rappeler, Omer eut cru se souvenir d'une gravure illustrant un livre de
voyage pittoresque. Il en était de même pour tous les instants un peu
tragiques de sa vie. Rien ne lui demeurait aussi fabuleux dans la
mémoire que son unique duel, et même la bagarre de la rue Saint-Denis
lors des élections, en 1827. Il avait peine à se persuader de son
courage effectif et provisoire dans les moments de combat, tant il se
connaissait peureux et dolent à l'ordinaire. Pouvait-il être celui qu'on
assurait avoir couvert Auguste Blanqui de sa poitrine contre le feu de
la garde royale, lui qui n'osait même demander franchement au major
Gresloup, son maître et son ami, la main d'Elvire, lui qui n'osait
définitivement contredire sa soeur Denise, panégyriste téméraire et
passionnée de Mlle Alviña. Il craignait. Il craignait la colère de sa
soeur, la vengeance de l'oncle Augustin, le désespoir scandaleux de
l'Espagnole, l'ironie du major, la froideur hautaine de Mme Gresloup,
les reproches sentimentaux de la tante Aurélie, le chagrin dévot de sa
mère. Et l'espoir de la fortune, de la célébrité, de l'honneur, de la
vertu même ne prévalait pas contre cette crainte. Un beau midi, Dubourg,
qui s'était aperçu de cet embarras s'introduisit dans le cabinet jaune:
--Mon jeune ami..., dit-il..., votre oncle Edme et moi souhaitons que
vous épousiez, dans un temps prochain, une jeune personne en état de
gouverner un salon et d'y attirer, par ses grâces, nos amis politiques
ou ceux susceptibles de le devenir. Mlle Gresloup vous plaît, n'est-ce
pas? J'ai lieu de penser que vous avez su toucher son coeur.
Voulez-vous me permettre de causer avec son père à ce propos?
Le général-comte s'établit dans un canapé, croisa de longues jambes en
pantalon de nankin, mit les bras sur l'accoudoir et réfuta, de son index
osseux, les objections de l'avocat.
--N'ayez pas la moindre crainte. Dieu ne manquera point de consoler une
personne aussi pieuse que Madame votre Mère. Il lui doit cela. Le
général Héricourt vous estimera mieux, si vous ne lui donnez pas, en
épousant Mlle Alviña, l'avantage de gérer, comme son tuteur, votre part
des Moulins. D'ailleurs, je serai là pour vous assister au bon moment,
s'il vous plaît. Le comte de Praxi-Blassans ne souhaite rien moins que
de confier au général toute l'administration des biens communs. Donc, il
vous soutiendra. Mme de Praxi-Blassans et Mme votre soeur vous
accuseront de cupidité et de dureté. Mais le frais visage de Mlle
Gresloup répondra de la sincérité de votre amour devant les détracteurs.
Quant à Mlle Alviña, ce dénouement lui fournira le motif d'écrire mille
vers imités de Lord Byron.., et qu'elle saura faire lire par M. Victor
Hugo. Bast! Elle en a vu d'autres, je gage... Ne vous tourmentez pas,
jeune homme. Ne vous tourmentez pas.
L'oncle Lyrisse et l'oncle de Praxi-Blassans avaient déjà tenu le même
langage brutal et choquant. Omer le reconnut dans la bouche du
général-comte, leur émissaire. Il trembla d'avoir à décider de ses
actes.
--Sans aller au fond des choses..., reprit le conseilleur, j'ai tâté
notre ami Gresloup, de ci, de là. La créole est l'obstacle, non pour
lui, mais beaucoup pour sa femme. Mme Gresloup veut sa fille heureuse, à
l'abri de toute rivalité. Le major a trop adoré son anglaise: il ne
saurait rien entreprendre qui la désole vraiment. Il faut que la créole
retourne en Espagne ou se veuille résoudre publiquement à l'abdication
de ses droits sur votre fortune, en épousant ailleurs. Cela dépend de
vous, un peu de moi... Nous irons ensemble faire visite à Madame votre
soeur. Et à deux, nous viendrons à bout de notre dessein... Est-ce
dit! Je suis en bons termes avec le général Héricourt. Il me croit
neutre... Me voilà bien à l'aise pour disposer nos batteries. Qu'en
pensez-vous?
