L'abbé tira de sa poche une clef; il ouvrit la porte bâtarde d'un grand

mur blafard, que coiffait le lierre d'un parc intérieur. Une odeur de

cuisine succulente remplissait l'étroite antichambre où brûlait une

veilleuse. Édouard fit à ses cousins les honneurs d'une pièce vaste et

nue qu'occupaient un prie-dieu et un lit de sangle, une croix de sapin

cru, appliquée contre le lambris. Seule, la fontaine d'argent massif,

dans une gaine de bois sculptée par un artiste flamand d'autrefois,

dénonçait le luxe et la richesse de la demeure. Jaillie d'une coquille,

l'eau frappait une vasque brillante et très large, que soutenaient les

douze apôtres de la Pentecôte, saillis entièrement hors l'épaisseur du

tronc de chêne, en douze portraits de bourgeois. Le goût d'une âme

fervente avait su découvrir ce meuble de la Renaissance afin de parer la

chambre du confesseur, en excusant, par la nécessité des ablutions, la

magnificence du cadeau. Tous les trois se lavèrent le visage et les

mains, se brossèrent. L'abbé se parfuma très soigneusement. Ensuite ils

parcoururent un large corridor dallé de marbre noir et blanc. Trois

lanternes l'éclairaient à travers une ferronnerie curieuse, imitant des

lézards qui grimpaient sur des tiges d'orties le long des vitres

convexes. Une série de gravures allemandes, représentaient, à la façon

d'Albert Durer, les épisodes de la vie du Christ. Au bout du couloir,

des portières de tapisseries furent écartées par un vieillard. Alors,

dans un salon illuminé, une femme en deuil fit la révérence.

Elle avait le teint haut en couleur, les cheveux noirs, vernis, une

taille épaisse et majestueuse enveloppée d'écharpes flottantes, les

mains exsangues très fines d'une vieille race oisive depuis plusieurs

siècles, une parole timide et tendre que ravalait sans cesse une sorte

de sanglot minime. Des bahuts sculptés au temps de la régence élevaient

une série de statues en bois peint, habillées d'étoffes véritables,

assemblées par groupes qui, sous globes de verre, jouaient les scènes de

la Passion. En manteau de pourpre, Jésus reparaissait au centre de

chaque groupe. Les casques et les cuirasses des soldats romains

luisaient sous les candélabres d'argent chargés de bougies. Édouard

s'installa dans une bergère à coussins de brocart cramoisi, et il se

caressa les mains, pendant que la dame expliquait, afin d'entretenir une

conversation, la provenance espagnole du Chemin de Croix. La chose

appartenait à sa famille depuis le dix-septième siècle. C'était un

cadeau du stathouder Guillaume II de Nassau, prince d'Orange, au batteur

de cuivre qui avait enrôlé ses ouvriers et ses clients dans une

compagnie d'arquebusiers, pour l'aider à vaincre définitivement les

Espagnols, avant le traité de Westphalie. La dame flamande montrait avec

orgueil, dans une enveloppe de damas vert, un parchemin de l'époque

reconnaissant le courage et la fidélité de Jacques Horpsvrahen, ancêtre

de feu son mari. Sur un tableau de Wouvermann, elle désigna le portrait

de ce glorieux marchand. Rouge et malin, il donnait du pistolet dans la

figure d'un cavalier au morion de fer et se courbant pour allonger la

pointe de son estramaçon vers cette panse en velours noir, barrée d'une

abondante écharpe bleue, encastrée dans une selle monumentale, sous le

faix de quoi pliait un énorme cheval gris; cependant, du pont que se

disputaient les combattants un palefroi tombait les sabots crispés; une

masse d'arquebusiers, la mèche en main, s'avançait, l'un plantant sa

fourche pour appuyer le mousquet, l'autre épaulant une arme plus légère,

celui-ci assurant son feutre, l'épée au poing, celui-là pointant sa

lourde pertuisane contre une cavale cabrée, serrée par les bottes d'un

homme en justaucorps écarlate, et, hardi, usant du cimeterre; dans le

fond, la nature grasse, verte, paisible des Flandres ondulait jusqu'à la

métairie où fuyait une vache éperdue, où des oies gagnaient l'abri d'un

char à foin.

