t-il.»

Avant de gagner sa chambre Mme Héricourt demanda qu'au lieu d'attribuer

la part ordinaire de son revenu aux dépenses communes de l'hôtel, on lui

permit d'en disposer. La maison d'enseignement scientifique fondée par

Édouard de Praxi-Blassans lui semblait digne d'être secourue; et,

puisqu'elle comptait faire une longue retraite dans le couvent de

Delphine, pendant deux mois, elle ne coûterait rien à Paris. Le

capitaine Lyrisse discuta la proposition sans l'adopter.

Ce le mit en assez méchante humeur. Aussi dès que son neveu lui eût

annoncé la visite du général Héricourt qui voulait obtenir des

renseignements militaires sur l'armée turque et sur l'algérienne, le

demi-solde lâcha le torrent de sa colère contre les Judas de 1814 et

1815. Il fallut que Dubourg invoquât les motifs de politique supérieure

pour le persuader sur l'urgence d'une réconciliation.

--Dire que ce Jean-f...-là va venir ici, chez moi, narguer un homme

d'honneur. Mille et mille tonnerres! Tu sais, je lui...

--Mais non, fit Omer.

Et il s'évertua, pendant une bonne moitié de la nuit, à démontrer que

Marmont avait, en mars 1814, conduit ses troupes non pas à Louis XVIII,

mais au Gouvernement Provisoire, qu'à cette heure-là, le Tzar ne voulait

pas encore des Bourbons et préconisait Bernadotte, comme en 1813 il

avait, à Dresde, préconisé Moreau. Talleyrand, par ses manigances et ses

marchés sournois, avait tout changé, contre l'attente de la plupart. Or,

l'oncle Augustin avait obéi à ses chefs directs, selon la discipline, et

quitté Napoléon, sur le conseil des philadelphes, des jacobins, de La

Fayette lui-même, aujourd'hui Maître-Elu de la Haute-Vente des

carbonari... Le capitaine Lyrisse ne voulait rien entendre. Quand il sut

que le général lui proposerait la réintégration dans les cadres de

l'armée, avec un emploi dans l'état-major de Morée, le capitaine refusa

tout net...

--Saperlotte, mon neveu, tu ne comprends donc rien aux choses. Moi,

recevoir les ordres d'Augustin, si cet état-major part pour l'Algérie!

Moi?... Tu es fou!

Le lendemain, Omer jugea convenable d'assister à l'entrevue afin de

prévenir l'orage. Lorsque le général entra dans le cabinet jaune, il

fut averti d'être patient; puis le jeune homme alla chez le demi-solde.

--Qu'il sache bien que c'est pour la Grèce et la Charbonnerie

seulement...

--Comment ne le saurait-il pas, mon oncle?... L'amènerai-je ici?

--Tu n'espères pas que je vais courir lui tirer les bottes?

Dans la haute pièce où les armes turques rayonnaient, où des selles en

cuir rouge, des brides chamarrées et des étriers d'argent étaient

suspendus, le capitaine attendit, marchant de long en large. Enfin,

debout contre le secrétaire de thuya fermé, les mains derrière le dos,

et les jambes écartées, il salua roidement le général.

--Veuillez-vous asseoir, Monsieur.

De sa voix harmonieuse, délicate et lente, l'autre murmura dans un

sourire à demi moqueur, affable à demi:

--L'armée française vient demander quelques conseils au défenseur de

Missolonghi, au compagnon du colonel Fabvier, à l'ami de lord Byron, à

l'ambassadeur choisi par le Congrès d'Egine pour rapporter ici les

documents d'après lesquels nos ministres décidèrent de mener à bien la

tâche glorieuse que vous aviez entreprise dans la malheureuse patrie de

Thémistocle et de Platon... Ils ont enfin admis les idées généreuses au

nom de quoi vous aviez d'abord, et avant tous, risqué votre vie. Je

m'honore de continuer une pareille oeuvre. Les Russes, vous le savez,

ont franchi les Balkans; ils manoeuvreront pour envelopper Andrinople.

Il se peut qu'il nous faille les aider... Personne ne pourrait aussi

bien que vous munir le ministère de renseignements sur la tactique des

Turks.

--Monsieur, vous êtes bien honnête!

Le général salua en accentuant le sourire.

--Je parle avec sincérité de sentiments que tous partagent, parmi les

officiers et les gens de coeur.