--Soit! répondit Omer.
Toutefois, il eut peur de désespérer Dolorès à l'extrême. Déjà,
n'avait-il point meurtri trop férocement l'âme de sa mère, qui depuis la
renonciation de son fils à la prêtrise, vivait encore plus seule avec
Dieu, qui, sous prétexte de jeûnes, se privait de nourriture, qui
s'exténuait à vouloir dire un rosaire dans chacune des églises de Paris,
entre le matin et le soir, pour se racheter des peines éternelles.
Demi-morte de fatigue, elle rentrait, le teint cadavéreux, les pupilles
trop noires au milieu des sclérotiques verdâtres. Et elle lui jetait en
dessous les regards haineux, résignés d'une bête aux abois que la meute
écharpe. La démence de la veuve la tuait. Fallait-il encore immoler une
autre victime, cette belle Dolorès affamée de vivre. S'accusant, il la
défendit;
--Pardonnez-moi, Monsieur... Vous vous trompez sur le compte de Mlle
Alviña, si vous estimez que le sentiment d'argent tout cru la porte à me
témoigner de la sympathie... Ne souriez pas... Veuillez ne pas imputer
cette opinion à ma jeunesse ou à ma fatuité naturelle. Je vous accorde
qu'un désir intéressé fut l'origine des sentiments qu'elle manifeste
avec une si belle exubérance. Aujourd'hui, à force de tendre des
embûches à l'amour, elle s'est prise dans ses propres lacs. Une personne
de son âge et de son tempérament, qui reçut dans les veines le sang le
plus chaud du monde, qu'une éducation trop libre a laissée maîtresse de
ses lectures, ne se pique pas impunément à un tel jeu. Son imagination
est farcie des fables les plus ridicules et dangereuses qu'inventèrent
les romantiques. Depuis quatre ans elle se compare aux héroïnes des
nouvelles, des drames, que dis-je: de soi-même elle tire de quoi
façonner les amoureuses épiques de ses rapsodies en douze chants. Cet
exercice quotidien d'une sensibilité excessive ne pouvait être sans
résultats. Elle s'est plu d'abord à se composer la figure d'une amante,
puis les gestes, enfin les paroles qui l'étourdirent et la
convainquirent d'être sincère. Elle aima se regarder agir dans les poses
que prennent Mme Dorval et Mlle Malibran sur la scène, tellement qu'elle
est devenue le modèle digne d'être copié par ces actrices... Je ne suis
pas loin de croire qu'elle est ainsi passée de l'artifice au réel, et
que rien n'est plus proche de la véritable souffrance que le chagrin
dont elle exagère les attitudes.
Omer se tut. Il était content de ses phrases subtiles et perspicaces.
Dubourg riposta:
--Eh bien, cette demoiselle se plaira non moins au rôle d'Ariane; et le
plaisir d'y exceller la détournera du suicide.
--Peut-être!
Omer doutait. Ils gagnèrent cependant l'avenue Lord Byron. Les arbustes
nus du jardin ceignaient la maison neuve blanche et cubique, avec ses
statues de chasseresses paisibles dans les trois niches cintrées de la
façade, avec, au flanc, une tourelle hexagonale percée de petites
lucarnes en ogive. Des colonnettes de bois encadraient, aux fenêtres,
les carreaux dépolis et bordés de lames en verre bleu. Le heurtoir de la
porte était un diable ciselé dans le cuivre, vêtu d'un collant médiéval
et qui tirait la langue, horriblement. Un pied de cerf s'offrait, en
outre, pour faire retentir une cloche de couvent. Le laquais ouvrit aux
visiteurs le corridor tendu de tapisseries à personnages de procession;
elles avaient jadis orné la salle d'un château prussien. Plusieurs
icônes russes brillèrent de leurs ors découpés autour des saintes faces
peintes en bistre. Le coeur d'Omer palpita. Qu'allait-il advenir de
cette Dolorès qui répandait les parfums étranges d'une fleur inconnue,
et de qui la passion chaude vous remuait les os. Dans le salon, sa
guitare était là, sur un guéridon de marqueterie turque. Les créneaux
renversés des lambrequins à ganses d'or parurent garder encore sur toute
la frise le reflet des beaux yeux ardents levés au ciel. Le creux de
l'ottomane en velours avait été formé par ses hanches. Les roses jaunes
épanouies dans l'aiguière de cristal attendaient d'être choisies pour la
coiffure noire. Un pas glissait dans la laine des tapis syriens. Omer
sentit refroidir son visage et trembler ses lèvres. La générale écarta,
seule, les portières de velours.
