L'attelage rejoignit alors un convoi de chalands qui glissait sur le

miroir vert et rose de la rivière. Des couples de chevaux lents

halaient, de la berge, les péniches. Par la perche qu'il enfonçait dans

la vase, un marinier repoussa la proue au milieu du courant. Enflées à

la brise du crépuscule, les voiles aidaient la marche. Des sacs de

farine chargeaient les bateaux jusqu'à faire affleurer l'eau et le pont.

C'était la richesse des Moulins Héricourt qui s'en allait vers les

Pays-Bas. Le charbon de la fosse Cavrois brillait aussi dans les

premiers chalands. Les batelières surveillaient la soupe et le fourneau

d'argile qui fumait sur le seuil de chaque maisonnette courbe, verte et

blanche, installée au centre de la cargaison flottante. De tous petits

enfants couraient le long du bordage. Une fille ramassa le linge séché

sur la corde. L'homme dirigeait avec sa croupe la barre du gouvernail,

tout en bourrant sa pipe. Un vieux puisait de l'eau; il plongeait à bout

de corde le seau de bois dans la rivière d'or fluide. En se redressant,

il reconnut le char et les chevaux de la tante Caroline; il discerna le

tricorne d'Édouard.

--Monsieur l'abbé, cria-t-il, chés gens vous réclament à Vitry... Faut

que vous y plantiez la croix... Ce sera aussi biau qu'à Arras, allez...

Nos filles veulent aussi s'habiller tout de blanc et suivre la

bannière... Et puis le commerce a besoin de ça... Mon gendre ne vend

rien de ses affiquets.

--J'ai promis à votre maire et à votre curé... Ce sera pour bientôt, mon

brave Flahaut... Comment va ch'tiot Anselme?

--Parbleu, le v'là guéri... puisque c'est vous qui lui avez fait faire

sa première communion... Il n'a eu qu'à manger de vous pain bénit... Il

dit toudis que c'étot fin amer... A c't'heure, i trotte... avec les

vacques, dans le pré de son père... J'ai été avec ma femme achever, la

neuvaine...

Le dialogue continua sur ce ton quelques minutes, pendant que les

chevaux soufflaient et secouaient leurs crinières abondantes. Ceux qui

guidaient les bêtes de halage saluaient timidement, le fouet à l'épaule;

ils rectifiaient, sous l'oeil du maître, les efforts mesurés de leurs

attelages tirant la cordelle parmi le froissis des herbes et des

roseaux.

Ainsi devisant, on atteignit l'écluse de Doncourt, qui arrêtait le

convoi. Devant la boutique du savetier, homme alerte jouant à la marelle

avec des fillettes hâves, Dieudonné arrêta le char.

--J'ai du cuir pour toi, Nicolas... Viens chercher le paquet... Quoi? Tu

ne payeras donc jamais la tannerie?

--Je gagne peu, notre maître... Et puis, les p'tiotes, ça mange de la

bouillie... L'autre nuit, pendant l'orage, v'là mon toit qui crève. J'ai

dû remettre du chaume... Ma Zélie est en mal d'enfant...

Loqueteux et pitoyable, l'homme maigre s'excusait. Cavrois lui dit

d'aller quérir le forgeron, qu'il ramena. Lui non plus ne payait pas;

malgré qu'il fut de mine réjouie, avec des bras noueux. Cependant, il

lui fut permis de recevoir le charbon que le patron de la péniche

débarquerait, tout à l'heure, près de l'écluse. Qu'il courût avec une

brouette! Toutefois, la Compagnie prendrait hypothèque sur sa maison,

qu'on apercevait charmante, garnie d'une famille joyeuse et grasse, au

seuil, tous les rouets tournant, tous les mioches tripotant les boules

d'un loto neuf. A l'intérieur, une vieille écumait la marmite; une fille

battait les oeufs dans un pot. Le chat ronflait sur la commode, entre

les assiettes à fleurs; le brin de réséda trempait au bord du verre à

devise. Dans la cage, un loriot sifflait et sautillait, picorait du

mouron. L'homme parut honteux de sa prospérité devant l'ironie des trois

jeunes gens. A la lueur du feu qu'activait une enfant sage tirant la

chaîne du gros soufflet, des trognes flamandes s'épanouissaient et

bavardaient. Des bras musculeux tenaillaient, martelaient sur l'enclume

le fer incandescent. Un gaillard humait la bière du pot de grès. Les

poules elles-mêmes piétaient sur une épaisse couche de grains blonds.

