Telle était cette grosse femme replète et blafarde. Sans doute, ayant

refermé son agenda, grattait-elle de l'ongle, pour le sucer ensuite, la

tache de graisse omise sur la table par la négligence des serviteurs. Le

préfet lui obéissait. L'évêque la flattait. Le roi la redoutait, comme

il redoutait l'esprit de la France.

--Maman!

Dieudonné Cavrois murmurait encore le nom pathétique avec un accent de

tendresse triomphale. Il regardait droit devant, comme s'il pouvait

apercevoir sa mère par-delà des campagnes transparentes. Il fouetta les

larges flancs des boulonnais. Leurs crinières secouées flottèrent

jusqu'aux garrots, leurs queues balayèrent la route, tandis qu'ils se

cabraient avant de prendre le galop, et de faire jaillir le feu sur le

pavé du roi.

II

La bise alerte de septembre balançait les rameaux gracieux de l'acacia

devant la porte-fenêtre. Frileux, malgré le soleil du matin, le comte de

Praxi-Blassans rajustait contre ses épaules maigres le châle plié en

quatre qui glissait sur son habit de pair chamarré d'argent. Il

déjeunait seul devant un guéridon chinois, avec de la confiture de

coings, des rôties au beurre et du cacao délayé dans la crème. Son valet

de chambre anglais extirpa du nécessaire, en peau de truie, une spatule

de vermeil; il finit de tourner la mixture qui mijotait sur la flamme de

l'esprit de vin chauffant le réchaud d'argent, puis se retira. Le comte

interrogeait Omer sur le voyage à Rome. Il fronçait les sourcils quand

la voix bruyante de Cavrois l'incommodait, à travers la cloison. Car,

dans la grande salle à manger le général Augustin partageait les

tartines et le café au lait, et la tante Caroline refusait une tranche

de chevreuil froid, de laquelle Dieudonné, joyeusement, poursuivait

l'éloge homérique, aux rires de l'abbé.

Dans le boudoir étroit, que des paysages peints décoraient d'une cascade

sombre, d'un guitariste jouant pour des dames assises sur la coudrette,

d'une ruine abritant un berger en manteau rouge et ses moutons, M. de

Praxi-Blassans s'était réfugié, à l'écart du bruit. On avait roulé un

fauteuil à oreillettes. Il s'y prélassait en mâchant, au gré de son

large menton mobile et osseux.

--Ça, mon neveu, il faut que je vous entretienne de mes fantaisies. J'ai

celle de vous emmener avec moi chez le Turk, quand nos affaires là-bas

seront rétablies... Il me faut un deuxième secrétaire d'ambassade... Et

vous me convenez... Cela vous arrange-t-il?... Oui, n'est-ce pas?... On

jase de votre mariage avec la petite Gresloup. Qu'il se fasse ou non,

peu m'importe. Vous avez du loisir, car je ne partirai qu'au coeur de

l'hiver... D'ici là, vous aurez réglé vos affaires de coeur... si tant

est qu'à votre âge il seye de prendre femme. Courons au plus pressé. Je

vous remettrai sur le tantôt les notes de l'instrument diplomatique

qu'il s'agit de faire agréer à la Sublime-Porte, à l'empereur de Russie

et au ministre anglais. Un point de droit byzantin est discutable. Vous

savez que le Grand-Seigneur se pique de s'être mis dès 1453, lors de la

prise de Constantinople, en lieu et place des Commènes, des Ducas et des

Paléologues, et de régenter la Grèce au titre de leur légitime

successeur, par droit divin. Veuillez rédiger un mémoire de

jurisconsulte pour éclaircir les droits d'un chacun au temps des

empereurs grecs, et faire valoir les avantages politiques dont les cités

hellènes étaient en jouissance, à l'encontre de ce qui se passe

aujourd'hui. Je compte joindre ce mémoire à mes rapports et minutes, et

vous en faire honneur de telle façon que vous obteniez une place auprès

de ma personne, lorsqu'on m'enverra traiter avec le Divan, entre Noël et

la saint Sylvestre... Je ferai en sorte qu'on passe l'éponge sur vos

peccadilles. Je flaire qu'il y aura d'ici peu quelque changement au

Château. Tout cela demande du temps. Vous aurez licence de donner au

sentiment ce qu'il réclamera. Madame Gresloup est issue d'une bonne

famille galloise... Vous pourriez conclure une plus sotte union... A ce

propos, si j'en crois la comtesse, la jeune personne est quelque peu

navrée de votre inconstance ordinaire. J'ignore qui la renseigna; mais

elle voit d'assez mauvais oeil que vous donniez des soins à tant de

maîtresses... Vous surprendrait-il à l'extrême que votre soeur Denise

et son Espagnole eussent, par inadvertance, fait, devant votre belle, de

piquantes allusions à ces faiblesses?... Vous n'en seriez pas trop

estomaqué, je gage? Ni moi... ni moi...

