venaison froide, présidait, tranchait et versait du vin de Chypre dans
le verre du général Héricourt en grand uniforme. Nulle part, l'abbé de
Praxi-Blassans ne découvrait son bréviaire, bien qu'il fût en retard
pour se rendre à la cathédrale, et passer la revue de son cortège. Il
portait une soutane de drap fin, mais un peu luisante aux coudes et aux
omoplates, toute blanchie sur les épaules par la poudre de la chevelure
qui flottait. Mme Héricourt lui fit compliment sur l'ordonnance de la
procession. Il la remercia d'un mot, et, finissant par renoncer à son
livre, il partit.
A l'intention d'Omer, l'oncle Augustin, toujours affable, remplit de
Chypre un verre de Bohême. Pendant que le jeune homme goûtait la saveur
du précieux liquide, venu dans une outre en peau de bouc, le général
gouvernait la conversation. Il la mena des curiosités romaines aux
lettres échangées entre le voyageur et Denise, aux billets de Dolorès
Alviña.
Le comte parlait alors confidentiellement à Mme Héricourt que la tante
Caroline servait et abreuvait. Les chiens s'étant partagé un coq du
poulailler au milieu de la pelouse, Dieudonné se précipita, et leur
infligea des châtiments justes, mais indéfinis. Le général en profita
pour entreprendre son neveu.
--Cette pauvre Dolorès est folle... Imaginez-vous que votre soeur a
surpris, dans une armoire, tout un costume de cavalier. Cette enfant
comptait l'endosser pour suivre à distance ma chaise de poste et vous
apercevoir ici, pendant la procession... Elle a tout avoué dans un
déluge de larmes... J'ai dû la mettre sous clef avant de partir...
Heureux mortel! Ariadne s'arrache les cheveux sur le promontoire en
guettant votre retour. Cruel, que de malheureuses vous faites!...
--Je ne les fais point, s'il en est. Elles se font toutes seules.
--On n'est pas plus séduisant que vous... C'est un crime de se montrer
agréable à l'égard de pauvres innocentes quand on a votre tournure et
votre éloquence. Elles en perdent l'esprit. Peu vous importe!... Sans
doute... Mais enfin? Le coeur d'une fille sensible est chose très
fragile. On meurt de ces jeux-là... On en meurt.
--Ah! diable!...
--Ne raillez point...
--Mais c'est Mlle Alviña, qui me bloque dans les coins de votre salon,
et Denise, qui l'encourage à m'y bloquer. On a fait le siège de ma
personne, et je n'étais pas malotru jusqu'à répondre par des violences.
La politesse m'enjoignait de subir le siège, en évitant les assauts
aussi bien que les sorties. Je m'en suis tiré fort proprement de cette
manière, à mon goût. Et mes réponses d'Italie n'excitaient point Mlle
Dolorès à se déguiser en chevalière d'Éon pour me darder ici une
oeillade romantique. Faut-il que, l'ayant prévenue, je coudoie des
brigands qui m'attaquent afin qu'elle me délivre..., et que cela nous
lie comme à la dernière page de deux tomes, avec frontispice gravé en
taille douce, où l'on voit un cadavre poignardé et deux amants sous un
chêne que l'orage foudroie!
--Voilà bien les jeunes gens d'aujourd'hui. Quelle sécheresse de
coeur! Dès vingt ans, comme dit M. Beyle, ils visent à être députés du
cens, et à se prononcer sur la conversion de la rente... Il faudra que
je vous présente au jeune de Montalivet. Vous êtes bâtis l'un et l'autre
pour vous convenir... A votre âge, nous courions l'Europe, le sabre au
poing, en criant: «Vive la liberté!» Nous lisions les ruines de Volney à
la lueur du bivouac; et nous nous battions en duel, pour garder le ruban
d'une belle Allemande éplorée... Vous autres, vous préférez la fortune
aux belles-lettres et aux sentiments généreux... Après tout, peut-être,
avez-vous raison... Nous étions de grands fous.
--Peuh! ça ne vous a guère empêché de devenir un grand sage mon oncle,
un grand sage honoré de plaques et de cordons, héritier d'une riche
Hollandaise... près d'être fait comte. Vous nous la baillez belle...
--Chut.
Le général accentua sa mine sévère; mais, sans corriger la grâce affable
de sa voix:
--Vous ne croyez plus à rien.
--Parce que vous êtes notre exemple.