Dieudonné reprocha violemment au richard sa négligence. Il se souvint

que sa mère l'avait recueilli sur la recommandation des Lyrisse, au

lendemain de la guerre d'Espagne. En ce temps-là le forgeron quittait à

peine le bagne militaire pour avoir crié «Vive l'Empereur!» et

«Demi-tour!» au duc d'Angoulême qui passait en revue les régiments

d'artillerie près d'aller combattre les libéraux d'Espagne en 1823.

Depuis, installé, marié, pourvu par les soins de Caroline, il avait

étonnamment prospéré, sans vouloir rien restituer des avances. La maison

formait, ainsi qu'un champ, la dot de sa femme insolente, grasse et

dépoitraillée.

--Débarque ton charbon... Voilà le bulletin... Mais si tu n'as pas versé

les cent écus, fin courant, je te promets pour lundi la visite de

l'huissier... mon gros. Tu pourras même lui offrir une chope et une

assiette de fricot... Je gage qu'il n'en mange pas souvent de pareil...

Tudieu quel fumet!

Cavrois reniflait l'air. Il effleura du fouet ses chevaux. Le

char-à-bancs roula.

--Allez donc vous sacrifier et pourrir dans des prisons pour de tels

salauds! grogna l'homme, resté sur la route, le bulletin dans les

doigts...

--Le peuple n'a point d'honnêteté, parce qu'il manque de foi. La peur de

l'enfer le gardait mieux jadis contre la tentation. Il leur faut la foi;

il leur faut le miracle, prêchait Édouard en riant. Il leur faut du

miracle. Il faut absolument que je fasse des miracles auxquels ils

puissent croire selon l'esprit de ce temps! A moi la tâche de Consalvi!

Je la mènerai jusqu'au bout avec l'aide de la science. Veuille le

Seigneur que M. Balthazar Claës me livre son secret. Et alors... Rome

cédera.

--Tu te rompras le cou, mon cher... Tu te feras interdire... A moins

qu'on ne te glisse un toxique subtil dans les hosties dont tu te sers en

disant la messe, prédit Cavrois. C'est ainsi que Rome récompense les

curés trop savants.

--N'importe... Jamais, en aucun temps, l'Église n'eut en mains la

possibilité de l'universel, comme depuis cinquante ans... Pie VI aurait

dû obtenir la conversion de Franklin, l'admettre au Sacré-Collège avec

Montgolfier et Volta, leur offrir des palais à Rome, et des régiments de

moines pour préparer leurs expériences, secrètement, au fond des

cloîtres. Ne rien divulguer au peuple, d'après la méthode des prêtres

égyptiens et de Moïse. Ensuite faire apparaître les miracles de

l'étincelle électrique, du paratonnerre, de l'aérostat, du bateau à

vapeur. Voyez-vous: si Pie VII avait baptisé et mitré Fulton, lorsque

Napoléon l'eût abandonné, après l'heureux essai sur la Loire, le

Saint-Siège aurait pu lancer du port d'Ostie, dès 1806, une flotte de

frégates à vapeur. On eût imposé la suprématie pontificale aux îles et

aux côtes de la Méditerranée. On eût soutenu partout les fidèles du

Christ, au moyen d'un prodige incontestable!... Ces gens-là ont manqué à

leur mission. Ils ont laissé tous les miracles leur échapper. Ils ont

renié le Saint-Esprit pour le Sacré-Coeur. La victoire de l'Église

n'adviendra que sous les bannières de La Colombe... Il faut rétablir le

règne du Saint-Esprit dans Saint-Pierre de Rome!... Il faut du

miracle... Il faut des miracles...

