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Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
(University of Alberta) for making it available.
L'influence d'un livre
Philippe Aubert de Gaspé, fils
Dédié
à
Thomas C. Aylwin, écuyer
Par un admirateur de ses talents,
Et celui qui ose s'inscrire
Son ami sincère,
Ph. A. de Gaspé, fils
Ah! quand le songe de la vie sera terminé
à quoi auront servi toutes agitations,
si elles ne laissent les traces de l'utilité.
Volney
CHAPITRE PREMIER
L'alchimiste
C'était par une nuit sombre; un ciel sans astres pesait sur
la terre, comme un couvercle de marbre noir sur un tombeau.
LAMENNAIS.
Sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, dans une plaine qui s'étend
jusqu'à une chaîne de montagnes, dont nous ignorons le nom, se trouve
une petite chaumière qui n'a rien de remarquable par elle-même;
située au bas d'une colline, sa vue est dérobée aux voyageurs par un
bosquet de pins qui la défend contre le vent du nord, si fréquent
dans cette partie de la contrée. Autrefois cette misérable cabane
était habitée par trois personnes: un homme, son épouse, jeune femme
vieillie par le chagrin, et un enfant, fruit de leur union. Cet homme
que nous appellerons Charles Amand la possédait au temps dont nous
parlons; en ayant éloigné ses autres habitants afin de vaquer
secrètement à des travaux mystérieux auxquels il avait dévoué sa vie.
C'était le 15 août de l'année 182-. Charles Amand était debout au
milieu de l'unique pièce que contenait ce petit édifice presque'en
ruine. D'un côté un méchant lit sans rideau; vis-à-vis un établi
de menuisier, couvert de divers instruments, parmi lesquels on
remarquait deux creusets, dont l'un était cassé: aussi, différents
minéraux que Charles considérait d'un air pensif sur un âtre; au côté
droit de l'appartement, brûlaient, épars çà et là, quelques morceaux
de charbon de terre. Près de l'âtre, sur une table, un mauvais
encrier, quelques morceaux de papier et un livre ouvert absorbaient
une partie de l'attention de l'alchimiste moderne; ce livre était:
_Les ouvrages d'Albert le Petit._
L'homme dont nous parlons était d'une taille médiocre; son vêtement,
celui des cultivateurs du pays; son teint livide et pâle, ses cheveux
noirs et épars qui couvraient un beau front, son oeil brun,
presqu'éteint dans son orbite creux, tout son physique annonçait
un homme affaibli par la misère et les veilles. Il rassembla les
charbons, les souffla et y posa un creuset contenant différents
métaux; et s'étant couvert la bouche d'un mouchoir, il se mit à
l'ouvrage. Après un travail opiniâtre qui dura près de trois heures,
il s'assit presque épuisé et, contemplant la composition nouvelle qui
se trouvait devant lui, il se dit à lui-même: travail ingrat! Faut-il
enfin que je t'abandonne? Ne me reste-t-il plus d'espoir? J'ai
pourtant suivi à a lettre toutes les directions, ajouta-t-il, en
prenant le livre, oui: étain, zinc, arsenic, vif-argent, sulfate de
potasse. Ah! s'écria-t-il, en regardant de plus près--soufre! Je
l'avais oublié, et il se remit à l'ouvrage. Après une demi-heure de
travail il tira du creuset une composition qu'à sa couleur on eût
prise pour du fer.--Malédiction! murmura-t-il, et il laissa tomber la
nouvelle substance métallique. Peu importe, j'aurai recours à l'autre
voie, celle-là me réussira, j'en suis sûr; il me coûte d'en venir là;
mais il me faut de l'or, oui: de l'or; et l'on verra si Amand sera
toujours méprisé, rebuté comme un visionnaire comme un... oui, comme
un fou; pourquoi me cacher le mot? ne me l'ont-il pas dit, ne me
l'ont-il pas répété jusqu'à ce que j'aie été près de le croire; mais
ces mots de l'écriture: _cherchez, vous trouverez_, je les ai gravés
là (et il touchait sa tête); ils y étaient au moment où je paraissais
sourire à leurs plaisanteries, si agréables pour eux, et si amères au
malheureux qui manque de pain. Je ne le leur ai pas dit; je n'ai pas
besoin de pitié; car c'est tout ce qu'ils m'auraient prodigué.
Il se leva, fit quelques pas et puis ajouta: Il doit pourtant être
près de minuit et Dupont ne vient pas; s'il allait renoncer à son
projet? mais non, c'est un homme de coeur.
Au même instant on frappa à la porte.--Qui va là? dit-il, en donnant
un accent menaçant à sa voix. Un ami fut la réponse.
--Ah! c'est lui. Ouvrez; et l'inconnu entra aussitôt. Je commençais à
craindre que tu n'eusses oublié notre rendez-vous.
--Il n'est que minuit, dit Dupont.
--C'est vrai.
--N'était-ce pas l'heure convenue?
--Tu as raison.
--Alors, pourquoi me faire des reproches?
--Tu te trompes, Dupont, ce ne sont pas des reproches; j'étais seul
et je m'ennuyais. Dis-moi, as-tu songé à ce que tu m'as promis?
--Oui; et plus j'y songe et plus je m'en dégoûte: sais-tu que c'est
mal?
--Pshaw! enfant, je m'engage à prendre toute la responsabilité.
Voyons, sois homme. Tu sais ce dont il s'agit; notre fortune! Tu dois
être persuadé de l'infaillibilité de notre moyen. Qu'est-ce qui peut
donc te faire balancer encore?
--Cette poule noire.
--Eh bien, ce n'est rien, tu n'as qu'à la voler et moi je me charge
du reste.
--Pourquoi ne pas l'acheter?
--Imbécile! tu sais bien qu'alors elle serait inutile. Veux-tu que je
te lise encore le passage? Est-ce que tu ne t'en rappelles plus?
Qu'est-ce, au fait, que de voler une poule noire! Quand bien même tu
serais découvert? tu diras à ton voisin que tu voulais lui faire une
plaisanterie; et puis, tout sera dit.--Pourquoi ne le fais-tu pas
toi-même?
--Pas mauvais! D'abord, tu sais qu'il faut être deux, nous le sommes;
mais crois-tu que je vais courir tous les risques et puis ensuite
partager avec toi? Il faudrait être fou! J'aimerais autant tout
garder moi-même.
--Écoute, Charles, tu connais M. B***; te rappelles-tu comme il s'est
moqué de nous, quand tu lui as parlé de ton projet?
