Depuis que le comte Dubourg avait vendu la vieille demeure de ses aïeux,

au capitaine Lyrisse et aux Héricourt, contre une rente viagère, il

continuait d'y vivre dans un petit corps de logis pour lequel il payait

location. Ainsi n'était-il pas déchu de ses habitudes un peu

seigneuriales. Mme Héricourt le priait souvent à dîner. L'oncle Edme le

ramenait sans cesse de leurs courses mystérieuses jusqu'au salon du

Régent, ainsi nommé parce que ce personnage y avait écrit, d'après le

conseil de son écuyer le comte Dubourg, la renonciation aux visées sur

le trône d'Espagne, acte exigé par Louis XIV. Le mobilier fort simple

d'ailleurs et sévère était demeuré tel, sauf les réparations

indispensables. Un portrait de Jean-Jacques Rousseau; un autre de

d'Alembert méditaient là. Mme Héricourt se recueillait au fond d'un

large fauteuil reposant sur quatre pieds de bouc en chêne ciré. Les

candélabres d'argent, qui avaient éclairé la scène historique,

occupaient encore les angles de la cheminée en pierre tendre.

A l'ordinaire les deux amis entreprenaient le jeune avocat pour

l'intéresser aux chicanes des Francs-Maçons, ceux de leur Loge

«Ardente-Amitié». L'oncle marchait de long en large, les mains dans le

pont de sa culotte et penchait, en discourant, son corps maigre. Il

plaignait le F.·. Roulon d'avoir perdu son procès contre un maître

couvreur. Ne devait-on pas malgré l'avis d'Omer, aller en appel?

L'imprimeur des carbonari, Pied-de-Jacinthe, n'avait pas encore obtenu

la diminution de ses amendes: il entendait seulement s'acquitter en

partie. Contre un voisin, le F.·. Rambourg plaidait pour une servitude

qui permettait à ses chevaux de traverser une cour mitoyenne; ce voisin

refusait indûment ce passage. Comment pouvait s'y prendre le tailleur

Durtot, afin de recouvrer une créance sur Maxime de Trailles, sans le

faire interner à Sainte-Pélagie, où il eût fallu payer l'entretien du

débiteur?

L'avocat ne savait que répondre. Son oncle n'admettait point que la

jeunesse d'Omer le privât d'influence auprès des juges qui, pourtant,

l'estimaient trop heureux d'être déjà notable, envié par tous ses

collègues du barreau. Dubourg reprochait cette inaction. On ne pouvait

conduire les hommes qu'en les alliant par des moyens matériels aux

grands desseins des chefs. Durant les guerres de Vendée qu'il avait

faites, avant d'être le prisonnier converti à la Révolution par

Bernadotte, il avait obtenu de ses chouans l'héroïsme, à condition

d'autoriser le pillage des fermes et des maisons appartenant aux

bourgeois républicains des villes.

Il rappelait alors mille traits de bravoure particuliers aux compagnons

de Charette et de La Rochejacquelein. Continués à table, de pareils

récits toujours miraculeux séduisaient Mme Héricourt. Car le général

était adroit, bien que vindicatif et hargneux. A côté d'elle, il

affectait de la religion par politesse. Il disait comment il avait vu

l'hostie devenir sanglante à l'élévation, un jour, entre les mains d'un

inconnu tonsuré que ses Vendéens avaient découvert dans un village

conquis sur les Bleus, et qu'ils avaient contraint de dire immédiatement

la messe. L'épouvantable miracle affola les paysans. Ils accusèrent le

prêtre. Il lui fallut reconnaître qu'il était assermenté. Les chouans

avaient cloué le sacrilège, les bras en croix contre une grande porte,

et l'avaient criblé de balles... Une autre fois, sa bande avait aperçu,

dans le ciel, sainte Anne qui faisait signe de courir sus à l'ennemi.

Bien qu'ils tombassent en grand nombre frappés par la mitraille, les

chouans atteignirent la batterie et y entrèrent dix-sept sur deux cents

hommes; les autres gisaient dans les prairies, morts, et tous les mains

jointes.

