faire, par là...
--Et quelle menace, je vous prie...?
--Vous vous jouez de moi!
Il se défendit en feignant l'ignorance de toute passion. Elle baissait
la tête. Plusieurs peignes de vermeil fixaient la chevelure énorme. Cela
formait une large et double coque noire, entre deux touffes de boucles
épaisses qui recouvraient les tempes et les oreilles, aux côtés du
visage mat, ensanglanté par les lèvres, illuminé par l'humide éclat des
yeux bruns, agité par le frémissement sensuel des narines. Cette face
était le calice de cette corolle noire, tordue en noeuds, arrondie,
luisante, touffue, vivante, avec des lueurs bleues à la surface, et des
reflets rougeâtres dans les volutes. Sur le cou nu, le duvet sombre se
mouillait et se collait à la moiteur de la peau glauque. Omer imagina la
nudité de la jeune fille comme une grande urne d'ivoire vert où
baignerait une monstrueuse rose noire, avec un calice mat et crispé.
L'envie lui fut de mordre à cette fleur diabolique et de respirer ces
beaux membres devinables sous le satin léger de la robe. Saccager cette
chevelure et en répandre les pétales, faire jaillir, de la guimpe, la
forte poitrine, et la savourer longuement, furent les idées promptes qui
soudain l'étourdirent. A cette minute, Dolorès embaumait l'air du salon,
comme, après la pluie d'orage, embaume un jardin de fleurs épanouies.
Omer fut tenté de suivre les avis de ses instincts. Elle le conquérait
ainsi chaque fois, sans autre malice que d'être proche, douloureuse,
odorante, et tout essoufflée. Si noble qu'apparût l'image d'Elvire, dans
la brève lueur du remords, si puissantes que fussent les raisons
romaines de la préférer, de ne pas risquer l'irréparable entre elle et
lui, le jeune homme ne savait plus régir les mouvements de son coeur
où le sang affluait tumultueux. L'orgueil de sa chair l'emportait sur
les dissertations de son esprit, vaincu par l'espoir d'une volupté
pathétique. Rien de sa fortune ne lui paraissait alors valoir le
sacrifice d'une véhémente émotion sexuelle.
Mlle Alviña le sentit. Elle ne se gardait pas de rougir puis de pâlir
coup sur coup, tandis que ses yeux éloquents consentaient, promettaient,
offraient les délices de l'amour.
«Que j'aie l'audace de lui donner un rendez-vous, pensait Omer: elle y
viendra. Je la posséderai... Pourquoi me sais-je également incapable
d'épouser une fille qui ne se respecterait pas, et d'abandonner une
malheureuse qui aurait eu cette confiance en moi. Mon oncle Lyrisse
conseillerait de la soumettre et puis de l'oublier sans retour. Et
cependant, il s'est marié à une Napolitaine qu'il avait séduite dans
cette idée-là, mais qui sut, par la suite, se faire aimer de lui. Le jeu
est fécond en périls. Au reste, puis-je choisir Mlle Alviña pour
maîtresse? Elle dissimule trop mal. Denise, mon oncle Augustin, la tante
Aurélie, ma mère m'obligeraient d'abord à réparer la faute. Et je me
trouverais contre eux, sans force. Mettrai-je mon avenir entier pour
enjeu, contre quelques heures de volupté? Il ne m'appartient pas de me
précipiter dans ces hasards. Je ne m'appartiens pas. J'appartiens
d'abord au devoir. Que serait le fils né d'une semblable passion? Un
Lovelace... Un Werther... Un fat... Un sot... Comment n'ai-je pas la
vaillance de la détromper sur ses espoirs, cette pauvre fille. Elle
tremble là comme la chevrette sous la dent de la meute: elle qui se
résigne aux morsures de mon vice, et certainement les désire. Je suis
également lâche devant les périls que je redoute pour moi et devant ceux
que je redoute pour autrui. J'ai peur de son désespoir, de sa rancune,
du mépris qu'affectera ma soeur, du ressentiment que mon oncle
Augustin manifestera. Auprès de cette belle, je suis comme le maraudeur
devant le fruit qui pend hors le mur d'un verger. La peur du garde, et
non la morale l'empêche de céder à sa convoitise.»
Echangeant des plaisanteries variées et galantes avec Dolorès, il
méditait ainsi. Au milieu du salon, Delphine de Praxi-Blassans les
observait. La religieuse quitta Denise pour sauver sa catéchumène.
