l'inconnu, je vous jure par ce que j'ai de plus sacré... par...
--Oh! non, ne jurez pas; je vous crois, dit la pauvre fille; mais mon
père n'y consentira peut-être pas?
--Votre père, dit l'étranger avec un sourire amer; dites que vous
êtes à moi et je me charge du reste.
--Eh bien! Oui, répondit-elle.
--Donnez-moi votre main, dit-il, comme sceau de votre promesse.
L'infortunée Rose lui présenta la main qu'elle retira aussitôt en
poussant un petit cri de douleur; car elle s'était senti piquer, elle
devint pâle comme une morte et prétendant un mal subit elle abandonna
la danse. Deux jeunes maquignons rentraient dans cet instant, d'un
air effaré, et prenant Latulipe à part lui dirent:
--Nous venons de dehors examiner le cheval de ce monsieur;
croiriez-vous que toute la neige est fondue autour de lui, et que ses
pieds portent sur la terre? Latulipe vérifia ce rapport et parut
d'autant plus saisi d'épouvante qu'ayant remarqué, tout à coup, la
pâleur de sa fille auparavant, il avait obtenu d'elle un demi-aveu de
ce qui s'était passé entre elle et l'inconnu. La consternation se
répandit bien vite dans le bal, on chuchotait et les prières seules
de Latulipe empêchaient les convives de se retirer.
L'étranger, paraissant indifférent à tout ce qui se passait autour
de lui, continuait ses galanteries auprès de Rose, et lui disait en
riant, et tout en lui présentant un superbe collier en perles et
en or: Ôtez votre collier de verre, belle Rose, et acceptez, pour
l'amour de moi, ce collier de vraies perles.--Or, à ce collier
de verre, pendait une petite croix et la pauvre fille refusait
de l'ôter.
Cependant une autre scène se passait au presbytère de la paroisse où
le vieux curé, agenouillé depuis neuf heures du soir, ne cessait
d'invoquer Dieu: le priant de pardonner les péchés que commettaient
ses paroissiens dans cette nuit de désordre: le mardi gras.--Le
saint vieillard s'était endormi, en priant avec ferveur, et était
enseveli, depuis une heure, dans un profond sommeil, lorsque
s'éveillant tout à coup, il courut à son domestique, en lui criant:
Ambroise, mon cher Ambroise, lève-toi, et attelle vite ma jument Au
nom de Dieu, attelle vite. Je te ferai présent d'un mois, de deux
mois, de six mois de gages.
--Qu'y-a-t-il? monsieur, cria Ambroise, qui connaissait le zèle du
charitable curé; y a-t-il quelqu'un en danger de mort?
--En danger de mort! répéta le curé; plus que cela, mon cher
Ambroise! une âme en danger de son salut éternel. Attèle, attelle
promptement.
Au bout de cinq minutes, le curé était sur le chemin qui conduisait
à la demeure de Latulipe et, malgré le temps affreux qu'il faisait,
avançait avec une rapidité incroyable; c'était, voyez-vous, sainte
Rose qui aplanissait la route.
Il était temps que le curé arrivât; l'inconnu en tirant sur le fil du
collier l'avait rompu, et se préparait à saisir la pauvre Rose;
lorsque le curé, prompt comme l'éclair, l'avait prévenu en passant
son étole autour du col de la jeune fille et, la serrant contre sa
poitrine où il avait reçu son Dieu le matin, s'écria d'une voix
tonnante:--Que fais-tu ici, malheureux, parmi des chrétiens?
Les assistants étaient tombés à genoux à ce terrible spectacle et
sanglotaient en voyant leur vénérable pasteur qui leur avait toujours
paru si timide et si faible, et maintenant si fort et si courageux,
face à face avec l'ennemi de Dieu et des hommes.
--Je ne reconnais pas pour chrétiens, répliqua Lucifer en roulant des
yeux ensanglantés, ceux qui, par mépris de votre religion, passent à
danser, à boire et à se divertir, des jours consacrés à la pénitence
par vos préceptes maudits; d'ailleurs cette jeune fille s'est donnée
à moi, et le sang qui a coulé de sa main est le sceau qui me
l'attache pour toujours.
--Retire-toi, Satan, s'écria le curé, en lui frappant le visage de
son étole, et en prononçant des mots latins que personne ne put
comprendre. Le diable disparut aussitôt avec un bruit épouvantable et
laissant une odeur de soufre qui pensa suffoquer l'assemblée. Le bon
curé, s'agenouillant alors, prononça une fervente prière en tenant
toujours la malheureuse Rose, qui avait perdu connaissance, collée
sur son sein, et tous y répondirent par de nouveaux soupirs et par
des gémissements.