--D'accord; mais écoute à ton tour: cet homme est riche, n'est-ce
pas? N'est-il pas de son intérêt de nous cacher les moyens par
lesquels il est parvenu à la fortune? Tu sais qu'il a tous les livres
du monde, excepté un?--Oui--Eh bien pourquoi a-t-il refusé de me les
prêter? C'est qu'il craignait que je ne fisse comme lui. Comme je
puis me fier à toi, je vais te confier un secret: Tu connais cette
petite rivière qui serpente derrière son domaine. Je l'ai vu,
moi-même, de mes yeux, à minuit, avec son fils, tous deux occupés à
conjurer des esprits de l'autre monde. J'avais le coeur faible alors.
Aussi je m'éloignai. Si je pouvais retrouver une aussi bonne occasion
de m'instruire je t'assure que je ne la perdrais pas à présent.
--Je consens, dit Dupont.
--Touche-la, dit Amand; à demain, vers minuit. Et les deux amis se
séparèrent.
La nuit était sombre, le vent faisait trembler la chaumière, mal
assurée sur ses fondements, et quelques gouttes de pluie poussées par
l'orage suintaient au travers des planches, mal jointes, de son toit.
Le tonnerre se faisait entendre au loin. Tout présageait une nuit
horrible. Amand avait froid. Dans l'enthousiasme de son zèle, pour
s'assurer de son compagnon irrésolu, il avait oublié d'alimenter son
feu qui se trouvait maintenant éteint. Il fit inutilement tous ses
efforts pour le rallumer; enfin, accablé de fatigue, il se dépouilla
de ses vêtements et se mit au lit. Il s'endormit facilement; car
depuis longtemps il avait pour habitude de ne prendre que deux heures
de sommeil par nuit. Heureux moments où son âme s'élança dans ce
monde idéal pour lequel il était né! Que n'aurait pas fait cet homme
si son imagination fertile eût été fécondée par l'éducation?
Cette nuit il eut un songe: il lui sembla être près de l'astre du
jour, qui d'un côté lui présentait un vaste jardin au milieu duquel,
sur un trône, était assis un esprit céleste qui l'excitait du geste
et de la voix à le rejoindre. Amand, enivré de joie, s'élançait vers
lui et celui-ci lui faisait place à ses côtés et lui disait: «Sans
nul secours, tu t'es frayé un chemin au travers du sentier rude et
épineux de la science, tu as pénétré dans les secrets les plus
profonds de la nature, tu as approfondi des mystères que le vulgaire
regarde de l'oeil de l'indifférence, les difficultés ne t'ont pas
rebuté: pas même la dérision à laquelle tu t'exposais. Viens jouir
maintenant de ta récompense. Tu vas retourner sur cette terre où
l'on t'appelait visionnaire; mais tu n'y seras plus pauvre et sans
asile--Suis-moi.» Et, accompagnant l'esprit céleste, il passait
sur la surface opposée du Dieu de la lumière et il lui semblait qu'il
était sur un miroir d'or et de rubis et tout cela était à lui. Puis
il se retrouvait sur notre globe, on l'adorait, on l'aimait, on
l'enviait... Il était heureux!
Le jour mit fin à cette douce erreur, et la froide réalité vint
rappeler à notre héros qu'il était seul, couché sur un misérable
grabat, et presque mourant d'inanition au fond d'une chaumière.
CHAPITRE SECOND
La conjuration
Et rien ne troublait le silence de cette nuit si ce n'es un bruit
étrange, comme d'un léger battement d'ailes, que de fois à
autre on entendait au-dessus des campagnes et des cités.
LAMENNAIS.
When shall we three meet again?
In thunder, lightning, or in rain?
MACBETH.
Dupont, en se jetant sur sa couche, n'avait pas trouvé des rêves
aussi agréables; l'idée de l'action qu'il allait commettre le
lendemain ne l'abandonnait pas, et le sommeil fuyait sa paupière.
Lorsque le jour parut, il se leva fiévreux et fatigué et, s'étant
assis près du foyer, il alluma sa pipe. Livré à ses réflexions, il
songeait s'il ferait bien de suivre, à la lettre, les injonctions
d'Amand. Il était honnête; et ce crime lui répugnait. Après avoir
délibéré près d'une heure, il prit son chapeau, sortit et traversa
le champ qui le séparait de la ferme voisine en se disant à
lui-même:--Bah, je vais l'acheter et je lui ferai accroire que je
l'ai volée. Étant arrivé chez son ami Dubé il frappe à sa porte,
une voix au-dedans lui répondit ouvrez et il entra; il manifesta le
désir d'acheter une poule noire. Le marché fut bientôt conclu et,
moyennant la somme d'un franc, Dupont retourna chez lui muni de cet
être magique qui devrait lui ouvrir les mines du Pérou. Il la cacha
dans sa grange et, délivré de toute inquiétude de ce côté, il put
vaquer tranquillement, le reste du jour, à ses travaux habituels en
attendant la nuit avec impatience.
Amand n'était pas resté oisif pendant cette longue matinée; dès
l'aurore il s'était rendu à la montagne voisine pour se procurer de
la verveine, chose indispensablement nécessaire à la réussite de la
conjuration qu'il devait exécuter pendant la nuit; et muni de ce
précieux talisman il était revenu exténué de fatigue, pour prendre le
seul repas; et quel repas! du pain... qui devrait le soutenir pendant
le cours de cette journée où il devait éprouver tant d'émotions
diverses.
Si mon lecteur a été au Port-Joli, il a dû visiter le lac de ce nom.
Qui pourrait donner une idée de sa splendeur à ceux qui ne l'ont
jamais vu?--Quel coup d'oeil que l'aspect de ses eaux argentées,
à travers les érables, à une distance d'un mille, pour le voyageur
fatigué qui est parvenu au haut de la montagne qui le limite au
côté nord! Qu'il paraît riche avec ses nombreux îlets, en forme
de couronne, chargés de pins verts qui semblent autant d'émeraudes
parsemées dans une toile d'argent! Qu'il est pensif et mélancolique
lorsque aucune voix importune ne réveille les nombreux échos de ses
rivages! Qui aurait pu croire, en le voyant, le 16 août, balancer au
souffle léger d'un vent d'est ses eaux azurées, que, dans la nuit
qui devait suivre cette belle journée, il vomirait de son sein des
esprits infernaux qui troubleraient sa tranquillité céleste pour
enrichir un chétif mortel! Qui pourrait croire en effet que cette
oasis était le lieu choisi par Amand pour tracer ses cercles
nécromantiques.