--Ne conseillerons-nous pas à Omer de venir cet été dans notre Maison
des Champs. La providence a béni les travaux de notre jardinier. Il a pu
conduire la pousse des rosiers de telle façon qu'il en a fait un autel
toujours en fleurs nouvelles pour la statue de la Sainte Vierge. C'est
un miracle! Jamais je n'aurais pu croire que tant de paix et de
satisfaction pût être accordée par le Seigneur sur cette terre; dans une
pieuse retraite. Enfin, on se réveille loin des méchants, des
calomniateurs, des butors et des chipies, ma pauvre enfant...
Elle siffla, de la manière la moins aimable, ces épithètes de
circonstance.
--Denise n'a point changé, reprit-elle... C'est la même frivolité
d'esprit... Elle n'a pas moins que jadis la certitude de ses
perfections, qui la rendait intolérable quand nous étions jeunes
filles... Mais que de grâces, que d'élégances, reprit-elle, à la fin du
couplet, en amende honorable. Et vous, mon cousin, vous pataugez dans la
chicane et la basoche?... Enfin: il faut de si grands mérites pour
accéder à la prêtrise. Cela est donné à peu de gens... Je regrette fort
que, par vos inconséquences et vos batteries, vous ayez gâté cette
chance de parvenir dans la diplomatie, que vous gardait mon père, malgré
que vous fussiez sans naissance... Vous avez belle mine, et vous auriez
fait un bon chemin dans les ambassades. Mais, pour cela, la soutane vous
eût mieux servi que le frac... Dieu ne l'a pas voulu. Ah! que votre
malheureuse mère...
Tout le grief de Mme Héricourt contre son fils, elle le ressuscita, sans
miséricorde. Assise, les mains enfouies dans ses manches de bure
jaunâtre, elle s'efforça de ravaler, devant Dolorès, les mérites du
jeune homme, évidemment afin de combattre l'amour visible. Elle traita
de haut, «le petit avocat du parti industriel», et se refusa de
comprendre qu'une personne de distinction pût avoir des préférences pour
quelqu'un de ces gens-là.
--Je vois, ma cousine, dit Omer, que votre sévérité n'a rien perdu dans
le commerce des saints.
--Ce ne sont pas eux qui voudraient me convaincre de la perdre, au temps
où nous vivons. Leurs bons exemples la fortifieraient plutôt. Avez-vous
obtenu de notre Saint-Père une audience à Rome?
Omer put discourir sur son voyage jusqu'à l'instant du dîner, ce qui lui
plut mieux. Il apaisait l'humeur de la religieuse en décrivant les
splendeurs des églises. Il respirait Dolorès attentive, et dont il
apercevait à travers la guimpe, le creux des seins mouvants.
Le général Héricourt argumentait sur les préparatifs militaires que l'on
activait alors dans les garnisons méridionales, en vue d'intimider les
Algériens. Le comte Dubourg profita de l'occasion pour se souvenir
abondamment de ses exploits. Denise se lamenta. Quels dangers son mari
devrait courir, si l'expédition était résolue! Puis elle exigea de
l'accompagner là, comme en Espagne. Il ne promit pas d'y consentir.
--Nous verrons cela..., dit-elle..., en balançant sa figure têtue.
Elle voulut que son frère allât voir le saint honoré par Dolorès, et
placé sur la commode de sa chambre. C'était un évêque de plâtre doré
depuis la pointe de la mître jusqu'aux franges de la dalmatique. Deux
chandeliers de porcelaine représentant des tours en ruines flanquaient,
de leurs cierges et de leurs lueurs, la tête poupine de la statue.
--Voilà donc Saint Omer! Il est haut en couleur, et je souhaite qu'il me
garantisse le tempérament dont il porte un si vigoureux témoignage,
Mademoiselle!
--Impie!
--Avouez, mon frère, que c'est une attention bien touchante que Dolorès
eut là... Elle sait combien votre sort me préoccupe et, pour aider à
vous obtenir les soins de la Providence, elle implore votre bienheureux
patron; ce que vous ne faites guère; j'imagine.
--Mais je ne manque pas de piété... Seulement, mon sort m'inquiète moins
qu'il ne vous inquiète, ma soeur; et je n'en veux pas rabattre les
oreilles des personnages célestes.