--Où est-il? où est-il? s'écria la pauvre fille, en recouvrant
l'usage de ses sens.--Il est disparu, s'écria-t-on de toutes parts.
Oh mon père! mon père! ne m'abandonnez pas! s'écria Rose, en se
traînant aux pieds de son vénérable pasteur--emmenez-moi avec
vous... Vous seul pouvez me protéger... je me suis donnée à lui... je
crains toujours qu'il ne revienne... un couvent! un couvent!--Eh
bien, pauvre brebis égarée, et maintenant repentante, lui dit le
vénérable pasteur, venez chez moi, je veillerai sur vous, je vous
entourerai de saintes reliques, et si votre vocation est sincère,
comme je n'en doute pas après cette terrible épreuve, vous renoncerez
à ce monde qui vous a été si funeste.
Cinq ans après, la cloche du couvent de... avait annoncé depuis deux
jours qu'une religieuse, de trois ans de profession seulement, avait
rejoint son époux céleste, et une foule de curieux s'étaient réunis
dans l'église, de grand matin, pour assister à ses funérailles.
Tandis que chacun assistait à cette cérémonie lugubre avec la
légèreté des gens du monde, trois personnes paraissaient navrées de
douleur: un vieux prêtre agenouillé dans le sanctuaire priait avec
ferveur, un vieillard dans la nef déplorait en sanglotant la mort
d'une fille unique, et un jeune homme, en habit de deuil, faisait ses
derniers adieux à celle qui fut autrefois sa fiancée:--la
malheureuse Rose Latulipe.
CHAPITRE SIXIÈME
St-Céran
... toute une année,
De bals et de fleurs couronnée,
Nous laisse un heureux souvenir.
GRATOT.
But in mans dwelling, he became a thing
Restless, and worn, and stern, and wearisome,
Drop'd as a wild born talon with clept wings,
To whom the boundless air alone were home.
BYRON.
Le lendemain, après une enquête qui dura toute la matinée, pendant
laquelle Lepage avoua qu'il connaissait Guillemette, le magistrat lui
demanda s'il le reconnaîtrait en le voyant et, sur sa réponse
affirmative, il lui proposa de visiter le corps; il y consentit
immédiatement.
En conséquence, Lepage, lié et bien accompagné, prit le chemin de la
demeure de Thibault où une foule de spectateurs l'attendaient. La
conversation roulait principalement sur un point: savoir l'effet que
produirait l'arrivée du meurtrier auprès de sa victime. Beaucoup
affirmaient que le sang coulerait immédiatement de ses blessures dès
qu'il se trouverait en présence du corps.
Le bruit de plusieurs voitures captiva un moment l'attention de
l'assemblée: Le voilà, se dirent-ils, et la porte s'ouvrant, on
découvrit la haute taille et les traits sévères de Lepage. Il
s'avança près du corps, se baissa et prit, avec peine (car ses liens
le gênaient), la branche de sapin et jeta quelques gouttes d'eau
bénite sur le cadavre; puis, s'avança jusqu'à la tête et ayant levé
le drap qui lui couvrait le visage, il s'écria:
--Ah! c'est bien lui, c'est toi, mon cher ami! et l'on m'accuse de
t'avoir ôté la vie! Si c'est moi qui ai pu commettre un crime aussi
atroce, je demande à Dieu de m'écraser de sa foudre à l'instant! Puis
il promena son grand oeil noir sur l'assemblée et l'arrêta sur le
magistrat pour le défier et comme s'il eût voulu lui dire:--Tu
croyais peut être m'émouvoir et que mes nerfs me trahiraient dans une
telle entrevue: mais regarde comme je suis calme!
--C'est bien là Guillemette, dit le magistrat?
--Oui, c'est bien là mon ami, qui a couché chez moi, avant-hier, et
qui est parti à la pointe du jour. Ah! je ne m'attendais pas à le
revoir ainsi; pauvre ami! Lepage se tut de nouveau. Le magistrat
ordonna aussitôt de le faire retirer et reconduire chez lui. Après
son départ les commères assurèrent qu'à son entrée le sang avait
coulé et que ce devait être lui qui l'avait assassiné. Le fait est
que le sang découlait lentement et continuellement de ses blessures
ouvertes.