--Sais-tu, l'abbé, que j'envie ton imagination et ton éloquence...

--Tu te moques à tort Omer! Pense comme moi! Naguère, quand tu me

raillais, en m'invitant à marcher sur les eaux, si je voulais être

suivi, tu m'as ouvert tout à coup la voie... Je veux marcher sur les

eaux! Je veux reprendre la tradition des Jésuites, qui tenaient leur

loge maçonnique au collège de Clermont. Je restituerai au Saint-Esprit

le culte qui lui est dû... Mais toi, toi, tu m'abandonnes! Tu veux te

marier, torcher des portées d'enfants, et plaider, pour cinquante louis

l'une, mille et mille affaires véreuses devant les tribunaux civils!

Omer! Omer!... Est-ce là ce que nous nous proposions ensemble dans le

jardin du collège, après les classes du Père Corbinon et du Père

Anselme?...

--Il plaide aussi pour les malheureux frappés injustement! répliqua

Dieudonné...

--Ah, maudits Jacobins! Quelle est votre erreur! Comment, vous, vous les

séides de la jeune Europe, vous aspirez à l'union fraternelle des races

occidentales, en une seule République..., et vous ne voyez pas que la

tâche est à demi faite, que déjà le nom de chrétiens, les coutumes du

chrétien, la langue latine des offices, l'identité parfaite des rites et

des règles catholiques, englobent dans une seule âme, les Italiens, les

Espagnols d'Europe et d'Amérique, les Autrichiens et les Français, des

millions d'Allemands mêmes; que le schisme orthodoxe peut être un jour

pardonné, et qu'alors la Russie tout entière s'allie; que les

protestants des Deux-Mondes se peuvent réconcilier avec Rome, un

jour..., au nom de Jésus et de la fraternité chrétienne; que cette

matière humaine est prête à se coaguler, comme les eaux de plusieurs

rivières aboutissant au fleuve, sous la lueur d'une aube pure et froide,

pour devenir une même glace consistante; que c'est là l'oeuvre de

dix-huit siècles!... Et puérilement, naïvement, vous prétendez reprendre

la tâche au début, à l'époque des martyrs... Ne songez-vous pas aux

dix-huit siècles qu'il va falloir à votre pensée pour atteindre l'état

de la catholicité présente... «La société n'est plus qu'un doute

immense!» écrit l'abbé de Lamennais... Votre idée a cinquante ans...

Comptez dix-huit siècles devant vous pour arriver seulement à l'étape du

doute immense!...

--Pardon, opposa Dieudonné. Nous dations de Babel et d'Hiram...

--Insensés! Vous n'en n'êtes même pas à l'étape de la chrétienté sous

Constantin...

--Nous y fûmes de 1792 à 1810... Julien l'Apostat est aussi venu, parmi

vous, mais Julien l'Apostat n'a guère duré plus que l'empire despotique,

que les Bourbons ne doivent durer maintenant.

--Peuh!... Vous vous méprenez fort... Voilà deux mois à peine que je

voyage en Flandre; et, pour fonder mon abbaye de moines savants, j'ai

déjà récolté les deux tiers des souscriptions indispensables... Ce soir,

à Douai, nous souperons, s'il vous plaît, chez une veuve, qui doit me

remettre un contrat de donation entre vifs. C'est le troisième tiers...

Dieu persuade!