Neuf heures sonnaient lorsque deux hommes partirent de leurs demeures
respectives pour se rendre sur ses rives, lieu marqué du rendez-vous.
Mais qu'elles étaient différentes les sensations qui les animaient!
Amand certain de son élévation future se rendait, joyeux, sans aucune
crainte, vers le lieu où il croyait devoir échanger le salut éternel
de son âme pour une poignée d'or. Il calculait même déjà les
jouissances qu'il allait acheter, une pensée surtout lui souriait:
il pourrait donc enfin se livrer, sans interruption, à ses
études chéries.--Et puis... s'il pouvait donc trouver la pierre
philosophale... La postérité! Cette idée le faisait avancer
rapidement. Dupont, au contraire, marchait lentement et pensait que,
quoique Amand lui eût promis de prendre toute la responsabilité du
crime, il se pourrait bien qu'en y participant, il aurait aussi part
au châtiment qui devait en être la conséquence. Plusieurs fois il fut
près de rebrousser chemin; mais l'idée de manquer à sa parole, et
une fausse honte, le firent continuer. Comme il entrait dans le bois
situé au pied de la montagne, son âme se resserra en lui-même et son
coeur se prit à battre avec violence; il lui sembla que l'atmosphère
était plus étroite, une sueur froide coulait sur son front, et il se
sentait exténué, ses jambes pouvaient à peine le supporter.--Il
avait peur!... Chaque arbre lui semblait un fantôme et le vent qui
bruissait dans le feuillage lui semblait un gémissement qui tombait
sur son esprit comme le râle de la dernière agonie d'un mourant. Il
s'arrêta, ôta son chapeau et, s'étant essuyé le front, il respira
plus à l'aise. Il se mit à chanter la chanson suivante pour se
distraire des idées sinistres qui l'accablaient?
Quand vous passerez par chez nous,
Oua, oua,
N'oubliez pas Madelaine,
Falurondondaine,
N'oubliez pas Madelaine,
Falurondondé.
Elle avait un jupon blanc,
Oua, oua,
Tout garni de dentelle,
Falurondondaine,
Tout garni de dentelle.
Falurondondé.
Chez nous y a du pain, du vin,
Oua, oua,
Et pour ton bidet de l'avoine,
Falurondondaine,
Et pour ton bidet de l'avoine,
Falurondondé.
J'ai débridé mon bidet,
Oua, oua,
Et je l'ai mené à la fontaine,
Falurondondaine,
Et je l'ai mené à la fontaine,
Falurondondé.
Il en but cinq ou six seaux
Oua, oua,
Il a vidé la fontaine,
Falurondondaine,
Il a vidé la fontaine,
Falurondondé.
Il fut, ici, interrompu par une voix qui l'appelait par son nom,
ce qui lui fit faire trois pas en arrière. Il était arrivé, sans s'en
être aperçu, jusqu'à la fourche de chemin où Amand devait l'attendre
pour procéder avec lui jusqu'au lieu désigné; il se remit aussitôt
qu'il l'eut reconnu, et l'ayant salué, d'un ton bref, en lui
disant--Bonsoir Amand; ils poursuivirent leur route, en silence, sous
les immenses érables qui bordent le sentier.
--Beaucoup de personnes marchent plus gaiement à la fortune que toi,
Dupont, observa enfin Amand.
--C'est qu'ils y vont par d'autres voies, répondit brusquement
celui-ci. Je suis à toi; qu'as-tu à désirer de plus?
--Je désirerais te voir plus gai.
--Il faut avouer que tout doit nous porter à la gaieté; puisque dans
une heure, tout au plus, nous serons dans la société du diable.
--Ce n'est que pour un moment; après tout, une nuit est bientôt
passée.
Dupont demeura silencieux. Ils étaient arrivés au sommet de la
montagne et ils commençaient à distinguer le lac qui, par cette nuit
sombre, ressemblait à un immense voile noir. Ils descendirent
rapidement le peu de chemin qui leur restait à faire et se trouvèrent
enfin sur sa rive.
Amand tira aussitôt de sa poche une lame d'acier vierge qu'il avait
préparée à cet effet et s'en servit pour couper une branche de coudre
vert en forme de fourche qu'il trempa trois fois dans les eaux du
lac en prononçant une formule cabalistique à voix basse. Puis il la
planta en terre, et, à l'aide d'un briquet et de _tondre_, il
alluma un petit feu et, s'étant emparé de la poule que Dupont lui
présentait, il lui coupa le col avec le même instrument dont il
s'était servi pour couper la branche; il fit dégoutter le sang sur
le brasier qu'il recouvrit de verveine et y répandit une poudre
sulfureuse qu'il avait dans sa poche. Le soufre s'étant enflammé, une
épaisse fumée s'éleva entre Dupont et lui. À peine son malheureux
compagnon l'eut-il vue et sentie qu'il porta la main à son front en
prononçant les mots: «Au nom du père etc.» Amand lui saisit le bras,
en le toisant d'un air menaçant, et recula lui-même de quelques pas
pour voir l'effet que produirait sa nécromancie. Quelle fut sa
consternation, lorsqu'il vit le dernier tourbillon de fumée se perdre
dans les nuages et la nature qui l'environnait plongée dans la même
apathie! Sa tête tomba su sa poitrine et il demeura quelques instants
pensif, puis s'adressant avec amertume à Dupont:--Il y a ici quelque
tour de votre façon, monsieur. Dupont garda le silence.--Voyons,
avouez-le donc: vous vous êtes muni de quelques saintes reliques pour
faire avorter mes projets. Vous auriez aussi bien fait de rester
chez vous, homme faible et pusillanime. Pourquoi faut-il que ma
malheureuse destinée m'ait fait jeter les yeux sur vous, au préjudice
d'une centaine d'hommes (et il appuya sur ce mot) qui auraient pris
votre place avec tant de joie!
--Je n'ai point de reliques, mais j'ai une conscience pure et je
remercie Dieu qu'il m'ait donné assez de force pour ne pas suivre tes
conseils pernicieux. Je ne suis pas un voleur!--J'ai acheté la poule
noire! Et sans attendre aucune réponse il se mit à remonter le flanc
de la montagne.
--Que le diable puisse te rendre tout le mal que tu me fais! lui cria
notre héros, sans bouger de sa place.