A sa coutume, elle fut altière et insolemment polie. Ses manches de
mousseline qui bouffaient aux épaules la préoccupaient surtout. En les
arrangeant, elle répondait aux précautions oratoires du général-comte.
Elle prenait soin de citer les femmes de l'armorial comme ses intimes;
elle les mêlait à tout ce qu'elle rapportait de sa vie; elle les
appelait par leurs petits noms ainsi qu'on fait pour de très anciennes
amies de couvent. Le soin de cacher sous le ton le plus naturel sa
vanité de pouvoir cela, l'empêchait d'entendre exactement les propos de
ses visiteurs.
--Tout à l'heure, Diane de Maufrigneuse, me demandait, à Longchamp, où
nos calèches se sont arrêtées, des nouvelles de Dolorès. Imaginez-vous
que je ne la vois guère. La voilà férue de dévotion. Mon frère doit le
savoir. Elle court les églises avec maman. Nos deux saintes ne se
quittent plus. Les allumeuses de cierges leur vident la bourse... Elles
importunent le bon Dieu, ma foi!... Et je suis tentée de les suivre. On
va décider une expédition prochaine en Algérie. Augustin sollicite d'y
être employé. Je meurs d'inquiétude.
Elle étira sa cravate brodée de papillons soyeux afin d'en égaliser les
bouts, et puis se leva tout à coup, distraite, et sans prendre la peine
de le cacher. Elle avait ouï sonner à l'office. Le laquais apporta
quelques messages sur un plateau.
--Des lettres, il y a des lettres? cria-t-elle de loin dès qu'elle
l'aperçut... Donnez...
Curieuse, elle rompit très vite un cachet et lut. Ce fut seulement après
avoir compris l'insignifiance du texte que, tout en achevant de
parcourir, elle bredouilla une vague prière de l'excuser.
--C'est Berthe de Rochefide qui me demande d'aller la rejoindre dans sa
loge, à l'Opéra... Connaissez-vous, général, cet Adjuda-Pinto? Il est
cruel. Il la délaisse, a ce qu'on dit... C'est un homme d'une telle
beauté... d'un si grand air...
Dubourg rappela des anecdotes anciennes. D'abord, elle l'interrogea coup
sur coup, lui coupant net la parole devant qu'il eut achevé ses phrases.
Puis, elle parut subitement s'ennuyer au récit. Son imagination
s'absenta. Elle vérifiait le ballonnement de sa robe en mousseline rose,
et la rectifiait par des tapes légères.
Enfin, elle demanda si la marquise d'Espard réussirait à faire interdire
son mari. Dubourg ne croyait pas que la chose fût impossible; mais Omer
avait appris que Lucien de Rubempré, le journaliste, agirait en faveur
du marquis auprès du procureur général Granville. Toute cette intrigue
valut de la fièvre à Denise. Elle sut de son frère comment le juge
Popinot avait été voir, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, dans un
humble appartement, M. d'Espard; et tout cela lui parut si merveilleux
qu'elle les retint à dîner aussitôt, dans l'espérance d'être mieux
informée encore. Dubourg ne lui ménagea pas les histoires. Il crut lui
révéler quels étaient les entreteneurs de Marie Godeschal, la danseuse
de l'Opéra, et de Florentine Cabirolle, la ballerine de la Gaîté. Mais,
la générale n'ignorait point les trafics des courtisanes. Dès lors elle
garda une charmante humeur. Pour l'y maintenir, Omer n'eut qu'à
longtemps épiloguer sur les relations de son oncle Praxi-Blassans avec
Élodie. Les yeux clairs de sa soeur brillèrent.