Le soleil saignait sur l'horizon quand ils pénétrèrent dans la ville de

Douai par les rues sinueuses. Elles vont à la Scarpe entre deux rangs

d'étroites demeures flamandes que coiffent leurs pignons angulaires à

degrés latéraux, qu'orne, par-dessus l'huis, une fenêtre principale,

cintrée, munie d'un balcon à gracieux encorbellement de fer courbe. La

voiture remisée à l'auberge, les cousins gagnèrent la rue de Paris et la

maison de Claës, que désigne la statuette de sainte Geneviève filant sa

quenouille dans une lanterne, au faîte du porche. La sonnette fut

ébranlée. Ils attendirent la venue de la servante, quelques instants,

devant les briques de la façade et les barres de grès sombre encadrant

les croisées. La porte ouverte, Dieudonné fut admis par le sourire de la

domestique, qui leur fit parcourir le couloir sablé, gravir deux étages

d'un escalier sombre, en s'appuyant à la rampe de chêne massif et ciré.

Depuis 1822 Omer n'avait pas vu M. Balthazar Claës; et il eut peine à le

reconnaître dans ce haut cadavre chauve, aux sourcils blancs, courbé sur

le bras d'un fauteuil de canne; seuls, vivaient encore les yeux: au fond

des orbites creuses et bistrées. Le vieillard reçut les voyageurs avec

une extrême politesse. S'étant levé, il parut très maigre sous la longue

redingote marron. Aussitôt il arpenta l'énorme grenier en parlant de ses

travaux récents. Il cita quelques anecdotes sur les manies de son maître

Lavoisier. Sans interrompre son discours, le fantôme allait d'une cornue

à un matras, soufflait sur la poussière des flacons et des tubulures,

caressait la cloche pneumatique de ses mains osseuses, rangeait des

cristaux violets sur la table de bois cru, et roulait des fils

électriques autour de la pile de Volta, comme s'il eût voulu utiliser du

moins cette visite oiseuse en réparant le pire du désordre.

Mme Cavrois lui avait jadis prêté de l'argent pour ses expériences sur

la volatilisation des métaux. Il le rappela quand Dieudonné lui voulut

rendre grâces pour d'anciens conseils, celui de recueillir le jus de

betterave et de le faire cristalliser, au temps où, par suite du blocus

continental, le sucre de canne n'arrivait plus en France. Bien que les

gens n'eussent point apprécié d'abord le nouveau produit, la tante

Caroline, associée avec Crespel, n'avait pas omis de songer à des

perfectionnements. Instruit autrefois par M. Claës pendant les dernières

vacances du collège, l'étudiant se flattait de découvrir une

amélioration notable dans le raffinage. Il expliqua sa méthode à

l'alchimiste, qui l'approuvait avec le ton d'un homme condescendant à

féliciter son voisin sur la santé d'un parent octogénaire et mal connu

de tous deux.

Les ombres du crépuscule envahissaient la salle aux nombreux recoins que

la nuit déjà comblait. Par l'oeil de boeuf, les clartés suprêmes

illuminaient une capsule de porcelaine où parvenaient deux fils verts

engagés dans l'armature supérieure de la cloche pneumatique qui

recouvrait le tout. Balthazar Claës s'était rassis. Flattant les os de

ses mains, il contemplait une luisance du soir double sur la porcelaine

de la capsule, sur le verre de la cloche. Peut-être écoutait-il l'abbé

de Praxi-Blassans développer avec adresse et précautions oratoires, sa

thèse du miracle. La voix mélodieuse du jeune prédicateur ne tarissait

pas. Il parlait de Dieu quand il revêt la forme du mystérieux ternaire,

du Trismegiste, du Grand Trois adoré par les prêtres savants de la

Grèce. Son langage étrange confondait presque Dieu le Père avec le Fixe,

la substance, le carbone; et le Saint Esprit avec le Volatil, les gaz,

les fluides. Il préconisait la combinaison parfaite du Fixe et du

Volatil, d'où procède la pierre philosophale, celle en quoi se concentre

le germe absolu, cause de la Nature et de ses transformations, de la

Nature naturante et de la Nature naturée. D'ailleurs, Jésus n'est-il pas

engendré par la Vierge-mère, c'est-à-dire par deux contraires assemblés

dans une même apparence: ils produisent l'Absolu, ce qui dépasse la

négation et l'affirmation, ce qui dépasse notre esprit encore incapable

de concevoir l'Idée en dehors de ces deux formes...

