La porte fut de suite ouverte par Rogers, et le corps fit son entrée

accompagné de sa brillante escorte. Ceux qui le portaient, l'ayant

déposé sur la table, sortirent aussitôt.

Avant de procéder, dit le docteur T***, qui venait de faire son

entrée, si vous me le permettez, je vais vous donner la lecture d'une

lettre que je viens de recevoir.--Avec plaisir, dirent tous les

étudiants. Le docteur déploya alors sa lettre et lut dans ces

termes.

_Saint-Jean-Port-Joli,_

2 octobre 18--

Mon cher ami,

Tu seras, peut-être, surpris de ce que, pour me débarrasser d'un

fou, je te l'envoie. Mais, quand je t'aurai donné mes raisons,

j'espère que tu voudras bien m'excuser. Le porteur de la présente

s'appelle Charles Amand; il s'est mis dans la tête qu'avec une

chandelle de graisse de pendu il doit trouver des trésors, et

depuis longtemps il m'obsède pour que je lui en trouve une. Enfin,

tant pour m'en délivrer que pour faire une oeuvre de charité, je

te l'adresse. Il est bon ouvrier et il gagne ce qu'il veut; mais

il applique tout son argent sur des métaux, des poisons, etc.,

qu'il se procure. Dieu sait comment. Essaie donc de lui vendre une

bonne chandelle de suif de mouton, pour quatre ou cinq piastres,

et tu pourras donner l'argent aux pauvres. Je dois t'avertir de te

défier de lui; car, si l'on met de côté sa manie, il est fin comme

un renard; ainsi, si tu pouvais le mener dans votre muséum ce ne

serait pas mauvais. En un mot, je te le livre.

Je suis ton ami, jusqu'à la mort.

T. L. B***

Dr T***, écuyer.

Québec

--Bon moyen de se venger du beau-père futur, se dit tout bas

St-Céran. Docteur, ajouta-t-il haut, vous ne feriez peut-être pas mal

d'attacher plusieurs chandelles à ces ossements dans les vitraux; il

faudra alors, pour parler d'une manière technique, qu'il avale la

pilule.

--Bien dit, St-Céran, s'écrièrent tous les étudiants.

--Messieurs, comme il commence à être tard et que le docteur F***

n'est pas encore arrivé, dit le docteur T***, nous ferions bien

d'ajourner l'autopsie à demain; si vous vous trouvez ici, à neuf

heures précises, vous aurez occasion de voir le conjurateur en

question.

--J'y serai moi, dit St-Céran, et moi aussi, dit Rogers, et moi, et

moi, répétèrent les autres; après s'être mutuellement souhaité une

bonne nuit, les jeunes clercs se retirèrent. Le lendemain tous furent

fidèles au rendez-vous, et le docteur et son patient, comme

l'appelait Rogers, ne venaient pas. Le docteur F*** commença

immédiatement l'autopsie. Après l'ouverture du corps et l'examen

intérieur, il ordonna à Dimitry de lui couper un bras. L'opération

étant finie, à la grande satisfaction de tous les étudiants, un

domestique vint avertir le docteur qu'il était demandé immédiatement

par un de ses malades; ces messieurs craignaient que son caractère

sévère ne l'empêchât de goûter leur plaisanterie.

Midi sonnait, lorsque le docteur T*** et notre héros firent leur

entrée au musée. Amand se trouva, tout à coup, transporté dans un

monde nouveau. Il n'avait jamais eu l'idée de cet immense réceptacle

de la mort, au milieu duquel il se trouvait. Tantôt ses yeux se

portaient sur les grands vitraux garnis de squelettes, tantôt il

regardait de côté le cadavre étendu sur la table, et il ressentit une

joie soudaine en s'apercevant qu'un des bras avait été coupé. Le

docteur T*** l'introduisit à chaque étudiant personnellement et leur

dit ensuite, d'un air sérieux, quel était le but de la visite de M.