L'entrée du général Héricourt n'interrompit rien de ce piquant dialogue.
Avec sa bonne grâce ordinaire, il y participa tout de suite. Il loua son
neveu, de qui les idées sur le droit byzantin, mises en oeuvre par les
ambassades françaises à Londres et Saint-Pétersbourg, allaient obtenir
l'honneur historique d'affranchir définitivement les Grecs. Mais il lui
reprocha de la défiance. Omer flaira l'allusion aux craintes qu'avait
Praxi-Blassans de voir l'oncle Augustin accaparer la régie des Moulins
et de la banque d'Artois. Dubourg ajourna le danger en exposant son
dessein d'attirer dans l'hôtel de la rue Lord Byron les chefs de partis,
et d'y parfaire une sorte de coalition redoutable entre les libéraux,
les carbonari, l'opposition constitutionnelle de Châteaubriand, les
doctrinaires. M. de Praxi-Blassans offrait, assura Dubourg, de s'y
rencontrer avec le capitaine Lyrisse, et d'y parler entente ouvertement.
L'oncle Augustin ne devait-il pas mettre en rapport M. Laffite avec la
Banque d'Artois, c'est-à-dire avec la tante Caroline et Dieudonné
Cavrois?
--Parbleu! oui, fit l'oncle Augustin je ne doute pas de plaire à M. de
Martignac, en réunissant de la sorte les membres de notre famille et
leurs amis politiques. Dieudonné Cavrois présenterait à Denise les
orateurs de l'opposition, les généraux Lamarque et Pithouët.
Praxi-Blassans amènerait ici, par la main, M. de Montalivet et les pairs
libéraux du Palais-Royal. Le capitaine Lyrisse parlerait au nom des
demi-soldes, des bonapartistes et des hommes qui ont lutté pour
l'établissement de la Constitution Espagnole, qui combattirent à Novare
contre les Autrichiens pour la Constitution de Naples. Nous aurions
ainsi tout un régiment prêt à soutenir le ministère contre les menées du
prince de Polignac. Car il reviendra de Londres. Il quittera son
ambassade. Praxi-Blassans le sait. Encore faudrait-il un prétexte à la
première réunion. Il siérait de choisir une sorte de fête de famille.
--Mais oui, brusqua Denise, à l'occasion des fiançailles d'Omer,
peut-être?
Et elle interrogea d'un sourire, d'une moquerie sournoise dans la clarté
rose de sa figure.
--Avec Elvire Gresloup?... essaya Dubourg innocemment et à voix basse.
--Avec ce sac d'écus?... Le coeur de mon frère a peut-être quelques
raisons d'incliner ailleurs.
--Ah!... Vraiment? interrogea Dubourg jouant l'étonné... Je pensais que
Mlle Gresloup. Oh! oh! Fi, le Lovelace!... Ah bah!... Saperlotte... Mais
alors...?
Le confident de Bernadotte s'éventait, levait les bras au ciel, passait
les mains dans ses boucles blondes et argentées, puis sur l'occiput
chauve. Il simulait par mille signes la plus vive émotion.
--Eh! mon jeune ami! Eh! Eh!... Pensez-vous qu'il vous seye de... Holà!
Mais le monde jase. Cette union semble à chacun la chose faite! Que
penserait le major? Son disciple chéri! Il en mourra de dépit... Est-ce
votre intention...
--Point du tout..., gémit timidement Omer qui voulut éviter la querelle
avant le dîner... J'ai de grandes obligations au major, et Mlle Elvire
me semble une jeune personne accomplie. L'indifférence que Mme Gresloup
affecte à mon égard put seule, me faire hésiter dans mes
empressements....