--Parbleu! ricana le vieux Claës de façon stridente; mais quelles sont

donc les deux substances, les deux gaz, les deux fluides ou les deux

forces qui correspondent à la négation stérile _Vierge_ et à

l'affirmation féconde _Mère_?... Moi, j'ai cru longtemps que le sulfure

de carbone participait aux deux expressions, et qu'en combinant avec eux

le Volatil, ce que vous appelez le Saint-Esprit, le courant électrique,

par exemple, alors naîtrait l'Absolu, le germe. Le Christ, le diamant

Pur... C'était aussi l'opinion de cet officier polonais, M. Adam de

Wierzchownia, qui vint loger ici, en 1809, porteur d'une recommandation

signée par le colonel Héricourt, par votre père, Monsieur! Ils

s'étaient, en 1806, rencontrés à Lübeck, après la campagne d'Iéna.

Dieudonné n'ignore pas que, dès la visite de cet homme éminent, mais

contraint par la misère au métier des armes, j'ai repris les travaux

délaissés depuis ma jeunesse. Hélas! quelques millions furent consumés

vainement... mais non pas sans bonheur pour moi. Lorsque je dus

m'absenter cinq ans, pour remplir en Bretagne des fonctions officielles,

je laissai dans cette capsule une petite quantité de sulfure de carbone.

Au retour, je trouvai le fameux diamant que j'ai donné à ma fille, à Mme

de Solis... Pendant les cinq années de mon absence, et sans que j'aie

pu, par un guignon sans pareil, surveiller l'expérience, le carbone

s'était cristallisé au pôle négatif... Incontinent, je remis les

éléments primordiaux en présence dans la même capsule, traversée par les

mêmes fils de la même pile voltaïque... Depuis février 1825, j'attends

une preuve de cristallisation nouvelle. Nous sommes au milieu de

septembre 1828. Rien ne s'est encore produit... Alors je doute que le

sulfure de carbone correspond à la négation _Vierge_ et à l'affirmation

_Mère_ de la chrysopée chrétienne...

--Le Christ ne ressuscite pas d'entre les morts... parce que nous

connaissons trop mal le Saint-Esprit. Le volatil ne se dégage pas

suffisamment de notre ignorance... Il faut adorer davantage le

Saint-Esprit...

--Sans doute. Des gaz et des fluides, peu nous révèlent leurs qualités

et leurs quantités...

--Aussi, vais-je fonder, si Dieu le veut, une abbaye, sous l'invocation

du Paraclet. Là, mes religieux s'occuperont de recherches scientifiques

de cet ordre... Et je venais vous demander, monsieur, s'il ne vous

déplairait point d'y venir donner des lumières à mes pauvres Jésuites...

--Je suis bien vieux.

--Il faut cependant ressusciter le Christ, l'Absolu réengendré dans les

intelligences et dans les coeurs! Ou bien le doute tuera la pensée

créatrice de l'homme: sa critique préalable l'empêchera de toute action.

Il retombera dans les enfers, dans la vie inférieure de la bestialité

originelle... Songez-y, Monsieur: il faut exterminer ce doute. Et c'est

le devoir de la science... Quand le Christ eut ressuscité, la pierre

philosophale un seul instant, rayonna parmi les apôtres assemblés, le

jour de la Pentecôte, afin de célébrer la date où Moïse, avait enseigné

la Loi, afin de célébrer la date où la planète s'offre en communion à

ses fils, par les prémices de la moisson mûrie... Or, dès que la pierre

du Saint-Esprit eut rayonné, le monde apprit la puissance des faibles,

des humbles, la fraternité chrétienne. La loi, l'Agriculture, la

Fraternité..., ce furent trois quartiers de l'anoblissement humain...