Là-dessus, le comte ricana bien haut, en tapant les accoudoirs du

fauteuil; puis se bourra le nez de poudre brune, s'essuya dans une

batiste, et disparut derrière son bol de vermeil, qu'il vidait en

gloussant.

La raison d'Omer approuvait tout ce que l'oncle avait dit, tout ce qu'il

appuyait maintenant d'exclamations ironiques, bien qu'il croquât une

rôtie fauve à la confiture de coing.

--Tenez-vous encore à cette petite Élodie, reprit-il?... Hé, la pécore

était de tous points affriolante... Vous l'abandonnez fort méchamment,

ce me semble! Tout est-il quasi rompu? Vos belles Romaines

auraient-elles effacé le tendron de votre mémoire... A peu près! Au

diable le volage! Vous méritez, monsieur, d'être tiré à quatre chevaux

sur la grand'route de Tendre... Et vous ne nourrissez pas l'intention de

vous faire pardonner!... Non? Oh que si! Vous rougissez, monsieur, vous

rougissez!

Son doigt sec menaça le front d'Omer qui d'ailleurs ne s'inquiétait plus

d'Élodie, sauf à des instants d'oisiveté, et qui ne comprenait guère la

cause de cette insistance. Le jeune homme se défendit de son mieux.

Depuis que l'oncle de Praxi-Blassans lui avait enjoint de rompre avec la

grisette, il n'avait point renoué vraiment. A quelques visites, à

quelques parties de campagne, et à quelques soupers, de loin en loin, il

avait borné ses relations, au reste moindres que celles entretenues avec

la blonde Angeline. Il l'expliqua joyeusement, au comte qui l'écoutait

fort attentif, qui le regardait à travers un lorgnon double en usage au

temps des Incroyables.

--Eh, mon oncle; ne craignez point que je me lie derechef... Voilà cinq

grands mois que je ne l'ai vue. Nous n'avons même pas échangé de

lettres...

--A d'autres!

--Je crois, en effet, lui avoir envoyé de Rome, au moment où je faisais

des emplettes, un petit bijou de Transtéverine: des anneaux d'oreille.

Elle m'en remercia par un billet de politesse... Ce fut tout...

--Mais, Monsieur, n'est-ce point la preuve que vous tenez à demeurer

dans ses bonnes grâces?

--Ma foi, non... Elle se montre toujours aimable. Je lui garde un bon

souvenir; et ce présent en fut une modeste marque.

--Défiez-vous de cette courtoisie galante. Elle joue les pires tours aux

caractères les plus résolus. Et je trouve mauvais que vous ayez donné

barre sur vous à la reconnaissance de cette fille. Il vous faut choisir

d'Élodie ou d'Elvire Gresloup... Vous n'hésitez pas?... Alors, il

convient de renoncer franchement aux grisettes. Mme Gresloup se mettrait

en travers de vos desseins pour peu qu'elle semblât craindre que sa

chère enfant fût un jour délaissée. Et cette crainte se ferait d'autant

plus vive à l'avenir que la donzelle est fort proprement entretenue, à

ce que je sais, par un pair de France...

--Élodie!

--S'il vous plaît, monsieur le sacripant! Elle a sa calèche et son

tigre, un entresol dans le quartier neuf que l'on bâtit sur les terrains

des Porcherons, et elle dépense assez gros. Je vous dis cela pour votre

gouverne... Promettez-vous donc de ne la point relancer. Vous

accepteriez un rôle peu digne de votre nom en usant d'une espèce de luxe

qui ne serait point payé de vos deniers. Et si le bruit en venait par

hasard aux oreilles de Mme Gresloup, je ne doute guère du parti qu'elle

se hâterait de prendre à votre honte.

--La sagesse me sera commode. J'avoue avoir oublié beaucoup «mon Élodie»

pendant le voyage... Et puisque la Providence veille sur sa fortune dans

la personne d'un pair de France, il me reste uniquement un gracieux

souvenir.