Dieudonné Cavrois accepta de se souvenir qu'une Horpsvrahen avait épousé

un Héricourt au début du dix-huitième siècle. Omer feignit également de

croire à ce que la dame leur confia de sa généalogie qui remontait

jusqu'à Mahaud de Vrahen, dame de Horps, laquelle fut une magicienne

notoire, à l'époque des batailles entre Bourguignons et Armagnacs.

Composée au milieu du quinzième siècle, une vieille chronique assura

l'orgueilleuse flamande, relatait la vie et les malheurs des châtelains

de Horps. Elle put citer leur devise armoriale: «Estre.»

On ouvrit les portes de la salle à manger, quand furent entrés le

notaire Pierquin et deux parentes en deuil, également grasses, l'une

possédant la chevelure blonde, attribuée par Rubens à la Madeleine dans

la «Descente de Croix», l'autre les joues roses et le teint frais de ses

lourdes nymphes offertes au gré des satyres.

Le souper commença. Les servantes offrirent des oeufs mollets pris

dans une gelée de venaison et mis en de courts gobelets d'argent, sur

lesquels étaient gravés des moulins à vent, des nefs, et des danseurs de

kermesses.

Doctoral, M. Pierquin prétendit qu'on devait écrire Horstvrahen forme

antique de Horpsvrahen. Selon lui, Horst avait pour étymologie _hortus_,

jardin. Horps était une corruption de _Urbs_, ville. L'abbé de

Praxi-Blassans contredit. L'un et l'autre mot dérivaient à son avis du

gothique «fors», hors de cité, le lieu qui est loin d'un centre habité:

le latin était _foris_, dans quoi l's de Horps et de Horst existe.

--Aussi dans _Hortus_ et _Urbs_... rétorqua Pierquin, en tendant le

ressort de son sourire professionnel comme s'il allait avertir d'une

diminution de rentes un client retors.

Omer n'évita point la discussion. A la gauche de Mme Horpsvrahen, il

pouvait à son aise respirer l'odeur de lavande et d'iris que dégageaient

le corsage opulent, lustré. Embue de sueur au front et aux tempes,

gênée, peureuse, offensée tour à tour, elle parut sensible à l'extrême.

L'ayant regardée un peu fixement, Omer s'attira des paroles sévères,

encore qu'elle attaquât l'impertinence du siècle d'une manière

générale. Probablement elle craignait qu'il ne soupçonnât la victoire de

l'abbé sur elle. Aussi, sans désemparer, elle éternisa l'éloge de

l'oeuvre qu'Édouard voulait entreprendre. Imposer au siècle le respect

de la religion par les progrès d'une science ecclésiastique, quelle

splendide conception, dans l'âme d'un jeune saint! Et comme Mme

Horpsvrahen se pouvait dire heureuse d'offrir la jouissance d'un domaine

aux Pères, le château de Horps et ses dépendances, un parc boisé de

soixante arpents, une métairie, quatre-vingts arpents de prés. Elle

gardait cependant la nue propriété du bien, pour ne pas déposséder ses

neveux. Mais, sa vie durant, les Pères auraient un toit, et le revenu

produit par l'élève du bétail.

Elle ne s'abstint pas de magnifier son explication. Omer l'écouta moins.

Il estimait les pièces d'argenterie à l'étal sur les vaisseliers

d'acajou, et la grande toile de Jordoens, où rutilait la joie d'une

ripaille flamande, à personnages ventrus, à commères plantureuses, à

sacripans joueurs de violon et de cornemuse, à buveurs heurtant leurs

pintes d'étain et tâtant les filles chargées du rôti fumeux.

Édouard de Praxi-Blassans mangeait à peine. On lui servit des mets

spéciaux: une truite à la crème et au beurre, de l'oseille hachée sous

des huîtres frites, et des blancs de volaille, tandis que les servantes

passaient aux convives, dans les plats de vieille faïence, un civet de

lièvre, puis une pièce de boeuf braisé. Le vieillard emplissait de

bourgogne ancien, à reflets bruns, les calices de cristal, et, pour

l'abbé, un vin blanc de la Moselle, réchauffé dans une serviette

brûlante.

--Ne vous étonnez pas, monsieur, si je soigne ainsi votre cousin. Il

travaille trop, et son estomac en pâtit... Avec ça, toujours par voies

et par chemins, dans le premier cabriolet venu, ou dans n'importe

quelle mauvaise caroline... L'autre soir, il est arrivé ici, à cheval

sur un bidet de paysan, par un orage affreux. Il ruisselait, monsieur!

