de féroce dans les traits; ses immenses sourcils croisés, au-dessus
de son nez aquilin, le faisaient paraître comme constamment occupé
d'une arrière-pensée. Il n'avait rien, en outre, de ressemblant
à Conrad, si ce n'est que, comme lui, il savait qu'il était un
_scélérat_: si ce mot peut rendre l'expression du poète britannique.
C'était plutôt le Vautrin de De Balzac sur mer, calculant tout l'or
qu'il pourrait retirer des infortunes de ses semblables. Il était
placé sur l'île d'Anticoste pour prêter secours aux malheureux
naufragés:--ses secours, à lui, c'était le pillage; et malheur à
ceux que le destin jetait sur cette plage. Il faisait aussi la
contrebande, et était chargé de pelleteries au temps où nous parlons.
Le _King Fisher_, qui s'en doutait depuis longtemps, avait enfin
réussi à acquérir la certitude que, dans le moment même, il faisait
voile vers Québec, avec une riche cargaison. Or, Clenricard ne se fut
pas plus tôt aperçu que la goélette du gouvernement portait sur lui
qu'il rebroussa chemin, et chercha son salut dans la fuite.
--Il faut ôter la voile de fortune immédiatement, Michel, dit-il, car
nous forçons trop à la mer.
--Oui, capitaine.
--Viens prendre la barre quand ce sera fait, car j'ai froid; il faut
que je descende un peu dans la chambre.
À peine était-il descendu, et avait-il avalé un verre de rhum de la
Jamaïque, qu'il sentit la goélette bondir sur elle-même et entendit
un bruit semblable à la détonation d'un coup de canon: d'un saut il
se trouva au haut de l'escalier de la chambre.--Filez les écoutes de
la grande voile et de la misaine,--s'écria-t-il d'une voix
terrible--deux hommes au hunier--et il remonta aussitôt sur le pont.
Le vent avait changé tout à coup et, frappant avec force contre la
voile du hunier, l'avait fendue en deux; ce qui causa le bruit qu'il
avait entendu. Dès que la manoeuvre qu'il avait commandée fut
exécutée, l'ordre se rétablit sur la _Sirène_ qui filait alors dix
noeuds, vent arrière. Un sourire inexprimable erra, quelques instants,
sur les lèvres de Clenricard qui, tenant sa lunette d'approche
appuyée sur l'étai du grand mât, regardait le _King Fisher_, dont le
mât de hune était renversé sur le tillac:--Crois-tu, Michel, que
c'est dommage pour nos amis de là-bas. Ce petit accident va les
retarder un peu.
--Oui, capitaine, et je ne crois pas qu'ils nous retrouvent demain,
la nuit commence déjà à tomber.
--C'est bon, dès que nous les aurons perdus de vue, tu feras allumer
un fanal au beaupré et tu fileras ainsi trois quarts d'heure, après
quoi tu le feras éteindre, et tu pique ras ensuite sur la côte du
Sud: ces messieurs sont de fin matois; mais il faudra pourtant qu'ils
avalent celle-là quant à moi, il faut que j'aille me coucher. Tu te
fera relever par Benjamin aussitôt que tu auras dirigé ta cours à
l'est.
--C'est bien, capitaine.
Vers les neuf heures du soir la tempête devint horrible; il ne
restait plus que _l'empointure_ d'une seule voile; et néanmoins la
goélette menaçait, à chaque instant, de s'engloutir. Deux hommes
étaient attachés au gouvernail et pouvaient à peine la faire
gouverner. Tous les panneau étaient cloués et chaque vague balayait
le pont de toute sa longueur et, sans les cordages auxquels les
matelots étaient attachés, les aurait infailliblement engloutis.
--Tord mon âme au bout d'un piquet, mes enfants, dit le capitaine,
si nous avons échappé à ces marauds-là; je ne crois pas que nous
évitions ce petit grelin-ci. Tenons ferme toujours; que nous n'ayions
pas de reproches à nous faire: s'il faut que nous allions au diable,
tant pis; mais que ce ne soit pas de notre faute.