--Voilà qui est bien...

Le comte acheva de bon appétit toute sa confiture de coing, qu'il

étalait maintenant sur la brioche, avec la spatule de vermeil.

--Au fait, reprit-il, je vous célerai point davantage que vous me

vexeriez en allant chez cette jolie fille; car je fréquente chez elle,

puisque les affaires de l'État m'obligent à me tenir dans les meilleurs

termes avec mon collègue de la Chambre des pairs. Jugez combien il

serait malséant de nous rencontrer là...

--Je me garderai bien, mon oncle, d'en courir le risque...

--Je n'attendais pas moins de vous!... J'ai votre parole, et m'y fie.

Vous ne la reverrez point?

--Assurément!

--Par ma foi, je ne ruserai pas avec vous. Et je n'aime point que vous

teniez d'un autre ce que j'aurais la mine de dissimuler devant mon

neveu... Apprenez donc qu'Élodie est avec moi du dernier bien...

--Vous seriez ce pair de France?...

--Lui-même!

--Ah, mon oncle! La plaisante aventure...

Omer feignit de rire gaiement, bien que son coeur souffrît à prévoir

que la belle créature supporterait les colères de ce vieillard et ses

embrassements, qu'elle lui prodiguerait les caresses, les postures et

les pâmoisons.

--Ne faites point le sot à vous moquer... Loin de moi la prétention

d'être aimé, et peut m'en chaut! Il suffit qu'on me serve de la

gentillesse, qu'on me traite de nièce à oncle et qu'on me laisse prendre

des privautés pour mon argent. Je m'arrange parfaitement de

complaisances qui sont le résultat de la politesse, voire du marché. Que

la boutiquière se montre avenante et docile, qu'elle se prête à mes

caprices, sans faire la moue, qu'elle mette son corps à la disposition

du locataire, avec un sourire courtois, et des manières d'hôtesse

accorte, c'est là tout ce que j'exige... Élodie, là-dessus, me gâte.

Jamais fillette ne se feignit plus joyeuse de jeter bas ses cotillons

pour faire honneur à un vieux gentilhomme heureux de toucher un sein

frais et de respirer une haleine légère. Elle paraît contente de me

procurer ces plaisirs; son coeur compatit aux besoins de ma verdeur,

le plus gracieusement du monde. Que dis-je: elle s'étudie tout le jour à

lire les contes de M. de Sade, pour me les débiter, ensuite, à la

manière d'une actrice qui sait jouer au naturel. Elle remplace les Elle

par Je. Aline et Justine, elle l'est tour à tour quand elle me dit leurs

aventures, de mémoire, en prenant le ton et les gestes d'une femme

sincère en sa confidence. Le divin marquis n'y tiendrait pas, s'il

ressuscitait à nos soupers... En vérité, notre Élodie est la meilleure

fille que j'ai connue!... Topez-là, mon compère!

--Alors mon oncle, vous n'avez plus de prévention contre la roture des

Gresloup; et une alliance de cette sorte pour le neveu des

Praxi-Blassans ne vous semble plus choquante... Vous m'y chambrez fort

allègrement... oserai-je dire.

--Fi donc, perfide!... Ah le perfide!

Le comte riait de toute sa franchise en s'époussetant la cravate et les

broderies d'argent. Blessé de cette moquerie, le jeune homme voyait,

dans cette permission de mariage, un simple moyen de l'écarter de la

belle créature. L'honneur social du neveu, le comte le sacrifiait au

bénéfice de sa débauche. Mais il se hâta de protester.

--Que non, grand Dieu! Que non! n'êtes-vous pas au fait des variations

politiques. La stupide arrogance des ultras faillit perdre la monarchie!

Ils couraient au gouffre. Voici que M. de Martignac et son ministère

renforcent, par la demi-sagesse des libéraux, le bon ordre. Ni M. de

Châteaubriand, ni moi, ne nous soucions d'y contredire par des manières

d'antan. J'acceptai, l'autre jeudi, de dîner dans une maison tierce avec

M. le marquis de Lafayette, qui nous a déclaré les opinions les plus

raisonnables. Des unions comme celle en cause ne peuvent que fortifier

notre parti. J'incline vers les manies du major Gresloup et du

général-comte du Bourg-Butler. Il se peut que vous me voyez, certain

jour, ajouter à mes ridicules en acceptant le poignard du carbonaro...

C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur mon neveu.

