Il se rappela qu'on l'avait, à plusieurs reprises, saignée naguère.

Malgré leur promptitude à mêler les aiguilles et les mailles de laine,

les mains de la jeune fille parurent exsangues, comme celle d'une morte.

Il le remarqua pour attribuer la tristesse à la préoccupation de la

maladie.

Elvire fit sa moue d'écolière moqueuse.

--Mon Dieu, je me sens un peu de faiblesse encore; mais cela n'est point

pour me chagriner tant. Je goûte assez l'état de convalescence. La

nature paraît plus aimable. On chérit davantage la bonne mère qu'on

retrouve et qui fortifie nos pas chancelants. Hélas! je ne suis pas de

celles à qui la sauté suffit pour se réjouir. Je ne crois pas ma journée

bien remplie parce que j'ai bu et mangé à souhait, après avoir dormi

profondément. Et je serais incapable de me juger malheureuse parce que

mon appétit se dérobe. N'êtes-vous pas de même?

--J'avoue que sentir mon corps et mon âme s'accorder pour la vigueur de

l'action, cela me procure du bonheur; et il ne me semble pas

négligeable. Je me plais à savoir que la loi naturelle demeure observée

par mes organes et par mon esprit.

--Vous êtes en cela comme mon père. Il se tâte les muscles. Il lève les

poids. Il n'entre dans son laboratoire que si les forces physiques

l'assurent d'abord de leur parfaite santé. Ma mère prétend que le propre

des hommes est de ne méditer que dans un but d'action. Ce leur vaut de

la supériorité sur nous, pauvres songeuses! Hélas! nous ne pouvons

qu'espérer... Dieu nous a départi ce don-là tout seul.

--Regrettez-vous de ne pas courir des risques? Seriez-vous comme Dolorès

Alviña, qui rêve de se vêtir en cavalier et de retourner en Amérique

pour combattre les libéraux de Bolivar, venger son père les armes à la

main, par le fer et par le feu.

Au nom de l'Espagnole, le teint d'Elvire s'empourpra, puis le sang

reflua et laissa le front livide, les joues blêmes, les lèvres

convulsives. Elle ne répondit que par une négation de la tête et se

remit à tricoter. Omer en conçut une vive joie. Mme Héricourt se

trompait. Son fils était toujours aimé par l'ange, qui suffoquait à la

seule évocation d'une rivale. Elvire s'aperçut de ce que signifiait le

silence. Elle se hâta d'aspirer l'air, afin de parler pour cacher son

émotion sous des phrases.

--Votre père et le mien, le colonel et le major, n'ont-ils pas accompli

tout ce qui est possible à l'homme pour conduire au triomphe les

dangereuses rêveries des philosophes et de la Révolution. Mais, combien

de fois ma mère n'a-t-elle pas déploré, devant moi, les suites funestes

de cet égarement sublime? Combien de fois a-t-elle pleuré sur les

malheurs qui désolèrent, vingt ans, l'Europe, sur tant de héros

moissonnés dans les champs d'Allemagne et de Russie, pour qu'en fin de

compte les frères du Roi-Martyr revinssent prendre place sur leur trône.

Combien de fois l'ai-je entendu supplier un époux trop courageux de

renoncer à des entreprises que Dieu n'aide point, et qui ne servent qu'à

ensanglanter le monde, qu'à faire pleurer des veuves, des orphelins dans

toutes les chaumières...

--C'est le sentiment de Mme Gresloup. Mais le vôtre, Elvire?

--Une fille de mon âge et de ma condition peut-elle penser d'autre façon

qu'une sainte mère qu'elle adore?...

--Voilà donc pourquoi vous vous résignez. Les ruines de la Révolution et

de l'Empire vous effrayent. Comme ma mère, et comme la vôtre, vous ne

voyez que les morts, les deuils, la chute de ces grands espoirs, ce dont

notre enfance a connu seulement la détresse... Vous êtes donc, Elvire,

la soeur de ces anges assis, enveloppés de leurs ailes closes, sur la

marche d'un tombeau, et qui laissent le sablier du temps tomber de leur

main, sans vouloir arrêter l'effusion du sable.

--Peut-être vous semblé-je ainsi... Ce n'est point le fait d'une jeune

personne frivole, comme vous les aimez, apparemment.

--Qui vous dit que j'aime les personnes frivoles?

Elle détournait la tête.