Dès qu'il fut seul il s'assit et demeura plongé dans un profond
abattement qui dura près d'une heure, puis s'était levé tout à
coup:--Plus de confiance dans les hommes désormais, s'écria-t-il.
Je ne me fierai plus qu'à moi-même. Je vais me procurer une
_main-de-gloire_ et la véritable chandelle magique aussitôt que
possible, et alors, qui pourra me tromper? Cette pensée parut le
fortifier, il regarda tristement le lac et reprit lentement le chemin
de sa chaumière, non sans laisser échapper quelques soupirs en
songeant à la mauvaise fortune qui le poursuivait.
CHAPITRE TROISIÈME
Le meurtre
Et c'est le meurtre qui vient, froidement médité,
Flairer ta gorge nue et t'ouvrir le côté.
BERTAUD.
Murder, most foul.
SHAKESPEARE.
Je conçois bien que l'Espagnol vindicatif attende son ennemi au
détour sombre d'une forêt et lui plonge son poignard dans le coeur;
que le Corse sauvage attende sur le haut d'un ravin l'objet de sa
_vendetta_, et, d'un coup de sa carabine, l'étende à ses pieds; que
l'impétueuse Italienne porte un stylet à sa jarretière et perce le
sein d'un amant infidèle; il y a quelque chose de grandiose dans leur
action; le premier appelle sa vengeance «le plaisir des Dieux» et dit
avec le poète anglais que «c'est une vertu». Le second a une dette
sacrée à payer: son père peut-être la lui a laissée! La troisième
a son excuse dans la passion la plus puissante du coeur humain!
l'amour, source de tant d'erreurs. Elle ne conçoit pas qu'on puisse
aimer et supporter de l'indifférence; elle veut que le jeune Anglais,
aux cheveux blonds, boive la coupe des passions, comme elle, fille du
Midi à la longue chevelure noire, à l'âme de feu!... Mais ce que je
ne puis concevoir et ce qui répugne à la raison, c'est qu'un être,
auquel on ne peut refuser le nom d'homme, puisse s'abreuver du sang
de son semblable pour un peu d'or...
Sur les bords de la charmante rivière des Trois-Saumons est une jolie
maison de campagne peinte en rouge qui touche, au côté sud, à la voie
publique et, au côté nord, au fleuve Saint-Laurent; les arbres qui
la couvrent de leur feuillage, sur le devant, invitent maintenant
le voyageur fatigué à se reposer; car c'est à présent une auberge.
Autrefois ce fut la demeure d'un assassin, et ses murs, maintenant
si propres et si blancs, ont été rougis du sang du malheureux qu'un
destin fatal avait conduit sous son toit.
Au temps dont je parle, elle était occupée par Joseph Lepage, homme
chez lequel deux passions seulement s'étaient concentrées; l'une qui
n'a de nom que chez la brute, et l'autre, celle du tigre: la soif du
sang. Il pouvait, comme la tigresse d'Afrique, se reposer près du
cadavre qu'il avait étendu à ses pieds et contempler de son oeil
sanglant sa victime encore palpitante.
Qui pourrait peindre cette malédiction de Dieu incarnée? Personne...
Essayons au moins d'en donner une faible esquisse. Cet homme
était d'une taille et d'une force prodigieuses: il eût été bien
proportionné sans son immense poitrine; son front était large et
proéminent et deux sourcils épais couvraient deux os d'une grandeur
démesurée sous lesquels étaient ensevelis, dans leur orbite creuse,
ses yeux sombres et étincelants. Son nez aquilin couvrait une bouche
bien fendue sur laquelle errait sans cesse un sourire de bagne, ce
sourire qu'on ne voit guère que sur le siège des prévenus, qui les
abandonne dès qu'ils entrent au cachot et qu'ils reprennent lorsque
les prisons les revomissent au sein de la société. Deux protubérances
qu'il avait derrière les oreilles l'auraient fait condamner sans
témoins par un juge phrénologiste. Ses manières, quoique engageantes,
inspiraient la défiance; et l'enfance même qu'il cherchait à capturer
s'enfuyait à sa vue.
Il était assis sur le seuil de sa porte, vêtu d'une longue robe de
chambre, le 6 septembre 182--, lorsqu'un colporteur s'approcha de
lui pour lui demander s'il désirait acheter quelques marchandises. Il
se leva aussitôt et le pria d'entrer, après l'avoir fait asseoir et
invité à se rafraîchir; il l'engagea, vu que le soleil était bientôt
près de se coucher, à passer la nuit chez lui. Le jeune homme, qui
s'appelait Guillemette, refusa d'abord; mais celui-ci ayant fait
observer qu'il y avait beaucoup de chasse aux environs et lui ayant
offert un fusil, il se décida à rester et accepta ses offres. Il prit
le fusil et sortit accompagné de son hôte. Ils aperçurent un jeune
homme, en habit de voyageur, qui venait à eux et qui s'arrêta
lorsqu'il les eut joints.
Le nouvel arrivé était d'un belle taille et sa mise très recherchée;
les traits de son visage, d'une beauté rare, annonçaient la fatigue
jointe à une mélancolie habituelle. Il salua le compagnon de Lepage
qui, le reconnaissant, lui rendit son salut, en lui disant:--Vous
paraissez fatigué M. de St-Céran; venez-vous de loin?
--J'arrive des pays d'en haut, répondit ce dernier.
--Allez-vous plus loin ce soir, François?
--Non, je profite de l'offre obligeante de monsieur et je vais
coucher chez lui; et vous?
Ici la physionomie de Lepage se rembrunit. Il avait intérêt à ce que
personne ne sût que le malheureux colporteur passait la nuit dans sa
demeure.
--Je vais marcher encore une demi-heure et je crois que je logerai
ce soir chez un de mes amis--Adieu je suis pressé. Il continua sa
route. Guillemette prit le chemin du rivage et, après avoir chassé
près d'une heure, il rentra au logis pour souper. Il trouva la table
mise et se mit à manger de bon appétit. La conversation roula pendant
le repas sur ses spéculations et il avoua franchement à son hôte
qu'il n'avait vendu que pour onze louis depuis son départ de la
capitale. Après avoir pris quelques verres de vin qui contenaient un
fort narcotique que Lepage y avait jeté à son insu, il manifesta le
désir de se reposer, et se jeta sur un petit lit où il ne tarda pas
à s'endormir.