Une _Vie de saint Omer_, reliée par Thouvenin, s'étalait sur le marbre
de la commode ventrue. Des signets de rubans dépassaient l'or des
tranches. Un prie-dieu en ogive, ses coussins de velours à glands
reçurent Denise qui se signa et feignit de murmurer une oraison. A ce
moment, la cloche retentit, dehors, annonçant l'entrée d'une voiture et
d'un visiteur. La générale dit:
--Attendez-moi: je vais voir si je dois descendre.
Omer et Dolorès se regardèrent seuls. Elle s'agenouilla de côté, sur le
prie-dieu, en souriant. Comme par un effort de volonté secrète, sa
pâleur disparut. Une aube incarnadine se leva sur ses joues; ses yeux
fauves resplendirent entre les cils des paupières mobiles; elle laissa
pendre, ainsi qu'un drapeau de clarté, sa robe blanche sur l'escarpin
noué de mauve; ses deux bras accoudés soutinrent sa joue droite contre
les mains jointes; les feux mêmes de ses topazes étincelèrent mieux,
pendus aux lobes des oreilles rouges. Elle sembla prier le Temps de
surseoir à la mort de cette minute; elle le demandait à l'évêque en or
dont ils parlaient l'un et l'autre, avec indifférence.
--Montrez-moi ce passage, Dolorès, s'il vous plaît.
Sans déplacer la posture de son corps las, elle prit sur la commode, la
_Vie de saint Omer_, et l'ouvrit au moyen d'un signet couleur d'orange.
Elle allongea son annulaire orné d'une croix en turquoises dans la
marge; et le jeune homme approcha le sien devant la première lettre du
paragraphe. Mlle Alviña dit quelques mots qui tremblaient. Les deux
doigts s'accolèrent sous allure de souligner le terme essentiel de la
phrase. La lectrice et le lecteur les considéraient, ainsi que la figure
de leur embrassement: deux corps lilliputiens, l'un et l'autre souples,
celui-ci plus pâle avec un ongle de nacre étroite et carrée, celui-là
plus gris avec un ongle large et ogival.
Certains frissons légers coururent des extrêmes phalanges à leurs
épaules. De la jeune fille, l'odeur puissante, humide et suave des roses
rouges émana. Leurs paroles ne s'achevaient plus. En tournant une page,
les surfaces de leurs mains se frôlèrent; et Dolorès, traversée d'un
frémissement, secoua son cou moite. Omer appréhenda le danger. Sa
poitrine et tout lui-même vibraient, se tendaient. La rage de son désir
grandissait en dépit de son vouloir. Devant ses yeux, le livre parut
s'évanouir. Tout se fondit dans une brume trépidante, où persistait
seule Dolorès; et l'éclat de ces yeux tressautait. Elle approfondissait
ses pupilles comme pour en faire des puits de passion qui le pussent
engloutir. Les spasmes de ces regards fugitifs et revenus éblouissaient
Omer. Elle le pénétra par ses odeurs de roses rouges, par les lueurs de
ses yeux, par la clarté de sa robe, comme le soleil pénètre l'ombre
d'une ville jusqu'alors endormie dans les brouillards froids. Elle lui
traversait la poitrine par la lame fulgurante de son amour. Une bête en
lui bondissait qui devint maîtresse, et saisit les bras de la jeune
fille.
--Omer, vous m'aimez?... soupira-t-elle...
--Oui..., oui..., oui..., insuffla-t-il dans les baisers qui meurtrirent
le fruit de cette bouche chaude et douce.
Elle lui jetait au cou ses bras de satin; elle écrasait contre lui les
globes de sa poitrine rude. Un tourbillon de folie brûlante les noua.
Leurs langues se connurent et s'entrelacèrent dans le goût onctueux de
leurs salives. Ils demeuraient ainsi, à genoux, ensemble, sur le
prie-dieu. Les paupières de la jeune fille se fermaient. De longues
secousses l'ébranlèrent. Il dut la soutenir par la taille. Et deux
larmes vinrent à sourdre entre les beaux cils noirs pour couler, gouttes
de lumière, contre l'incarnat duveteux des joues. Dolorès, alors,
s'affaissa, mollement.