Omer jugea bon de marquer du dépit, et ne parla plus. D'ailleurs, il

nourrissait du ressentiment contre la générale et son amie, pour leurs

vilaines médisances. Lors de son retour à Paris, fier du secours que son

éloquence avait pu fournir au ministère Martignac et au libéralisme

constitutionnel près des électeurs flamands, il avait, en lui-même,

abdiqué toute prétention sur Elvire. Les soins nécessités par

l'installation de Mme Héricourt, les devoirs de l'avocat que les

plaideurs attendaient depuis de longues semaines, et les démarches du

carbonaro chargé de missions secrètes, mille affaires diverses n'avaient

permis que deux visites à Meudon. Elvire l'avait reçu froidement, bien

qu'il rapportât de Rome, pour ces dames, quelques bibelots de piété

rares et bénits par le pape. Il avait trouvé la jeune fille plus chipie

que naguère. Sans doute attendait-elle qu'il s'excusât des fautes par

elle imaginées. A la voir hostile, Omer n'avait plus douté que Mme

Héricourt, Denise et Dolorès n'eussent deviné juste. Mme Gresloup

éludait un mariage immédiat pour sa fille; et celle-ci ne s'entichait

pas d'un jeune homme trop lâche pour affronter sa vertu, ou trop volage

pour se lier par des fiançailles immédiates. Le major avait alors

entraîné facilement son disciple dans la bibliothèque. Le poussant

contre un buste de Cicéron, il avait, la pipe à la main, proclamé les

mérites du papisme industriel, comme à l'ordinaire, vanté le caractère

de La Fayette, les inventions de M. Niepce, les idées sociales de M.

Enfantin et l'esprit excellent de la loge «Ardente-Amitié». Au retour de

Meudon, les deux fois, le jeune homme, s'était rendu chez sa soeur,

afin que Dolorès Alviña lui fit la cour. Maintenant elle composait un

poème épique, à l'exemple de lord Byron; elle lisait des vers d'ailleurs

fort passables. Omer se reconnût sous la figure d'un fils de héros mort

pour la liberté de sa patrie, et qu'aimait, dans l'orage, une nonne

sacrilège. Ces vers n'amusaient pas moins que la scène dramatique jouée

par Mlle Alviña, lorsqu'elle avait revu le voyageur dans le vestibule de

l'hôtel Héricourt: «Omer, souffrez que je me retire, s'était-elle

écriée. Je ne puis supporter de telles émotions...» Et portant son

mouchoir à ses yeux, elle avait disparu jusqu'à l'heure du dîner. Lui se

plaisait à ces manèges comme à ceux des actrices, encore qu'il l'estimât

sincère. Elle n'avait pu se substituer toute à l'image d'Elvire,

cependant. Il regrettait le temps où la pure Eloa promettait à Lucifer

de le sauver; il regrettait sa belle illusion quand, à Rome, il l'avait

désirée pareille à la matrone de marbre, mère du monde latin. Et voici

qu'après une collation arrangée par Mme Gresloup, dans sa campagne de

Meudon, en l'honneur de Mme Héricourt, il écoutait soudain Elvire se

désoler, telle une amante jalouse et malheureuse.

Peut-être craignait-elle de l'avoir fâché trop. Elle eut peur du

silence. Pour deviner les réflexions du jeune homme, elle leva les yeux

sur lui. Mais il détourna presque ses regards, et se prit à louer la

belle mine de Mme Gresloup qui brodait assise devant le perron avec Mme

Héricourt. Ensuite il vanta l'ordonnance de cet ancien pavillon de

chasse, qu'on restaurait encore. Les échelles des couvreurs s'accotaient

aux murailles nues. Il s'en inquiéta longuement, comme s'il se décidait

à ne vouloir plus discourir sur les âmes. Elvire répondit par des mots

brefs et sourds. Puis elle parut faire un grand effort de vaincue qui se

soumet à loi du maître pour reprendre, d'elle-même, la conversation

sentimentale.

--Omer..., dit-elle..., je ne me passe point d'être si peu curieuse de

ces choses. Maman me tance beaucoup là-dessus. Mais je ne puis pas. Les

forces de mon esprit se refusent à veiller sur l'ordre de la maison, sur

les travaux des tapissiers et de l'architecte, sur les mille petites

misères de la vie domestique. Je ne me plais que dans un rêve flottant.

Ma fatigue s'y calme. C'est un sommeil bienfaisant, qui me repose; j'ai

les yeux ouverts, mais sans rien distinguer.

