Vers les quatre heures, nous étions vis-à-vis le poste dont le nom me

fait encore frémir, après un laps de soixante ans, et ce ne fut pas

sans une grande émotion que j'entendis le capitaine donner l'ordre de

préparer la chaloupe. Quatre de mes compagnons me mirent à terre avec

mon coffre, mes provisions et une petite pacotille pour échanger avec

les sauvages, et s'éloignèrent aussitôt de ce lieu maudit. Bon

courage! bon succès! s'écrièrent-ils, d'un air moqueur, une fois

éloignés du rivage. Que le diable vous emporte tous mes!... que

j'accompagnai d'un juron épouvantable. Bon, me cria Joseph Pelchat, à

qui j'avais cassé deux côtes, six mois auparavant; bon, ton ami le

diable te rendra plus tôt visite qu'à nous. Rappelle-toi ce que tu

as dit. Ces paroles me firent mal. Tu fais le drôle, Pelchat, lui

criais-je; mais suis bien mon conseil, fais-toi tanner la peau par

les sauvages; car si tu me tombes sous la patte dans trois mois, je

te jure par... (autre exécrable juron) qu'il ne t'en restera pas

assez sur ta maudite carcasse pour raccommoder mes souliers. Et quant

à toi, me répondit Pelchat, le diable n'en laissera pas assez sur

la tienne pour en faire la babiche. Ma rage était à son comble! Je

saisis un caillou, que je lançai avec tant de force et d'adresse,

malgré l'éloignement de la terre, qu'il frappa à la tête le

malheureux Pelchat et l'étendit, sans connaissance, dans la chaloupe.

Il l'a tué! s'écrièrent ses trois autres compagnons, un seul lui

portant secours tandis que les deux autres faisaient force de rames

pour aborder la goélette. Je crus, en effet, l'avoir tué, et je ne

cherchai qu'à me cacher dans le bois, si la chaloupe revenait à

terre; mais une demi-heure après, qui me parut un siècle, je vis la

goélette mettre toutes ses voiles et disparaître. Pelchat n'en mourut

pourtant pas subitement, il languit pendant trois années, et rendit

le dernier soupir en pardonnant à son meurtrier. Puisse Dieu me

pardonner, au jour du jugement, comme ce bon jeune homme le fit

alors.

Un peu rassuré, par le départ de la goélette, sur les suites de ma

brutalité; car je réfléchissais que si j'eusse tué ou blessé Pelchat

mortellement, on serait venu me saisir, je m'acheminai vers ma

nouvelle demeure. C'était une cabane d'environ vingt pieds carrés,

sans autre lumière qu'un carreau de vitre au sud-ouest; deux petits

tambours y étaient adossés, en sorte que cette cabane avait trois

portes. Quinze lits, ou plutôt grabats, étaient rangés autour de la

pièce principale. Je m'abstiendrai de vous donner une description du

reste; ça n'a aucun rapport avec mon histoire.

J'avais bu beaucoup d'eau-de-vie pendant la journée, et je continuai

à boire pour m'étourdir sur ma triste situation; en effet, j'étais

seul sur une plage éloignée de toute habitation; seul avec ma

conscience! et, Dieu, quelle conscience! je sentais le bras puissant

de ce même Dieu, que j'avais bravé et blasphémé tant de fois,

s'appesantir sur moi; j'avais un poids énorme sur la poitrine. Les

seules créatures vivantes, compagnons de ma sollicitude, étaient deux

énormes chiens de Terre-Neuve: à peu près aussi féroces que leur

maître. On m'avait laissé ces chiens pour faire la chasse aux ours

rouges, très communs dans cet endroit.

Il pouvait être neuf heures du soir. J'avais soupé, je fumais ma pipe

près de mon feu, et mes deux chiens dormaient à mes côtés; la nuit

était sombre et silencieuse, lorsque, tout à coup, j'entendis un

hurlement si aigre, si perçant, que mes cheveux se hérissèrent. Ce

n'était pas le hurlement du chien ni celui plus affreux du loup;

c'était quelque chose de satanique. Mes deux chiens y répondirent par

des cris de douleur, comme si on leur eût brisé les os. J'hésitai;

mais l'orgueil l'emportant, je sortis armé de mon fusil chargé à

trois balles; mes deux chiens, si féroces, ne me suivirent qu'en

tremblant. Tout était cependant retombé dans le silence et je me

préparais déjà à rentrer lorsque je vis sortir du bois un homme suivi

d'un énorme chien noir; cet homme était au-dessus de la moyenne

taille et portait un chapeau immense, que je ne pourrais comparer

qu'à une meule de moulin, et qui lui cachait entièrement le visage.