Omer l'eut ainsi dans les bras, toute pâmée, la bouche ouverte sur les
dents humides. Et ce lui fut soudain un fardeau qui froissait les
broderies de ses deux gilets. Il redouta qu'on le surprit dans ce
désordre. «Suis-je lâche devant mes instincts! pensait-il encore. Me
voilà déloyal à l'égard de cette pauvre fille, ou contraint de briser ma
vie pour elle... Cette minute est, de toutes manières, ma
condamnation...» Doucement, il relevait le poids de cette belle créature
dont l'extase souriait à du divin.
--Enfin..., murmura-t-elle..., l'ange que j'ai prié, l'ange est descendu
jusqu'à moi...
Et, se dégageant, elle enfouit sa tête dans ses mains pour réciter à
voix fervente l'_Angelus Domini annuntiavit Mariæ_...
Des pas furent entendus. Il s'écarta, furieux contre lui-même; et
rectifia les lignes de ses deux gilets boutonnés l'un sur l'autre, selon
la mode. Quand Denise fut entrée, curieuse de leurs gestes, il s'esquiva
sous un prétexte fortuit.
Incapable de prendre une résolution, il n'eut plus qu'à se condamner
pour tant de faiblesse. A table, Dolorès ne parut point. La générale
l'excusa: malaise de fillette troublée par une émotion imprévue. Elle
n'en dit pas davantage, mais appela son frère à sa gauche, et commanda
qu'on servît le vieux corton qu'il aimait. A cet ordre, qui fut un
signal peut-être, l'oncle Augustin se prit à rire finement, et frotta
ses mains. Denise vanta les talents d'Omer à Delphine de Praxi-Blassans
qui doutait. Oui: sous le charme de son éloquence ardente et juvénile,
il tenait quotidiennement les juges.
--Il m'est revenu, confessa la religieuse, que tu avais défendu le
chanoine Delaroche contre les crimes hypocrites des Jacobins; mais, le
lendemain tu développais les plus détestables opinions pour sauver de
justes châtiments les vilains sires du parti bonapartiste et
révolutionnaire. Pourquoi ne manges-tu pas de cette tourte? Elle est
parfaite.
--La justice doit être égale pour les uns et les autres, ma cousine. Je
tâche de me conformer à cette prescription du droit romain...
La bernardine riposta que l'on détruisait les principes dans l'âme du
peuple en épargnant les impies et les fauteurs de scandale. Que c'était
là rendre des forces au parti des Régicides. Denise interrompit cette
dissertation niaise par des cris de joie sincère proférés à tous propos.
Dolorès l'emportait sur Elvire. Cela l'enthousiasmait. Elle contint
difficilement son envie de révéler tout.
--Mon neveu, vous devez bientôt songer à faire votre personnage dans le
parti constitutionnel... Il faut profiter de la sympathie qu'on vous
témoigne partout..., déclara le général Héricourt... Jamais je ne vis un
jeune homme aussi doué pour séduire, n'est-ce pas, Dubourg? Eh: votre
verre est vide...
--Son courage froid, et son éloignement des passions extrêmes,
provoquent l'admiration de ses amis. Pour les jeunes étudiants qui
suivent les cours de M. Cousin et de M. de Tracy, il est en quelque
sorte le type du nouveau légiste, le prêtre sévère de la Loi...
--Mon oncle Edme en me conduisant à Rome m'a rendu le plus grand
service. J'ai respiré l'odeur de la vertu latine... Et je m'en suis
quelque peu fortifié, dit modestement Omer. Il faut remercier de mes
petits mérites le capitaine Lyrisse...
--Je le verrais avec plaisir, accepta le général Héricourt; et puisqu'il
a des susceptibilités ombrageuses, j'irai lui rendre visite, le premier,
rue de Verneuil, s'il le désire...
--Ah! mon oncle, la bonne parole que voilà! Je vous baiserais les doigts
pour ce mot...
--C'est dit. J'irai lui faire ma visite de réconciliation... Et je veux
boire incontinent à sa santé... Baptiste, versez l'Aÿ...!
Incontinent Denise proposa de réunir à un grand dîner, dans son hôtel,
le général Pithouët, le capitaine Lyrisse, même l'introducteur du
carbonarisme en France, le docteur Buchez, avec MM. Laffitte, Casimir
Perier et le jeune comte de Montalivet. L'oncle Praxi-Blassans amènerait
aussi M. Hyde de Neuville. Dubourg promit de décider Lafayette à venir.