Ses yeux en extase, la veuve écoutait cela. Elle enviait la foi de ces

rustres qui leur avait valu la présence du miracle. Quels saints

étaient-ils donc? Malgré sa dévotion, elle n'espérait pas que jamais la

grâce pût toucher son coeur d'une manière si parfaite. Évidemment,

elle restait loin de cet état de piété. Que tenter pour y parvenir? Ces

élus, ces simples de la glèbe que pensaient-ils de Dieu? Sur eux, elle

questionnait intelligemment leur ancien chef. Il narrait sans fatigue

les incidents de ces pauvres vies défuntes. Il nommait chacun de ses

chouans, l'évoquait, retraçait avec éloquence le portrait physique du

martyr. Car il avait profondément aimé leurs âmes rudes et croyantes, au

temps de son adolescence énergique, quand il les conduisait vers le

sacrifice, lui, fluet garçon de vingt ans, juché sur un gros cheval de

labour au poil jauni.

Dans la salle à manger, où présidait, debout au milieu de la niche

creusant les lambris gris, un hercule de marbre, la main remplie de

grappes, tous les soirs, ces mêmes propos mêlés à d'autres souvenirs

accompagnaient le repas servi par un valet silencieux et attentif. Mme

Héricourt tâtait les grains de son chapelet en attendant le plat.

L'oncle Edme expliquait souvent les affaires du château de Lorraine dont

il administrait les revenus consacrés à leurs dépenses de Paris. Il

refusait toujours de restituer ce bien national acheté en 1793 par son

aïeul à la famille de Luxembourg, quelle que fût la supplication de sa

pieuse soeur. Bientôt sa faconde s'exerçait en louant les mérites du

menu. Toujours, il redemandait une seconde assiette de potage; après la

première:

«Fameuse soupe! disait-il, fameuse, la soupe.» Le poisson lui paraissait

généralement délicat. Le ragoût valait qu'il dît: «C'est à se pourlécher

les babines! hein?» Au reste, peu de chose lui semblait comparable au

filet de boeuf quand il était tendre. «Cela fond sous la dent! ma

soeur! Remercie Dieu de nous l'avoir donné, en reprenant un morceau.»

Le légume intéressait moins le capitaine. Il dédaignait la pâtisserie,

mais saluait d'exclamations un fromage à point. Pour les fruits, il

glissait à l'oreille d'Omer des métaphores luxurieuses, les assimilant à

la chair des femmes. «J'ai joliment dîné!» ne manquait-il point de

proclamer, en se levant au signal de Mme Héricourt, désireuse de réciter

enfin les grâces. Tous les jugements du capitaine étaient sincères. Son

visage un peu rouge, sa bouche luisante, ses yeux brillants et rieurs,

les mouvements de son gosier, et ses hauts-le-corps témoignaient de sa

franchise.

Dans la galerie dont les colonnes plates encadraient les murailles de

miroirs, il prolongeait les éloges, en réclamait du général Dubourg et

d'Omer. N'avait-il pas lui-même composé le menu, averti la cuisinière,

surveillé la sauce? Il supposait même l'approbation du colonel Héricourt

bien que le défunt demeurât définitivement muet dans un manteau de

cavalerie, les cheveux balayés par le coup de vent, la main serrant le

sabre à travers un gantelet de cuir; sur la neige, au fond du tableau,

les lignes d'infanterie fusillaient la charge déjà victorieuse des

dragons. Dubourg appréciait les liqueurs des îles, et il aimait le

whist. Doucement, il avait persuadé la veuve d'apprendre ce jeu. Elle y

avait pris goût. Une fois le café servi, le domestique dressait le

guéridon à tapis vert. Les cartes s'étalaient. Omer considérait comme

un devoir de faire le quatrième. Cependant, il détestait de prendre la

place opposée à celle de Dubourg, qui, s'échauffant vite, imputait tous

les coups mauvais à l'étourderie de son partenaire, cela sans ménager

les insolences.

Aigri par les déboires de sa vie, il avait, le soir, l'humeur méchante.