L'oncle Augustin sourit; se tut un instant; puis, s'étant levé, prit
Omer sous le bras. En camarade affectueux, il dissertait. De la morale à
la philosophie, de la philosophie aux actions qu'elle inspire, il en
vint à parler du triomphe de Bolivar, du Pérou, puis du Congrès de
Panama, qui réglerait les rapports entre les libéraux américains et la
Sainte-Alliance espagnole. Bolivar semblait promettre la restitution de
leurs biens aux héritiers des absolutistes exilés ou morts au cours de
la guerre civile. Dolorès Alviña deviendrait alors un très beau parti.
Son feu père cultivait le coton sur la côte de la mer des Antilles.
Leurs plantations étaient nombreuses entre Porte-Caballo et La Guayra.
Si l'on réglait ainsi les affaires des vaincus, la tante Caroline aurait
bientôt avantage à traiter avec Mlle Alviña. Car, en dépit de divers
prêts hypothécaires consentis à la filature de Marchiennes par la Banque
d'Artois, la mauvaise administration de l'emprunteur le réduisait aux
pires extrémités. La Compagnie Héricourt avait résolu, pour se
rembourser, de reprendre cette affaire, en appointant l'industriel
malheureux, afin qu'il continuât de gérer la fabrique, mais sous la
surveillance de Mme Cavrois. Le général supputa les gains probables. La
Compagnie Héricourt pouvait, le lendemain de la décision officielle
promulguée à Panama, conclure avec les planteurs de Dolorès un forfait
pour les achats de coton en balles. Il déclara la combinaison fort
bonne. A Roubaix, plusieurs tissages gagnaient une grosse importance
financière. Ni la Compagnie Héricourt, ni la Banque d'Artois ne devaient
permettre le développement d'une industrie régionale où elles n'auraient
pas la main, et qui pourrait, dans l'avenir, fonder une concurrence
pernicieuse à la suprématie commerciale des Moulins Héricourt.
Omer s'amusait de toute cette stratégie fort adroite pour le jeter dans
les fers de Dolorès Alviña. En son roide uniforme bleu, fleuri d'or au
col, aux manches, le général marchait, penchait le profil de sa jolie
tête fine, rasée aux joues, coiffée de courtes boucles presque blanches.
Il était charmant, subtil, parfumé, flagorneur; et sûr de son influence.
Il appela le comte en témoignage, puis Mme Cavrois. Ne pensaient-ils
point à l'urgence d'enrichir la filature de Marchiennes? Ce fut, en
effet, leur avis. L'oncle Augustin démontra que l'un d'eux devait plus
spécialement s'occuper de la nouvelle affaire. La tante Caroline ne
pouvait suffire à cet énorme travail. Omer Héricourt l'aiderait en cela,
ainsi que le comte l'aidait pour les importations, le général pour la
finance, et Dieudonné pour la fabrication du sucre de betterave. Le
comte riposta:
--Parbleu! il est grand temps que cet amateur de grisettes fasse
l'apprentissage du rentier et qu'il apprenne à gérer son bien. A tout
prendre, il se pourrait qu'il eût bientôt l'occasion de donner des soins
à certaine fortune personnelle qui lui viendrait du pays de Galles par
la voie des épousailles. Cela ferait de ce petit maître le plus gros
actionnaire de notre Compagnie. Et c'est avec lui que vous auriez à
débattre en dernier ressort, général, les clauses des décisions
importantes. Il contrebalancerait votre influence et celle du comptoir
de Java. J'ai toujours ouï dire qu'il n'était point mauvais, pour une
Compagnie de commerce, d'être régie par deux opinions rivales qui se
contrôlent réciproquement.
--Deux avis valent mieux qu'un, conclut, sentencieuse, Mme Cavrois.
Elle et Praxi-Blassans se regardaient avec malice devant le général,
assez penaud.
--Oh! la petite Elvire!... répondit-il... Rien n'est encore fait de ce
côté-là; hormis un souhait! Denise ne partage pas votre confiance.
--Ni Mlle Alviña, je gage..., riposta durement le comte, avant
d'éternuer à plusieurs reprises.
--La procession quitte la cathédrale à midi... Peut-être faut-il se
mettre en route...; insinua Mme Héricourt, par esprit de conciliation.