Tous ces messieurs appartenant aux comités philhellènes, ils ne
pouvaient que se rendre à une invitation faite par l'un des généraux qui
avaient, au ministère, savamment organisé la campagne de Morée. Denise
battit des mains:
--C'est mon joint!... Ah! M. le comte que vous avez d'esprit! Grâce à
vous qui prononcez la parole sage, nous voilà tous sur le terrain de la
Grèce. Bien des mains jusqu'alors ennemies peuvent s'étreindre. Tous les
coeurs nobles et généreux seront là-dessus d'accord... Et mon frère
aura beau jeu pour exercer son éloquence à l'antique.
Jusqu'à la fin du repas il ne fut question que de cette fête: elle
assemblerait adroitement les membres notables des partis enclins à
s'unir pour déjouer les manoeuvres sournoises du Polignac et de la
Congrégation. La place que sa soeur et son oncle lui réservaient dans
la nouvelle aventure tenta l'ambition d'Omer. Frayer avec M. Laffitte,
M. de La Fayette, M. Hyde de Neuville, ce lui parut une gloire soudaine
et profitable. Dolorès et son amour l'aidaient tout à coup fort
proprement. Il chercha le moyen de louvoyer quelques semaines entre Mlle
Gresloup et Mlle Alviña, de façon à ne perdre ni la fortune de la
première, ni l'utile amitié du général Héricourt que dispensait la
seconde. Un peu de sa colère contre lui-même s'apaisa.
L'amante était au salon quand on y revint, après les liqueurs. Elle le
salua d'un oeil chaud et languissant. Son flacon de sels reposait sur
le guéridon turc. Elle écrivait sur des tablettes un sonnet interrompu.
Omer courut s'informer du malaise. Delphine de Praxi-Blassans qui
soupçonnait quelque galanterie entre eux, et la blâmait d'une moue
sévère, s'installa dans l'ottomane, surveilla, conseilla de nouveau six
semaines de retraite au cloître. Les jeunes personnes sujettes aux
vapeurs se trouvent bien, à l'ordinaire, d'y vivre selon la régularité
des canons, au bon air de la campagne. L'âme et le corps se retrempent.
--Je gage qu'elle ne tient guère à quitter Paris, pour le présent,
déclara Denise en éclatant de rire...
--Mlle Alviña, cet après-midi, se disposait à partir en ma compagnie.
Elle a changé de caprice. Tant pis, ma foi... Une jeune personne très
jolie fait difficilement son salut dans le siècle... Abandonnerez-vous
Dieu, ma mie?
La religieuse servit les intentions d'Omer en s'obstinant à la convertir
mieux. Elle tira son chapelet d'agathe, sa bonbonnière à sucre candi,
ses deux mouchoirs, un médaillon sous verre du Sacré-Coeur, et
développa méthodiquement un sermon en dix points sur les félicités de la
foi. Son profil sec, livide autour de l'oeil, brun sur la joue creuse,
ne s'arrêta point d'approuver ses phrases, en se balançant avec l'armure
de la cornette et du voile noir. Omer n'eut qu'à jeter des regards
sentimentaux vers sa poétesse que ne parvint pas à délivrer la générale.
Sans cesse, Dubourg appelait Omer dans le conciliabule qu'il formait
avec l'oncle Augustin pour arrêter les principes de l'entente politique
entre constitutionnels, libéraux, doctrinaires et carbonari. Survint
ensuite le jeune comte de Montalivet svelte et grave qui baisa les
doigts de la générale. Sa _Lettre d'un jeune pair de France aux Français
de son âge_ lui valait de la réputation. Il était de ces gens heureux à
miracle dont le public admire tout de suite la moindre production, et
qui ne négligent rien de l'intrigue pour obtenir cette faveur. Bien
qu'un peu raide et hautain il ne manquait pas d'affabilité. Sur la loi
de Rome, les deux jeunes gens rivalisèrent, logiques. Ensuite M. de
Montalivet attaqua la Cour...