Alors commença le drame horrible dont nous allons entretenir nos
lecteurs. Lepage, jusqu'alors accoudé sur la table et enseveli dans
les rêveries, se leva et fit quelques tours dans la chambre à pas
lents, puis s'arrêta près de l'endroit où dormait sa victime. Il
écouta, d'un air inquiet, son sommeil inégal et entrecoupé de paroles
sans suite. «Il n'est pas encore entièrement sous "l'influence
de l'opiat"», se dit-il, et il retourna s'asseoir sur un sofa.
La lumière qui brûlait sur la table laissait échapper une lueur
lugubre qui donnait un relief horrible à son visage sinistre enfoncé
dans l'ombre; relief horrible, non par l'agitation qui se peignait
sur des traits d'acier, mais par le calme muet et l'expression d'une
tranquillité effrayante. Il se leva de nouveau, s'avança près d'une
armoire et en sortit un marteau qu'il contempla avec un sourire de
l'enfer: le sourire de Shylock, lorsqu'il aiguisait son couteau et
qu'il contemplait la balance dans laquelle il devait peser la livre
de chair humaine qu'il allait prendre sur le coeur d'Antonio. Il
donna un nouvel éclat à sa lumière; puis, le marteau d'une main et
enveloppé dans les plis de son immense robe, il alla s'asseoir près
du lit du malheureux Guillemette.
Il considéra, pendant quelque temps, son sommeil paisible,
avant-coureur de la mort qui ouvrait déjà ses bras pour le recevoir;
il écouta un moment les palpitations de son coeur:--quelque chose
d'inexprimable et qui n'est pas de ce monde [mais de] l'enfer passa
sur son visage; il resserra involontairement le marteau, écarta
la chemise du malheureux étendu devant lui et, d'un seul coup de
l'instrument terrible qu'il tenait à la main, il coupa l'artère
jugulaire de sa victime. Le sang réjaillit sur lui et éteignit la
lumière. Alors s'engagea dans les ténèbres une lutte horrible! lutte
de la mort avec la vie. Par un saut involontaire Guillemette se
trouva corps à corps avec son assassin qui trembla pour la première
fois en sentant l'étreinte désespérée d'un mourant et en entendant,
près de son oreille, le dernier râle qui sortait de la bouche de
celui qui l'embrassait avec tant de violence, comme un cruel adieu à
la vie. Il eut néanmoins le courage d'appliquer un second coup et un
instant après il entendit, avec joie, le bruit d'un corps qui tombait
sur le plancher; le silence vint augmenter l'horreur de ce drame
sanglant et la pendule sonna onze heures.
Il ralluma sa bougie avec peine et revint dans le cabinet où il
s'efforça, en vain, d'arrêter le sang qui sortait de la
blessure:--Faisons disparaître aussitôt que possible toutes ces
traces qui pourraient me trahir, se dit-il. Et, quant à toi, ton
linceul, c'est l'onde. Il dépouilla ensuite le corps et lui attacha
les pieds avec une corde, fit le tour de chaque fenêtre pour voir
s'il n'entendrait aucun bruit du dehors, il ouvrit sa porte; mais
aucune voix étrangère ne troublait le silence de la nuit: la tempête
régnait dans toute son horreur; et le sifflement du vent, mêlé au
fracas de la pluie et au mugissement des vagues, se faisait seul
entendre. Il referma la porte avec précaution, ouvrit la fenêtre qui
donnait sur le rivage, y jeta le corps et le rejoignit aussitôt.
La force du vent le faisait chanceler et la noirceur de la nuit
l'empêchait de voir la petite embarcation dans laquelle il se
proposait de se livrer avec sa victime à la merci des flots. Il la
trouva enfin et, quoiqu'il eût fallu la force de deux hommes pour la
soulever, il la fit partir de terre d'un bras vigoureux, y déposa le
corps et la porta jusqu'à l'endroit où la vague venait expirer sur le
rivage. Il attacha alors le cadavre derrière le canot et, s'y étant
placé, il fit longtemps de vains efforts pour s'éloigner: le vent qui
soufflait avec force du nord et la marée montante le rejetaient sans
cesse sur la côte. Enfin, par une manoeuvre habile, il parvint à
gagner le large, et après un travail pénible de deux heures, épuisé
de fatigue et se croyant dans le courant du fleuve qui court sur la
pointe de Saint-Roch, il coupa la corde et dirigea sa course vers
le rivage. Il trouva tout chez lui dans le même ordre qu'il l'avait
laissé, referma la fenêtre et se mit à l'ouvrage. Il déposa l'argent
dans son coffre, brisa la cassette dans laquelle le colporteur
transportait ses marchandises, les mit dans un sac qu'il serra, jeta
les planches dans la cheminée, mit de côté les habillements, lava les
taches de sang du mieux qu'il put, puis se jeta sur son lit où il
ne tarda pas à s'endormir d'un profond sommeil. La fatigue le fit
reposer pendant quelques heures; mais, vers le matin, son imagination
frappée de la veille vint les lui rappeler avec des circonstances
horribles.
Il lui sembla que sa demeure était transformée en un immense tombeau
de marbre noir; que ce n'était plus sur un lit qu'il reposait, mais
sur le cadavre d'un vieillard octogénaire auquel il était lié par des
cheveux d'une blancheur éclatante. Des milliers de vermisseaux qui
lui servaient de drap mortuaire le tourmentaient sans cesse. Tout à
coup, au pied de sa couche glacée, se levait lentement l'ombre d'une
jeune fille, enveloppée d'un immense voile blanc, qui l'invitait à
la rejoindre; et il faisait d'inutiles efforts pour se soulever.
La jeune fille levait son voile et, sur son corps d'une beauté
éblouissante, il voyait un visage dévoré par un cancer hideux, qui
lui présentait une bouche sanglante à baiser. Puis l'ombre de
Guillemette se présentait à son chevet, pâle et livide; de son
crâne fracassé s'écoulait une longue trace de sang et sa chemise
entrouverte laissait voir une profonde blessure à son col. Il se
sentait près de défaillir; mais l'apparition lui jetait quelques
gouttes de sang sur les tempes et ses forces s'augmentaient malgré
lui. Il voulait se fuir lui-même; mais une voix intérieure lui
répétait sans cesse: Seul avec tes souvenirs!
CHAPITRE QUATRIÈME
Le cadavre
Enfin, Dieu l'a voulu et l'heure est décidée.
BERTAUD.
Mais lorsqu'à ses côtés le sépulcre s'entrouvre. Et que la
mort surgit, c'est alors qu'il a peur.
GRATOT.
Ne buvez pas à la coupe du crime, au fond est l'amère détresse
et l'angoisse de la mort.