L'on s'apprêta pour le départ. Le comte et le général ceignirent leurs
épées de parade, en plaisantant avec belle humeur. Dieudonné vint
prendre Omer, qui se formulait de cette façon le résultat des deux
entretiens:
«Mon oncle de Praxi-Blassans tremble que je ne lui enlève Élodie; mon
oncle Augustin tremble que, par le mariage avec Elvire, je ne lui retire
l'autorité dans les conseils de la Compagnie et de la Banque. Il
m'appartient de profiter de ces deux appréhensions, pour me grandir...»
Ayant mis son chapeau, il se frotta vigoureusement les mains, sans rien
répondre aux questions joviales du gros garçon.
Ils allèrent à pied. Une demi-heure de marche était à peine nécessaire
pour gagner Arras. Des cabriolets et des chars-à-bancs se succédaient à
grand bruit sur le pavé du roi. Ils emportaient, vers le parvis de la
cathédrale, des propriétaires ruraux engoncés dans leurs cols à pointes
molles, leurs cravates à trois tours, leurs gilets à ramages et les
collets mal roulés de leurs habits bleus. La plupart saluaient au
passage, en se félicitant de la température. Des cavaliers poudreux
arrivaient, cravachant leurs bidets maigres, franchissaient le
pont-levis entre la courtine de briques et le talus de la contrescarpe,
pour s'engager sous les voûtes de la place dans l'ossature de murailles
angulaires coiffées de gazon, qui sertissaient la ville aux mille
cloches sonnantes. Les carrioles rustiques encombraient les couloirs des
portes fortifiées. Les campagnards criaient des bonjours en patois,
s'admiraient les uns les autres, se félicitaient de leurs courtes
blouses, de leurs chapeaux en forme haute, mais devenus flasques et roux
à l'usage. Ils tiraient par une seule corde sur la bouche de leurs bêtes
pataudes, dont les paturons étaient barbus.
Les cousins non sans peine se frayèrent passage parmi les ânes que
chevauchaient les paysannes aux bas noirs, et qu'elles tapaient du
poing. La rue de maisonnettes sentait l'huile, le tan, la corne brûlée
au sabot du cheval que l'on ferrait sous le hangar de la forge. Des
brasseurs en jupon et en gilet roulaient leurs tonneaux sonores. L'herbe
sèche enodorait la boutique de l'herboriste. Le militaire époussetait
son pantalon blanc sur le seuil du marchand de tabac. Une fille déboucla
sa jarretière à l'ombre d'un porche; elle tirait son bas bleu sur une
jambe fine. Des garçons hissaient contre une façade, par la poulie
suspendue au pignon, les bottes de foin qu'un vieux en bonnet de coton,
attrapait de sa fenêtre, et emmagasinait. Le shako noir d'un chasseur,
sa veste verte, et son sabre retentissant, attiraient les oeillades et
les rires des servantes à genoux qui lavaient les perrons de grès
bleuâtre. Trois demoiselles empanachées descendirent les marches de leur
demeure. Elles tenaient leur livre de messe et leurs chapelets dans
leurs mains jointes contre les pans de leurs écharpes.
Les maraîchères étalaient sur le bât des ânesses leurs légumes avant de
tirer le pied de biche des sonnettes à la porte des maisons bourgeoises.
Des chiens de chasse erraient modestement, le nez à fleur de ruisseau.
Devant le Café du Théâtre, les cousins aperçurent le vieux chevalier de
Vimy, qui se promenait, la badine en l'air, fort satisfait de ses
escarpins vernis à l'oeuf, de sa culotte jaune, de son gilet de moire,
de son habit tête de nègre, de ses manchettes fines et de son jabot
empesé. A leur salut, il répondit en soulevant les bords plats de son
chapeau. De loin, il invitait Omer à prendre un doigt de muscat chez la
belle Herminie. Pour elle il avait installé ce magnifique établissement
tapissé de glaces, orné de banquettes en moleskine rouge, d'un comptoir
recouvert de marbre, après avoir marié cette fille à l'aubergiste
Caldeneuf, l'ancien carabinier de l'empire qui, vers 1824, était
opportunément décédé, lors de sa deuxième apoplexie, d'ailleurs prévue.
Dans la fumée des pipes, Omer souhaita le bonjour aux vieux amis de
l'oncle Edme, les conspirateurs de 1820. Sorti des prisons royales
depuis six mois seulement, M. Boredain était devenu bouffi et presque
idiot. Il ne parlait que de la retraite de Russie et du mal qu'il avait
eu, bien que vélite de la garde, à changer de chemise entre Smolensk et
la Bérésina. A peine les cousins furent-ils assis, qu'il les entreprit
là-dessus. Puis il pria qu'en considération de ses malheurs on lui
trouvât dans Paris une place de commis aux nouveautés. A colporter le
drap et le velours d'Amiens dans les boutiques de l'Artois, il gagnait
peu de chose.