Sur les trois heures du matin le vent calma, et la goélette put
reprendre sa route; le _King Fisher_ n'était plus visible sur
l'horizon. Ils avaient à peine fait sept à huit milles, lorsque le
capitaine aperçut un point noir à quelque distance de lui, il dirigea
sa lunette sur cet endroit.
--Gouverne là-dessus, Michel, dit-il aussitôt, il y a un individu
là-bas qui n'est pas trop à son aise. En peu de temps la goélette y
fut rendue et un câble fut jeté à un malheureux qui grelottait de
froid sur la quille d'une chaloupe. Il ne fut pas plutôt à bord qu'il
demanda un cou à boire.
--Ce n'est pas l'embarras, mon brave, dit Clenricard, on en prendrait
à moins.
--Benjamin, apporte une tasse et une bouteille ici comment vous
appelez-vous?
--Je m'appelle Amand, dit le nouvel arrivé, aussitôt qu'il eut bu, et
je vous assure que j'ai passé une nuit _chenue._
--Étiez-vous seul?
--Non, j'avais un ami avec moi, mais son biscuit est fait à lui.
--D'où étiez-vous parti?
--De la baie Saint-Paul, quand le vent de sud-ouest a pris, nous
n'avons pu tenir auprès du vent, et nous avons été obligés de faire
vent largue. Nous allions d'un train du diable, quand tout d'un coup,
nous avons fait un saut en l'air, puis flan, renversé.--Je crois que
nous avons passé sur quelque morceau de bois; quant à mon ami, je ne
l'ai pas revu. En chavirant, par bonheur, j'ai attrapé une écoute, à
l'aide de laquelle j'ai remonté sur la chaloupe.
--Il va falloir que vous veniez jusqu'à l'île d'Anticoste avec
moi.
--Tant mieux, dit notre héros, car c'était lui, ça s'adonne bien, car
j'y ai affaire--sommes-nous loin?
--Un peu, vous avez le temps de faire sécher vos habits avant que
nous arrivions, dit le capitaine en riant, descendez toujours dans la
chambre, il y a du feu.
Malgré tous les efforts de Clenricard, Amand ne voulut jamais ôter
ses habits pour les faire sécher; il craignait qu'on ne s'aperçût de
sa main-de-gloire qu'il portait attachée sur sa poitrine, et à
laquelle il croyait devoir son salut dans cette occasion.
Huit jours après ils étaient arrivés au port, et notre héros fut mis
à terre, sans un seul sol dans sa poche, dans une île presque
déserte. Dès que Clenricard sut qu'il était ouvrier, il lui proposa
de l'employer, ce qu'il fut obligé d'accepter, quoiqu'il eût préféré
s'occuper de ses recherches chéries; mais la nécessité l'y força, car
il lui eût été difficile de vivre dans cet endroit, sans travailler.
il y resta cinq années, faisant le moins d'ouvrage qu'il pouvait, et
passant le reste de son temps à faire des recherches près des rochers
où il croyait qu'il avait péri quelques vaisseaux. Ses perquisitions
ne furent pas inutiles, un jour il trouva, à trois brasses d'eau, une
petite caisse qu'il retira, avec des peines infinies; en l'ouvrant,
il y trouva cinq cents piastres qu'il enterra promptement dans le
sable; car il savait bien que si son patron la découvrait jamais, sa
portion serait petite. Depuis ce temps, il s'occupa sans cesse à
chercher les moyens de s'échapper de l'île; ce qui n'était pas très
facile, car Clenricard qui avait intérêt à l'y garder ne lui laissait
pas grande liberté. Enfin, après mille difficultés, il réussit à
s'embarquer avec son trésor dans une barge qui revenait de la pêche à
la morue, et il se trouva de nouveau libre, et plein d'espérances de
se rendre chez lui.
CHAPITRE DOUZIÈME
Un jeune médecin
JAFFIER. I'm thinking, Pierre how that damn'd starving quality,
Call'd honesty, got footing in the world.
PIERRE. Why, powerful villainy first set it up,
For its own ease and safety. Honest men
Are the soft easy cushions on which knaves
Repose and fatten.
OTWAY.