Je l'appelai, je lui criai de s'arrêter; mais il passa, ou plutôt

coula comme une ombre, et lui et son chien s'engloutirent dans le

fleuve. Mes chiens tremblant de tous leurs membres s'étaient pressés

contre moi et semblaient me demander protection.

Je rentrai dans ma cabane, saisi d'une frayeur mortelle; je fermai et

barricadai mes trois portes avec ce que je pus me procurer de

meubles; et ensuite mon premier mouvement fut de prier ce Dieu que

j'avais tant offensé et lui demander pardon de mes crimes: mais

l'orgueil l'emporta, et repoussant ce mouvement de la grâce, je me

couchai, tout habillé, dans le douzième lit, et mes deux chiens se

placèrent à mes côtés. J'y étais depuis, environ, une demi-heure,

lorsque j'entendis gratter sur ma cabane comme si des milliers de

chats, ou autres animaux, s'y fussent cramponnés avec leurs griffes;

en effet je vis descendre dans ma cheminée, et remonter avec une

rapidité étonnante, une quantité innombrable de petits hommes hauts

d'environ deux pieds; leurs têtes ressemblaient à celles des singes

et étaient armées de longues cornes. Après m'avoir regardé, un

instant, avec une expression maligne, ils remontaient la cheminée

avec la vitesse de l'éclair, en jetant des éclats de rires

diaboliques. Mon âme était si endurcie que ce terrible spectacle,

loin de me faire rentrer en moi-même, me jeta dans un tel accès de

rage que je mordais mes chiens pour les exciter, et que saisissant

mon fusil je l'armai et tirai avec force la détente, sans réussir

pourtant à faire partir le coup. Je faisais des efforts inutiles pour

me lever, saisir un harpon et tomber sur les diablotins, lorsqu'un

hurlement plus horrible que le premier me fixa à ma place. Les petits

êtres disparurent, il se fit un grand silence, et j'entendis frapper

deux coups à ma première porte: un troisième coup se fit entendre,

et la porte, malgré mes précautions, s'ouvrit avec un fracas

épouvantable. Une sueur froide coula sur tous mes membres, et pour

la première fois depuis dix ans, je priai, je suppliai Dieu d'avoir

pitié de moi. Un second hurlement m'annonça que mon ennemi se

préparait à franchir la seconde porte, et au troisième coup, elle

s'ouvrit comme la première, avec le même fracas. Ô mon Dieu! mon

Dieu! m'écriai-je, sauvez-moi! sauvez-moi! Et la voix de Dieu

grondait à mes oreilles, comme un tonnerre, et me répondait: non,

malheureux, tu périras. Cependant un troisième hurlement se fit

entendre et tout rentra dans le silence; ce silence dura une dizaine

de minutes. Mon coeur battait à coups redoublés; il me semblait que

ma tête s'ouvrait et que ma cervelle s'en échappait goutte à goutte;

mes membres se crispaient et lorsqu'au troisième coup la porte vola

en éclats sur mon plancher, je restai comme anéanti. L'être

fantastique que j'avais vu passer entra alors avec son chien et ils

se placèrent vis-à-vis de la cheminée. Un reste de flamme qui y

brillait s'éteignit aussitôt et je demeurai dans une obscurité

parfaite.