Atrabilaire, M. Lepault renchérit. On n'accordait rien aux vétérans de
la Révolution. Ils pouvaient, comme M. Saturnin, le brasseur, avoir eu
le sourcil coupé par un kaiserlick, et, la vieillesse venue, risquer de
perdre l'oeil; ou, comme l'épicier Bodnot, avoir perdu deux doigts au
siège de Dantzig, ce qui l'empêchait de tenir les cartes; ou, comme le
fermier Delorme, boiter en gardant une balle de Ligny dans la cuisse,
personne ne voulait plus s'inquiéter d'eux.
Les joueurs de dominos l'approuvèrent. Dans sa polonaise à brandebourgs,
M. Lepault agitait sa maigreur en déclamant. Lui ne se plaignait pas de
sa situation matérielle. Il gérait le rendement des tourbières, et cela
lui suffisait. Mais, enfin, leur honneur de soldats, quels avantages
obtenait-il? Aucun. Voilà qu'on les enrôlait dans l'Opposition
Constitutionnelle, maintenant! Et quels vils subterfuges politiques! On
les priait de suivre la procession, pour rallier à la cause du ministère
l'esprit des campagnes sans effaroucher personne. Que signifiait tout
cela? Depuis douze ans, on les faisait tourner comme des tontons...
--Comme des tontons! Voilà le mot!... reprit M. Saturnin, en écartant
ses jambes colossales, qui serraient trop sa panse, sur le bord du
tabouret.
--Nous avons marché avec Nantil, dans l'affaire du Bazar Français; avec
Berton, dans l'affaire des Chevaliers de la Liberté. On nous a mis dans
les comités philhellènes! Aujourd'hui nous voilà public de procession!
C'est trop fort!
--C'est trop fort!... conclut M. Corbehem, en donnant du poing contre la
table... Votre père, monsieur Héricourt, marchait plus droit que cela,
lorsqu'il sabrait les Russes, avec mon pauvre frère, sur la chaussée
d'Austerlitz!...
--L'empereur a rétabli la religion pour le peuple! rappela de loin le
chevalier de Vimy.
Il s'accoudait au palissandre du comptoir, contre le corsage de la belle
Herminie. Se rappelait-elle avoir eu les prémices d'Omer autrefois dans
la goguette qu'elle tenait, hors la ville, avec sa mère, veuve d'un
lieutenant? Elle avait pris de l'embonpoint et trônait dignement, le col
enlacé d'un boa de cygne... D'un sourire toujours spirituel elle tenta
de répondre aux mines de l'avocat. Mais un hussard délicieux parut la
surveiller. Elle sembla le craindre. Il frisait une moustache crépue de
l'air le plus impérieux, en heurtant sa pipe contre la cimaise, pour
faire tomber la cendre. Ce sous-officier ne toléra point qu'Herminie eût
la mémoire plus aimable. Il se dressa dans le dolman rouge et le
pantalon bleu; il lui demanda de ses nouvelles avec impertinence, de
façon à bien indiquer ses droits évidents aux nouveaux venus. Sans le
déconcerter beaucoup, le chevalier de Vimy le lorgna de son monocle à
tige. Omer songeait aux heures de sa quatorzième année, quand la mère de
cette femme, l'appelant «mon bel Hippolyte», se comparait à Phèdre, et
le roulait dans son lit, le déshabillait... Quelle confusion était la
sienne, lorsqu'il sentait la chair nue de la matrone sur lui! Et quelle
était la force du plaisir, alors! Le temps l'émousse, hélas! Avec la
fille, il avait joué comme avec une gamine de son âge, mais sans rien
omettre de leurs vices réciproques. Voici qu'un hussard aimait cette
Herminie jusqu'à faire le bravache; et le chevalier de Vimy aimait au
point de souffrir cela.
--Messieurs, paix-là! suppliait M. Mercoeur, calmant les colères des
joueurs de dominos... L'empereur ne tolérait pas l'irréligion. Le grand
homme avait ses motifs.