Le comte était redevenu grave. Il frappa dans ses mains. Le valet de

chambre reparut, long, maigre, adroit et souple. En une seconde, il eût

emporté le plateau, les pièces du nécessaire; puis déposé sur le

guéridon chinois l'épée à fourreau de parchemin et à garde d'acier, le

bicorne à plumes et les gants. La conversation s'égara. Des anecdotes

politiques furent rappelées, entre des souvenirs concernant le marquis

de Sade, que le comte avait bien connu, devant qu'il fût enfermé à

Charenton, sur l'ordre de Bonaparte, pour avoir écrit le pamphlet de

Zoloë, contre les débordements de Joséphine.

--C'était l'homme le mieux fait pour inspirer de la passion aux femmes.

La sienne l'adora...

A l'approche de la soixantaine, le comte de Praxis-Blassans paraissait

friand de goûter mieux aux plaisirs de la débauche. Omer ne l'avait

point jusqu'alors connu sous ce travestissement. L'oncle s'efforça

d'être amical, et d'amollir la sécheresse de son fausset. Voulait-il que

le neveu s'attendrît, et lui épargnât de le tromper avec la grisette?

Apparemment. La mine inquiète, parfois, du gentilhomme suppliait que son

bonheur fragile ne lui fût point ravi.

Omer eut pitié de cette intelligence orgueilleuse auparavant, et faible,

alors, devant une jeune vigueur. Il eut la sensation de pardonner au

vaincu qu'était ce diplomate, ce pair de France, ce fils des rois de

Rascie, qui avait, de 1799 à 1815, dicté ses vues secrètes à Talleyrand,

manié, par ce fourbe, l'Europe, leurré Alexandre, et abattu l'empereur.

Cet homme-là tremblait qu'Omer ne voulût revoir Élodie, et la

reconquérir. Cet habile ambitieux offrait de compromettre sa situation

en faisant donner un secrétariat d'ambassade au carbonaro, complice des

Conosséi.

«Mon coeur sensible et mon intérêt s'accordent, pensait l'avocat, pour

me conseiller de ne pas nuire à ses amours. Sa reconnaissance peut

m'aider à gravir promptement les degrés difficiles de l'échelle sociale.

Je ne reverrai pas Élodie... Mais, Elvire, elle, me semble perdue.

Denise, afin de me marier à Dolorès après l'avortement de mes desseins,

le comte, afin de me faire morigéner sur ma liaison avec Élodie, ont,

l'un et l'autre, averti Mme Gresloup de mes péchés, sournoisement et

trop adroitement pour que je réussisse à me justifier, en un temps où

rien n'engage la fille du major et moi, sinon quelques oeillades, et

quelques tendresses enfantines... Et cependant, il faut que j'échappe à

ma mère par ces fiançailles... La tâche est rude!»

Ainsi, mesurait-il les conjonctures, durant les bavardages du comte.

Puis, la tante Caroline entra. Quel beau temps pour la procession! Ni

chaleur, ni froid. Un vent léger. Un soleil pâle et clair qui serait, à

midi, heure de la cérémonie, juste assez tiède. Elle s'en félicitait

dans sa robe de moire roide. Sur le ventre bombé, l'agrafe de

l'aumônière, aux mailles d'or, enchâssait un monstrueux grenat taillé en

manière de croix grecque à quatre branches; cela se léguait, depuis le

seizième siècle, dans la famille Cavrois. Caroline y avait joint un sac

de velours pailleté, contenant ses clefs et son mouchoir. Par-dessus la

coiffe de malines épinglée d'or, elle comptait mettre une capote de

velours marron, lors pendue au coude par les brides, ainsi qu'une

écharpe de fine soie bleue à longs effilés:

--Qu'en pensez-vous, ce matin, Gaëtan?... Le Turk arrêtera-t-il le reste

du blé russe dans le Bosphore, maintenant que nos navires quittent

Gibraltar?