Ce fut alors que je priai avec ardeur et fis voeu à la bonne sainte

Anne que, si elle me délivrait, j'irais de porte en porte, mendiant

mon pain le reste de mes jours. Je fus distrait de ma prière par une

lumière soudaine; le spectre s'était tourné de mon côté, avait relevé

son immense chapeau, et deux yeux énormes, brillants comme des

flambeaux, éclairèrent cette scène d'horreur. Ce fut alors que je

pus contempler cette figure satanique: un nez lui couvrait la lèvre

supérieure, quoique son immense bouche s'étendît d'une oreille à

l'autre, lesquelles oreilles lui tombaient sur les épaules comme

celles d'un lévrier. Deux rangées de dents noires comme du fer et

sortant presque horizontalement de sa bouche se choquaient avec un

fracas horrible. Il porta son regard farouche de tous côtés et,

s'avançant lentement, il promena sa main décharnée et armée de

griffes sur toute l'étendue du premier lit; du premier lit il passa

au second, et ainsi de suite jusqu'au onzième, où il s'arrêta quelque

temps. Et moi, malheureux! je calculais, pendant ce temps-là, combien

de lits me séparaient de sa griffe infernale. Je ne priais plus; je

n'en avais pas la force; ma langue desséchée était collée à mon

palais et les battements de mon coeur, que la crainte me faisait

supprimer, interrompaient seuls le silence qui régnait, autour de

moi, dans cette nuit funeste. Je lui vis étendre la main sur moi;

alors, rassemblant toutes mes forces, et par un mouvement convulsif,

je me trouvai debout, et face à face avec le fantôme dont l'haleine

enflammée me brûlait le visage. Fantôme! lui criais-je, si tu es de

la part de Dieu, demeure, mais si tu viens de la part du diable je

t'adjure, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de t'éloigner

de ces lieux. Satan, car c'était lui, messieurs, je ne puis en

douter, jeta un cri affreux, et son chien, un hurlement qui fit

trembler ma cabane comme l'aurait fait une secousse de tremblement de

terre. Tout disparut alors, et les trois portes se refermèrent avec

un fracas horrible. Je retombai sur mon grabat, mes deux chiens

m'étourdirent de leurs aboiements pendant une partie de la nuit,

et ne pouvant enfin résister à tant d'émotions cruelles, je perdis

connaissance. Je ne sais combien dura cet état de syncope; mais

lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'étais étendu sur le

plancher, me mourant de faim et de soif. Mes deux chiens avaient

aussi beaucoup souffert; car ils avaient mangé mes souliers, mes

raquettes et tout ce qu'il y avait de cuir dans la cabane. Ce fut

avec beaucoup de peine que je me remis assez de ce terrible choc pour

me traîner hors de mon logis, et lorsque mes compagnons revinrent, au

bout de trois mois, ils eurent de la peine à me reconnaître: j'étais

ce spectre vivant que vous voyez devant vous.

--Mais, mon vieux, dit l'incorrigible clerc notaire.

--Mais... mais... que... te serre.... dit le colérique vieillard,

en relevant sa besace; et malgré les instances du maître il s'éloigna

en grommelant.

--Eh bien, monsieur le notaire, dit Amand d'un air de triomphe,

qu'avez-vous à répondre, maintenant?

--Il me semble, dit l'étudiant, esprit fort, que le mendiant nous en

a assez dit pour expliquer la vision d'une manière très naturelle;

il était ivrogne d'habitude, il avait beaucoup bu ce jour-là; sa

conscience lui reprochait un meurtre atroce. Il eut un affreux

cauchemar, suivi d'une fièvre au cerveau causée par l'irritation du

système nerveux et... et...

--Et c'est ce qui fait que votre fille est muette, dit Amand

impatienté.

CHAPITRE DIXIÈME

La caverne du cap au Corbeau

Quels sont ces monts hardis, ces roches inconnues,

Leur pied se perd sous l'onde et leur front dans les nues.

CASIMIR DELAVIGNE.

Au milieu s'élevait un rocher d'où tombait, goutte à goutte, une

eau noirâtre, et le bruit faible et sourd des gouttes qui tombaient

était le seul bruit qu'on entendît.

LAMENNAIS.

Le rusé Dousterswivel de Sir Walter Scott cherchait ses trésors dans

les ruines des monastères; mais notre héros avait des idées toutes

différentes: c'était sur les rives des lacs, dans les cavernes les

plus sombres et au fond de la mer, où se portaient toutes ses

espérances. Sans avoir lu les ouvrages de M. Galland et de M. Petit

de Lacroix, son imagination transformait en palais de porphyre, à

créneaux d'or, la demeure des reptiles les plus immondes. Un serpent

était pour lui le génie qui gardait un trésor enfoui. Arrivé chez

lui, tout fut bientôt préparé, et dès le lendemain il devait

traverser le fleuve pour se rendre à la caverne du cap au Corbeau.

Celui qui l'eût vu la veille de son départ se promener, à grand pas,

près de sa demeure, aurait pu s'écrier avec le poète:

Ah qui plaindra jamais cet ennui dévorant,

Les extases d'espoir, les fureurs solitaires,

D'un grand homme ignoré qui lui seul se comprend.