--Voilà..., reprit Denise... le point sensible... Autant que je puis
savoir, la froideur de Mme Gresloup n'a pas été sans déplaire à ce jeune
homme qui a de la vanité...
--Un nuage! Apparemment..., rectifia Dubourg... Une petite brume de
matin. J'accepte d'être l'ambassadeur des parties belligérantes. Elvire
et Omer sont des amis d'enfance!... Ils sont nés l'un pour l'autre,
Madame! Trêve de rancunes. Je les unirai au premier jour. Je verrai le
major ce soir même... Madame.
--A votre aise, comte! Toutefois j'ai lieu de croire que l'événement
n'est pas prochain.
--Mme Gresloup..., dit l'oncle Augustin..., à ce que je sais, aime
l'argent. Elle est propriétaire de grands biens fonciers au pays de
Galles, et comme tous les propriétaires de domaines, elle se méfie de la
finance et du commerce qu'elle soupçonne de spéculation. Quand elle sut
de quelle manière ma soeur Caroline avait gagné des sommes
importantes, en calculant, après la bataille de Navarin, ce que vaudrait
à Falmouth le blé russe qu'elle possédait, si les corsaires turks
arrêtaient les navires apportant ici le reste de la moisson, Mme
Gresloup a prédit la ruine de la Banque d'Artois. Elle nous a traité
d'agioteurs. Il ne m'étonne point qu'elle s'applique à refroidir les
sentiments de sa fille à l'égard d'Omer...
--A la vérité ni Mme Gresloup ni ma mère ne souhaitent l'accomplissement
de cette union. Elvire n'affecte pas outre mesure d'agréer Omer. Le
major Gresloup nous préfère les saints-simoniens... Avouez, mon cher
comte, que ce sont là de petites preuves pour le succès de votre
dessein...
--Peuh! fit Dubourg... Vous voyez les choses au noir... Omer en juge
autrement.
Néanmoins il parut ébranlé par ces raisons et il changea de propos.
Elles n'étonnaient pas moins l'avocat. Bien que ni Denise ni l'oncle
Augustin ne les eussent présentées auparavant, elles semblaient fort
plausibles. Mme Gresloup pouvait choisir le prétexte de craindre Mlle
Alviña pour persuader Elvire de refuser sa main à un héritier de biens
trop instables. Il se rappella que son grand-père Lyrisse et son
bisaïeul, l'illuminé, jadis, en Lorraine, prédisaient constamment la
ruine des Moulins-Héricourt. Tante Caroline elle-même, appréhendait
certains retours de la chance, puisque avec son notaire Pierquin, elle
combattait, véhémente, lors des inventaires annuels, afin de verser à la
caisse de réserve la moitié des bénéfices nets. Elle refusait de la
distribuer à ses partenaires, les Praxi-Blassans et les Héricourt, qui
réclamaient, maman Virginie pour ses oeuvres pieuses, le diplomate
pour ses fils, son train de maison et celui d'Élodie, le général et
Denise pour le luxe de leurs attelages, Dieudonné Cavrois pour son
laboratoire, Omer pour son tilbury, sa berline et ses maîtresses.
Inexorable, Caroline mesurait à ses parents la portion congrue. Son fils
donnait l'exemple de la résignation par sa vie simple d'étudiant, logé
dans un entrepôt de Montparnasse, derrière les tonneaux d'un
commissionnaire en vins de Bourgogne.
A l'instant de ces réflexions, Omer eût estimé la partie perdue, si la
froide malice de l'oncle Augustin n'eut alors transparu dans le coin de
son aimable sourire fraîchement rasé. Debout, les mains aux parements de
son habit bleu, sa jolie tête à toison grise penchée sur le col de
batiste, il vainquait, par son oeil malin, le général-comte qui, moins
sûr de lui, se réfugiait aux insignifiances d'une conversation exaltant
la peinture triomphale de Paul Delaroche. Denise obligea ses hôtes à
discuter sur les lithographies de Deveria qu'elle sortit d'un carton. Et
là-dessus, Dolorès rentra sous la conduite de la religieuse qu'était
devenue l'acariâtre Delphine de Praxi-Blassans.