Notre héros, que nous avons perdu de vue depuis la soirée de sa
fameuse conjuration dont l'effet manqua, comme nous l'avons vu, par
la mauvaise foi de Dupont, se trouvait là; et il était intimement
convaincu que Lepage était l'auteur du crime et, en conséquence,
qu'il serait exécuté. Il s'en réjouissait secrètement; car, depuis
longtemps, il n'y avait pas eu d'exécution, et il commençait à
perdre l'espérance de se procurer sa fameuse _main-de-gloire_, avec
laquelle il était assuré de ne pas se tromper. Il se promettait bien
de ne pas perdre une aussi belle occasion, et de faire agir tous les
ressorts de son imagination pour réussir à s'emparer d'un des bras du
criminel. Il serait retourné chez lui assez joyeux sans un accident
qui le chagrinait: il avait aperçu St-Céran dans la réunion chez
Thibault.
Un mot sur ce jeune homme--St-Céran était descendu d'une bonne
famille et avait reçu une excellente éducation qu'il avait ensuite
perfectionnée par la lecture. Sa disposition, naturellement
mélancolique, l'éloignait du fracas ordinaire du monde; aussi
avait-il passé la plus grande partie de sa jeunesse dans une belle
retraite, à la campagne, où il se livrait à son goût passionné pour
l'étude. C'est là que dans une de ses longues promenades, il avait
aperçu Amélie, jeune fille de quinze ans, au sourire triste et
pensif. Amélie était le type d'une belle créole. Ses longs cheveux
noirs descendaient jusqu'à ses pieds; des prunelles, couleur d'ébène,
voilaient son oeil brun et languissant et donnaient à son visage pâle
une expression angélique. Sa taille pouvait rivaliser avec celle des
plus belles femmes du midi... Ils s'étaient aimés en se voyant et
avaient senti toute la vérité de cette belle pensée d'un auteur
moderne: «Nous étions nés l'un pour l'autre et, oublieux du temps qui
fuit, nous nous élancions, gaiement, dans la vie, avec nos joies
naïves et nos décevantes illusions.» Mais la volonté d'un père venait
détruire ce rêve de bonheur; Amélie était la fille d'Amand, et il
avait juré qu'elle n'appartiendrait jamais à St-Céran. Peut-être que
mon lecteur serait désireux de savoir d'où venait l'antipathie
d'Amand. Notre héros avait fait tout son possible pour l'engager dans
quelques mystères de son art et le jeune homme s'y était obstinément
refusé; ensuite il lui avait emprunté quelques livres qu'il avait
entièrement gâtés: ce qui avait décidé ce dernier à lui fermer sa
bibliothèque. Depuis ce temps, ils ne se parlaient plus et Amand
avait défendu à sa fille de communiquer avec lui. C'est en partie ce
qui avait décidé St-Céran à voyager dans le Haut-Canada, d'où il
revenait lorsqu'il rencontra Guillemette chez Lepage.
Peut-être Amand avait-il une autre raison de refuser sa fille au
jeune homme; St-Céran n'était pas riche et avait souvent refusé de
lui prêter de l'argent. Les jours de bonheur étaient passés et la
joie faisait place à la tristesse, et au malheur. Qui pourrait s'en
plaindre? Qui pourrait espérer de trouver, au milieu d'une société
d'hommes corrompus, la vérité, la paix et l'harmonie, seuls principes
qui peuvent conduire à la vertu? Et sans la vertu, plus d'amour entre
les hommes.
St-Céran l'avait étudiée, cette société tant vantée, et il en
connaissait les fondements, qui sont: l'amour-propre, la vanité, le
désir de plaire, se croire admiré de tous, prendre le sourire du
mépris pour celui de l'admiration, se tourmenter toute une nuit,
s'ennuyer et se dire à soi-même:
--Ah! je me suis bien amusé ce soir.