Sans eux les hordes ne se fussent pas assemblées; et les villes,

cerveaux de l'humanité, n'eussent pas fleuri sur le monde, autour des

temples. Le Christ doit ressusciter encore parmi les miracles...

L'abbé de Praxi-Blassans s'était lentement levé de sa chaise. Il

évoquait tout de sa voix assourdie mais riche en retentissements

possibles, en échos virtuels. Autour de lui, comme une cathédrale

invisible était présente, avec, au ciel, ses voûtes sonores couvrant la

forêt des pilastres, les branches des ogives, les bocages des chapelles,

tout le bois sacré des druides, et le dolmen de l'autel.

--Oui, oui, grommelait le vieillard, ressusciter l'Absolu, le produit du

Fixe et du Volatil... de l'Elémité et du Mouvement. Car Dieu! Oh,

Dieu!... C'est ça... C'est l'ensemble... C'est l'addition... C'est le

cercle indéfini qui contient...

--C'est l'hostie ronde... La croix: un diamètre, et une corde

géométrique: image de l'homme, les bras étendus pour embrasser le

cercle. L'Homme-Dieu!

--Pourquoi non? Si on Le conçoit au total, Le Cercle, on est Lui-Même...

après tout...

--Et si on communie de Sa Substance, on est Lui-Même... «Prenez: ceci

est ma chair. Ceci est mon sang... Le pain de la terre est ma chair

universelle. Le vin, fils du soleil, est mon sang universel...»

--Ce qui équivaut à: «Je suis le principe de la terre et le principe de

la lumière, autre Fixe, autre Volatil».

--Le Père et le Saint-Esprit. La Vierge stérile et la Mère fécondée...

L'un en face de l'autre, le vieillard et le jeune prêtre, parlaient en

regardant leurs idées plutôt que l'interlocuteur.

--Morbleu, grogna Claës, en fronçant ses sourcils blancs, nous voilà

revenus au point de départ... Lequel de nos moyens est la Vierge

négative; lequel est la Mère affirmative? Tirez-nous de là, monsieur

l'abbé?... Tirez-nous de là... Notre miracle est là-dessous, monsieur!

Il surgit de son fauteuil et recommença de parcourir la salle à grands

pas, de ranger ses minéraux et ses métaux; il gesticulait; il lançait

des rires stridents:

--Dieu!... Dieu!... Dieu! Je le tiens là sous ma cloche pneumatique! Ce

mot vide c'est une supercherie pour dissimuler notre ignorance des

causes!...

--Mais cet Inconnu crée tout. Sa puissance nous écrase... Ses mystères

nous aveuglent... Sa volonté régit la terre comme le ciel. Sa chaleur

donne le pain quotidien. Il nous appartient de sanctifier son nom en

l'expliquant... Il importe de ne pas succomber à la tentation d'ignorer.

En adorant l'Inconnu, en priant Dieu, nous tâcherons fatalement de le

mieux savoir.

--Peste, monsieur l'abbé, on n'a point aisément le dernier avec vous!...

--Monsieur, ne pensez-vous pas que trente hommes intelligents,

retranchés du monde, et qui vivraient dans un laboratoire, près de vous,

à la recherche de l'Absolu, qui se soumettraient à vos ordres, qui les

exécuteraient...; ne pensez-vous pas qu'ils hâteraient l'avènement de

votre découverte...

--Je ne dis pas non...

--Alors, Monsieur, me feriez-vous l'honneur d'accepter l'hospitalité des

Pères Jésuites?... Ne puis-je espérer que vous l'acceptiez!

--Grand merci, monsieur l'abbé de Praxi-Blassans; mais je ne saurais

permettre à Jésus même de me voler ma gloire!

Le rire strident du sexagénaire retentit à deux reprises dans le silence

et l'ombre. Les cousins se turent. Cavrois inspectait, depuis longtemps,

l'effet d'un réactif dans une éprouvette qu'il élevait devant le

clair-obscur de l'oeil-de-boeuf. La mémoire d'Omer lui répétait les

mots étranges et sublimes de cette conversation. Était-ce au séminaire

qu'Édouard avait appris cette science religieuse si différente de la foi

catholique ordinairement prêchée?