Oh! la jolie chambre que celle d'un étudiant, surtout s'il a les
moyens de la meubler à son goût. Un tapis élégant, un sofa, quelques
chaises, une table, une bibliothèque en acajou, un grand fauteuil,
une lampe de nuit, un lit de camp, avec deux rideaux attachés à une
flèche au haut, qui lui donnent un air tout à fait oriental, un feu
de grille; car l'étudiant n'aime pas le poêle, il n'y a rien de
poétique dans un poêle, et une armoire, voilà de quoi le rendre
heureux. C'était par une belle matinée d'avril, St-Céran était admis
à pratiquer la médecine depuis six mois: or, ce jour-là, il avait
approché son sofa de la grille et, mollement étendu auprès du feu, un
livre d'une main et un cigare de l'autre, il se reposait des fatigues
d'un grand bal, où il avait passé la nuit la veille, tantôt lisant,
tantôt se parlant à lui-même.
«Oh! ruines! je retournerai vers vous prendre vos leçons, je me
replacerai dans la paix de vos solitudes, et là, éloigné du spectacle
affligeant des passions, j'aimerai les hommes sur des souvenirs: je
m'occuperai de leur bonheur, et le mien se composera de l'idée de
l'avoir hâté.»
Vous auriez fait là une fameuse sottise M. le comte de Chasseboeuf,
dit-il, en jetant le livre sur la table qui était près de lui, car
outre qu'il faut avoir l'imagination bien disposée pour aimer les
hommes sur des souvenirs, je crois qu'il est à peu près inutile de
s'occuper de leur bonheur comme vous l'entendez.--C'est dommage, il
est pourtant gentil le monde, qui aurait pu le croire que moi qui ne
valait rien, il y a quatre ou cinq ans, je suis si charmant à
présent? Mais c'est connu, et il se mit à chanter.
Autrefois Jean n'avait rien,
On disait, c'est un vaurien;
Mais, depuis son héritage,
On dit, c'est un garçon sage.
C'est vrai, vingt à trente visites par jour, c'est bien commencer,
et déjà ma grosse écriture est bonne à figurer dans l'album
d'Hortense.--Elle n'a pourtant pas changé depuis deux ans; non, c'est
moi qui ai changé. C'est tout naturel, un jeune homme sans avenir,
ça ne doit pas avoir de sentiment, aussi la visite finie--crac, la
page au feu. Ce n'est pas le plus drôle; ce qui m'amuse le plus,
c'est que, dans ce temps-là, je ne m'y attendais pas.--Après tout,
c'est désespérant de voir qu'il faille tout apprendre par la
pratique.--Ce pauvre Dimitry, s'il savait comment sa jolie note et
son panier à ouvrage ont été reçus hier.--Il serait assez fou de se
mettre en colère--c'était pourtant aimable, ce billet.
--Mademoiselle, pardonnez-moi de différer une seule fois d'opinion
avec vous. Vous m'avez dit, hier, au bazar, que si je gagnais le
panier qui accompagne ce billet, de le donner à la plus laide; je ne
veux pas suivre votre avis, je l'offre à la plus belle, et j'espère
que vous voudrez bien l'accepter.
Tout à vous,
Dimitry.
Ce tout à vous est charmant, a dit cette chère Adeline. Grand merci
du présent, monsieur, je renoncerais à tout plutôt. Mais elle a gardé
le panier--c'est dans les convenances.--Je parie qu'il y rêve
encore à cette heure; je le désabuserai. Comme dit Eugène Sue:--Encore
un qui verra vrai.