Amand. Rogers décrocha, aussitôt, une chandelle suspendue au fémur de

Hart et la présenta au docteur, qui la remit à Amand, celui-ci tira

immédiatement de sa poche un mouchoir de coton tout neuf et l'ayant

enveloppée, avec soin, il la serra dans son sein, après quoi il tira

de son gousset cinq piastres qu'il remit en échange au médecin. Il

demanda, ensuite, à la société la permission de faire le tour de la

chambre; permission qui lui fut accordée sur-le-champ. Longues furent

les questions dont il accabla les étudiants, et amples les

explications burlesques de ceux-ci. Arrivé près du corps de Lepage,

il se mit à leur raconter mille circonstances relativement au meurtre

de l'infortuné Guillemette. Ils furent surpris de la facilité avec

laquelle il s'énonçait et ils écoutèrent les détails minutieux qu'il

leur donna avec une chaleur et une éloquence si admirables dans un

homme dont l'éducation se bornait à savoir lire un peu, et qui encore

était obligé d'épeler souvent. Il saisit un moment où tous les yeux

étaient fixés sur lui pour s'emparer, sans remuer la vue, du bras qui

était près de lui, qu'il glissa sous son manteau et, terminant son

récit, il feignit d'être en grande hâte et sortit aussitôt.

--C'est dommage qu'il soit fou, dit Leclerc, car il a de

l'esprit.--Cette observation resta sans réponse; car tous les

étudiants réfléchissaient sur le malheur de cette âme énergique

qui, par son ignorance, se trouvait réduite à poursuivre, toute sa

vie, une chimère.

Nos jeunes gens étaient tous enveloppés dans leurs manteaux et prêts

à laisser la salle lorsque Leclerc s'écria:--Young, ferme la porte;

inspection générale avant de sortir.

--Qu'a-t-il donc? dit Rogers.

--Le bras, monsieur l'interrogateur, à commencer par vous, s'il vous

plaît.

--Ah! sans doute, messieurs, rien de plus juste et je propose que

celui sur lequel il sera trouvé paie un souper à l'assemblée.

--Adopté, s'écrièrent les étudiants.

La recherche fut faite, mais le bras ne se trouvait pas.

--Je gage, dit Dimitry, que chose l'aura emporté pour faire quelque

sortilège.

La chambre retentit aussitôt d'un éclat de rire général.

--Fais-lui payer le souper, Rogers, dit St-Céran, et les étudiants se

dispersèrent.

CHAPITRE HUITIÈME

Le retour

Que je regrette, au sein des villes,

La douce paix de nos hameaux,

Nos cieux d'azur, nos lacs tranquilles,

Nos jours de fête et nos travaux.

Chanson nouvelle.

Return to thy dwelling all lonely, return.

CAMPBELL.

Notre héros avait enfin accompli heureusement le but de son voyage;