Quand, à dix heures, Mme Héricourt s'était retirée, fort triste d'avoir

laissé entre de telles mains l'argent des aumônes, il allumait sa pipe,

soupirait et lâchait mille injures contre Bernadotte, qui, sur le trône

du Nord, l'oubliait trop, contre Napoléon, qui l'avait empêché de faire

sa fortune en Suède, contre Moreau qui l'avait compromis sans rien

prévoir des événements de 1814, contre les Bourbons, qui l'avaient

destitué après avoir accepté de lui tant de services. Ensuite, il

énumérait toutes les filouteries dont Bernadotte s'était rendu coupable,

jadis, à l'armée de l'Ouest, en recevant les pots de vins des

fournisseurs, en grâciant, contre finance, les chouans capturés et

condamnés à mort, dont lui, Dubourg. Les amants de Joséphine, il les

nommait. Il raillait Napoléon d'avoir été cocu. Il savait mille

anecdotes ignobles et comiques. En une armoire de son logis, il

conservait une collection de camées faux où l'on reconnaissait la

famille impériale dans toutes les postures de la fornication. Il

accusait Moreau d'avoir été stupide, Alexandre retors et cauteleux, puis

ambitieux ridiculement jusqu'à vouloir se déclarer le suprême souverain

d'une Sainte-Alliance, qui eût compris toutes les monarchies d'Europe.

Quant aux Bourbons, ils étaient, selon lui, d'infâmes scélérats.

D'ailleurs, il ne tarissait pas sur la liaison sodomique et sentimentale

de Louis XVIII avec son ministre Decazes, de qui l'approche était utile

au vieux roi incapable de rien ressentir auprès des femmes, même de Mme

de Cayla. Si le satiriste lâchait sa verve, il finissait par poser sa

pipe et imiter les adieux larmoyants de Louis XVIII à Decazes,

lorsqu'on les contraignit à se séparer, après l'assassinat du duc de

Berry. Gonflant son estomac pour égaler la bedaine royale, mimant le

podagre, les pieds en dedans, il poursuivait un Decazes imaginaire...

L'oncle Edme riait aux larmes, se tapait les cuisses, laissait éteindre

son tabac, et remplissait les petits verres. Dubourg renchérissait par

les mille anecdotes de son passé réel et fabuleux.

Surtout il n'épargnait point Bernadotte qu'il accusait d'ingratitude

sans nom, de sottise et de forfanterie. Il le connaissait bien, ayant

suivi longtemps la fortune du général gascon, auquel il devait la vie. A

l'entendre, lui, Dubourg, avait failli porter au trône de France son

sauveur, alors exclu de la grande armée pour avoir, après Wagram,

réfuté, dans un ordre du jour, le blâme impérial lancé contre ses

troupes saxonnes, et ses manoeuvres. A Paris, lui, Dubourg, qui

secouait là sa pipe, avait, en 1809, agi de concert avec Fouché, les

philadelphes et les jacobins. A l'insu de Napoléon, retenu en Autriche,

on fit la levée en masse des gardes nationales sous prétexte de

repousser une démonstration anglaise aux rivages hollandais de

Walcheren.

Lui, Dubourg, et il se carrait dans le fauteuil, avait eu cette idée-là

qui avait mis des forces énormes aux mains de son ami, forces près

d'être alors acclamées par d'intrépides citoyens hostiles au despotisme

du Corse, et maudissant l'attentat de Brumaire. Lui, Dubourg, qui se

tapait du doigt la cravate, avait organisé l'état-major, et concentré

les brigades autour d'Anvers. Il ne restait plus qu'à courir sur Paris

en proclamant la déchéance du tyran. Les banquiers anxieux du blocus

continental, les jacobins du Sénat, toute la garde de la capitale

eussent acclamé le successeur. Même en sirotant le curaçao de maman

Virginie, Dubourg ne pardonnait pas à Bernadotte d'avoir eu peur. Ni

les résultats de la victoire remportée à Wagram, ni l'assassinat du

général Oudet et de son état-major philadelphe par les gendarmes de

Savary, déguisés en Kaiserlicks, ni les préliminaires de la paix

prochaine n'auraient dû terrifier à ce point le prince de Ponte-Corvo.

Lâchement, le gascon avait cédé aux menaces remises sous pli cacheté,

par Reille, l'estafette de Bonaparte.