Pendant que tous saluaient de mille exclamations la Bernardine
d'Esquermes, cloîtrée depuis deux ans, lui trouvaient bon visage et
belle mine, admiraient sa robe de bure blanche, le scapulaire à croix
rouge, le fin voile noir, la cornette emmaillottant son profil sec,
noiraud, piqué de tannes, voilà que l'Espagnole, discrète et fébrile,
frôlait les doigts indécis d'Omer.
L'oncle Augustin disait-il vrai? Mentait-il? Exagérait-il par le langage
une supposition que justifiaient certaines apparences, certains bruits
vagues? A cette dernière probabilité, le jeune homme s'arrêta. Dès lors
il cessa de se contraindre en accueillant les graves paroles
frémissantes de Mlle Alviña qui retirait sa pèlerine à glands et son
long chapeau de peluche enrubanné. Fallait-il se hâter de nuire à cette
touchante créature, quand Elvire permettait que sa mère le traitât avec
rigueur pour des motifs d'argent. Soudain il la jugeait hypocrite. Un
soir d'automne, sur la nacelle qui glissait au milieu de l'étang, miroir
du crépuscule, ils s'étaient dit leurs émotions entières, coeur à
coeur, pour se les répéter deux autres fois, devant les bûches
flambantes, à Meudon, et lors d'un bal au Ministère des Affaires
Étrangères, où les avait invités Praxi-Blassans. Ils avaient convenu que
l'amour pouvait vaincre la peur de la mort en procréant un être digne de
perpétuer les idées sublimes d'une race. Ils avaient pu redire qu'il
faisait éternel durant leurs entretiens mystiques. Ils avaient senti
l'univers vibrer dans leurs âmes unies. Et voilà. C'était rien ou peu de
chose devant la nécessité sociale de prolonger dans le siècle la
richesse d'une famille puissante. La raison d'état primait la raison des
sympathies. La Loi dominait l'amour. Omer fut près de reconnaître la
justice du décret.
Cependant, avec Elvire, le temps de sa vie entière se fût écoulé. Avec
Dolorès ce n'était qu'un instant de fougue voluptueuse qui luirait avant
les ténèbres d'une longue existence morne, sans devoirs ni grandeurs,
après le rassasiement des corps. En vain les mots pleuraient-ils dans la
bouche haletante de l'Espagnole; en vain les parfums de son émoi
dénonçaient-ils la sincérité de sa passion. Par nul mot, par nul parfum,
elle ne signifiait: «Je serai l'éternelle: je serai la mère des
générations dociles aux voeux anciens de l'espérance romaine; je serai
la matrone de qui rejaillira la force immortelle des Latins.» Non, ses
mots et ses parfums assuraient uniquement: «Je serai la volupté qui
râle, le sang chaud qui crie, les os qui heurtent les os, la caresse
malicieuse qui ressuscite la vigueur lasse; je serai la bête soumise et
lourde étendue à tes pieds; je serai la vanité ridicule ou bien la
colère inutile; je ne serai pas l'inspiratrice de ton orgueil ni la
conseillère de ton courage. Je ne serai qu'une chose douce, savoureuse
et provisoire. Si des fils me naissent, ils ne vaincront pas la mort de
ton idéal; ils seront des barbares esclaves de leurs instincts obscurs.
Mais qu'importe à nos lèvres, à nos mains, à nos yeux brûlants?»
Des autres, elle le séparait en le poussant vers l'orgue édifié au bout
de la pièce. Phrase à phrase, elle avançait, et il reculait vers le coin
propice jusqu'à s'adosser contre le velours de la tenture.
--Votre bonne mère m'instruit dans la religion d'une manière
surprenante... disaient vaguement les lèvres incarnat... Qui donc au
monde, saurait, comme elle, faire aimer la magnificence des églises, les
effluves de l'encens? Vous parle-t-elle aussi de l'encens et de ce que
l'odorat y peut saisir de subtil... Je commence à goûter ces délices...