et comme le séjour de la ville n'avait rien de bien attrayant pour

lui, il se proposait de partir le lendemain, avant le lever du

soleil, pour regagner son humble toit aussitôt que possible. Une

chose surtout lui faisait désirer, avec grande hâte, d'être de retour

chez lui, il voulait préparer _sa main-de-gloire_, avant que le bras

de Lepage ne fût en décomposition et il sentait bien qu'il ne pouvait

trop se hâter; car il avait une distance de soixante-cinq milles à

parcourir, à pied, dans des chemins très désavantageux. Il traversa

donc le même soir à la Pointe-Lévi, afin d'être prêt à se mettre en

route le lendemain avant l'aurore. Il se coucha après avoir mis sous

son oreiller les deux objets de sa sollicitude, mais il essaya en

vain de fermer la paupière; car si l'inquiétude l'avait empêché de

dormir jadis, la joie qu'il éprouvait dans le moment lui faisait le

même effet. Il entendit avec impatience la pendule sonner toutes les

heures de la nuit et à trois il sauta hors de son lit, s'habilla à la

hâte, souhaita le bonjour à ses hôtes et se mit en route. Le chemin

que prit notre héros pour se rendre à Saint-Jean-Port-Joli n'était

pas alors macadamisé, et le sol qui était extrêmement noir devenait

boueux dans la saison des pluies. Amand avançait donc avec peine,

suivant autant que possible le long des clôtures et glissant presque

à chaque pas. Néanmoins, après une marche pénible de quatre heures,

il arriva dans la paroisse de Beaumont, au bas d'une colline connue

sous le nom de côte à Nollet. Au pied de cette côte, à un demi-arpent

de la voie publique, dans un endroit renfoncé, est une petite

chaumière presque en ruine: c'est la demeure de la vieille Nollet qui

a donné son nom au coteau dont nous parlons. La femme Nollet se

mêlait aussi de nécromancie et passait généralement, dans l'esprit

des habitants, pour la plus grande sorcière du Canada. Si mon lecteur

croyait que cette fée ressemblait à la fée aux miettes de Charles

Nodier, il se tromperait fort, car l'amante de Michel, hormis les

dents, n'avait rien de repoussant; tout dans celle-ci, au contraire,

était ignoble: recourbée sur elle-même et traînant avec peine ses

soixante-quinze années, lorsqu'elle vous regardait, au travers de son

immense coiffe blanche, avec son oeil terne et vert, sa bouche béante

et édentée, elle ressemblait assez à ces magots que l'imagination

vive de nos jeunes filles a placés sur leurs roues de fortune pour

dicter, avec leur balai, accompagnement indispensable d'une sorcière,

leurs succès futurs en amour. D'aussi loin que Charles aperçut la

maison--J'entrerai là, se dit-il, et je me convaincrai par moi-même si elle

est aussi versée dans les sciences occultes qu'on le dit et peut-être

qu'elle pourra me prédire si je réussirai dans mes entreprises.

Arrivé à la porte il avança donc, hardiment, et frappa deux petits

coups; une jeune et jolie enfant d'une dizaine d'années lui ouvrit en

lui demandant ce qu'il désirait.--Puis-je voir la mère Nollet?

dit-il.

--Oui, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer.

La vieille mégère était assise, au coin du feu, le front appuyé dans

ses deux mains et entièrement absorbée dans ses pensées. Croyant que

c'était quelqu'un de ses voisins, elle ne leva pas même la tête quand

Amand entra; mais la jeune fille l'ayant prise par son mantelet, en

lui disant qu'un monsieur étranger voulait lui parler, elle se leva

aussitôt en le regardant d'un air où perçait la méfiance.

Y a-t-il quelque chose à votre service? dit-elle d'une voix

tremblante.

--Oui, la mère; je voudrais vous parler, un moment, en

particulier.

--Alors, passez par ici, dit-elle, en ouvrant une porte qui donnait

dans un petit appartement généralement nommé dans les campagnes _bas

côté_. Si la première pièce était dans un état de délabrement

complet, la seconde ne lui cédait en rien; le plancher en était si

mauvais qu'avant d'y entrer notre héros le sonda plusieurs fois avec

son pied; il s'appuya sur une vieille barrique défoncée, qui était

dans un coin, et fixant sa compagne d'un air résolu:--Je voudrais

savoir si je réussirai dans une grande entreprise que je suis sur le

point de commencer.

--Vous allez être satisfait, répondit-elle, en tirant de sa poche un

vieux jeu de cartes espagnoles qu'elle étala avec orgueil. Après les

avoir fait couper trois fois elle les parcourut lentement, en divisa

quelques-unes qu'elle garda dans ses mains:

--Vous êtes marié? dit-elle.

--Oui.

--Vous avez des enfants? Voyons, un, deux: attendez que je

compte.

--Je n'ai qu'une fille.

--Oui, c'est justement cela.

--Permettez-moi, la mère, de vous prier d'en venir au fait

immédiatement, dit notre héros, que ce préambule commençait à ennuyer

fort.

--J'y viens. Vous cherchez fortune, dit-elle, en regardant l'habit

râpé de son interrogateur impatient.

--Oui; mais pouvez-vous me dire par quels moyens je cherche à y

parvenir?

--Tous les moyens vous sont indifférents, dit la vieille, pourvu que

vous réussissiez.

--Elle a raison, se dit-il tout bas: Y parviendrai-je?

--Oui; si vous avez du coeur, de l'énergie et de la force.

--S'il ne faut que cela, mon coup est sûr. Tenez, voilà pour vos

peines, dit-il, en lui donnant une pièce de monnaie. Je vous

remercie; adieu. Elle est sorcière, pensa-t-il, et il reprit sa

route.

--Du courage, de la force et de l'énergie, dit le héros, se parlant à

lui-même, si vous en avez? m'a-t-elle dit, si j'en ai! Les ombres

des cinq cents sauvages massacrés près de la grande caverne du cap au

Corbeau pourront aller lui dire bientôt si j'en manque.

Amand hâta le pas afin de se rendre à un joli bosquet situé à une

lieue de là, près d'une petite rivière, où il se proposait de se

reposer quelques instants. Il était près de huit heures et demie

lorsqu'il y parvint; il prit deux ou trois morceaux de planches,

étendus çà et là, aux environs d'un vieux moulin à scie, s'en fit un

siège et, s'étant jeté sur le côté, il tira de la poche de son gilet

un morceau de pain qu'il se mit à manger de bon appétit. Lorsqu'il

fut remis de sa fatigue il continua sa route aussi vite que les

chemins le lui permirent dans le dessein d'arriver, avant le soleil

couchant, chez un de ses oncles qui demeurait à Saint-Thomas, à sept

lieues de là. Il pouvait être sept heures du soir lorsqu'il aperçut

la fumée du toit hospitalier de Joseph Amand; cette vue le fit

sourire, car il avait faim. Bonjour, mon oncle, dit-il, à un

vieillard frais et rosé qui fumait sa pipe assis sur le seuil de la

porte.