--Son Altesse, la duchesse de Berry qui danse les pieds en dedans, a
toutefois l'esprit le plus léger, et léger jusqu'à l'inconvenance. Il y
a deux ans, je l'ai vue, sur les marches de Saint-Roch, dans la posture
la moins digne, regarder l'émeute qui défilait. Une autre fois, à
Saint-Cyr, la famille royale passait en revue le bataillon. Devant un
élève d'assez bonne taille, voici la princesse qui s'écrie: «Mâtin le
beau garçon»; et le regarde partout. Cela fit l'effet le plus déplorable
parmi tous ces jeunes gens, Monsieur!... Le roi est trop bon. Ses
conseillers le trompent et sa famille le compromet.
Répondant au comte Dubourg, il laissa percer la méfiance à l'égard des
sociétés secrètes. Omer se hâta d'en exagérer les ridicules, d'en blâmer
les cérémonies et les règlements. Parfois sincères et parfois affectées,
les deux paroles s'approuvèrent. M. de Montalivet discourut avec soin
les ongles en l'air, les jambes croisées, et en savourant sa précieuse
salive, au cours de brefs silences. Pour l'avaler, il fermait les
paupières, afin de se recueillir sur cette volupté toute personnelle. Il
se vanta d'avoir triomphé aux élections par le moyen de la Société
«Aide-toi, le ciel t'aidera», dont il faisait encore partie avec M.
Guizot, mais qu'il déplorait de voir suivre les impulsions excessives
données par Godefroy Cavaignac, Armand Carrel et Bastide. Il lui
préférait l'union pour «La Morale Chrétienne» où se rencontraient M. de
Barante, M. de Rémusat, M. Villemain, les Benjamin Delessert, et
certaines personnalités de la haute bourgeoisie. Il pressa bientôt Omer
d'y entrer, en lui vantant les occupations de ses membres. Il voulut
même inscrire, de suite, son nouvel ami dans le comité travaillant à
l'abolition prochaine de l'esclavage. Omer se déroba: son grand-oncle
Joseph utilisait les esclaves dans les plantations de Java qui
constituaient à demi la fortune du général Héricourt et de ses parents.
Moqueur, celui-ci prêtait l'oreille. Les comités pour l'interdiction de
la loterie et des jeux, pour l'invention d'un système pénitentiaire
parurent plus dignes de leur attention. M. de Montalivet le nota.
Cette conversation nécessaire retint le jeune avocat loin de l'espagnole
qui souffrait d'entendre Delphine de Praxi-Blassans, et ses propos
édifiants. A peine avait-il pu les rejoindre, selon les prescriptions de
la pitié et de la politesse, Dubourg lui vint représenter que maman
Virginie et le capitaine Lyrisse devaient les attendre rue de Verneuil,
à la table de whist. Omer aperçut un papier très menu dans les doigts de
son amante, et qu'elle tenta de lui glisser. Il jugea meilleur de
feindre ne pas l'avoir vu; et prit congé sans autre signe d'amour qu'une
oeillade.
«Ouf, je m'en tire mieux que je ne l'espérais!» pensa-t-il dans la rue.
Dubourg, aussitôt, le confessait. Omer exposa toute sa faiblesse.
--Que comptez-vous faire?...
--Subir les conséquences de ma faute, répondit-il sans y croire.
--Malheureux! Arrêtez. Rien ne prouve qu'elle soit irréparable... Vous
avez, à cette fille, donné un baiser et non pas un enfant. D'abord
laissez-moi me convaincre auprès de mon ami Gresloup que l'instabilité
de votre fortune inquiète réellement la mère d'Elvire. C'est là le point
important... Je soupçonne le général Héricourt d'avoir forcé la note...
De la prudence... N'agissez pas en étourneau... Soyez juste assez
galant, auprès de Mlle Alviña, pour que Madame votre soeur vous mette
le pied à l'étrier, et vous aide à enfourcher le cheval de l'opposition
Martignac... Ensuite on verra...
--Est-ce un conseil de soldat?
--Non, c'est un avis de diplomate..., riposta le général-comte, assez
bourru pour avoir été ainsi blâmé de façon indirecte. Nous avons affaire
à des diplomates et non pas à des hussards... Souvenez-vous d'avoir été
jésuite un tantinet, comme je me souviens moi-même d'avoir été chouan...
Au surplus il n'est pas sain, pour un jeune homme, de rester ainsi sur
sa faim, quand on a tenu dans ses bras une demoiselle un peu chaude.
Allons faire une diversion chez de bonnes garces... Cela tous rendra les
idées nettes. Mme Héricourt et le capitaine liront un peu plus de _La
Quotidienne_ et du _Courrier Français_.