J'ai dû lui prêter un peignoir de ma soeur qui est morte... Il

claquait des dents... Il avait visité douze paroisses en un jour, entre

Arras et Douai, et fait quatre sermons dans quatre églises de villages:

un à la messe de huit heures, un à la grand'messe, un autre pour une

conférence de prêtres, et le dernier à vêpres. En route, il avait

administré un pauvre enfant tué par la corne de la vache, dans la

prairie! Il ne possédait plus un sol. Les mendiants lui avaient tout

pris... C'est un saint descendu du ciel. Et il n'a pas l'air de s'en

douter. Il parle, comme vous et moi, de la pluie, du beau temps... Il

rit. Il plaisante. Tout à coup, il s'endort. On dirait un enfant, la

bouche ouverte... J'avais un petit garçon que j'ai perdu... Il lui

ressemblait, monsieur! C'était le même sommeil. On pouvait l'embrasser

sur ses bonnes joues. Il ne soupirait même pas, le pauvre petit... Et

puis, un jour... Mon Dieu!...

Elle s'essoufflait. Elle étancha une larme dans le coin de son oeil,

et fit signe qu'on manquait de bière pour arroser les endives à la sauce

blanche. C'était une bière blondine et pétillante dont les bouchons

sautaient comme ceux du champagne, et qui, dans le verre, se couronnait

d'une mousse floconneuse. Omer la dégusta dévotement, sur les instances

de Mme Horpsvrahen.

Il ne cessa plus d'imaginer cette dame dans la nudité grasse d'une femme

peinte par Rubens, avec une croupe rose et massive, un ventre d'ivoire à

gros plis, des mamelles monstrueuses: réprimant son petit sanglot

d'émotion, elle attirait, dans ses bras d'amante maternelle, le svelte

Édouard aux grandes boucles poudrées.

De son cousin, Omer ne savait plus que penser. Il le blâmait d'obéir

aux instincts malgré les voeux ecclésiastiques; il respectait cette

science, cette activité, cette obstination volontaire pour accroître le

prestige de Dieu, cette foi certaine en l'efficacité des Évangiles. Tout

cela haussait le jeune prêtre hors de l'hypocrisie que les athées

condamnent avec de faciles déclamations. Bien qu'il se rangeât

franchement sous l'étendard républicain, Dieudonné Cavrois ne refusait

au jésuite ni son affection ni son aide. Il acceptait aussi l'étrange

compromis qu'Édouard infligeait à sa conscience. «Au fond, Édouard et

moi nous voulons la même chose!» disait-il, quoiqu'il fût à Paris, le

Frère-tuileur de la Loge Ardente-Amitié. Et, tout en crachant les peaux

de raisin, le gros garçon étonnait les convives par l'éloge qu'il

faisait du chimiste en soutane.

--Monsieur Pierquin, l'assistance de deux témoins n'est-elle pas

nécessaire pour la signature du contrat que nous allons passer? Auquel

cas, Omer Héricourt et Dieudonné Cavrois apposeraient leurs seings...

s'ils le veulent bien.

En consentant, Omer et Dieudonné se regardèrent. Ils se trouvaient pris.

Sans doute Édouard préférait-il que des personnages connus pour leurs

opinions libérales sanctionnassent l'acte, si, plus tard, on accusait de

captation les Jésuites installés dans la maison du Saint-Esprit, sur le

domaine de la veuve.

--M. Pierquin ne récusera-t-il pas notre jeune âge pour un acte de cette

importance? objecta froidement Dieudonné, en achevant de peler sa poire.

--Que non pas! fit le notaire.

Il riait sec et se frottait les mains, sans mieux cacher sa connivence

avec Édouard. Toute rouge, Mme Horpsvrahen, grattait, de son couteau

d'argent, le cercle de dorure, au bord de son assiette à dessert. Entre

les dents, elle aspirait l'air avec un bruit léger, comme si elle

souffrait un peu. Des perles de sueur brillaient au bout de son nez.

Elle se tenait évidemment à elle-même un discours pathétique, oublieuse

du dîner, des convives et de leur langage.