Puis, ce farceur de Rogers qui va demander à Julia de danser avec
lui, j'aurais cru qu'il y a assez longtemps qu'il est dans le monde
pour savoir que madame appartient exclusivement à la quadrille
militaire. Était-elle touchante avec son: je suis fâchée, monsieur,
mais je suis engagée pour cette danse--puis lui--à la prochaine
donc, madame--Engagée--À la troisième s'il vous plaît--à ce
coup-là, il l'a eu au moins. Quel air de charmante indifférence!--je
crains que _je suis trop profondément engagée_ pour danser avec vous
ce soir.--Il faut être philosophe comme lui pour lui avoir souri,
après toutes ces réponses si élégantes. On voit bien que Lucas ne
connaissait pas la société, lorsqu'il appelle Sganarelle le docteur
des perroquets, parce qu'il portait un habit jaune et vert; il aurait
dû l'appeler le médecin des dames.--Brown était admirable, avec sa
voix de stentor, quand il expliquait à Armenia ce qu'il ferait s'il
était à la tête du pouvoir.--En effet quelle jolie phrase:--Si
j'étais gouverneur en chef des provinces du Haut et du Bas-Canada, et
commandant de toutes les forces de Sa Majesté, je _réserverais
l'Esplanade_ exclusivement pour le militaire et pour les dames.
Bertaud avait bien raison de dire:
Quand au sein du vieux monde éclôt une autre idée,
Il faut un prêtre fort pour la prendre en sa main,
Et l'épandre en rosée au coeur du genre humain.
--Diable, qui va là? entrez, dit-il, à quelqu'un qui frappait à la
porte.
--Tiens, Dimitry, je pensais à toi--tu arrives à propos; prends un
cigare, et jette-toi dans ce fauteuil.
--J'ai fait furieusement le galant hier, St-Céran.
--Pas possible--tu badines?
--Parole d'honneur. J'ai envoyé un joli panier à Adeline.
--Elle n'a pas voulu accepter.
--Quoi, le panier?
--Non, le tout à vous.
--Que diable veux-tu dire?
--Mademoiselle, permettez-moi de différer une seule fois d'opinion
avec vous, etc.
--Ah! ça, St-Céran, dit Dimitry en rougissant, où as-tu pris
cela?
--J'y étais, mon cher, elle s'est moquée de toi.
--Merci, je m'en vengerai. Oh! la scélérate!
--Voyons, Dimitry, ne fais donc pas le petit Mayeux.
--Adieu, femmes perfides et trompeuses! jamais, non jamais.
--Grâce, grâce, Dimitry, je t'en prie, pas de pathétique sur un sujet
aussi ridicule. Si tu veux que je t'écoute, donne-moi du Brutus--pas
de Zaïre pour aujourd'hui, as-tu jamais lu _Venise sauvée?_--Non--Eh
bien, lis cet ouvrage, si tu veux désormais connaître la société.
C'était le livre de Trompe-la-mort; à cause de l'amitié qui existe
entre Pierre et Jaffier. Moi j'y admire les idées si justes du
premier sur le monde.
Dimitry jeta son cigare dans la cheminée.--L'amour d'une femme qui
vient de s'évaporer, dit St-Céran.
--Je crois que tu as raison, répondit nonchalamment son ami. À
présent je vais spéculer sur leur amour.
--Ne le dis pas à tout le monde, au moins; car tu seras bien vite
signalé.
--As-tu jamais aimé, St-Céran?
--Oui, et j'aime encore, et ce qui t'étonnera le plus, c'est que
l'objet de mon amour est incapable de figurer parmi nos modèles de
perfection, tu lui donnerais en vain un lorgnon; elle n'oserait
jamais fixer avec impertinence ceux qui l'environnent. Elle ne sait
pas valser, sourire en montrant ses dents, et par bonheur, elle est
bien faite; car elle eût peut-être deviné, par instinct, l'usage du
coton. Sa devise est:
Aimons sans art, sans art sachons plaire;
Doux sentiment veut la simplicité,
Et c'est assez que son feu nous éclaire,
Pour arriver à la félicité.
--Au moins jusqu'à présent, j'ai tout lieu de le croire.--Je
pourrais me tromper; elle est femme; mais il faut une compagne à
l'homme, j'en ai choisi une, et je suivrai la maxime de La Bruyère:
c'est un bijou précieux que je cacherai. Comme tu es rêveur! Il est
onze heures; ouvre cette armoire, et donne-nous deux verres et cette
carafe de vin.--À ta santé, puisses-tu être bientôt guéri.