Pendant une belle nuit du mois de septembre, St-Céran, seul, sur une
belle anse de sable qui s'avançait dans le fleuve, était plongé dans
une réflexion profonde. Tout à coup il se prit à sourire amèrement
et se dit tout haut.--Cela est vrai; mais je possédais cette
malédiction de l'espèce humaine:--l'énergie! C'est une maladie qui
tue: il fallait la détruire. Je n'étais pas né pour exister, j'étais
né pour vivre; ne pouvant aimer je méprisai; mais j'avais toujours ce
souvenir de jeune fille là.--Je fus longtemps malheureux. Après
avoir parcouru toutes les phases de la vie je m'arrêtai près du
torrent de la débauche. Un regard sur l'abîme fut suffisant. Je
maudis l'existence et je me précipitai. Mon premier pas fut vers les
femmes; mais des femmes qui méritent à peine ce nom. Sans toi, mon
Amélie, je croirais que la femme douce, aimante ne se trouve que dans
nos livres. En effet que sont-elles ces femmes de nos jours? Un
composé de passion dont la faiblesse, principe inhérent de leur sexe,
éteint le feu naturel et le change en une flamme qui n'est qu'une
déception et une moquerie du beau idéal que nous cherchons dans tout
ce qui nous environne. Mues par le premier principe de leur
éducation, elles cherchent à plaire, à causer une impression, et
elles croient y parvenir par un air affecté, un ruban ou une réponse
impertinente. Est-ce que toutes les femmes n'ont pas ces avantages,
et pourquoi plaisent-elles si peu? jeune homme, qui fais ton premier
pas dans ce monde que tu idolâtres, tu me répondras sans doute
qu'elles plaisent.--Mais non; semblables aux acteurs qui paraissent
un moment sur un théâtre, elles amusent et elles trompent. Va les
voir ces visions si parfaites dans une belle soirée, va les voir le
lendemain, pâles, défaites, attendant l'heure de reprendre leur
visage riant en médisant sur tout ce qui les environna la nuit
précédente, et faisant rejailli leur mauvaise humeur sur tout ce qui
les approche. Le hasard a voulu que quelques-unes, douces, aimantes,
vrais météores dans la création, parussent parmi nous. Dans leur
enfance, c'était un plaisir de les entendre, de les voir, de les
aimer: elles étaient pures, naïves et riantes: mais la société les a
bientôt flétries. Elles ont couvert d'un voile leur âme pure; leur
naïveté s'est changée en déception, leur sourire est devenu trompeur:
suivant les idées d'une mère expérimentée, elles sont devenues
marchandes de sentiment, elles ont appris à les prodiguer à ceux qui
ont de l'or: on leur a dit que c'était le bonheur. Loin d'entourer
leur enfance d'idées riantes, on a tapissé leur berceau de peintures
de famine. Avant qu'elles connussent l'amour, on leur a parlé de
femmes malheureuses, entourées des enfants de la misère, baptisés
dans les larmes:
The child of misery baptised in tears.
CRABBE.
Cherchant, de porte en porte, un refuge contre le froid, la faim et
pleurant une union qui n'avait eu pour fondement que l'affection.
Pourquoi, mères barbares, ne leur avez-vous pas dit que la plupart de
ces couples infortunés n'étaient tombés dans un état aussi désolant
que par suite de leurs défauts? Pourquoi ne leur avez-vous pas dit:
cette femme est malheureuse parce qu'elle a épousé un homme dissolu?
Non, le mot d'or a trop d'attrait à vos oreilles, il fallait inventer
un mensonge pour pouvoir en parler, de ce métal chéri. Cette femme,
avez-vous dit, est une mendiante parce qu'elle a épousé un homme qui
n'avait pas d'or, et cette phrase a été suivie d'une admonition
maternelle sur les richesses--Eh! bien, je le veux; qu'on leur en
donne de l'or: elles en demanderont encore, elles diront à leurs
Filles: Vous ne pouvez plus songer à épouser un homme de rien; vous
qui avez une fortune, il faut vous élever. Qu'on leur présente à ces
femmes d'expérience un homme titré, riche, vieillard de vingt-cinq
ans, cloaque de tout ce que la corruption humaine a inventé, alors
écoutez-les dire: il est jeune, il se corrigera, il doit faire le
bonheur de notre enfant; elle nous remerciera, un jour, de ce que
nous la forçons de s'unir à lui.--Oui, elle vous remerciera; ou
peut-être vous maudira-t-elle un jour, lorsque, seule, entourée d'une
nombreuse famille, elle pleurera sa misère dans une masure, tandis
que son époux accroupi près du feu d'un estaminet ignoble, cherche à
s'enivrer en se rappelant ses jours d'opulence et de grandeur.
Mais brisons là-dessus. Mon Amélie, tu me restes, tu partageras le
sort de ma vie, tu oublieras mes égarements et nous serons heureux.
Je saurai t'arracher des mains d'un père ridicule...--Mais elle ne
vient pas? que peut-elle faire? et le jeune homme se mit à se
promener sur le sable en attendant son amante qu'il n'avait pas vue
depuis son retour, et à laquelle il avait donné rendez-vous sur cette
plage.