LAMENNAIS.
L'homme coupable peut dormir quelque temps en sécurité; mais lorsque
la coupe du crime est remplie, une dernière goutte y tombe et, comme
une voix descendue du ciel, vient faire retentir aux oreilles du
criminel ces terribles paroles: c'est assez! Puis alors adieu tous
les rêves de bonheur fondés sur cette base impure, le remords
commence son office de bourreau et chaque espérance est détruite par
une réalité. Oh! qu'il doit être horrible le remords qui présente au
malheureux, comme dernière perspective, le gibet! Le gibet avec toute
sa solennité, sa populace silencieuse, ses officiers en noir, son
ministre de l'évangile, le bourreau et sa dernière pensée--la mort!
Telles étaient les idées qui devaient troubler Lepage dans sa
profonde sécurité. Il ne se doutait guère, lorsqu'il fut réveillé en
sursaut, sur les huit heures du matin, par la voix qui lui criait que
désormais il serait seul avec sa pensée, qu'avant minuit cette
sentence serait accomplie.
Sa préoccupation de la veille lui avait fait oublier qu'à une
demi-lieue de chez lui, une jolie anse de sable avançait à une grande
distance dans le fleuve et, qu'au baissant de la marée, le courant y
portait avec beaucoup de force. C'est là qu'après avoir été longtemps
le jouet des flots, le corps de Guillemette fut se reposer sur le
sable derrière la maison où St-Céran avait passé la nuit. Au point du
jour la fermière courut à sa pêche afin de chercher du poisson pour
le déjeuner de son hôte. Qui pourrait peindre son horreur lorsque sa
marche fut arrêtée par un cadavre qu'elle heurta! Elle rebroussa
chemin aussitôt et courut donner l'alarme chez elle. Son mari,
accompagné de St-Céran et de plusieurs domestiques, s'y rendirent
sur-le-champ. Quel fut l'étonnement de notre jeune voyageur lorsqu'il
reconnut son ami! Il allait jeter un cri de surprise, lorsqu'il
aperçut une blessure au crâne. Il devint alors calme et observa
seulement. Malheureux jeune homme!--Il faut le transporter
immédiatement chez vous, M. Thibault.
Ayant déposé silencieusement le cadavre sur une planche, ils prirent
le chemin de la maison, accompagnés de la femme et des domestiques
qui suivaient en pleurant: car c'était une émotion violente pour des
âmes vierges qui n'avaient jamais eu occasion d'aller se blaser même
sur l'idée de la mort, dans nos théâtres. Pauvres créatures! elles
n'auraient pas versé de larmes si elles avaient eu l'avantage
immense, dont nous avons su si bien profiter, celui d'ensevelir leur
sensibilité sous le rideau qui termine un des drames de Victor Hugo
ou d'Alexandre Dumas.
Le corps fut déposé dans le plus bel appartement de la maison sur
deux planches appuyées à chaque bout sur des chaises, puis recouvert
d'un drap blanc. Deux cierges, une soucoupe d'eau bénite avec un
rameau de sapin vert, furent posés à ses pieds et le père accompagné
de sa famille récitèrent à haute voix les prières des morts.
St-Céran, après leur avoir recommandé le secret sur cet événement
(secret qui fut gardé jusqu'à ce qu'ils purent se rendre chez leurs
voisins), alla trouver un magistrat respectable du lieu et lui
communiqua ce qu'il savait; ajoutant qu'il était prêt à prêter le
serment voulu: qu'en son âme et conscience il croyait Lepage l'auteur
du meurtre. Toutes les formalités remplies, il ne restait plus qu'à
exécuter l'ordre d'arrestation, chose d'autant moins facile qu'ils
connaissaient tous deux le caractère désespéré de ce dernier. Après
avoir consulté un homme de loi très éclairé qui demeurait près de là,
ils résolurent de faire tous leurs efforts pour empêcher que la
nouvelle ne lui parvint, et en même temps, aviser quelque expédient
pour s'assurer de sa personne.
Onze heures sonnaient lorsqu'une vingtaine de personnes partirent de
la demeure du magistrat, précédées d'une voiture et marchant dans le
plus profond silence. Arrivées au but, la maison fut entourée et tous
attendirent le dénouement de leur stratagème. Le jeune homme qui
conduisait la voiture l'arrêta et frappa à la porte. Cinq minutes
après, une voix forte demanda: Qui va là?
--Je viens vous chercher pour la mère Caron qui a ben rempiré, M. le
docteur; fut la réponse.
--Je suis malade, je ne puis sortir.
--Eh ben, elle demande si vous pourrez pas y donner de quoi la faire
dormir?
--Attends un peu. Cinq minutes après, le charlatan entrouvrait sa
porte de manière à y passer le bras seulement et présentait une
fiole. Le jeune homme avait bien joué son rôle jusque-là et n'avait
pas reçu d'autres instructions; car ceux qui lui avaient dicté ce
qu'il devait faire croyaient que cela suffirait pour leur livrer
celui qu'ils attendaient. Mais il sentit que le coup était manqué
s'il ne trouvait quelque expédient: une idée lumineuse le frappa.
--J'ai peur de la casser, monsieur, dit-il, je vas embarquer car la
jument est mal commode, voudrez-vous me la donner dedans la voiture,
et il accompagnait ses paroles de l'action. Lepage sortit pour la lui
donner, et fut aussitôt saisi par un bras vigoureux, et entouré; il
essaya en vain de s'emparer d'une hache et d'un fusil qu'il avait
près de la porte, il fut obligé de succomber au nombre, et se laissa
lier en demandant, d'un air calme, ce qu'on lui voulait. Il fut alors
informé, par le magistrat, de quelle nature était l'accusation portée
contre lui.
--S'il n'y a que cela, dit-il, mon innocence est ma sauvegarde.
--C'est ce que nous verrons, reprit aussitôt le diseur de bons mots
de la paroisse qui se trouvait là, et il allait commencer ses
plaisanteries sans fin lorsqu'il fut averti par le magistrat, homme
sévère, que le prisonnier n'était pas encore trouvé coupable par un
jury de son pays, que, quand bien même il le serait, sa situation
devait inspirer la pitié plutôt que le persiflage, et que pour le
présent il devait être traité avec égard. Il le fit ensuite asseoir,
et le plaça sous la garde de quatre hommes. Lepage demanda si on
voulait lui permettre de se reposer: sur la réponse affirmative il
se coucha à terre et, quelques minutes après, il feignait d'être
enseveli dans un profond sommeil. Le magistrat se retira ensuite avec
un ordre strict qu'il y eût pendant toute la nuit une garde armée
suffisante près de lui.