--Tiens, c'est toi, Charles, rentre mon garçon; tu es le bienvenu; tu

arrives à propos ce soir; les jeunes gens me présentent une grosse

gerbe et nous allons avoir un divertissement; tu ne seras pas de

trop. D'où viens-tu?

--De la ville, mon oncle.

--Ah! Je suppose que tu es encore dans tes belles entreprises. Le

mécontentement se peignit sur le visage d'Amand, le vieillard s'en

étant aperçu ajouta: Allons, n'en parlons plus; puisque ça te fait de

la peine. Je suis sûr que t'es fatigué, viens prendre un coup. Ils

avaient à peine fini leurs verres qu'ils entendirent les chants des

habitants qui revenaient du travail après avoir terminé la moisson du

bon homme. Suivant le cérémonial d'usage, le vieillard fut s'asseoir

au fond de la chambre dans un grand fauteuil placé pour l'occasion,

et attendit d'un air joyeux et content l'arrivée de ses enfants et de

ses petits-fils qui ne tardèrent pas à rentrer, en foule, précédés de

l'aîné de la famille qui tenait d'une main un faisceau de superbes

tiges de blé chargées de leurs épis et entourées d'une variété de

boucles de ruban; et de l'autre côté, une carafe et un verre. Il

s'avança jusqu'au siège du maître de la maison, lui présenta la

gerbe, en lui souhaitant, chaque année de sa vie, une récolte aussi

abondante; après quoi, il versa à boire à la compagnie. Le vieillard

le remercia d'une voix émue, et avala d'un seul trait le verre qui

lui était présenté. Le maître des cérémonies versa alors à boire, à

la ronde, à toute la compagnie qui passa ensuite dans la pièce

voisine, où un souper, composé de mouton, de laitage et de _crêpes au

sucre_, était préparé. Si le Rapin qui imagina de faire dire à un

gros Anglais, au pauvre qui lui dit qu'il n'a pas mangé depuis la

veille: «Goddam, le coquin, il être bien heureux d'avoir faim», avait

vu ces bonnes gens manger, il aurait assurément transporté son milord

goutteux et envieux dans la salle du festin, et lui aurait fait dire

au pluriel: «Goddam, les coquins, ils être bien heureux d'avoir

faim.» Pour me servir de l'expression du vieillard qui présidait à la

fête: ils pouvaient manger les pauvres gens; ils ne volaient pas leur

nourriture. Le repas fini, la carafe d'eau-de-vie commença à

circuler, et le jeune homme qui avait présenté la gerbe demanda à son

père de leur chanter une chanson.

--Assurément qu'oui, mes enfants; je ne vous refuserai pas cela

aujourd'hui, et je vais vous en chanter une drôle aussi. Et le

vieillard commença aussitôt la chanson suivante:

Il y a pas sept ans que je suis parti

De la Nouvelle-France;

La nouvelle m'est arrivée,

Tra la la la,

Que ma maîtresse était fiancée.

J'ai pris mes bottes et mes éperons,

Et ma cavale par la bride,

Chez ma maîtresse je m'en suis allé,

Tra la la la.

Pour voir si elle était fiancée.

De tant loin qu'elle me vit venir

Son petit coeur soupire;

--Qu'avez-vous donc belle à tant soupirer,

Tra la la la,

Puisque vous êtes fiancée?

--Oui, fiancée je le suis,

Maudit soit la journée:

C'est dimanche mon premier ban

Tra la la la,

Venez-y mettre empêchement.

Le premier dimanche du mois

Le curé monte en chaire:

--Écoutez-moi, petits et grands,

Tra la la la,

Je vais vous publier un ban.

Le beau galant qui était là

S'approche de la chaire.

--Ah! monsieur le curé, ne publiez pas ce ban,

Tra la la la,

Je viens y mettre empêchement.

Il y a sept ans que je l'aimais,

Je l'aime bien encore.

--S'il y a sept ans que vous l'aimez,

Tra la la la.

Il est bien juste que vous l'ayez.