Après quelques minutes d'attente, il entendit le froissement d'une
robe, et son amante était dans ses bras. Ah! qu'il fut long et
délicieux le baiser qu'il donna à la jeune Fille qui, pleine de
confiance en son honneur, se livrait sans réserve au plaisir de
presser son amant sur son coeur, après une si longue séparation.
--Ah! désormais, Eugène, tu ne me laisseras plus, j'ai trop souffert
pendant ton absence. Une étreinte passionnée fut la réponse du jeune
homme.
--Parle donc, mon Eugène, dis-moi donc que tu mourras près de
moi.
--Il faudra pourtant que je parte de nouveau, Amélie.
--Eh bien pourquoi donc, mon ami?
--Tu le sais, je suis sans fortune et si je veux que tu
m'appartiennes un jour...
La jeune fille soupira et quelques larmes mouillèrent sa
paupière.
--Pourquoi ne pas unir nos destinées dès demain, Eugène?
--Je ne pourrais me résoudre à te voir souffrir, mon amour.
--Ah! tu ne connais pas le coeur d'une femme, si tu crois qu'il y ait
de plus grande souffrance que celles de l'absence. Dis-moi, Eugène,
crois-tu que l'on puisse souffrir quand on est avec celui qu'on aime?
Mais non, je le sens, je ne suis pas née pour faire ton bonheur.
Le jeune homme répondit par un soupir.--Peut-être qu'un jour,
ajouta-t-il, nous pourrons réaliser nos rêves de bonheur, mais en
attendant, Amélie, apprends de ton amant à souffrir. Les deux amants
s'assirent ensuite sur un arbre jeté par les flots sur le rivage
et continuèrent pendant la plus grande partie de la nuit une
conversation qui n'a rien d'intéressant pour nos lecteurs. Une heure
avant le jour ils se séparèrent; elle, pour chercher en vain le repos
sur un lit de misère, et lui, pour réfléchir sur le projet qu'il
avait formé, depuis quelque temps, d'aller se livrer à l'étude de la
médecine dans la capitale.
Le lendemain il fit ses préparatifs à la hâte et partit quelque temps
après Lepage que les magistrats faisaient conduire à la prison du
district de Québec. Il ne lui arriva rien de remarquable pendant sa
route qui fut assez longue, vu le mauvais état des chemins. Arrivé au
but de son voyage, il passa un brevet avec un médecin éminent du lieu
et commença, avec ardeur, ses études.
CHAPITRE SEPTIÈME
L'autopsie
Il n'a pas mauvaise mine; mais il a pourtant quelque chose
de fâcheux dans le visage. Oui, ou toutes les règles de la
métoposcopie et de la physionomie sont fausses, ou il devait
être pendu. Ah! que j'aurai de plaisir à faire sur son corps
une incision cruciale et à lui ouvrir le ventre depuis le
cartilage xiphoïde jusqu'aux os pubis.
CRISPIN MÉDECIN.
On taille, sans pitié, dans les corps palpitants
Comme en des robes de momies.
BERTAUD.
Dans la ville de Québec, au bas de la côte du Palais, est une jolie
petite rue, remarquable par sa grande propreté, qui s'appelle rue de
l'Arsenal. Le no 2, au dehors, n'a rien de bien frappant.--Le
jeune homme qui s'arrêterait, sous les jalousies vertes du premier
étage, dans l'espérance de surprendre un sourire de femme, ou de voir
un joli visage rose, serait bien trompé; car elle n'est habitée que
par de squelettes hideux. La seule pièce qui compose cet appartement
est le cabinet ostéologique et la chambre de dissection de la ville.
Autour des murs sont d'immenses armoire vitrées où sont rangés, avec
ordre, les squelettes des plu fameux criminels de la province. Si
vous le visitiez, main tenant, vous y verriez Lepage, monté sur un
cheval, tenant d'une main le marteau fatal au malheureux Guillemette.