A ce moment, une dame parla de la procession d'Arras, de la mission et

des missionnaires, de la croix qu'on planterait et de l'affluence qu'il

y aurait sûrement, tous les curés de la région ayant promis d'y conduire

leurs ouailles. Le succès le plus éclatant récompenserait les pieux

efforts de l'abbé. Pierquin renchérit. Il esquivait ainsi le débat

juridique avec Omer qui soulevait la question de compétence. On disserta

sur la fête religieuse, la magnificence des reposoirs, l'affairement du

préfet, de l'évêque et des congrégations.

Après le souper, Mme Horpsvrahen quitta le salon pour aller prendre les

papiers dans un secrétaire.

--Monsieur l'abbé! pria-t-elle; il faut que je vous demande encore un

renseignement.

Il la suivit.

La verve du notaire ne brisait point le silence lourd qui signala cette

double sortie. Certainement les esprits des dames grasses s'occupaient

au soupçon des tendresses échangées par le prêtre et la maîtresse du

logis, dans la pièce lointaine. Le couple tardait à revenir. On en fut

réduit à vanter les liqueurs des îles et leur goût, à supputer l'âge du

taffetas éteint qui composait la robe de la sainte Vierge dans les

groupes, sous globes, du chemin de croix espagnol. La dame coiffée comme

d'or brillant permit à ses yeux d'ondine le désir qu'ils avouèrent pour

l'avocat. Elle avait un dos replet, des joues incarnadines, des lèvres

humides, une croupe en volute, et une poitrine digne d'allaiter les fils

de Bacchus. Le jeune homme l'eût étreinte volontiers dans une gerbe de

blé mûr.

Édouard revint, les sourcils froncés, les yeux rouges, derrière Mme

Horpsvrahen, majestueuse et tremblante, mais trop fraîche au visage pour

ne l'avoir point, à l'instant, lavé, parfumé, débarrassé des souillures

et des sueurs. Au reste, elle avait certainement changé de collerette.

La trace du fer, qui jaunissait la précédente, n'apparaissait plus à la

surface de celle-ci.

On eut à peine le loisir de signer le contrat. Un laquais vint prévenir

qu'on amenait de l'auberge le char-à-bancs. Les gardes fermaient les

portes de la place forte avant onze heures. Il fallut prendre congé.

Une fois hors la ville, Dieudonné entreprit rudement son cousin, à

propos des signatures.

--Il t'appartenait de nous avertir au préalable. Je ne me soucie point

de passer pour un disciple de Loyola.

--Que t'importe? Nous pensons de même.

--Sur le fond, oui. Sur la forme, non.

--Un chimiste de ta valeur peut-il se soustraire au devoir de faciliter

une pareille oeuvre scientifique.

--Tu es habile pour donner de la couleur à la réalité des choses.

--Si jamais les Frères Trois-Points et les carbonari te reprochent quoi

que ce soit, il te sera facile d'invoquer ta passion pour les

expériences de laboratoire.

--Parbleu!...

Le gros garçon haussa les épaules, puis bouda. Indifférent, l'abbé

s'endormit, ballotté par les cahots; et les mains à l'abri dans ses

manches de soutane.

Les chevaux trottèrent sous la lune bleuissant les guérets et les

éteules, les maisons blafardes aux fenêtres rosées par les lumières

intérieures, les ombres des bois éloignés, les horizons vagues. Omer

songeait aux nuits romaines, à l'échine frissonnante, à la croupe douce,

aux seins rebelles, à la bouche chaude et duveteuse de sa maîtresse

italienne Carita. Languissait-elle dans la prison du pape, avec ses

huit soeurs, complices de leur pauvre père, le brocanteur carbonaro.

Omer évoqua la bagarre sur la route de Frosinone, quand on avait voulu

arracher le captif et ses papiers aux sbires pontificaux. O la mâchoire

sanglante de cet antiquaire tué par le soldat écarlate, et le crâne

chauve de Cartoleone que poignardait le sbire à la portière du carrosse,

et toute la foule stupide de Ferentino sous la bannière de la Madone; et

le dominicain dépouillé, en chemise sale, menaçant les agresseurs

forcenés. Omer avait donc participé à cet attentat, lui qui somnolait à

présent, dans cette voiture de fermiers cossus parcourant leurs terres.