Dubourg frappait du talon, haussait les épaules, soufflait un nuage de

tabac: «Cet homme-là, c'est la présomption servie par l'insuffisance!»

Et il imitait avec rage la mine effrayée de son chef lisant le message

du courroux impérial.

En 1828, il lui fallait encore deux ou trois petits verres de cognac bus

d'un trait pour se résigner à la perte de cette merveilleuse partie.

Dubourg se vantait d'avoir manigancé toute l'affaire de Suède avec

l'illuminisme allemand, d'avoir fomenté les émeutes de Stockholm, et

fait massacrer le maréchal Axel de Fersen à coups de parapluies par les

bourgeois des Loges, pour épouvanter l'aristocratie: et l'illuminisme

put imposer au vieux Charles XIII, fanatique de franc-maçonnerie,

l'adoption d'un souverain révolutionnaire près de se dresser, en Europe,

contre Napoléon, contre l'ancien général terroriste, le renégat devenu

l'époux de Marie-Louise d'Autriche, et le neveu par alliance de Louis

XVI.

C'était lui, ce Dubourg caressant au fond de ses goussets le gain du

whist, lui, qui, dès la mort du prince héritier, avait été voir le comte

Mörner, chambellan suédois capturé, en 1806, près de Lübeck, avec ses

troupes, par les brigades françaises de Bernadotte poursuivant Blücher.

En souvenir de ménagements et de politesses qui, lors, avaient adouci

les conséquences de sa piteuse aventure, Mörner avait écouté Dubourg,

s'était rendu à Paris, sous allure de féliciter Napoléon à propos du

mariage autrichien, et au nom de Charles XIII, mais surtout pour

combattre la candidature de Frédérick VI de Danemark, en assurant que

les Suédois n'accepteraient point une nouvelle union de Calmar, après

tant de guerres contre les Danois, en affirmant que les professeurs, les

étudiants d'Upsal et les bourgeois des villes, encore enthousiastes des

idées encyclopédistes, accueilleraient un soldat qui aurait acquis son

grade et son titre de prince dans les guerres de la Révolution.

--Malgré toute sa bêtise, Napoléon, criait-il, sut estimer au juste la

valeur de mon acte: il m'interdit d'habiter Stockholm, auprès du rival

qu'il haïssait... Là-dessus Bernadotte eut encore la faiblesse de céder

à son caporal. En me perdant, il perdait l'empire! Je le lui dis le jour

de mon départ... J'ai compris que je me dévouais, depuis quinze ans, à

la fortune d'un valet irrésolu, et que son âme de domestique

l'emporterait toujours dans les occasions sublimes. Alors, je renonçai,

las de cet homme sans principes et sans boussole... Hélas! j'allais

obéir deux ans à ce faquin de Berthier, à ce singe en uniforme, qui

dormait dans ses bottes et dans ses chamarrures, prêt à paraître sous la

grande livrée au moindre appel de son maître. Hélas!... avec ça l'esprit

d'un niais! Si la division polonaise que j'ai conduite en Russie, comme

colonel d'état-major, fut détruite, dès décembre 1812, si je reçus un

biscaïen dans la cuisse, dont je souffre rudement quand la température

est humide, si je fus traîné captif dans les casernes de

Saint-Pétersbourg, je le dois à un ordre incompréhensible à force de

paraître clair et point embarrassé de détails superflus... Ah! il était

bien incapable d'ajouter quoi que ce fût aux paroles de son maître, le

pauvre homme! Et Napoléon a contresigné une pareille dépêche! Mais oui!

C'est ça qui m'a décidé à redevenir chouan. J'ai repris les illusions

de ma jeunesse. Ces goujats m'avaient lassé. Fichue bêtise, au reste,

que je fis là... Car en fait d'ignorance et d'iniquité les Bourbons en

remontrèrent à Buonaparte lui-même, sur mon dos..., sur mon dos..., je

puis bien le dire.