As-tu jamais remarqué, dit St-Céran, en posant son verre sur la
table, un jeune homme quand il fait sa première entrée dans un grand
bal?--Sais-tu ce qui l'occupe le plus?
--Oui, il est bien embarrassé, et il cherche des poses.
--Tu te trompes, il est dans un état de colère concentrée tout le
temps; il croit que tout le monde l'observe et le critique, il
voudrait pouvoir leur demander explication à tous; mais il sent qu'il
aurait trop à faire, ainsi il se contente de désirer que ce soit
bientôt fini, et quoiqu'il soit loin d'être à l'aise, il reste. Au
contraire, lorsqu'il est dans la rue, il croit que tous les passants
l'admirent. Vois-tu, c'est qu'alors il est dans son élément, il y est
accoutumé, il a de l'aplomb, et il est satisfait de lui-même. Si tu
n'éprouves pas sa gêne dans le premier cas, tu as son orgueil dans le
second; tu sais que tu ne manques pas d'esprit, tu t'es dit: un
présent et un joli billet, cela doit faire une impression. Cela était
nouveau pour toi; mais elle est blasée sur les présents et les jolis
billets; voilà toute la différence.
--Je vois que je ne suis qu'un sot.
--Finis donc, malin; dis donc plutôt que tu manques de pratique; car
un sot, vois-tu, c'est généralement un homme de monde. La raison en
est bien simple. Il n'a rien autre chose dans la tête et, comme tu
dis, il passe son temps à cherche des poses,--des idées c'est trop
fatigant; or, vu _que similis simili gaudet_, il n'est pas surprenant
qu'une femme de société soit tout étonnée qu'on lui parle raison;
cela l'ennuie, et elle va répondre oui à celui qui, après s'être
regardé dans une glace et avoir arrangé sa cravate, lui apprend la
grande nouvelle: que la chambre est bien éclairée.
--À t'entendre parler, St-Céran, on croirait que tu es un cénobite
parfait; et pourtant tu parais bien t'amuser autant que nous dans ces
soirées, dont tu fais un si beau tableau.
--J'ai tout lieu d'être réjoui, puisque tous ces gens-là travaillent
à ma fortune.
--Explique-toi? je ne te comprends pas.--C'est pourtant bien simple;
tandis que les filles prennent des rhumes dans la salle de bal, les
papas et les mamans ne s'amusent pas à manger des biscuits et à boire
de l'eau en bas. C'est un curieux amalgame que notre société, et
Jaffier a beau dire:
'Tis a base world and must reform.
Il n'y aura jamais que les habits qui changeront, et encore l'on
revient toujours aux anciens.
--Je vois ton porte-manteau arrangé, près de ton armoire, vas-tu
faire quelques voyages? dit-il. Dimitry, en se levant--C'est
probable, où vas-tu toi?--J'ai besoin de prendre l'air; au
plaisir.
Dès que la porte fut fermée:--En voilà un, comme dit Byron, qui
trouve _the cold reality too real_, s'écria St-Céran, en se jetant
sur le sofa.
CHAPITRE TREIZIÈME
Le mariage
Come dwell with me, come dwell with me,
And our home shall be, and our home shall be,
A pleasant cot, on a tranquil spot,
With a distant view of the changing sea.
_Song._
Tiens, dira la jeune fille, en arrivant aux dernières pages de cet
ouvrage, ils vont déjà se marier, et ils n'ont seulement pas eu un
petit refroidissement,--c'est drôle. Ducray-Duminil sait bien mieux
arranger une histoire--Je le veux bien, moi; mais je me suis promis
de respecter la vérité, et en outre j'enseignerai une bonne recette à
celles qui croient qu'on ne peut aimer sans se brouiller de temps à
autre: elles n'ont qu'à voir leurs amants que tous les six mois, et
pour deux ou trois jours seulement, et elles ne chercheront pas à se
l'attacher en le tourmentant; et je crois, en outre, que cet ouvrage
n'aurait pas fini par un mariage si Amélie avait suivi ce système;
car St-Céran n'aimait pas les coquettes.