Elle s'arrêta, surprise d'être franche ainsi. La rougeur subite de son

visage, l'effarement du «ciel et de la mer», derrière les cils qui

battaient, dirent assez le triomphe du jeune homme. Mlle Gresloup se

promettait à lui. Comme Dolorès montrait les trésors charnels de sa

gorge en levant les bras pour rajuster sa coiffure, Elvire dévoilait à

demi le nu de son âme, afin de le séduire. C'était le même geste de

vierges près d'offrir le plus précieux de soi; l'une son corps sensuel;

l'autre son esprit riche de chimères amoureuses. Transporté par les

joies du triomphe, Omer, du regard adora l'Elvire qui se donnait.

--Chère Elvire!... murmura-t-il... Avouez toute votre âme...

Elle sourit un peu; elle enroulait le fil du tricot autour du peloton,

sans mot dire. Elle tressaillit. Ses épaules frissonnèrent. Ayant remis

son ouvrage dans la poche de son tablier en soie puce, elle darda ses

regards durs, ses regards d'ange dédaigneux à la face d'Omer. Il en

soutint malaisément l'éclat et la franchise.

--Méritez-vous que je vous découvre mon âme?

--Pourquoi non?

--J'aime que l'on me comprenne sans que je parle. Si je vous disais

comment je songe, ce serait là, savez-vous un grand sacrifice en votre

faveur, monsieur!... Enfin, puisque vous êtes un vieil ami de quinze

ans... (elle éclata de rire). Oui, oui, vous vous prévalez de ce que

vous avez construit mes premiers tas de sable pour vous rire de moi!...

N'importe. Je ne vous cèlerai pas davantage qu'il m'arriva de penser à

des amis qui voyagaient au loin dans les pays antiques. Moi, qui reste

au gîte, je fais comme le lièvre du bon La Fontaine, et je laisse la

folle du logis arranger son théâtre à l'intérieur de mon cerveau. Elle

peint très vite un décor. Elle dirige ses petits acteurs improvisés le

mieux du monde. Ils jouent alors mille scènes plaisantes ou sinistres.

Tout engourdie, je la regarde faire. Elle m'amuse. C'est très bon. Je me

repose infiniment. J'ai la même conscience du repos qu'aux instants où

commence le sommeil, lorsqu'on apprécie combien il va être agréable de

dormir. Ma faiblesse de petite fille jouit de la sécurité... Le monde

disparaît s'il me gêne, à moins qu'il ne se transforme au gré de mes

inventions. Tenez, hier, au fond de cette pelouse, devant les

marronniers, j'ai vu la balustrade et les marches d'un grand château,

pendant deux ou trois heures; tous nos amis entraient, sortaient par là.

Ils m'annonçaient qu'ils étaient devenus tels que je les souhaite. Le

général du Bourg était en grâce près du Roi, et il portait un uniforme

splendide. De beaux cheveux bruns ombrageaient le front de mon père, qui

était mince comme sur la miniature du salon. Il avait le costume des

dragons. Il revenait de la guerre. Un soldat retenait leurs coursiers au

bas des marches. Lui gravissait lestement le bel escalier de marbre,

j'entendais le bruit du sabre et des éperons. Il tendait les bras à ma

mère, qui ouvrait la porte en haut. Elle s'avançait en criant de joie.

Elle avait la robe de mousseline blanche, et l'écharpe bleue du portrait

qu'a peint M. Lawrence. Mon père se précipitait à genoux et lui baisait

la main. Ma mère le relevait, le serrait éperdument sur son coeur,

tandis que de douces larmes noyaient ses beaux yeux. Ils s'embrassaient.

Ils s'aimaient. J'eus bien de la peine à ne point pleurer toute seule,

tant j'étais émue de les voir ainsi. J'ai même essuyé mes paupières.