CASIMIR DELAVIGNE.

Il l'avait conçu, lui, cette idée, avant le poète, et que de

consolations ne lui donnait-elle pas au milieu d'un monde railleur

et méprisant. La nécessité, le malheur l'avaient rendu morose. Il

répondait un jour, avec une amère ironie, à un sarcasme qui lui était

adressé: «Continuez, continuez, le mépris vaut mieux que la pitié au

malheur qu'on ne soulage pas.» Sheridan Knowles sentait-il, comme

lui, la force de cette vérité lorsqu'il a fait dire à saint

Pierre:

Nay cuff again, that they may fall the heaven

Satisfied that he who does brain thee, Poverty,

Does thee a thousand times the good he does the ill.

_The Wife._

Quelles pouvaient être les pensées qui l'occupaient dans ce moment?

Il songeait à son élévation future; car il n'avait plus un doute.

Tout dépendait de lui seul maintenant! Il y avait près d'une heure

qu'il était enseveli dans ses rêveries, lorsqu'un homme sortit,

tout à coup, du bois qui entourait sa chaumière et lui frappa sur

l'épaule. Le nouvel arrivé était d'une taille médiocre, mais assez

bien proportionnée; sa figure ouverte annonçait une assurance ferme

en ses propres forces, son visage n'avait rien de repoussant, mais sa

bouche était loin de l'embellir. Le dix-neuvième siècle est convenu

d'appeler monstre tout ce qui est extraordinaire, et les écrivains de

ce siècle fécond se servent toujours du mot type; or cette bouche

était une bouche monstre: le type de toutes les bouches monstres.

Ceux qui en doutent peuvent en voir la dimension au presbytère de

Saint-Jean-Port-Joli; car moyennant un minot de pois, il a consenti à

la laisser mesurer, au compas, et le rayon en est encore marqué sur

la porte. Passons à ses qualités intellectuelles: il savait à peine

lire: ce qui ne l'empêchait pas d'avoir la modestie de se croire un

homme des plus scientifiques et de trancher toutes les questions

qu'on lui présentait, sans difficulté. Amand seul avait su lui en

imposer; parce qu'il savait des mots plus longs et plus difficiles à

prononcer que lui. Notre héros s'était trouvé dans la nécessité de

lui confier son secret; car ne pouvant conduire une chaloupe, il lui

fallait quelqu'un pour le traverser à la côte nord-ouest du fleuve.

Il lui avait donc expliqué le but de son voyage à la capitale, et lui

avait fait promettre de l'accompagner à son retour.

--Eh bien, Amand, dit-il, en l'abordant, as-tu tout ce qu'il te

faut?

--Chut, Capistrau, parle plus bas; je ne t'ai pas vu dans le bois;

d'autres pourraient bien nous entendre à notre insu. Rentrons.

--Partons-nous demain?

--Sans doute; où est la chaloupe?

--Je l'ai laissée dans l'anse, prête à faire voile quand tu

voudras.

--Allons, c'est bien, demain, à la marée montante, si le vent est

bon.

--Dans ce cas-là, dit le Capistrau, je vais me jeter sur ton lit,

car je suis fatigué.

--Moi aussi, dit Amand; j'ai fait sept lieues aujourd'hui.

Sans aucun autre préparatif, les amis se jetèrent sur le mauvais

grabat, et le sommeil ne tarda pas à clore leurs paupières.

Le lendemain, vers les six heures du matin, deux hommes étaient

occupés à mettre une embarcation à l'eau, dans l'anse aux

Pierre-Jean, et une demi-heure après, la chaloupe, couverte de toutes

ses voiles, filait huit noeuds à l'heure vers la côte du nord. Vers

une heure, nos deux aventuriers distinguèrent, près de la baie

Saint-Paul, le cap au Corbeau. Ce cap a quelque chose de majestueux

et de lugubre. À quelque distance on le prendrait pour un de ces

immenses tombeaux jetés au milieu des déserts de l'Égypte par la

folle vanité de quelque chétif mortel. Une nuée d'oiseaux, enfants

des tempêtes, voltigent, continuellement, autour de son front

couronné de sapins et semblent, par leur croassement sinistre,

entonner le glas funèbre de quelque mourant. Le fleuve s'engloutit

avec fracas dans sa base en forme de caverne, où la voix de l'homme

n'a jamais retenti. Or, c'était dans cette caverne qu'Amand voulait

pénétrer. Il aurait bien voulu porter immédiatement vers cet endroit;