La tempête qui, la nuit précédente, avait cessé lorsque le corps du
malheureux Guillemette était devenu le jouet des flots, ébranlait de
nouveau la petite maison où gisait le meurtrier, et quelques gouttes
de grosse pluie frappaient de temps à autre les vitrages. Sur un
matelas, dans un coin de la chambre encore teinte de sang, était
couché Lepage, le dos tourné aux assistants, et sa tête enveloppée
d'une couverture. Trois des gardiens armés de fusils n'avaient rien
de remarquable: leurs regards annonçaient la bonhomie du cultivateur
canadien, et contrastaient avec leur occupation; quant au quatrième,
il paraissait à sa place: ce personnage gros et trapu avait le
regard farouche, et une immense paire de favoris rouges qui lui
couvraient la moitié du visage donnaient quelque chose d'atroce à
sa physionomie.--Il tenait dans sa main droite, avec l'immobilité
d'une statue, un grand sabre écossais qu'il appuyait sur sa cuisse.
Plusieurs habitants fumaient tranquillement leur pipe et, au milieu
d'eux, était un voyageur qui, ayant passé trente ans au service de la
Compagnie du Nord-Ouest, n'était revenu que depuis quelque temps au
sein de sa famille, étonnée de son retour.--St-Céran écrivait assis
près d'une table.
Cependant la tempête mugissait avec fureur, la pluie tombait par
torrents, les éclairs sillonnaient la nue et le tonnerre grondait
comme au jugement dernier. Tous les regards se tournèrent vers Lepage
qui paraissait insensible à ce qui se passait autour de lui, sur la
terre et dans les cieux.
--Il dort, dit St-Céran, il dort paisiblement tandis que l'ange
vengeur plane au-dessus de lui et semble exciter la fureur des
éléments.
--C'est plutôt le diable, dit François Rigault, qui se réjouit
d'avance de la bonne prise qu'il va faire; je suis certain qu'il y
aura fête, pendant quinze jours, à son arrivée au pays de Satan.
--Paix! dit St-Céran, paix! mon cher François; ceci n'est point
matière à badinage, et le malheureux, teint du sang de son frère,
doit inspirer une pitié mêlée d'horreur plutôt que des
plaisanteries.
--M. St-Céran a raison, dit Joseph Bérubé, laissons le diable
tranquille; pour moi je n'aime pas à en parler dans cette maison,
et par le temps qu'il fait.
--As-tu peur qu'il nous rende visite? dit François, d'un air
goguenard.
--Eh! Eh! je n'en sais trop rien, dit le vieux voyageur, il a visité
des maisons où il semblait avoir moins de droits qu'ici.
--Racontez-nous cela, père Ducros, dit St-Céran, qui n'était pas
fâché, comme tous les jeunes gens, d'entendre une légende, et qui
d'ailleurs voulait mettre fin aux plaisanteries de François.
--Écoutez, M. St-Céran, je suis vieux, je raconte longuement, à ce
qu'ils me disent tous; je crains de vous ennuyer.
--Non, non, père Ducros; et tant mieux si vous êtes diffus, ça nous
fera passer le reste de la nuit, répliqua le jeune homme.
--Puisque vous le voulez, je vous raconterai l'histoire telle qu'on
me l'a racontée; je la tiens d'un vieillard très respectable.
CHAPITRE CINQUIÈME
L'étranger
(Légende canadienne)
Descend to darkness, and the burning lake:
False fiend, avoid!
SHAKESPEARE.
C'était le mardi gras de l'année 17--. Je revenais à Montréal, après
cinq ans de séjour dans le nord-ouest. Il tombait une neige collante
et, quoique le temps fût très calme, je songeai à camper de bonne
heure; j'avais un bois d'une lieue à passer, sans habitation; et
je connaissais trop bien le climat pour m'y engager à l'entrée de
la nuit--ce fut donc avec une vraie satisfaction que j'aperçus
une petite maison, à l'entrée de ce bois, où j'entrai demander à
couvert.--Il n'y avait que trois personnes dans ce logis lorsque j'y
entrai: un vieillard d'une soixantaine d'années, sa femme et une jeune
et jolie fille de dix-sept à dix-huit ans qui chaussait un bas de
laine bleue dans un coin de la chambre, le dos tourné à nous, bien
entendu; en un mot, elle achevait sa toilette. Tu ferais mieux de
ne pas y aller, Marguerite, avait dit le père comme je franchissais
le seuil de la porte. Il s'arrêta tout court en me voyant et, me
présentant un siège, il me dit, avec politesse--Donnez-vous la peine
de vous asseoir, monsieur, vous paraissez fatigué; notre femme rince
un verre; monsieur prendra un coup, ça le délassera.
Les habitants n'étaient pas aussi cossus dans ce temps-là qu'ils le
sont aujourd'hui; oh! non. La bonne femme prit un petit verre sans
pied, qui servait à deux fins, savoir: à boucher la bouteille et
ensuite à abreuver le monde; puis, le passant deux à trois fois dans
le seau à boire suspendu à un crochet de bois derrière la porte, le
bonhomme me le présenta encore tout brillant des perles de l'ancienne
liqueur, que l'eau n'avait pas entièrement détachée, et me dit:
Prenez, monsieur, c'est de la franche eau-de-vie, et de la vergeuse;
on n'en boit guère de semblable depuis que l'Anglais a pris le
pays.
Pendant que le bonhomme me faisait des politesses, la jeune fille
ajustait une fontange autour de sa coiffe de mousseline en se mirant
dans le même seau qui avait servi à rincer mon verre; car les miroirs
n'étaient pas communs alors chez les habitants. Sa mère la regardait
en dessous, avec complaisance, tandis que le bonhomme paraissait
peu content.--Encore une fois, dit-il, en se relevant de devant la
porte du poêle et en assujettissant sur sa pipe un charbon ardent
d'érable avec son couteau plombé, tu ferais mieux de ne pas y aller,
Charlotte.--Ah! voilà comme vous êtes toujours, papa; avec vous on
ne pourrait jamais s'amuser.--Mais aussi, mon vieux, dit la femme,
il n'y a pas de mal, et puis José va venir la chercher, tu ne
voudrais pas qu'elle lui fit un tel affront?
Le nom de José sembla radoucir le bonhomme.