Il hochait a plusieurs reprises sa tête aquiline, il clignait de

l'oeil dans les sourcils touffus. S'il ricanait, il se mettait debout,

arpentait la galerie, le long des murs en miroirs créant des

perspectives factices et mystérieuses de palais antiques avec la

disposition des colonnes plates, reflétées indéfiniment. Il se passait

les mains dans ce qui lui demeurait de cheveux blonds et blancs autour

de l'occiput nu. Il s'agitait de mille manières pendant que le capitaine

Lyrisse défendait Napoléon, les Maréchaux, brandissait sa pipe, et,

parfois, bondissait de son fauteuil courbe, pour joindre à son éloquence

toute la mimique de son corps nerveux.

Entre eux, Omer s'amusait, silencieux, surpris de ne pas frémir à leurs

enthousiasmes. Plusieurs fois, il les vit se provoquer ainsi que pour le

duel. Ils étaient au point de se couper furieusement la gorge, en

l'honneur des qualités politiques attribuées par l'un à Murat ou bien à

Victor, décriées par l'autre. Déniant au génie de Napoléon les

triomphes, Dubourg trouvait dans le jeune avocat un approbateur. Et de

cela, l'oncle Edme enrageait.

--Tu as le même esprit que ton père: tu refuses, par un misérable

orgueil, de t'incliner devant le soleil!

--Buonaparte n'était qu'un rayon. Il n'était pas le soleil, s'écriait

Dubourg. Le soleil c'était l'esprit de la République et de la

Liberté!... Voilà!...

Et il se campait, les poings aux hanches...

Le capitaine Lyrisse se battait les flancs, levait les poings aux

verreries du lustre. Bientôt les deux contradicteurs se réconciliaient

en injuriant les Bourbons.

Amis, ils l'étaient autant que ceux de la fable. Sans doute, à cause de

la différence entre les grades, le capitaine laissait au général-comte

toutes les initiatives, sauf en matière de discussion politique et

stratégique. Dubourg continuait à vivre en maître dans son hôtel vendu.

Lui-même inspectait, à l'écurie, le poil des chevaux, grondait les

domestiques tout le jour, ordonnait qu'on nettoyât mieux les pierres

humides de la cour, et qu'on se privât de cuire l'odeur des oignons dans

la cuisine. Il grommelait si quelqu'un des meubles se trouvait hors de

la place coutumière. Il entrait partout sans cogner aux portes, fermait

les persiennes, tirait les rideaux, bousculait les livres d'Omer dans la

bibliothèque, s'oubliait dans un sofa, tout seul au milieu d'une pièce,

et baillait là, des heures, une brochure sur les genoux. Il détestait le

silence, adorait la conversation. Il se précipitait sur Omer pour lui

souhaiter le bonjour et en déduire la commodité de dire une anecdote

personnelle. Aussitôt il avouait son importance durant la première

Restauration. En effet, quand les illuminés du Tugend Bund se furent

avisés de contraindre Alexandre à rappeler d'Amérique Moreau, dans

l'intention d'opposer à l'autocratisme de Buonaparte l'ancien prestige

du général révolutionnaire, celui-ci reçut les conseils de Bernadotte,

en débarquant sur la côte suédoise. Il avait donc voulu enrôler Dubourg

dans son état-major. Le comte eut consenti à condition d'arborer la

cocarde blanche. Ce serin de Moreau croyait déjà succéder à son rival,

et gouverner avec le secours des républicains accourus dans ses bras,

comme au temps de Hohenlinden. L'imbécile, ne voulut pas de la cocarde

blanche. Le général-comte déclina l'honneur de manquer, avec ce fat, sa

fortune. Elle parut prendre forme quand Louis XVIII l'eut nommé chef

d'état-major, l'année suivante, au ministère de la Guerre. Pendant les

Cent Jours il avait suivi le roi en Belgique et rédigé avec «ce dindon

de Châteaubriand», le _Journal politique de Gand_. Après Waterloo, il

avait battu les fédérés, les corps francs, rétabli l'autorité des

Bourbons dans Arras, et reçu en récompense, le gouvernement de l'Artois.

Mal habile à persécuter ses amis de l'empire, philadelphes,

bonapartistes et jacobins il avait été brutalement destitué, sur les

réclamations en haut lieu, des ultras. Cette injustice l'avait rejeté

dans les rangs des républicains. Il préconisait même les thèses les plus

avancées de la Révolution, louait Babeuf et Buonarotti dont il

recommandait au jeune avocat les thèses. Il le poursuivait en prêchant

le communisme et la terreur.