Ils cédèrent à l'ascendant de cet ancien officier aux dragons. Habile
jadis à faire du butin en campagne, il portait un habit de drap fin, des
bottes vernies et, en outre, de grosses bagues chargées de rubis, qu'il
avait conquises sur les morts d'Austerlitz et de Wagram, ainsi que ses
rentes, les deux montres enrichies de brillants, pendues le long de sa
culotte de daim.
Les sonneries des cloches redoublèrent. M. Mercoeur paya sur le
comptoir de la belle Herminie. Les groupes se formèrent pour se rendre
au lieu où la procession s'arrêterait, où la mission planterait sa
croix.
Dieudonné Cavrois fut entouré par les vétérans, tandis que le chevalier
de Vimy et M. Mercoeur accompagnaient Omer. Ils l'accablaient de
politesses et de louanges, à propos de son duel, du plaidoyer pour le
major Ulbach, de ses exploits de carbonaro, rue aux Ours, et en Italie.
La gloire de Cicéron avait enfin une rivale, à ce qu'ils assurèrent. Il
ne tenait qu'à lui d'être député, dès qu'il aurait l'âge. Il se plaisait
encore à ces flatteries, quand on se trouva sur la Terre de Cité, au
centre de la multitude respectueuse et murmurante rangée en cercle
contre les petites maisons de la place. Bientôt une rumeur se développa
de la rue St-Aubert; les gendarmes débouchèrent, en grande tenue, le
plumet au soleil, et le sabre à la hanche. Leurs chevaux lustrés
avancèrent au pas. Les oursons brillaient à la lumière; les plastrons
rouges et les culottes de peau jaune excitaient l'admiration des
fillettes. Les versets d'un psaume furent psalmodiés par des voix mâles,
et une centaine de chantres en surplis défilèrent autour de la place,
jonchée de roseaux et d'herbes aquatiques, cernée d'une foule pimpante
qui chuchotait avec les gens des maisons. L'arme droite, des fantassins
gantés de blanc se suivaient à trois pas d'intervalle. Ils honoraient le
pieux cortège par les fleurs de lys brillant à la plaque de leurs shakos
évasés, par leurs buffleteries en croix sur leurs habits bleus.
--Soldats de sacristie! Roides comme des cierges... Pas de souplesse...
grognait au hasard M. Mercoeur, en écartant les jambes, comme s'il
venait de mettre pied à terre après une longue chevauchée.
--Voyez-moi quelles petites gens ils recrutent pour faire nombre:
par-dessous le surplis des chantres, on aperçoit le pantalon gris et la
guêtre noire de malheureux ouvriers qui font les saints à quinze sous
la séance..., remarquait M. Corbehem; il ricanait bien haut, il faisait
trembler sa bedaine en gilet de velours, et battait, avec les bras, la
jupe de sa redingote marron.
Le plus grand élève des Frères ignorantins portait la bannière du
Sacré-Coeur; les garçons étaient nu-tête, bien peignés, vêtus de
blouses et de pantalons en bure monastique, et tenaient chacun un petit
cierge maigre, éteint déjà. Suivaient les filles voilées de la
mousseline roide qui recouvrait les robes de salin et de soie, gloires
passées des bals et des mariages, cadeaux offerts par les dames de la
ville aux Enfants de Marie. Omer ni le chevalier n'estimèrent la beauté
de l'âge ingrat. Mais des voix délicieuses et frêles montaient par la
rue, d'où sortaient leurs deux files infinies. Sur l'air en vogue de la
_Dame Blanche_, leur choeur modulait un cantique timide qu'appuyaient
les sons des cloches les plus lointaines, comme si le voeu de la ville
recommandait au ciel les prières de ces jeunes sourires. Derrière, les
bannières bleues brodées d'argent luisaient, ainsi que les visages
divins et véritables de cette foule pieuse formant un seul corps en
adoration. Le général Augustin, roide, magnifique, illuminé de croix et
de broderies, soutenait, avec le secours du bedeau, un brancard
antérieur du dais, à la gauche de l'évêque qui présentait au peuple les
rayons de l'ostensoir. A droite, le comte de Praxi-Blassans, son claque
sous le bras, marchait impertinent, sévère, le front levé. Les brancards
postérieurs étaient aux mains du trésorier général et du directeur de la
Banque d'Artois, deux solennels messieurs, en habit bleu barbeau et en
bas de soie. Puis les musiciens de la garde nationale assourdissaient
dans leurs cuivres une marche de mode lent, que rythmaient les coups de
grosse caisse. Mme Héricourt, Mme Horpsvrahen, la tante Caroline et une
demi-douzaine de veuves accompagnaient de très petites filles portant
des lys en papier. Enfin, l'abbé de Praxi-Blassans et les trois
missionnaires précédaient la croix peinte en vert-pomme, charriée dans
une brouette fleurie, qu'escortaient, avec de gros cierges, les
fonctionnaires en uniformes brodés, les officiers supérieurs chargés
d'épaulettes massives et coiffés en coup de vent, le troupeau de dames
aux chapeaux de plumes, aux collerettes tuyautées, et aux cachemires
polychromes enveloppant les froufrous soyeux des robes. Le vent
ébouriffait un peu les mèches des hommes découverts, secouait les
panaches roses et bleus des femmes, arrondissait les rubans des
bannières, transportait quelques parfums d'iris et de lavande, quelques
odeurs de cuir et de pommade, effaçait fort vite les sons de la musique,
et enlevait au ciel le cantique des voix pures.