--Vous avouez enfin que nos folies avaient du bon maintenant que vos

maîtres les ont approuvées. Je vous en remercie. Charles X obligé de

mettre ses divisions au service des rêveries que les instigateurs des

complots militaires et les carbonari propagent depuis dix ans!... Ce fut

là chose fort surprenante... hein?

--Vous avez raison, capitaine, d'être fier... A votre place, je

m'enivrerais de mon triomphe.

--Ah, Monsieur, que n'étiez-vous des nôtres alors qu'il y avait péril à

cela!

--Monsieur, je choisis mes dangers... Il en est auxquels je ne me dérobe

point. Il en est même auxquels je dérobe les autres..., à l'encontre de

mes intérêts...

Le général, sans élever le ton, avait dit ces mots assez fermement.

L'oncle Edme rougit fort, et sourcilla. Toutefois il se contint.

--A ce propos, laissez-moi vous remercier des démarches qui, lors du

complot Berton, me permirent de gagner l'Espagne constitutionnelle. Je

n'avais pas eu, depuis, l'occasion de vous témoigner ma reconnaissance,

sauf sur la rive gauche de la Bidassoa où j'eus le regret de vous mettre

en joue, tandis que sur la rive droite vous faisiez tirer à mitraille

contre le drapeau tricolore, contre le colonel Fabvier, contre mon père

et contre votre serviteur.

--Ce sont-là de facheuses extrémités auxquelles la discipline nous

réduit parfois... Bah! nous voilà hors de peine, l'un et l'autre. Tant

mieux!... N'y pensons plus... Ces tubes-là portent loin?

Il montrait un fusil de janissaire incrusté de coraux. Les deux soldats

dissertèrent longuement sur les choses de leur art; le général fort à

l'aise, pacifique et faisant luire au soleil sa botte vernie que le

sous-pied d'un pantalon collant étreignait; le demi-solde ironique en

ses allusions aux grades et aux honneurs indus dont jouissait le suppôt

de Marmont. Il l'appelait: «Monsieur!» sans lui accorder d'autre titre.

Toutefois ils en vinrent à parler de leurs souffrances en Russie, puis

du général Lyrisse, décédé si tragiquement dans l'auberge de Falmouth.

Ils se rappelèrent la mort de Bernard Héricourt et comment ils avaient

recueilli son dernier souffle, sous le canon de Presbourg.

--Ah! qu'est-ce que de nous.., fit le général! Et ce grand garçon qui

joue à l'avocat libéral, qui se compromet autour des barricades, c'est

l'enfant dont il nous montrait la miniature dans la guérite de

Friedland... Vous vous rappelez? Il faisait un diable de temps.

--Voilà mes deux oncles aux prises avec leurs souvenirs.., cria

joyeusement Omer.

Dès cet instant, les adversaires se départirent de leurs rancunes

apparentes. Le capitaine promit de rédiger un mémoire sur la portée du

tir dans l'armée turque, sur les mouvements tactiques de l'infanterie

égyptienne, et sur ce qu'il avait ouï dire des forces que le dey d'Alger

utilise. Ils se quittèrent sans trop de froideur.

--Je vous porterai ce mémoire en vous rendant votre visite.

--Je vous serai bien obligé, capitaine. Vous serez toujours le bienvenu

chez votre nièce Denise. Vous n'y trouverez que des amis de la Grèce et

de ceux qui la défendent. A l'honneur de vous revoir, avenue lord Byron.

--Il a une qualité, cet animal: il ne dissimule pas. J'aime ça...,

conclut l'oncle Edme lorsqu'Omer après avoir reconduit le général, l'eut

rejoint... Malgré tout, il garde son caractère de soldat.

--Et nous lui devons votre chère tête.

--C'est d'ailleurs vrai. En 1821, elle a rudement branlé sur mes

épaules. S'il ne s'était mis en frais de démarches avec Praxi-Blassans,

les mouchards m'auraient cueilli à la Rochelle avant que je n'eusse mis

le pied sur le bateau...

--Et puisque vos idées se rejoignent à présent sur le rivage du

Péloponèse et sur celui d'Alger.

--Laisse-moi travailler à ce mémoire. Je prétends lui en remontrer...

Fiévreux, le capitaine abaissa le panneau du secrétaire, attira

l'écritoire et une main de papier. Aussitôt il s'empressa de tailler à

grands coups de canif une plume d'oie.