mais son compagnon, plus prudent, s'efforça de l'en dissuader, en lui

persuadant qu'ils feraient mieux de mettre à terre le long de la

côte, et de se rendre à pied jusqu'à la caverne pour la visiter avant

la nuit. Il lui raconta, en outre, plusieurs vieilles légendes

touchant certains vaisseaux qui, conduits par des ilotes imprudents,

s'étaient engouffrés, à pleine voile, sous son immense voûte, et

n'avaient jamais reparu. Amand était si confiant dans les précieux

talismans qu'il portait sur lu qu'il ne voulait rien entendre; mais

il fut obligé de céder son compagnon qui était pour le moins aussi

entêté que lu et qui s'obstinait à faire route vers la côte voisine.

Trois quarts d'heures après, ils abattaient leurs voiles et jetaient

l'ancre à deux brasses sur un bon fond de sable. Aussitôt que notre

héros impatient eut mis pied à terre, il s'achemina immédiatement

vers le cap qui pouvait être à une demi-lieue de distance. Capistrau,

après avoir mis tout en ordre dans la chaloupe, hâta le pas pour le

rejoindre, si bien qu'ils arrivèrent ensemble, après dix minutes de

marche, au lieu tant désiré. Il était impossible de parvenir à la

caverne, de ce côté, sans monter à une hauteur de quatre cents pieds

par un sentier rude et tortueux tracé sur le flanc de la montagne par

les voyageurs curieux qui visitent souvent cette curiosité naturelle.

Après bien des peines et des sueurs, nos deux aventuriers parvinrent

au sommet, presque exténués; mais l'épuisement physique ne fut rien

comparé à la consternation qui s'empara du coeur de notre héros

lorsqu'il découvrit qu'il était impossible d'arriver à l'ouverture

autrement que par le fleuve et qu'il vit le courant impétueux qui,

semblable à une chute, s'y précipitait avec fracas. Il jeta un regard

douloureux sur son compagnon et soupira en se croisant les bras.

Capistrau prit la parole:--Tiens, Amand, dit-il, tu dois être

persuadé qu'il est impossible de rentrer là-dedans; quant à moi je

n'y ai jamais eu de confiance; crois-m'en, nous ferons mieux de

chercher ailleurs, aussi bien, je me rappelle d'avoir entendu dire à

mon grand-père qu'un seigneur qui passait pour très riche était mort

dans cette paroisse et que, malgré toutes les recherches qu'on a pu

faire, on n'a jamais trouvé un sol chez lui; et beaucoup de personnes

ont dit qu'il avait coutume d'enterrer son argent dans le bois qui

avoisinait son domaine. Si tu veux m'en croire nous allons nous

rendre aux maisons pour nous reposer, en attendant la nuit, et vers

minuit nous irons faire une recherche. Pour que personne ne se doute

de nous, nous dirons que nous voulons coucher dans la chaloupe où

nous retournerons après la veillée.

--C'est bon, je le veux bien; car je te dirai la vérité, je crois que

l'embarras ne serait pas de rentrer dans ce trou-là, mais plutôt d'en

sortir, dit notre héros, qui avait toujours eu la vue attachée sur le

gouffre pendant le discours de son compagnon. Ils commencèrent à

descendre, aussitôt, le flanc de la montagne et dirigèrent leurs pas

vers les maisons situées sur le haut des coteaux voisins.

Leur préoccupation et une touffe de saules les avaient empêchés de

distinguer deux jeunes étudiants étendus sur l'herbe près de là.

Aussitôt qu'ils furent éloignés, l'un d'eux dit à l'autre:--Que le

diable m'emporte, Théodore, je crois que ces deux corps-là cherchent

des trésors: si tu veux dire comme moi, nous allons leur en faire

trouver un, ce soir?

--Comment?

--Ne dis rien, promets-moi seulement de faire tout ce que je voudrai,

et tu verras comme nous allons rire.

--Allons, je le veux bien; explique-moi ce que nous allons faire?