De partout, mille et mille gens affluaient jusqu'à la Terre de Cité.
Toute l'âme de la ville venait au coeur que, pour ce jour-là, lui
avaient choisi l'abbé de Praxi-Blassans, le général Héricourt, le pair
de France, et la tante Caroline. Elle riait à chacun, semant le suif de
son cierge de six livres. Les touffes de têtes graves et fraîches se
penchaient à toutes les fenêtres des petites maisons étroites. D'une
fabrique voisine, plusieurs centaines d'ouvrières accoururent. En haut
de l'estrade, Édouard prêcha.
On entendit peu de choses. Le silence unanime frémissait. Omer Héricourt
apprécia l'orgueil de contempler la population entière, toute cette
Flandre espagnole, écoutant, sur les genoux, la parole de sa famille,
qui déclamait, messagère de Dieu, par la voix mélodieuse et forte de ce
jeune prêtre, aux belles boucles poudrées, aux mains lumineuses.
La croix fut érigée. Deux coups de maillets assurèrent les étançons dans
la maçonnerie du calvaire. L'évêque fit plusieurs pas, avec la crosse
pastorale. Il bénit le Signe, pendant que les diacres en lourdes
chappes d'orfèverie relevaient les pans du manteau d'or. Comme le
vieillard larmoyant se tournait vers la foule, avant d'achever l'action
de grâces, une belle femme en deuil, se précipita, s'abattit contre
terre, étendit ses mains gantées...
«Monseigneur!... Et vous, mes frères,... sanglota Mme Horpsvrahen,
j'avoue humblement... avoir profité sans scrupules... des biens acquis
par feu mon père, à vil prix, du temps de l'impiété et du malheur... Le
domaine de Horps, qui appartenait, avant la Révolution, aux abbayes, et
qui était de la sorte devenu la propriété des miens, je le restitue
aujourd'hui à l'Église, entre les mains de M. l'abbé de Praxi-Blassans,
pour qu'il le rende à sa destination première. Et je prie Dieu, par
l'intercession de la Sainte Vierge, afin qu'il me pardonne mon péché!...
Ainsi soit-il!»
Sanglotant d'émotion, elle avait donc récité la leçon écrite par
Édouard. La foule, d'abord silencieuse et stupéfaite, s'interrogea, se
renseigna: les uns approuvaient, les autres admiraient.
Mais les filles entonnèrent un cantique. La grosse caisse tonna.
L'évêque se prosterna à nouveau devant l'ostensoir déposé dans un
amphithéâtre de cierges et de fleurs. Et toutes les cloches de la ville
s'ébranlèrent à la gloire des Héricourt.
III
--Elvire, pourquoi soupirez-vous?
--Le sais-je?
--Est-ce une plainte?
--Sans doute.
--Et que vous m'adressez...
--Je ne dis point cela...
--Mais encore?
--La vague de la mer sait-elle ce qui la fait gémir?
--Vous cachez dans une phrase d'élégie ce qui vous peine...
Elle secoua la tête, et continua de tricoter en marchant sur les
feuilles mortes. L'automne était somptueux, parmi les arbres d'or au
jardin de Meudon. Les cailloux des sentes humides brillaient devant le
soleil aussi pâle que le ciel. Omer scrutait de son mieux l'âme de Mlle
Gresloup. Était-elle jalouse de l'Espagnole? Elvire souffrait-elle de
cela? Mais alors elle l'aimait, lui... Il ne put rien obtenir de la
pudeur qu'elle mit à lui tout dissimuler de son âme.