V

Le 1er novembre 1829, après avoir entendu trois messes et communié en

mémoire de son frère Bernard, la comtesse Aurélie passait dans la

tristesse le jour anniversaire des Morts, comme elle avait coutume

depuis dix-neuf ans. Mme Héricourt, et son fils la trouvèrent faubourg

Saint-Honoré dans la chambre jadis habitée par le cavalier de la

Révolution, quand il attendait à Paris les ordres de route pour la

campagne de Hohenlinden. Le sanctuaire était en apparat. Sur le guéridon

précieux, pavé de jade, de malachite et d'onyx en fragments conjoints,

reposait l'exemplaire de _René_ que des feuilles mortes gonflaient entre

les pages. Tout contre, embrouillé dans ses mèches brunes, le visage du

dragon brillait entre deux épaulettes d'argent soigneusement peintes par

le miniaturiste. Le placard ouvert montrait une esquisse au pastel,

celle de la fillette en bas bleus, assise à terre, et qui souffrait par

l'angoisse de ses yeux clairs, la grimace de la bouche. Le dessin en

était sommaire, mais il exprimait avec perfection la détresse tragique

de cette enfant.

--Il y a beau temps que j'ai cessé d'être à la ressemblance de cette

petite Bavaroise effrayée par les dragons de la République... dit la

veuve en comparant à cela son image que reflétait le miroir du trumeau.

...S'il vivait encore, mon pauvre Bernard s'étonnerait bien de m'avoir

recherchée, en raison de ce mérite. Je ne lui rappellerais plus son

péché de guerre... comme tu dis, Dieu me pardonne!

--On change hélas! répondit la comtesse. Ta fille fut toute pareille à

cette jeune étrangère vers seize ans. Qu'a-t-elle gardé de cela. Pas

même les cils sombres, les yeux clairs que chérissait ton mari. Les uns

se sont dorés, les autres se sont assombris à cause de leur malice...

Denise est une jolie dame, tout autre à présent. Je ne vois qu'Elvire

Gresloup dont les yeux d'Angleterre et les cils noirs, la fraîcheur du

teint rappellent la figure du portrait que dessina mon frère.

--C'est vrai!... Seigneur! s'écria Mme Héricourt... Ah, ma bonne... Mais

c'est vrai!

La veuve joignit les mains. Fort émue, elle tomba sur une chaise, et

resta muette. Omer examinait l'oeuvre médiocre. Il essayait d'y

reconnaître des analogies précises. Sans doute, cette même candeur dont

la teinte azurée pare les yeux des vierges, luisait sous les paupières

d'Elvire, sa fiancée. La lumière de son regard attentif traduisait

cependant une force que n'avait point certes possédée cette misérable

enfant du pays germanique, douloureuse et meurtrie.

--Ah! mon fils, s'écria Mme Héricourt. Ce besoin d'aimer Elvire, tu l'as

dans le sang! C'est le penchant invincible de Bernard pour les yeux

clairs et les cils sombres! Ton père guide ta passion même, malheureux!

Et tu es perdu pour mon coeur. Je n'espérerai plus maintenant, même au

fond de moi, que tu prennes, un jour, la soutane. Pardonnez-moi,

Seigneur, car vous m'avez faite moins puissante que les morts!

Elle soupira cette prière dans un sourire de navrance et de déception.

Omer eut haussé les épaules. Quel rapport subsistait vraiment entre la

physionomie de cette paysanne allemande aimée de son père, quelques

semaines ou quelques heures aux champs de conquête, et la suave Elvire

Gresloup, son Eloa, de pensée peut-être redoutable sous l'allure d'un

ange, tantôt naïf et blanc comme ceux du Giorgione, tantôt somptueux et

puissant comme ceux du Véronèse. Il ne distinguait rien qui apparentât

les deux filles. En vain essaya-t-il de contredire. La tante Aurélie ne

l'approuva guère. Elle jugeait que Mlle Gresloup portait, à la figure,

le signe des yeux clairs et des cils sombres chéris du colonel

Héricourt.

--Oui, oui, mon frère t'a commandé cette affection, Omer! Tu es le moyen

qu'il a choisi pour se survivre...

--Y pensez-vous, ma tante?

Pourtant il se rappelait les vigueurs inconnues, intimes, émanées du

plus profond de son être, et qui avaient surgi, toujours, pour vaincre

sa lâcheté naturelle, à l'heure du péril.