--Mon courrier ne m'apporte que des balivernes, Caroline, des

balivernes. Au reste, les nouvelles volent lentement. Le télégraphe à

bras est sujet aux erreurs... En vérité, je ne sais rien. Cela n'empêche

point mes désirs de diplomate de se trouver en accord avec mes besoins

de rentier. Par ailleurs, ce sont les gouverneurs de Crimée qui

empêchent la sortie des froments russes; car le tzar en a besoin pour

ravitailler ses soldats qui manoeuvrent dans la Thrace. Le blé de

Taganrok chargé en août sur votre flotte ira-t-il seul de Gibraltar aux

marchés d'Angleterre et à celui de Dunkerque? Cela est probable. Cela

n'est point sûr. Savons-nous, d'ailleurs, ce qui se trame en Morée? Dix

jours de navigation sont nécessaires au meilleur voilier pour se rendre

de Koron à Marseille... Attendons... J'ai tout lieu de penser que le

général Maison présente à Ibrahim des arguments péremptoires... Mais

l'Angleterre souffrira mal que la Russie et la France se donnent

l'importance de délivrer la Grèce, et confisquent, par là, l'influence

dans la mer Egée... A mon sens, la Porte ne faiblira point; et je ne

prévois guère qui la contraindra. Les Anglais arrêteront les boulets

sur la bouche des canons russes, dès qu'ils approcheront de

Constantinople. Et la Porte n'ignore rien de ces rivalités... Elle les

calcule. Elle en profite... C'est là tout ce que je saurais dire...

Debout, les mains dans les poches brodées de son habit, le comte, en

dissertant, portait le poids de son corps alternativement sur la pointe

des pieds et sur les talons. Il tenait la tête haute et les sourcils

froncés. Ses narines plates flairaient l'air, à maintes reprises. Ses

cheveux gris, sans poudre, tombaient jusqu'aux épaules, où ils formaient

un rouleau soyeux. Le papillottage de ses yeux clignés et dédaigneux en

imposait autant que ses paroles saccadées comme un perpétuel ricanement.

--Nous jouons gros, remarqua timidement Caroline en se caressant les

mains. Et c'est sur votre conseil...

--Holà! ma chère dame: suis-je le bon Dieu?... M'est avis que vous avez

manqué votre affaire en négligeant de louer à leurs armateurs tous les

gros navires d'Odessa, pour que la concurrence fût embarrassée. Vide ou

pleine, la seconde flotte de Crimée celle de septembre devait, autant

que la première, nous appartenir. Votre économie de petites gens a jeté

notre entreprise dans le mauvais cas...

--Tout doux! Devais-je ne point payer ici les paysans dont je mouds le

grain, au moment où il sied de leur insinuer, dans l'intérêt de votre

fortune, une opinion politique?...

La tante Caroline étendit les bras en exagérant sa révérence, moqueuse

jusqu'à faire toucher terre à la capote de velours et à l'écharpe

suspendues dans son coude. Le comte se dressait sur les pointes, les

mains dans ses poches, et pirouettait en maugréant.

La chance voulut qu'à cette minute, par le jardin, rentrât Mme

Héricourt, courbée dans sa robe noire. Il fallut ouvrir la porte-fenêtre

sur le petit perron, et le comte s'empressa d'esquisser les gestes

inutiles, tandis qu'Omer levait l'espagnolette...

--Virginie, tu attraperas mal à demeurer si longtemps à l'église...

Omer, gronde-la. Elle est partie à six heures du matin... Et il y a des

vents coulis pernicieux...

--Point du tout. Je me place entre la chaire et l'autel, contre un

pilier... J'y suis comme dans ma chambre... La chaire fait paravent...

--Ça n'a pas de bon sens, tout de même...

--Je m'y plais... Sans médire de ton logis ma bonne Caroline, la

cathédrale me paraît plus grandiose. C'est mon palais à moi. J'y suis

fort bien. L'odeur de l'encens y remplace les parfums de ta cuisine, qui

sont exquis, mais un peu persistants dans cette demeure...

Ironique et joyeuse, Mme Héricourt continua sur ce ton.

--Il est certain que peu de palais sont aussi magnifiques, approuva le

comte. Et si je n'avais tant à barbouiller, je m'arrangerais de tenir

mes assises dans une collégiale, ornée de bons tableaux et de statues

nobles, avec deux ou trois livres de chroniques sur les genoux.

--J'ai passé de grandes heures à Saint-Pierre de Rome et à Saint-Jean de

Latran. Je ne m'y ennuyais point, se hâta de dire Omer, en songeant aux

pieuses attitudes de sa maîtresse italienne, Carita Gennarello.

Et il s'étonnait que sa mère eût raison, par le fait.