Lorsque le vieillard eut terminé sa chanson, tous ses hôtes burent

à sa santé. Il commençait à être tard et les jeunes filles désiraient

beaucoup commencer la danse; mais aucune d'elles ne savait comment

s'y prendre pour faire sortir les hommes de table. Une des

petites-filles du bon homme s'en chargea:--Grand-papa, dit-elle,

veux-tu que je te chante une chanson, aussi, moi?

--Sans doute, ma p'tite Élise; voyons voir ce que tu vas nous

chanter. Elle commença aussitôt _le bon curé de Béranger_, et arrivé

à ce couplet:

Et le soir, lorsque dans la plaine

Le hasard vous rassemblera,

Dansez gaîment sous un vieux chêne,

Et le bon Dieu vous bénira.

--N'est-ce pas, grand-papa, dit-elle, qu'on peut en faire autant;

c'est l'bon curé qui l'dit.

--Oui, oui, mes enfants. Dites, vous autres les voisins, que ça n'a

pas d'esprit, c't enfant-là. Viens m'embrasser, Élise.

Aussitôt que les jeunes gens furent retirés dans l'appartement voisin

pour se livrer à la danse, ceux qui restaient des convives

s'approchèrent de la cheminée et une conversation animée s'engagea

entre eux.

CHAPITRE NEUVIÈME

L'homme de Labrador

(Légende canadienne)

Avaunt, and quit my sight! let the earth hide thee!

Thy bones are marrowless, thy blood is cold,

Thou hast no speculation in those eyes,

Which thou dost glare with.

.......................................

What man dare, I dare:

Approach thou like the rugged Russian bear,

The arm'd rhinoceros, or Hyrcanian tyger,

Take any shape but that, and my firm nerves

Shall never tremble: or be alive again,

And dare me to the desert with thy sword;

If trembling I inhibit, then protest me

The baby of a girl. Hence, terrible shadow!

Unreal mock'ry hence!

SHAKESPEARE.

Parmi les nombreux personnages groupés autour de l'âtre brûlant de

l'immense cheminée, était un vieillard qui paraissait accablé sous le

poids des ans. Assis sur un banc très bas, il tenait un bâton à deux

mains, sur lequel il appuyait sa tête chauve. Il n'était nullement

nécessaire d'avoir remarqué la besace, près de lui, pour le classer

parmi les mendiants. Autant qu'il était possible d'en juger dans

cette attitude, cet homme devait être de la plus haute stature. Le

maître du logis l'avait vainement sollicité de prendre place parmi

les convives; il n'avait répondu à ses vives sollicitations que par

un sourire amer et en montrant du doigt sa besace. C'est un homme qui

fait quelques grandes pénitences, avait dit l'hôte, en rentrant dans

la chambre à souper, car malgré mes offres, il n'a voulu manger que

du pain. C'était donc avec un certain respect que l'on regardait ce

vieillard qui semblait absorbé dans ses pensées. La conversation

s'engagea néanmoins, et Amand eut soin de la faire tourner sur son

sujet favori. Oui, messieurs, s'écria-t-il, le génie et surtout les

livres n'ont pas été donnés à l'homme inutilement! avec les livres on

peut évoquer les esprits de l'autre monde; le diable même. Quelques

incrédules secouèrent la tête, et le vieillard appuya fortement la

sienne sur son bâton.

--Moi-même, reprit Amand, il y a environ six mois, j'ai vu le diable

sous la forme d'un cochon.

Le mendiant fit un mouvement d'impatience et regarda tous les

assistants.

--C'était donc un cochon, s'écria un jeune clerc notaire, bel esprit

du lieu.

Le vieillard se redressa sur son banc, et l'indignation la plus

marquée parut sur ses traits sévères.

--Allons, monsieur Amand, dit le jeune clerc notaire, il ne faudrait

jamais avoir mis le nez dans la science pour ne pas savoir que toutes

ces histoires d'apparitions ne sont que des contes que les

grands-mères inventent pour endormir leurs petits-enfants.

Ici, le mendiant ne put se contenir davantage:

--Et moi, monsieur, je vous dis qu'il y a des apparitions, des

apparitions terribles, et j'ai lieu d'y croire, ajouta-t-il, en

pressant fortement ses deux mains sur sa poitrine.

--À votre âge, père, les nerfs sont faibles, les facultés affaiblies,

le manque d'éducation, que sais-je, répliqua l'érudit.