A l'écho d'un pas dans la nef, Mme Héricourt vous fait attendre la venue
de l'ange qui doit juger nos âmes... Elle n'ignore aucune particularité
dans la vie des saintes... Leurs occupations ne l'intéressent pas moins
que celles de parents chéris. Elle trouve que sainte Anne a mauvaise
mine dans la chapelle Saint-Sulpice, mais qu'elle paraît contente dans
le choeur de Saint-Merry... Votre mère s'inquiète, puis se rassure...
Voilà des idées de poète. Méprisez-vous la poésie?
--Je m'en garderais bien, mais je n'ai pas le bonheur d'avoir de
l'imagination.
--Si fait, car la poésie c'est l'expression même des belles âmes...
--Je rends grâces à votre politesse!
--Rendez grâces à votre mère aussi. Elle a prié pour votre bonheur. J'ai
joint mes prières aux siennes. Nous voudrions vous savoir heureux.
--Ne le suis-je pas?
--Croyez-vous l'être?
--Avez-vous tant pitié de moi?
--Ciel, oui, j'ai pitié de vous!
--Vous avez donc perdu de vos illusions sur moi, si tant est que vous
ayez jamais eu de ces illusions.
--J'attendais de vous moins de réserve et moins de sérieux. Vous êtes de
ces jeunes gens de qui M. Beyle dit qu'à vingt ans ils songent à se
faire une opinion sur la conversion de la rente.
--M. Beyle a bien de l'esprit. Mais j'entends mal les raisons pour
lesquelles il ne sied pas de se faire, de bonne heure, une opinion sur
l'état de la rente.
--Cela suffirait-il à vous contenter, si vous ne recherchiez l'occasion
d'affronter généreusement des périls certains?
--J'aime aussi les vers de Corneille. Je prise assez les livres de M.
Casimir Delavigne et puisque vous assurez, Mademoiselle que la poésie
c'est la vertu, vous m'accorderez bien que je les cultive en même temps
que la conversion de la rente ou la loi municipale.
--Vous semblez piqué...
--Point.
--Apprenez-vous aujourd'hui seulement, que rien ne me désespérerait
davantage, Omer, que de vous chagriner par des mots?... Je voudrais
uniquement compléter... compléter votre bonheur.
--Voilà qui ne me paraît guère facile...
--Vous ne me jugez pas capable d'en venir à bout?
--Je n'aurai pas la témérité de rien dire là-dessus...
--Répondez-moi par non, ou par oui...
--Oh! oh! Plaît-il?
--Allons, ne rusez point comme à l'ordinaire...
--Qu'y a-t-il d'extraordinaire en ce moment, et pourquoi perdrais-je
tout à coup le droit de ruser?
Dolorès était dans un trouble extrême... Ses grosses lèvres sanguines
demeuraient entr'ouvertes pour laisser fuir un souffle court...
--J'ai longtemps causé avec Delphine de Praxi-Blassans. Elle m'a
convaincu d'aller faire une retraite à son couvent d'Esquermes...
--Ah! vraiment? La soeur Delphine vous a si bien endoctrinée?
En ces paroles, Omer glissa de la raillerie. Sans doute Mlle Alviña
comprit-elle qu'il supposait une sorte d'affectation ridicule dans cette
manière d'évoquer l'imminence d'une retraite religieuse. Il devina
qu'elle pensait: «Croit-il que je parle du cloître pour l'émouvoir sur
moi, et le prier, en m'épargnant, de ne m'y pas condamner?». Il fut
content d'avoir communiqué cette impression à celle qui s'embarrassait
là, toute haletante pour discourir sur les attraits d'un refuge
«provisoire» dans le calme d'une cellule, d'un réfectoire silencieux,
d'une chapelle luxueuse, et d'un jardin orné de calvaires. Les louanges
ironiques d'Omer pour la vie claustrale maintinrent Dolorès dans cette
angoisse. Près de la défaite, elle ne trouvait point de tactique qui en
retardât la venue...