Le lendemain de son entrevue avec Dimitry, St-Céran écrivait la
lettre suivante à son amante:
Ma chère Amélie,
Le temps est enfin venu de te rappeler tes promesses, et de tenir les
miennes. Tu dois être à moi, tu me l'as juré, et je réclame ton
serment. Ton père est peut-être mort; rien ne t'empêche de faire mon
bonheur, et je pense que s'il vivait, il ne me refuserait pas ta main
maintenant. Mais peu importe, je serai près de toi dans quelques
jours; ainsi sois préparée à me suivre; je repartirai la même nuit de
mon arrivée, car je ne veux pas que l'on sache que je suis à
Saint-Jean. Trouve-toi vers minuit, le 18 courant, dans le bocage
d'érables situé au bas de la côte du domaine; je ne me ferai pas
attendre. Adieu, mon amie.
Ton amant jusqu'à la mort,
De ST. CÉRAN.
Trois jours après, il reçut la réponse suivante:
Mon Eugène, tout est découvert! mon père est arrivé depuis deux
jours. J'ai reçu ta lettre devant lui, il m'a ordonné de la lui
montrer, et j'ai été obligée de le faire; il l'a lue sans rien
dire: puis, il s'est mis à sourire, de cette manière que tu
sais,--j'allais dire de cette manière qui _fait mal_, mais tu me
l'as défendu.--Puis il est parti, et je ne l'ai pas revu depuis. Je
suis persuadée que tu ne viendras pas, dès que tu auras reçu cette
lettre; aussi je n'irai pas au bocage. Écris-moi ce que je dois
faire. Mon père ne m'a pourtant rien dit, et je suis néanmoins bien
malheureuse.
Ton amante affectionnée,
AMÉLIE.
Fâcheux contretemps! dit le jeune homme en jetant la lettre sur son
bureau, et se promenant à grands pas dans sa chambre. Tout s'en
mêle; il y avait quatre ou cinq ans qu'on n'en entendait plus
parler, il faut qu'il ressuscite sept à huit jours trop tôt.
Patience,--ajouta-t-il, en allumant son cigare (c'était son remède
universel),--patience, il faut retarder un peu; voilà tout. Ou peut
être ferais-je mieux de lui parler; il doit être pauvre comme un rat
d'église; je lui offrirai de l'argent, il ne pourra résister!--tout
en parlant ainsi, St-Céran s'avança jusqu'auprès de la fenêtre, où
il s'arrêta, tout à coup, avec un mouvement de surprise; néanmoins,
l'habitude qu'il avait de se commander lui-même lui fit bientôt
reprendre son visage calme.--Le proverbe est vrai, dit-il,--parlons
du diable, et on en voit la tête. C'était en effet Charles Amand
lui-même, qui entra d'un pas ferme, l'air assuré, la tête haute, avec
toute l'importance que donne un bon habit, et trois ou quatre cents
piastres dans la poche de celui qui depuis longtemps est privé de ces
avantages sans lesquels un homme est rarement bien vu dans le monde.
Si mon lecteur ne croit pas que ces deux choses ont une grande
influence sur le moral d'un homme, qu'il aille le demander à tous ces
jeunes commis et écrivains, qui le plus souvent sont sans place, et
qui connaissent parfaitement ce qu'on appelle en anglais les--_up's
and down's of human life;_--et s'il ne veulent pas l'avouer, c'est
que ces messieurs brillent dans le moment. Or, donc, Amand entra
comme je viens de le dire--Bonjour M. de St-Céran, dit-il du même
air de confiance.
--Charmé de vous voir, Amand, asseyez-vous. Notre héros parut
chagrin, son orgueil était froissé; il lui sembla que son
interlocuteur aurait bien pu dire monsieur Amand:--un habit, cela
change tant un homme--néanmoins l'intérêt personnel, ce grand mobile
des actions humaines, comme dit Volney, l'empêcha de s'en plaindre;
car il venait pour se débarrasser de sa fille, et il n'aurait pas
voulu tout gâter.
--Vous avez voyagé depuis notre dernière entrevue, continua le jeune
médecin, bon succès, j'espère?