Le sommeil de ce pays appartenait aux siens et à lui-même. Ceux qui se

reposaient devant les dernières flambées de l'âtre en étendant leurs

doigts noueux, ceux qui rêvaient de douleurs plus grandes, ceux qui

s'énervaient dans les mouvements de l'amour, ceux qui pleuraient dans

l'obscur, ceux qui riaient en chatouillant leurs épouses, ceux qui

geignaient sous la morsure du mal physique, ceux qui veillaient en

calculant leur ruine, ceux qui ronflaient, l'âme morte et le corps

blotti, les filles solitaires qui souhaitaient la violence d'un mâle, et

les adolescents malingres que leurs désirs épuisaient, tous avaient

consacré leurs travaux diurnes à la richesse des Moulins Héricourt, de

la Fosse Cavrois et des tanneries de la Scarpe.

Les blés, les avoines, les orges de ces champs nus, que de chariots les

avaient transportés dans la grange de la tante Caroline, que de bateaux

les emmenaient au fil de la rivière vers les horizons des Hollandes;

après les labeurs de l'an révolu. Au milieu de la plaine, les péniches

des Héricourt couvraient à la file les miroitements de l'eau, derrière

une écluse. On apercevait des lueurs aux croisées minuscules de la

cabane juchée sur la cargaison, entre la barre du gouvernail et le pied

du mât nu. Par l'artère du pays, le fruit des efforts s'en allait vers

l'or batave et anglais, fortune de la Banque d'Artois.

D'avoir produit cela, le peuple et la terre étaient las, qui dormaient

dans le rayon de lune. «Les voici las d'avoir forgé notre puissance,

songeait Omer; il faut que cette puissance croisse encore pour que je

m'affranchisse, pour que mon esprit triomphe, pour que la Loi règne et

soumette les rois mêmes!»

--Notre fief, dit-il à Dieudonné, en montrant l'espace circulaire de la

plaine traversée par l'onde sinueuse et argentine. On dirait d'un écu

que barre le lambel.

Dieudonné nomma les villages dont les bannières viendraient avec leurs

dévôts saluer la croix de la mission dans Arras, sur la Terre de Cité.

Quand le préfet, l'évêque et les gendarmes se dérangeaient pour

accroître l'apparat de la fête, nul ne se fût avisé de déplaire aux

Cavrois en manquant, nul parmi les cultivateurs qui vendent leurs blés

et leurs oeillettes aux Moulins Héricourt, leurs orges et leurs

escourgeons à la brasserie, leurs betteraves à la fabrique de sucre, les

peaux du bétail aux tanneries de la Scarpe; nul parmi les épiciers et

les tailleurs, les bouchers et les charrons, les boulangers de qui la

Banque d'Artois escompte les traites; nul parmi les menuisiers qui

façonnent les planches des chalands, les cabaretiers qui abreuvent les

travailleurs, les maquignons qui vendent leurs bêtes aux charretiers des

usines et aux hâleurs des péniches; nul parmi les forgerons qui réparent

les machines de la Compagnie; nul parmi les comptables et les

entrepreneurs de bâtiments. A chaque maison visible, dans la plaine, sur

le bord de la route, le gros Cavrois indiquait la sorte de gens qui

sortirait, le surlendemain, dans le cabriolet ou la carriole pour gagner

la ville. Afin de couper court, l'attelage fut mené par des chemins de

traverse, en vue de la fosse Cavrois, que signalaient cent réverbères

illuminant, au bout des potences, la nuit près de s'assombrir. A la base

d'une colline de charbon, un grand feu pétillait et rongeait la masse

noire. Des ombres humaines s'agitaient devant. Un gros cheval blanc

tirait, au pas, le train de bennes sur une voie ferrée, le long des

chaumières mortes et des hangars vides. Cinq hameaux de mineurs

s'échelonnaient dans la plaine, où braillait une bande de garçons ivres.

L'orchestre strident d'un bal, dans un cirque de palissades, couvrait

mille cris de filles joyeuses.

--Te souviens-tu qu'il y avait ici une broussaille, rappela Dieudonné,

autrefois, quand nous étions de tout petits garçons, une broussaille

qu'incendiaient les gamins pour faire place nette? Alors, le cordier et

ses enfants venaient y planter leurs râteaux et tordre dessus le chanvre

neuf. Tu ne te souviens pas?... Pour nous apprendre la pratique de la

charité, on nous amenait ici en voiture. Nous remettions nous-mêmes les

sacs de croûtes, les vieux souliers, les manteaux hors d'usage à la

femme du cordier. Elle était si pâle qu'elle nous faisait peur, et l'on

nous défendait de toucher à ses enfants parce que les dartres couvraient

leurs joues... Ah! les pauvres diables que c'étaient là!... Toute la

broussaille ne donnait pas de quoi vivre, à cette famille. Le sol ne

valait rien pour la culture. Les carottes mêmes ne poussaient pas. Tous

les ans, il mourait une fille ou un garçon malade de la poitrine.