--Je me promets, dit-elle, d'être assidue à Notre-Dame de Paris, car je

suis orgueilleuse et nulle maison ne me semble digne de mes goûts, sinon

une agréable église dont les ogives me satisfont. Je me sauvais du

château de Lorraine, pour passer des heures à la chapelle de

Bon-Secours-lez-Nancy. J'adore la lumière qui passe à travers les

vitraux anciens et qui vous apporte, avec les couleurs des saints

personnages, un peu de leur âme, devant vous, sur la dalle ou sur

l'appui du prie-Dieu. Les saints vous enveloppent de leur nuance et de

leur esprit. Et c'est une admirable atmosphère de méditation. Je me

rappelle leurs vies poétiques. Je me récite les évangiles. J'imagine

Jérusalem et ses rues étroites, ses maisons orientales, carrées, basses

et blanches. Je vois la Sainte Vierge faire son marché en discutant avec

sainte Elisabeth. J'entends saint Joseph raboter; et j'écoute Zébédé,

avec son fils Jacques, crier la marée bien fraîche avant d'offrir leurs

poissons à la servante de Marie-Magdeleine. Non loin de là, saint Pierre

toise avec arrogance le soldat romain qui monte la garde devant la

colonne où l'on affiche les édits de l'empereur. Jésus revient à la

maison de sa divine mère. Judas a passé le bras sous le sien et lui

parle avec l'animation la plus vive... Et puis... Et puis... Mon

imagination va... va... sans fin. Le temps passe, passe. Je m'amuse

comme une autre au théâtre. L'odeur de l'encens est délicate à respirer.

L'or du tabernacle brille doucement. Les prêtres silencieux passent

comme des ombres, s'agenouillent et croient... Quel homme, quel

seigneur, quel roi est mieux vêtu que le prêtre en surplis, en chasuble

d'argent, lorsqu'il gravit les marches de l'autel? Quel enfant nous

donne l'idée de l'innocence autant que l'enfant de choeur dans sa

belle robe rouge, s'il agite sa clochette aux sons argentins. La maison

de Dieu est plus somptueuse que la maison de l'homme. Il n'y a point de

murs sales et lézardés, comme au château de Lorraine. Point d'odeur de

graillon. Point de servantes bavardes. Point de jardinier qui m'obsède

pour obtenir l'argent des graines à semer; même si ma bourse est vide.

J'échappe à tous les ennuis et à tous les bruits fatigants. Je me repose

dans le luxe d'un palais. Les sons des orgues me laissent en extase.

Car, tu ne le sais pas, Omer: j'ai maintenant appris la musique sacrée,

même le plain-chant. Rien ne m'est plus étranger des mélodies du vieux

Bach, ni de Palestrina. Tu m'entendras, quand nous serons à Paris. Je te

ferai de la bonne musique, s'il te plaît...

Lasse un peu, Mme Héricourt s'était assise dans le fauteuil à

oreillettes; et son discours n'était pas sans élégance, malgré les

interruptions plaisantes du comte, les exclamations triviales de la

tante Caroline, et les sourires d'Omer. Lui-même admit combien était

plausible et sincère le bonheur de la veuve, durant ces interminables

stations à l'église. Il ne doutait pas qu'il se trouverait pareillement

heureux, s'il imitait cette habitude. Plus de luttes. Plus de dangers.

Plus d'amours douloureuses. On vivrait en soi, loin du monde hostile, en

jouissant des splendeurs religieuses, en accroissant les plaisirs de

l'art.

--Assez causé, Virginie... Viens te réconforter, et mangeant un

morceau... Aimes-tu le chevreuil en daube?

--Mais oui, fit-elle. J'ai grand appétit, ce matin.

Elle suivit sa belle-soeur dans la grande salle à manger, temple d'un

cygne géant peint par Snyders, et renversé mort, les ailes décloses, sur

le corps d'un cerf, sur un amas de poissons, anguilles bronzées, raies

pansues et roses, rougets écailleux, maquereaux de nacre. L'opulence des

couleurs débordait le cadre de bois noir, éteignait presque l'argent du

surtout monumental qui reproduisait la fontaine du marché des Innocents,

avec de petites commères, de minuscules Savoyards en porcelaine de Saxe.

Présent de la meunerie parisienne à la meunerie d'Artois, en

reconnaissance d'un prêt de farines consenti par les Moulins Héricourt,

en 1823, l'énorme pièce était à demeure sur la table occupant les deux

tiers de cette pièce oblongue, lambrissée, peinte en gris, meublée de

chaises courbes en acajou, à la mode sous le Directoire, et que la tante

venait de faire revernir.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 5 / 39 段