Tout en moi frémissait d'allégresse: «Oh! chers parents! me disais-je,

si vous pouviez remonter le cours des ans. Vous goûteriez encore ces

délices sans nom. Pourquoi faut-il que vous ayez vieilli?... Pourquoi

votre jeunesse, sinon votre bonheur, s'est-elle flétrie déjà? Que ne

renaissez-vous, chaque printemps, avec la beauté de la terre? Ah! nature

marâtre, qui laisses abréger trop la félicité!...» Ensuite, j'ai

redouté, dois-je le dire, leur mort. Je me suis vue descendre les

marches de ce palais, en longs habits de deuil. Et vous me consoliez de

votre mieux... Vous souteniez mes pas... Cet affreux tableau m'a si

fortement affectée que je me suis mise à courir jusqu'à la maison, pour

embrasser ma mère. Et je tremblais de l'y découvrir morte, en effet,

tuée par des brigands... qui se seraient introduits par la fenêtre de la

cuisine basse. Oui, j'étais sûre que ma rêverie contenait le

pressentiment d'un malheur réel. Ah! mon ami! Comment vous dépeindre mon

angoisse pendant ces courts instants? Le soleil sur la façade ne me

souriait plus, ou, plutôt, son sourire me semblait le plus atroce des

sarcasmes. Je cours, je vole... je perds mon écharpe... J'atteins ce

perron. Personne! J'ai pensé perdre l'esprit. Je traverse deux pièces

vides. Enfin, je tombe en sanglotant aux genoux de ma mère, qui ne sait

rien entendre à mon chagrin... Elle me berce. Elle me câline. Elle me

console. Elle me supplie de lui avouer la cause de mes pleurs. Le

pouvais-je? Pouvais-je lui dire qu'à l'instant je l'avais vue belle,

jeune, enivrée d'un adorable amour qui se retrouve entier, après les

craintes affreuses de la guerre dans le coeur d'une épouse de héros?

Pouvais-je lui dire que je me désespérais de la voir vieillie et de la

sentir marcher vers la mort inexorable, qui nous attend, qui me guette

aussi, moi qui n'ai même pas connu la douceur d'être chérie comme elle

par un mari noble et généreux!... Maman m'a grondée bien fort. Car ce

n'est point une rareté que de me mettre en cet état. J'aime pleurer.

--N'aimez-vous pas rire aussi, ma chère?

--Je ne ris jamais quand je suis seule... La folle du logis dessine des

tableaux heureux. Alors, j'ai tout de suite de la tristesse à concevoir

qu'ils sont vains. Au contraire, si les tableaux sont tristes, j'éprouve

du plaisir à les faire démentir par la vérité des choses... En ce

moment, je suis contente, parce que vous êtes là et que nous devisons en

nous promenant; car, plusieurs fois, je vous ai reconnu là-bas, au fond

du jardin, tantôt attaqué par les brigands de la Calabre qui vous

mettaient en joue, dans votre voiture, et tantôt sur le désert de la

mer, naufragé, puis enseveli par les flots, avec l'épave qui vous

portait. Votre malheur m'affligeait plus que je ne saurais dire.

J'apercevais votre corps percé de coups au milieu d'une broussaille, ou

bien rejeté par la vague sur une plage de cailloux... Et moi-même je

m'approchais, je reculais, frappée d'effroi et d'horreur... Je soulevais

votre tête. Aucun souffle ne remuait vos lèvres. Vous n'étiez plus!...

--Elvire, est-il vrai? Pensiez-vous à moi? Avez-vous ressenti de

l'inquiétude pour moi?

--Oh! mon Dieu! Ai-je baigné mes doigts dans mes larmes!...

Elle se força de rire, en feignant de se railler elle-même. Ses paroles

comblaient l'espoir d'Omer. Elles se répétaient en lui. Elles le

possédaient totalement. Il voulut réfléchir, mais ne sut. Tout lui

semblait sublime et indicible. Il triomphait de sa mère et de sa

soeur, de l'oncle Augustin. L'ange l'aimait. L'ange avait tremblé pour

lui. L'ange avait souffert pour lui, pour le Satan des mauvaises

rencontres. Tant elle l'aimait, que, par une mystérieuse intuition,

Elvire avait quasi deviné le combat, sur la route de Frosinone, et les

périls de la tempête, au retour d'Asture. Omer résistait mal à la

convoitise de la saisir en ses bras, de confondre leurs êtres aussitôt

dans une étreinte de gratitude passionnée.

--C'est que j'aime pleurer..., sourit-elle encore comme pour atténuer le

sens de son aveu.

Toutefois, elle sut faire concevoir que c'était là seulement un mot de

prudence raisonnable, et qu'il n'amoindrissait pas la valeur de ses

émotions.

--Au couvent, je ne répandais pas moins des larmes au récit des

supplices endurés par les martyrs. Quand j'ai su que sainte Agnès avait

été déchirée par des peignes de fer, je n'ai pu dormir de trois nuits;

et il fallut me guérir d'une grosse fièvre. On dut me saigner alors pour

la première fois... Ne fouliez-vous pas cette terre de Rome qui but le

sang des bienheureux catéchumènes? Le jour où mon père fit allusion à je

ne sais quels dangers dont vous pouviez être menacé, toute ma compassion

d'autrefois envers les fidèles livrés aux bêtes féroces, dans le cirque,

m'est revenue. Comme j'avais en imagination désiré les secourir, j'ai

rêvé de vous secourir aussi, parmi les brigands et les vagues de la mer.