--Cependant, il importe de ramener les peuples à la foi, à ses vertus et

à ses forces, par l'éblouissement des miracles, suppliait encore la voix

mélodieuse du prêtre...

Balthazar Claës ne répondit rien. Avec son attitude courbée de vieux

vigneron, il tripotait, au fond d'une caisse, des cristaux de potasse,

tout en s'informant du comte et de la comtesse Aurélie, tout en usant de

la meilleure urbanité.

Enfin, un domestique âgé apporta deux flambeaux; et ce fut le signal du

départ...

Dehors, Édouard enragea. Dieudonné compatit:

--Je t'avais prévenu, cousin; je t'avais prévenu... Console-toi, je

t'indiquerai un autre Chalcas pour te fabriquer des miracles... et

comprendre ton pathos!

Profitant de cette émotion, Omer questionna sur les leçons du séminaire.

Édouard convint assez vite qu'après ses dix-huit premiers mois d'études,

un évêque en visite d'inspection l'avait pris à part et l'avait éclairé

de façon inattendue sur les sens des mystères, non sans exiger un

serment de taciturnité. Aussi l'abbé n'en pouvait-il avouer davantage.

On n'avait consenti cette faveur de divulgation qu'à cinq diacres élus

entre les plus nobles d'esprit, sur trois cents. Quelques-uns parmi les

intelligents et les érudits, étaient de même, à chaque Pentecôte,

initiés, soit par un évêque, soit par un prédicateur, à la signification

scientifique et métaphysique des trois mystères. Mais on leur

interdisait de répandre ces notions dans la foule inapte à les

comprendre. Devant Balthazar Claës, le prêtre n'avait parlé qu'en vertu

d'une autorisation pontificale obtenue grâce au P. Ronsin.

--Omer, ajouta-t-il, je ne regrette pas le moins du monde que tu aies

surpris le principal de cette conversation. Tu réfléchiras mieux à ce

que tu perds en quittant l'Église pour le siècle. Oui, derrière le

tabernacle et l'ostensoir, il y a des vérités vraiment divines... Tu

foules aux pieds, sans les voir, les trésors les plus précieux.

Il ne cessa d'affirmer cela dans les rues noires et désertes par

lesquelles il entraînait ses cousins vers les lueurs faibles des

lampadaires clignotant au milieu des cordes transversales. Il expliqua

comment s'accomplissait l'initiation, lorsqu'on avait obtenu des diacres

choisis leur promesse d'honneur et leur serment religieux de ne pas

trahir, s'ils se refusaient ensuite à solliciter l'ordination.

Quelques-uns, pour avoir jugé difficile d'instruire les foules en leur

cachant l'essentiel, avaient renoncé à l'état ecclésiastique. Jamais on

n'ouït dire qu'ils manquèrent à leur parole qu'ils imputèrent à l'Église

elle-même le dogme occulte. D'ailleurs, la Croix est forte. Elle est

puissante. Elle possède aussi des justiciers.

A ces mots, Omer se revit dans une étroite rue caillouteuse, devant le

cruel neveu de l'évêque, le matin du duel suscité par le P. Ronsin. Et

il eut peur de cet Édouard marchant vite, les mains croisées dans les

manches de sa soutane, le tricorne sur les yeux. Comment l'ami

d'enfance, le compagnon des premières débauches, l'ancien amoureux

passionné de Denise Héricourt, était-il en si peu de temps, devenu ce

terrible soldat de l'Église. Trois ans de séminaire avaient à ce point

transformé l'âme du sentimental adolescent qui récitait les vers de M.

de Lamartine avec emphase, dans la cour du collège.

Au soleil de juillet (1829-1830) Le temps et la vie · 第 3 / 39 段