--Écoute, il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse, savoir: s'ils vont

se servir d'une chandelle dite magique. S'ils le font, la seule

difficulté serait de la faire éteindre à l'endroit propice. Je crois

que j'en viendrai à bout avec ma canne à air. Suis-moi, nous allons

aller les sonder un peu, après quoi, nous préparerons ce qui est

nécessaire. Une bonne chose c'est que nous savons où doit se faire la

cérémonie,--allons, viens. Et les deux étudiants suivirent de loin

les traces de notre héros, et arrivèrent chez eux, quelques minutes

après lui. Tous leurs efforts furent inutiles pour tirer, comme ils

le disaient, les vers du nez des deux magiciens. Ils résolurent

néanmoins d'essayer à tout risque, et se séparèrent pour faire les

apprêts nécessaires.

Vers les neuf heures du soir, comme ils en étaient convenus, les deux

étrangers se retirèrent, sous prétexte de garder leur chaloupe

pendant la nuit; Charles, surtout, attendait avec impatience. Enfin,

l'heure arriva, et ils s'acheminèrent vers le bosquet. Tirer un

briquet et allumer la chandelle fut l'affaire d'un moment, et ils

commencèrent tous deux une marche lente et majestueuse. Après

plusieurs détours, ils arrivèrent près de l'endroit où étaient cachés

les deux jeunes gens. Adolphe tira, aussitôt, son coup, l'air passa

près du visage d'Amand, mais n'éteignit pas la lumière. Ce dernier

tressaillit:--Bonne place, dit-il, à son compagnon: cherchons. Un

second coup de la canne eut plus d'effet, ils se trouvèrent dans les

ténèbres. Le héros eut immédiatement recours, de nouveau, au briquet,

alluma une autre chandelle et se mit aussitôt en besogne. Qui

pourrait peindre sa joie lorsque d'un coup de sa bêche il frappa le

haut d'un baril; il ne put prononcer que ces mots:--Capistrau, notre

fortune est faite: travaillons, mon garçon. Ils le tirèrent avec

peine, et regagnèrent, en grande hâte, l'embarcation. Le précieux

fardeau n'y fut pas plutôt déposé qu'Amand, armé d'une hache, en fit

sauter le couvert. Il resta stupéfait et laissa tomber l'instrument;

quant à son compagnon, qui avait lus de sang-froid, il se hâta de

faire sauter le contenu et le contenant par-dessus le bord.

Ah! les mauvais plaisants!

CHAPITRE ONZIÈME

La tempête

O'er the glad waters of the dark blue sea

Our thoughts as boundless and out souls as free,

Oh! who can tell, not thou luxurious slave

Whose souls would sicken o'er the heaving wave.

BYRON.

Sur l'océan, sur l'océan.

_Le Pirate._

Le vent soufflait avec violence du nord-est, et la mer était houleuse

dans le golfe Saint-Laurent; tous les vaisseaux qui avaient pu se

réfugier dans quelque havre y étaient à l'abri. Deux goélettes seules

louvoyaient, avec toutes leurs voiles hautes: la _Sirène_ et le _King

Fisher_; c'est que, voyez-vous, cette dernière avait de bonnes

raisons, à elle connues, pour donner la chasse à l'autre, et la

_Sirène_ croyait qu'il était fort de ses intérêts de s'exempter de la

visite de la première. Or, la _Sirène_ était à une demi-lieue, à peu

près, de la côte du Nord lorsque le capitaine qui se tenait près du

timonier s'écria, de toute la force de sa voix: «_About ship

boys--hardlee--Tacks and sheets--Main sail haul--let go and haul_» et

la goélette, vive comme un poisson volant, décrivait un demi-cercle

avec une telle rapidité qu'elle présenta toute sa quille hors de

l'eau. Dès qu'elle se fut redressée sur elle-même et reprit son élan,

le capitaine regarda l'autre en murmurant entre ses dents: Tu ne

passeras pas au vent à ce coup-ci, ma mignonne, et puis à l'autre

bordée il fera noir; ainsi, adieu mademoiselle, votre serviteur; pas

pour ce coup-ci, s'il vous plaît.

_La Sirène_ était commandée par le capitaine Clenricard, véritable

type de la pensée de l'auteur du _Corsaire_:

He knew himself a villain--but he deemd

The rest no better than the thing he seem'd.

BYRON.

L'influence d'un livre: Roman historique · 第 4 / 6 段