Maintenant! Hein?... Douze cents ouvriers, leurs femmes et leurs

mioches, se rassasient à la même place, depuis que l'on a découvert le

gisement de houille. On se met en liesse avec de la bière forte et du

bon genièvre, dans cinq villages. Et la jeunesse danse où grognaient

dans le temps les deux porcs du cordier poitrinaire. Le maire doit

ouvrir une troisième école. L'aubergiste qui organise les repas de

noces et les concours d'arbalète se retire des affaires. Il achète de la

rente...

--Oui, Saint-Simon et M. Enfantin triomphent ici. L'industrie guérit le

peuple de la misère, de l'avilissement et de la mort... Ma tante

Caroline a sauvé les hommes de cette région comme les abbés défricheurs

et semeurs du temps de saint Bernard, qui réunirent, dans l'asile des

cloîtres, les faibles à vie précaire...

--C'est une fameuse, tu sais, ma mère! déclara sourdement le gros

Dieudonné, comme s'il eût craint de laisser un sanglot d'émotion altérer

sa voix... C'est une bonne femme, et une femme de tête, maman!...

--Certes!

Omer imagina le bonnet de nuit ficelé sous le double menton de la tante

Caroline, les pans d'un châle écossais qui, pudiquement, recouvraient la

hideur du ventre obèse, par-dessus la camisole grise, si la meunière se

relevait, la nuit, afin de noter sur l'agenda, à la lueur de la

chandelle, une conception née pendant le sommeil. C'était elle, cette

grosse femme, un peu commune et bonasse qui, en trente ans, avait

élargi, de la sorte, le fief de son père, ce vieil Héricourt,

autoritaire comme la Convention, capable d'immoler ses deux épouses

successives aux nécessités du travail, et de lancer par le monde les

forces de ses quatre fils, officiers et marins, de ses deux gendres, le

diplomate comte de Châteaubriand-Blassans et le fonctionnaire impérial

Cavrois. C'était la tante Caroline qui avait, la première, fabriqué le

sucre de betterave durant le blocus continental.

--Maman! ah, maman!

Le garçon aux lourdes joues répéta ce mot. Son bras court embrassait du

geste l'espace de la plaine.

Peut-être deux larmes bleuâtres coulèrent-elles sur le visage lunaire du

chimiste qu'encadraient des cheveux châtains, alors aussi longs que

ceux de M. Béranger, le poète libéral.

--Maman!

Elle avait nourri de son froment l'armée française de Leipzig, puis

celle des alliés, après la bataille de Paris, rappela Dieudonné. Elle

avait su prêter un million aux majordomes du comte d'Artois dès l'heure

de la fuite vers Gand; elle avait mis en exploitation les charbonnages.

Elle avait obtenu la faveur des Jésuites sous la Restauration, en

plaçant son fils et ses neveux au collège de Saint-Acheul, ses nièces

chez les Dominicaines d'Esquermes; elle avait joint à son entrepôt de

Dunkerque les comptoirs de Java légués à son frère Augustin par la belle

hollandaise; elle allait utiliser les machines à vapeur dans la

raffinerie et les moulins à l'huile; elle avait réussi à transformer son

fils en chimiste industriel, Édouard en prédicateur influent, Omer en

avocat dévoué aux affaires de la Compagnie; elle avait su tirer de son

beau-frère Praxi-Blassans les renseignements politiques nécessaires à

ses spéculations, et d'Augustin Héricourt l'adhésion de sa fortune aux

entreprises de la Banque d'Artois, moyennant le mariage avec la soeur

d'Omer.

--Ah, maman!

Le sourire de l'eau épanouie entre les saules, les bras des collines

tendus à de l'horizon, le regard des brasiers pétillants aux pieds des

monts de houille, n'était-ce pas l'âme de la mère qui remerciait son

fils de cette vénération?

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 4 / 39 段