--À votre âge! à votre âge! répéta le mendiant, ils n'ont que ce mot

dans la bouche. Mais, monsieur le notaire, à votre âge, moi, j'étais

un homme; oui, un homme. Regardez, dit-il, en se levant avec peine à

l'aide de son bâton; regardez, avec dédain même, si c'est votre bon

plaisir, ce visage étique, ces yeux éteints, ces bras décharnés, tout

ce corps amaigri; eh bien, monsieur, à votre âge, des muscles d'acier

faisaient mouvoir ce corps qui n'est plus aujourd'hui qu'un spectre

ambulant. Quel homme osait alors, continua le vieillard, avec

énergie, se mesurer avec Rodrigue, surnommé Bras-de-fer? et quant à

l'éducation, sans avoir mis, aussi souvent que vous, le nez dans la

science, j'en avais assez pour exercer une profession honorable, si

mes passions ne m'eussent aveuglé; eh bien, monsieur, à vingt-cinq

ans une vision terrible, et il y a de cela soixante ans passés, m'a

mis dans l'état de marasme où vous me voyez. Mais, mon Dieu, s'écria

le vieillard, en levant vers le ciel ses deux mains décharnées: si

vous m'avez permis de traîner une si longue existence, c'est que

votre justice n'était pas satisfaite! je n'avais pas expié mes crimes

horribles! Qu'ils puissent enfin s'effacer, et je croirai ma

pénitence trop courte!

Le vieillard, épuisé par cet effort, se laissa tomber sur son siège,

et des larmes coulèrent le long de ses joues étiques.

--Écoutez, père, dit l'hôte, je suis certain que monsieur n'a pas eu

intention de vous faire de la peine.

--Non, certainement, dit le jeune clerc, en tendant la main au

vieillard, pardonnez-moi; ce n'était qu'un badinage.

--Comment ne vous pardonnerais-je pas, dit le mendiant, moi qui ai

tant besoin d'indulgence.

--Pour preuve de notre réconciliation, dit le jeune homme,

racontez-nous, s'il vous plaît, votre histoire.

--J'y consens, dit le vieillard, puisque la morale qu'elle renferme

peut vous être utile, et il commença ainsi son récit:

--À vingt ans j'étais un cloaque de tous les vices réunis:

querelleur, batailleur, ivrogne, débauché, jureur et blasphémateur

infâme. Mon père, après avoir tout tenté pour me corriger, me maudit,

et mourut ensuite de chagrin. Me trouvant sans ressources, après

avoir dissipé mon patrimoine, je fus trop heureux de trouver du

service comme simple engagé de la compagnie de Labrador. C'était au

printemps de l'année 17--, il pouvait être environ midi, nous

descendions dans la goélette _La Catherine_, par une jolie brise;

j'étais assis sur la lisse du gaillard d'arrière, lorsque le

capitaine assembla l'équipage et lui dit: ah ça, enfants, nous

serons, sur les quatre heures, au poste du diable; qui est celui

d'entre vous qui y restera? Tous les regards se tournèrent vers moi,

et tous s'écrièrent unanimement: ce sera Rodrigue Bras-de-fer. Je vis

que c'était concerté; je serrai les dents avec tant de force que je

coupai en deux le manche d'acier de mon calumet, et frappant avec

force sur la lisse où j'étais assis, je répondis dans un accès de

rage: oui, mes mille tonnerres, oui, ce sera moi; car vous seriez

trop lâches pour en faire autant; je ne crains ni Dieu, ni diable,

et quand Satan y viendrait je n'en aurais pas peur. Bravo!

s'écrièrent-ils tous. Huzza! pour Rodrigue. Je voulus rire à ce

compliment; mais mon ris ne fut qu'une grimace affreuse, et mes dents

s'entrechoquèrent comme dans un violent accès de fièvre. Chacun alors

m'offrit un coup, et nous passâmes l'après-midi à boire. Ce poste de

peu de conséquence était toujours gardé, pendant trois mois, par un

seul homme qui y faisait la chasse et la pêche, et quelque petit

trafic avec les sauvages. C'était la terreur de tous les engagés, et

tous ceux qui y étaient restés, avaient raconté des choses étranges

de cette retraite solitaire; de là, son nom de poste du diable--en

sorte que depuis plusieurs années on était convenu de tirer au sort

pour celui qui devait l'habiter. Les autres engagés qui connaissaient

mon orgueil savaient bien qu'en me nommant unanimement, la honte

m'empêcherait de refuser, et par là, ils s'exemptaient d'y rester

eux-mêmes, et se débarrassaient d'un compagnon brutal, qu'ils

redoutaient tous.

L'influence d'un livre: Roman historique · 第 3 / 6 段