Il y a quelque chose d'attristant dans ce tableau et la première idée
qui frappe le visiteur, en entrant, est celle de la fameuse peinture
de la mort sur le cheval pâle. Est-ce la grande idée poétique de
l'Apocalypse que les jeunes étudiants ont voulu rendre visible? ou
est-ce une simple plaisanterie sortie de la tête de quelque étourdi
qui ne comprenait pas la grandeur de sa pensée? Qui peut décider
cette question dans un siècle où ceux qui se livrent à l'étude d
l'anatomie en font une étude de calembours et vont folâtrer jusque
sur les tombeaux? Au temps dont nous par Ions, c'était un fameux
voleur du nom de Hart qui était à la tête du musée; mais les
directeurs lui firent céder sa place Lepage, qu'ils séparèrent même
d'avec les autres, mus parla même idée que Victor Hugo a depuis
revêtue en si beaux vers:
Et que ton âme, errante au milieu de ces âmes,
Y soit la plus abjecte entre les plus infâmes:
Et lorsqu'ils te verront paraître au milieu d'eux
Ces fourbes, dont l'histoire inscrit les noms hideux
Que l'or tenta jadis, mais à qui, d'âge en âge,
Chaque peuple, en passant, vient cracher au visage,
Qui portent sur leurs lèvres un baiser venimeux:
Judas qui vend son Dieu, Leduc qui vend sa ville.
Groupe au louche regard, engeance ingrate et vile,
Tous en foule accourront--joyeux sur ton chemin.
Et Louvel indigné repoussera ta main.
Tout l'ameublement de cette pièce consistait en une table couverte
d'un drap vert, une autre de bois de noyer et quelques chaises.
Dans une matinée fraîche du mois d'octobre, trois jeunes étudiants
étaient assis près d'un petit feu de grille qui répandait une chaleur
agréable dans cet appartement naturellement humide. À leur droite
était une bouteille d'eau-de-vie, quelques verres sur la table et,
du côté opposé, les débris d'un cadavre de femme et d'enfant.
--Nous allons donc avoir un sujet nouveau, Dimitry, dit le premier,
qui s'appelait Leduc, en se versant à boire.
--Tant mieux, répondit celui-ci, car je t'avouerai que notre dernière
expédition m'a dégoûté.
--Mais c'est vrai, je n'y étais pas, raconte-moi donc comment cela
s'est passé.
--Est-il vrai que Young soit arrêté?
--Oui, et comme nous devions nous y attendre, en vrai gentilhomme, il
se propose de porter la peine seul. Est-ce que tu ne le lui as pas
raconté, Rogers?
--Non, dit celui-ci, en bâillant, je n'y ai pas songé depuis.
Tu connais bien, Leclerc, la petite fenêtre de la chambre d'autopsie
de l'hôpital des Émigrés. Eh! bien, nous avions fait rentrer Kidd,
qui est tout petit, comme tu sais, et il nous a passé les deux corps.
Kidd était sorti et nous nous disposions à reprendre le chemin de
notre demeure, lorsque nous rencontrâmes trois maudits WATCHMEN qui,
nous voyant porter ce fardeau enveloppé dans un drap blanc,
soupçonnèrent notre occupation et se mirent à notre poursuite, nous
laissâmes tomber les corps et nous nous enfuîmes; mais ils ont
reconnu Young, par malheur. Ils n'ont pas osé toucher aux cadavres;
et tandis qu'ils allaient chercher du secours, nous avons réussi à
les transporter ici.
Dans ce moment la porte s'ouvrit et laissa entrer un nouvel
étudiant.
--Ah! bonjour donc, St-Céran, dit Rogers qui avait gardé le silence
jusqu'alors; d'où viens-tu? Tu as froid, va prendre une nippe.
--Je viens de l'exécution, messieurs.
--Est-ce fait? dit Rogers.
--Oui, dans une heure, le corps sera ici. Il a beaucoup souffert en
mourant! Et St-Céran, s'étant servi d'un verre d'eau-de-vie,
s'approcha du feu en adressant la parole à Rogers.--Pourrais-tu me
dire qui va présider à l'ouverture du corps?
--Je crois que ce sera le docteur F***, mais je n'en suis pas sûr.
Enfin, peu importe, nous avons bien de l'ouvrage, pour une quinzaine
de jours, au moins.--Oui, s'il n'y a pas d'études particulières.
--J'espère, Rogers, que tu n'emporteras pas les deux bras cette fois,
et toi, Leclerc, la tête; j'ose croire que tu ne t'exposerais pas,
Dimitry, à laisser tomber les poumons dans la rue comme cela t'est
arrivé l'autre jour.
--Tenez, voilà le corps qui arrive, dit Leclerc, qui s'était approché
de la fenêtre, et bien escorté; car voici une demi-douzaine de nos
amis avec trois honorables membres de la faculté. Alors, St-Céran,
silence sur les bras, têtes et poumons. Tu connais le proverbe
anglais: _no tales out of school._