--Comment le nierais-tu? ajouta la veuve. Vois comme, outre ton père,

mon aïeul même, oui, le vieux Lyrisse, ton parrain, le franc-maçon

terroriste, regagnent sur toi, sur nous chaque instant, du fond de la

tombe. Praxi-Blassans et moi, n'avions-nous pas vaincu l'esprit de

guerre en toi, lorsque mon frère Edme eût dû fuir en Grèce, après le

complot de Saumur? Avec les Pères de Saint-Acheul et ton précepteur,

nous avions repris ton âme. Tu étais assidu dans la chapelle des

Missions, tu consacrais ton intelligence au triomphe de l'autel. Le P.

Ronsin te confiait déjà de bonnes oeuvres pour la plus grande gloire

de Dieu. Un pieux avenir de prêtre, d'évêque même t'était réservé.

Édouard te persuadait de suivre son exemple. Tu l'aimais. Vous ne vous

quittiez guère pendant les vacances. Tu venais de finir tes études de

droit. Tu allais certainement entrer au séminaire. J'étais confiante.

Quel maléfice a fait revenir de Missolonghi mon frère Edme pour payer

tes dettes, t'emmener en Italie chez les carbonari de Rome, acheter ton

âme, t'entraîner dans le parti des demi-soldes, des bonapartistes et des

jacobins?... Qui? Sinon les volontés de mon aïeul et de ton père

servies par Edme. Ah! tout est perdu maintenant. Te voilà chassé de la

Congrégation. Tu obéis au major Gresloup, à ce saint-simonien, à ce

suppôt d'enfer. Tu as risqué ta vie dans les émeutes, au milieu de la

canaille italienne, pour qu'il t'accorde la dot de sa fille... Et moi,

moi, ta mère, tu me rejettes comme une pauvre vieille chienne inutile,

dans un coin de la maison. Oh, c'est fini de pleurer. Ne crains pas que

je t'importune. Quand le Seigneur m'appellera devant ses pieds de

lumière, je n'aurai même pas une âme de chrétien à lui présenter comme

mon oeuvre... Les morts m'ont repris tout mon bien spirituel... Les

morts ont vaincu... Tu es possédé par les âmes de Bernard et de mon

grand-père... Et je ne sais rien qui les exorcise... Va donc... Obéis à

tes démons, Lucifer!... Laisse-moi. Tu aurais pu me racheter au Malin...

Tu m'as perdue pour la vie éternelle..., mon fils... Tu m'as retranchée

du ciel...

A voix humble, elle disait les choses. Seulement elle hochait sa tête

blême et rude, elle aspirait, à la fin des phrases, de l'air sifflant

par la brèche de sa denture, ce qui joignait un bruit ironique à son

léger ricanement. Ses bras s'enveloppèrent mieux dans le châle de crêpe

noir; ils tendaient l'étoffe sur ses maigres épaules. Là-dedans elle se

retranchait, s'isolait, en se redressant contre le dossier de la

bergère, les yeux clos.

--Comment le Seigneur te jugerait-il responsable des idées transmises à

ton fils, par l'influence des ancêtres, dit la comtesse? Jésus défend

d'accuser autrui. Et les pauvres morts pourquoi les accuserions-nous?

Bernard voulait tant que ta Denise épousât mon Édouard. Justement elle

refusa, parce qu'elle avait reçu en héritage le caractère d'un guerrier.

Elle préféra le général qu'est Augustin. Elle ne recula pas devant l'âge

de son oncle, pour l'épouser. Tu vois. On ignore ce que peuvent nos

volontés les plus ferventes. Seul Dieu sait le mystère de nos destinées.

--Peut-être as-tu raison, ma bonne, concéda Mme Héricourt..., car elle

craignit de pécher en l'incommodant par son désespoir et par sa colère.

Elle s'efforça de paraître indulgente. Omer se défendit encore de

reconnaître quelque ressemblance entre Elvire et la fille du pastel. Mme

Héricourt l'accusa de dissimulation. Même gaiement, elle plaisanta les

inadvertances des amoureux; elle affecta de s'attendrir à la mémoire du

temps où la petite Gresloup jouait avec son fils, collégien, puis

étudiant; enfin, et c'était là sa malchance de veuve éprouvée par le

Seigneur, elle regretta qu'il n'eût pas été séduit par Dolorès. Mlle

Alviña ne dépendait point, elle, de parents jacobins ni athées. Bonne

catholique, elle gardait l'ardente foi des Espagnoles. Fallait-il ne

plus disputer à Dieu cette jeune fille intelligente et belle à souhait?