Ne riez point... Sachez, Monsieur, que je suis fort héroïque en pensée,

s'il ne m'est guère permis de l'être en actions. J'aurais décemment

affronté les lions et les tigres du cirque, s'il l'eût fallu, plutôt que

d'abjurer ma foi. C'étaient là mes sujets habituels de méditations au

couvent. Tout au fond de mon coeur de petite fille, je couve une âme

de soldat. Celle de mon père, un peu!... Oh! que de tempêtes il y a

là... Je vous admirais de courir volontairement à ces dangers qu'on n'a

point voulu m'expliquer de façon claire. Pour les Grecs opprimés, et que

les rois voulurent abandonner à la cruelle vengeance des Turks, vous

alliez réunir des soldats, des armes et de l'argent. Voilà ce que je

comprenais... Dans mes songeries, vous persuadiez, par la parole, les

grands seigneurs, en Italie, de prêter aide à une cause juste. Votre

éloquence chevaleresque achevait de les convaincre. Vous prépariez

cette victoire des Grecs. Un peuple vous doit le bonheur d'être libre.

Vous sauviez les martyrs d'Ali-Pacha, comme j'ai tant voulu sauver ceux

de l'empereur Dioclétien. Vous réalisiez ce que j'ai pu seulement

souhaiter. C'est la même compassion pour les mêmes martyrs, ceux

qu'extermina l'empereur païen, ceux que le sultan fit massacrer à Chio.

Omer, je vous ai vu, généreux et brave comme mes sentiments. J'ai

tremblé pour vous, comme j'eusse tremblé pour eux et pour moi... et j'ai

pleuré sur vous comme je pleure sur moi qui ne puis rien que pleurer...

Elle finit de parler en portant aux yeux ses mains exangues. Omer

s'aperçut qu'il la remerciait gauchement. Il ne trouvait pas des mots

meilleurs que ceux des livres. Et paraître croire qu'elle lui disait de

l'amour, c'eût été sans doute impertinent. Après quelque hésitation, il

n'osa, par respect. Il se contenta de formuler cette phrase:

--Elvire, de toute mon existence passée, je n'apprécie rien tant que

cette heure-ci.

--Est-il vrai, du moins?...

--C'est vrai. Je vous supplie de n'en pas douter... Qu'attendez-vous de

moi qui vous persuade?

Elle réfléchit un peu, sans répondre. Il la contempla droite dans la

robe aplatie contre les formes d'adolescence angélique. Elvire

consultait peut-être le ciel blanc et les feuilles d'or. Enfin, à voix

basse, elle déclara:

--J'attends de vous quelque chose de plus fort que mon espoir.

--Je tâcherai, dit-il timidement...

A ce mot, elle sourit de toute sa joie. Son âme candide et radieuse lui

vint au visage en fleur. Ses yeux éblouirent de leurs reflets intérieurs

le jeune homme sans voix.

«Elvire reste ignorée de moi, malgré tout, observa-t-il ensuite. Et

quand elle se transfigure ainsi, elle m'ôte mon bon sens. Elle me

soumet. Il me semble qu'elle donne ce qu'aucune autre fille ne saurait

offrir. La beauté de sa vertu contient plus que je ne souhaite. Il y a

là des choses étrangères à moi-même, peut-être déjà la vie de cette

descendance qui changera la barbarie du monde à la gloire des Lois

justes...» Il fut orgueilleux de cette explication. Elvire avait couru

dans le pavillon. Au piano, son âme chantait un Noël, acclamait la venue

du Rédempteur. Omer imagina qu'elle confondait le Christ et lui-même

dans une seule dévotion.

--Je remercie Dieu..., cria-t-elle à Mme Gresloup qui l'interrogeait,

avec quelque aigreur, sur cette envie de musique.

La dernière note expirée, Elvire demanda gentiment à faire une promenade

en bateau. Le domaine s'étendant au bas de la colline, un triple et

vaste étang s'était, peu à peu, formé dans le creux d'une ancienne

carrière. C'était un lieu mélancolique entouré de roseaux fauves. Les

deux mères s'assirent à la poupe. Sur le banc du milieu, Omer mania les

rames. A demi couchée contre la proue, Elvire, parmi les plis d'un

châle, contemplait le déclin du jour dans le calme miroir. Omer chérit

le profil grave du petit nez aquilin, des grandes paupières pâles, de la

bouche étroite et serrée, de la joue oblongue, que couronnait l'onde

épaisse d'un bandeau d'or sombre, et qu'une bride rose nouait au large

chapeau de taffetas gris. L'ombre de la jeune fille glissait, avec la

nacelle, sur la surface clarteuse, vers les ombres rousses des arbustes

et vers les branches de quelques saules éplorés.