Ces interminables adjurations remplissaient les heures de loisir qu'Omer

passait en son hôtel. A peine y échappait-il, le matin, s'il travaillait

ses plaidoiries dans le cabinet aux fenêtres tendues de velours jaune,

aux fauteuils de bois peints en gris, legs de son bisaïeul et parrain,

le vieil illuminé de Lorraine. C'étaient les seuls moments de paix. Sa

mère assistait aux offices. L'oncle Edme courait Paris pour les affaires

de la Loge et de la Vente. Le comte Dubourg restait au lit dans le

quartier de derrière jusqu'à midi. L'hôtel somnolait dans le calme

intérieur mais fréquemment rompu par les chansons des marchands, qui de

la rue qualifiaient à tue-tête leurs légumes, leur marée fraîche, leur

encre, leurs balais et plumeaux, leurs casquettes, leurs cartons, leur

habileté pour le raccommodage de la porcelaine.

Toutefois Omer ne prenait plus garde à ce tintamarre. Compulsant les

volumes d'histoire et de jurisprudence, les dossiers de ses clients, il

aidait à la prédominance de la loi romaine sur les passions des hommes.

Au sommet d'une bibliothèque, un emblème datant de la Révolution,

représentait la stèle des douze tables que dépassait un faisceau de

licteur coiffé du bonnet phrygien. C'était un autel pour la foi du

travailleur.

Songeant au moyen de ressusciter la force de Mithra contre les rois de

la race barbare, il évoquait les heures de ses promenades à Rome, les

baisers de la fille brune dans le verger de l'antiquaire, les sentiments

des nobles amis, les frères Conosséi, dans leur villa somptueuse et

limpide, les apparitions imaginaires de Dolorès et d'Elvire dans les

jardins échelonnés en terrasses, jusqu'au Tibre: Elvire ou l'Action

légitime qui sauve l'avenir des sociétés, Dolorès ou la Passion égoïste

qui détruit la fraternité, qui sépare les amants des citoyens. Toutes

deux mariaient leurs influences aux idées sorties des livres. Omer

cultivait, à la fois, son amour et la science, dans la haute pièce aux

lambris clairs, aux meubles de velours jaune, aux glaces immenses et

carrées, aux reliefs en stuc des impostes: ils représentaient

l'Architecture, la Peinture, l'Histoire et la Poésie, figures robustes,

sévères, drapées à l'antique, assises entre leurs attributs que

soutenaient de petits génies potelés.

Tour à tour, rêveur et laborieux, il se choyait là devant le portrait du

jeune homme en gris qu'avait peint Carlo Conosséi dans la villa romaine.

Les rouliers enfin avaient transporté jusqu'au faubourg Saint-Germain la

caisse prise à Marseille sur une tartane d'Astur. Il pensait aux deux

frères carbonari, à leurs complots romantiques. Se pouvait-il que

lui-même en eût été l'un des instigateurs, qu'il eût assisté à l'attaque

pontificale de l'escorte ramenant vers Rome l'antiquaire Gennarello,

prisonnier avec ses paperasses dangereuses pour le destin des libéraux;

se pouvait-il que cet homme eût été tué par ses gardiens sous les yeux

d'un avocat paisible, assis, maintenant au milieu de ses livres, dans un

hôtel du faubourg Saint-Germain. Pourtant ce n'était pas qu'un

cauchemar. Des lettres récentes attestaient le réel de l'aventure.

Échappés aux sbires dont ils avaient corrompu la vigilance, les

Conosséi voyageaient en Allemagne où ne les pouvait poursuivre la police

papale. Le bargello s'était contenté de mettre leurs biens sous

séquestre préventif. Le procès ouvert sur l'agression de Frosinone et la

mort de l'antiquaire en était encore aux phases de l'instruction, les

témoignages se présentant nombreux et contradictoires, l'intention du

Saint-Office semblant être, ou bien de détruire, en une fois, à cette

occasion, tout le carbonarisme romain, ou bien d'étouffer l'affaire et

de laisser languir au fort Saint-Ange les coupables capturés, un acteur

et un maquignon.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 8 / 39 段