La tante Aurélie réprouva cette claustration probable. Elle sembla prête

à pleurer, comme sur elle-même. Denise n'assurait-elle pas qu'en

apprenant les fiançailles d'Omer et d'une autre, son amie deviendrait

folle? Elvire, orgueilleuse froide et très jeune supporterait mieux une

rupture. Omer s'impatienta. De telles alarmes pour exagérées qu'elles

fussent, confirmaient ses propres appréhensions. Obsédée par la générale

Héricourt, par l'oncle Augustin qui avaient leurs vues sur la Banque

d'Artois, Dolorès, dans l'aspiration à ce mariage, employait toute la

fièvre de sa vie chaude. Le jeune homme railla les cent petits drames

ridicules qu'elle suscitait, qui l'exaspéraient lui. En manière de

voeu, elle ne mangeait plus ni fruits, ni gâteaux, ni mets agréables,

afin que la sainte Vierge changeât la prudence d'Omer en ferveur.

L'amoureuse passait toujours de longues heures à genoux devant les

autels, en compagnie de Mme Héricourt. Elle faisait ainsi, du matin au

soir, des stations dans les églises de Paris, sans omettre une seule, et

brûlait, en toutes, des cierges. Devant la statue de Saint-Omer, dorée,

bariolée, presque de taille humaine, les bougies flambaient toujours,

dans sa chambre, sur la commode qui servait de piédestal à l'évêque de

bois.

Si elle apprenait ce culte, Elvire en concevrait de l'ennui. Elle

accuserait Omer de ne pas décourager la sotte, de se complaire à

renforcer cet amour par trop de politesse. Là-dessus, Mlle Gresloup ne

farderait point son sentiment. Si elle ne doutait pas de la constance

jurée par son Lucifer, elle jugerait cruel le jeu d'abuser un pauvre

esprit romanesque. Surtout il était à craindre que la tendresse

méticuleuse de sa mère n'intervint pour retarder le moment des

accordailles.

Or, Mme Gresloup plaignait, devant les visiteurs, la santé de son

enfant. Elle avait encore appelé le médecin, avec sa lancette et le plat

aux saignées dans la villa de Meudon. Depuis, elle se lamentait

doucement, parlait d'Elvire comme d'une oeuvre fragile que heurterait

trop rudement la caresse d'un mari. Elle devait même avoir usé de son

influence sur le major. «Vingt femmes valent mieux qu'une pour un jeune

fashionnable de votre âge, mon cher!» avait-il déclaré, la pipe à la

main, entre deux bouffées de tabac, un jour de passage à Paris. Omer lui

vantait la douceur de la vie conjugale, les joies qu'une belle épouse

amènerait dans la demeure négligée par le fanatisme de Mme Héricourt, le

plaisir et l'utilité de recevoir des amis politiques autour d'une table

bien servie et que préside une personne avenante, gracieuse, fière de

son rôle social, enfin le devoir de consoler une mère si triste, et que

la présence d'une bru charmante égayerait sûrement, guérirait,

peut-être. Cette rhétorique pleine de précautions oratoires ne tira

nulle invite du major adossé contre le socle de Virgile. L'hiver,

approchait maintenant. Rien ne permettait de prévoir la réalisation

prochaine des promesses naguère échangées Omer pensa qu'Elvire

chérissait, quoi qu'elle en dit, leur état indécis de fiancés probables,

ces demi-caresses, dans l'ombre, ces baisers à demi-chastes, ces

conversations muettes entre leurs yeux passionnés. Elle estimait

suffisants les aveux des romances qu'elle chantait au piano. Elle ne

souhaitait pas d'autre étreinte que celle de leurs doigts unis

furtivement. Elle se plaisait à l'attente du bonheur, et la préférait au

bonheur même.

Selon Dubourg, M. et Mme Gresloup redoutaient de mettre Elvire à la

merci de Mme Héricourt, de sa dévotion morose, larmoyante et taquine.

Ils ne redoutaient pas moins les spéculations de tante Caroline, que la

puissance amoureuse de Mlle Alviña sur un mari très jeune et sans vertus

profondes, à leur sens. Motifs, après tout, sérieux d'hésitation. Pour

Omer, ce ne laissait pas d'être inquiétant.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 11 / 39 段