--Ah! oui, monsieur, répondit Amand; fameux pays d'où je viens, on
sait payer le mérite là; j'y serais bien resté, car je faisais ma
fortune rapidement; mais j'ai une famille, et vous sentez que l'idée
de la croire malheureuse suffisait pour empoisonner mon existence:
cela joint avec l'amour du pays qui m'a pris, m'a décidé à revenir.
Mais j'y retournerai, vous pouvez en être sûr, s'il y a quelque moyen
de s'y rendre.
--Vous avez donc été visiter la vieille Europe.
--Non, mais j'ai été un peu en deçà; changeons de conversation. Je
suis venu pour vous consulter sur quelques métaux dont je désirerais
faire l'acquisition: savez-vous si je pourrais me procurer de l'étain
de Cornwall en ville?
--Je ne pourrais vous dire exactement si c'est de l'étain de
Cornwall, mais il ne manque pas d'étain ici--il y en a beaucoup plus
que d'argent.
--Je crois bien, mais ce n'est pas ce qui m'embarrasse. Si j'en
trouve, j'ai enfin découvert le véritable moyen de le changer en
argent.
--Ah! tant mieux pour vous, dit St-Céran,--bon secret celui-là.
--Vous seriez bien plus étonné, continua l'alchimiste, si je vous
disais que s'il ne me manquait pas un livre, qu'un Français m'a
promis, j'en ferais de _l'or_ piment; et peut-être que vous ne savez
pas que les plus fameux orfèvres ont de la peine à reconnaître
l'or piment d'avec l'or ordinaire; ainsi, avec bien peu de peine,
on parvient à leur faire prendre le change. Vous avez beau
sourire--ajouta-t-il, en s'apercevant que St-Céran souriait en
l'entendant terminer. Pour toute réponse, le jeune médecin fut
prendre un dictionnaire de l'Académie dans sa bibliothèque.
--Je vais vous montrer, mon cher Amand, dit-il, ce que c'est que
votre or piment,--et il lui lut l'article suivant:
ORPIMENT, s. m: Arsenic jaune qu'on trouve tout formé dans les
terres; on s'en sert pour peindre en jaune: on le nomme aussi
orpin.
Le héros le lut et le relut:--Maudit Français, menteur--murmura-t-il,
entre ses dents,--et moi qui croyais tous le temps qu'il disait
vrai--c'est égal, quant à en faire de l'argent, cela j'en suis sûr--à
propos, dit-il, désirant changer la conversation,--vous avez écrit à
Amélie, dites-le donc, vous lui proposez là un joli coup.
--Nous y voilà, se dit tout bas St-Céran, que voulez-vous, mon cher
Amand, vous ne voulez pas consentir à mon mariage, et il me faut
Amélie à moi.
--Me l'avez-vous demandée? est-ce que vous croyiez que j'allais vous
l'offrir?--Hein! fit St-Céran, non, pas tout à fait.--Mais vous lui
aviez défendu de me parler pour toujours.
--J'avais mes raisons, dit le héros.
--Alors, si je vous la demandais, me la refuseriez-vous?
--Qui sait?
St-Céran lui fit aussitôt une demande, dans toutes les formes, de
la main d'Amélie, à laquelle Amand se hâta d'acquiescer. Le jeune
médecin le pria d'accepter un petit présent de noces, ajoutant que
connaissant sa soif de la science, il le priait de trouver bon que
son don fût tout à fait littéraire. En conséquence, il lui présenta
le _Dictionnaire des merveilles de la nature_, en trois volumes,
magnifiquement reliés, ouvrage qu'il lui assura avoir été écrit par
des philosophes comme lui. Il y ajouta une vingtaine de manuels
des différents arts et métiers. Amand, au comble de la joie, se
retira avec son trésor, et l'on dit même qu'il fut consulter son
Français, pour savoir si ce n'était pas une édition contrefaite du
_Dictionnaire des merveilles de la nature_ qu'on lui avait donnée; ce
qu'il y a de certain, c'est qu'il partit le lendemain avec St-Céran
pour Saint-Jean-Port-Joli, où le mariage fut célébré dans l'église
paroissiale, avec beaucoup de pompe et de solennité.