--Omer, aimez-vous l'eau? dit-elle. Comme mes songes, elle est

silencieuse et changeante. Tous les poètes ont écrit qu'à son image, la

vie passe entre les rives de la nature plus éternelle. Voyez, cet étang

même! Un courant l'anime. Cessez de ramer. La barque dérivera... L'eau

demeure active en elle-même, quel que soit son repos apparent. Ainsi de

mon âme. Quand j'aperçois mon visage reflété dans le visage de l'eau, je

ne sais plus lequel m'appartient en propre... Dans mon âme, aussi, la

nature paraît, tremble, luit, triomphe et se dissipe, comme les roseaux

et les arbres de la rive paraissent, tremblent, luisent, triomphent, et

se dissipent dans le reflet du courant mystérieux que suit notre esquif.

--Voyez, Elvire, le jour baisse encore... et plus je considère l'étang

s'obscurcir, plus il ressemble à votre visage. Vos teints sont presque

pareils. La même lueur de soleil verte et dorée vous farde l'un et

l'autre... Votre front si pur entre les bandeaux reproduit le dessin

même de l'onde qui pénètre l'anse finale ombragée par les saules sombres

et roux... Tout l'ovale de l'étang reflète votre face et la nuance de

vos regards mélancoliques... Mon ange aux doux yeux! Je vous vois

seule... J'oublie la terre... J'oublie les cieux... Ils sont en vous

confondus...

Il ramait mollement. Le sein modeste d'Elvire s'agitait sous l'armure de

la robe plate. Il sentit en lui-même cet émoi frémir. A supputer le

bonheur de la jeune fille, il le goûtait aussi. «Elle pleure de joie en

m'aimant, et je ne suis pas éloigné de répandre des larmes parce qu'elle

pleure!»

A la poupe, les deux mères jasaient. Elles ne s'occupaient guère des

amants éperdus. Omer ne guida plus le bateau qu'avec une seule rame,

très lentement. Sa main droite, libre, effleura les ongles d'Elvire. Il

lui prit les doigts. Ils étaient frais et langoureux. Ils

s'abandonnèrent à la pression timide. Un grand frisson traversa la jeune

fille, sans qu'elle voulût cesser sa contemplation de l'eau, comme si

la défaite de sa vertu ne devait pas être vue par sa pudeur.

--Que la nature est muette, ce soir... reprit-elle en murmurant.

--Elle se recueille; elle est attentive; elle fait silence pour nous

mieux voir.

--Il fait beau! reprit-elle encore... Il fait éternel...

Omer eut peur que cela répondît à une vérité lointaine, inconnaissable

et sûre. L'esquif glissait sur le froissis de la surface qui se moirait

légèrement. Elvire, à la proue, regardait le bonheur imprécis de

l'avenir... Ce fut une longue communion entre l'univers et son âme. Le

jeune homme, un instant, pensa devenir jaloux du crépuscule pers et or,

transparu dans les branches basses des saules.

Sans qu'il parlât, Elvire l'entendit craindre. Elle exprima leur idée

secrète.

--La cadence de votre rame, Omer, divise en vain cet instant; il me

semble qu'il ne peut être interrompu ni limité; il me semble qu'il va

durer toujours, comme le temps que le balancier de l'horloge divise en

vain... par ses bruits réguliers?...

--Oh! pourquoi ne durerait-il pas toujours, au moins dans mon coeur,

cet instant... jusqu'à la mort?...

--Hélas! il y a la mort... Nous ne nous sauverons pas de la mort...

--Les enfants sauvent de la mort les sentiments de leurs mères, et il

les continuent, ils les transmettent à leur descendance... Le principal

de nous-mêmes échappe ainsi à la fatalité de la destruction. Tout renaît

de soi, chère Elvire. La branche d'acacia fleurit aux interstices du

tombeau. Il suffit d'aimer pour que, de nous, le meilleur

refleurisse...

Les doigts d'Elvire se crispèrent un peu dans la main du jeune homme. Il

répéta:

--L'amour sauve de la mort... Elvire. L'amour sauve de la mort...

--Croyez-vous?

IV

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 7 / 39 段