--C'est vrai, c'est vrai, dit-il, entre ses dents; mais promets-moi
toujours de ne pas danser sur le mercredi des Cendres: tu sais ce qui
est arrivé à Rose Latulipe...
--Non, non, mon père, ne craignez pas: tenez, voilà José.
Et en effet, on avait entendu une voiture; un gaillard, assez bien
découplé, entra en sautant et en se frappant les deux pieds l'un
contre l'autre; ce qui couvrit l'entrée de la chambre d'une couche de
neige d'un demi-pouce d'épaisseur. José fit le galant; et vous auriez
bien ri vous autres qui êtes si bien nippés de le voir dans son
accoutrement des dimanches: d'abord un bonnet gris lui couvrait
la tête, un capot d'étoffe noire dont la taille lui descendait
six pouces plus bas que les reins, avec une ceinture de laine de
plusieurs couleurs qui lui battait sur les talons, et enfin une paire
de culottes vertes à mitasses bordées en tavelle rouge complétait
cette bizarre toilette.
--Je crois, dit le bonhomme, que nous allons avoir un furieux temps;
vous feriez mieux d'enterrer le mardi gras avec nous.
--Que craignez-vous, père, dit José, en se tournant tout à coup, et
faisant claquer un beau fouet à manche rouge, et dont la mise était
de peau d'anguille, croyez-vous que ma guevale ne soit pas capable de
nous traîner? Il est vrai qu'elle a déjà sorti trente cordes d'érable
du bois; mais ça n'a fait que la mettre en appétit.
Le bonhomme réduit enfin au silence, le galant fit embarquer sa
belle dans sa carriole, sans autre chose sur la tête qu'une coiffe
de mousseline, par le temps qu'il faisait; s'enveloppa dans une
couverte; car il n'y avait que les gros qui eussent des robes de
peaux dans ce temps-là; donna un vigoureux coup de fouet à Charmante
qui partit au petit galop, et dans un instant ils disparurent gens
et bête dans la poudrerie.
--Il faut espérer qu'il ne leur arrivera rien de fâcheux, dit le
vieillard, en chargeant de nouveau sa pipe.
--Mais, dites-moi donc, père, ce que vous avez à craindre pour votre
fille; elle va sans doute le soir chez des gens honnêtes.
--Ha! monsieur, reprit le vieillard, vous ne savez pas; c'est une
vieille histoire, mais qui n'en est pas moins vraie! tenez: allons
bientôt nous mettre à table; et je vous conterai cela en frappant la
fiole.
--Je tiens cette histoire de mon grand-père, dit le bonhomme; et je
vais vous la conter comme il me la contait lui-même:
Il y avait autrefois un nommé Latulipe qui avait une fille dont il
était fou; en effet c'était une jolie brune que Rose Latulipe: mais
elle était un peu scabreuse, pour ne pas dire éventée.--Elle avait
un amoureux nommé Gabriel Lepard, qu'elle aimait comme la prunelle de
ses yeux; cependant, quand d'autres l'accostaient, on dit qu'elle lui
en faisait passer; elle aimait beaucoup les divertissements, si bien
qu'un jour de mardi gras, un jour comme aujourd'hui, il y avait plus
de cinquante personnes assemblées chez Latulipe; et Rose, contre son
ordinaire, quoique coquette, avait tenu, toute la soirée, fidèle
compagnie à son prétendu: c'était assez naturel; ils devaient se
marier à Pâques suivant. Il pouvait être onze heures du soir, lorsque
tout à coup, au milieu d'un cotillon, on entendit une voiture
s'arrêter devant la porte. Plusieurs personnes coururent aux
fenêtres, et, frappant avec leurs poings sur les châssis, en
dégagèrent la neige collée en dehors afin de voir le nouvel arrivé,
car il faisait bien mauvais. Certes! cria quelqu'un, c'est un gros,
comptes-tu, Jean, quel beau cheval noir; comme les yeux lui flambent;
on dirait, le diable m'emporte, qu'il va grimper sur la maison.
Pendant ce discours, le monsieur était entré et avait demandé au
maître de la maison la permission de se divertir un peu. C'est trop
d'honneur nous faire, avait dit Latulipe, dégrayez-vous, s'il vous
plaît--nous allons faire dételer votre cheval. L'étranger s'y refusa
absolument--sous prétexte qu'il ne resterait qu'une demi-heure,
étant très pressé. Il ôta cependant un superbe capot de chat sauvage
et parut habillé en velours noir et galonné sur tous les sens. Il
garda ses gants dans ses mains, et demanda permission de garder aussi
son casque; se plaignant du mal de tête.
--Monsieur prendrait bien un coup d'eau-de-vie, dit Latulipe en
lui présentant un verre. L'inconnu fit une grimace infernale en
l'avalant; car Latulipe, ayant manqué de bouteilles, avait vidé l'eau
bénite de celle qu'il tenait à la main, et l'avait remplie de cette
liqueur. C'était bien mal au moins.--Il était beau cet étranger, si
ce n'est qu'il était très brun et avait quelque chose de sournois
dans les yeux. Il s'avança vers Rose, lui prit les deux mains et lui
dit: J'espère, ma belle demoiselle, que vous serez à moi ce soir et
que nous danserons toujours ensemble.
--Certainement, dit Rose, à demi-voix et en jetant un coup d'oeil
timide sur le pauvre Lepard, qui se mordit les lèvres à en faire
sortir le sang.
L'inconnu n'abandonna pas Rose du reste de la soirée, en sorte que le
pauvre Gabriel renfrogné dans un coin ne paraissait pas manger son
avoine de trop bon appétit.
Dans un petit cabinet qui donnait sur la chambre de bal était une
vieille et sainte femme qui, assise sur un coffre, au pied d'un lit,
priait avec ferveur; d'une main elle tenait un chapelet, et de
l'autre se frappait fréquemment la poitrine. Elle s'arrêta tout à
coup, et fit signe à Rose qu'elle voulait lui parler.
--Écoute, ma fille, lui dit-elle; c'est bien mal à toi d'abandonner
le bon Gabriel, ton fiancé, pour ce monsieur il y a quelque chose qui
ne va pas bien; car chaque fois que je prononce les saints noms de
jésus et de Marie, il jette sur moi des regards de fureur.--Vois
comme il vient de nous regarder avec des yeux enflammés de
colère.
--Allons, tantante, dit Rose, roulez votre chapelet, et laissez les
gens du monde s'amuser.
--Que vous a dit cette vieille radoteuse? dit l'étranger.
--Bah, dit Rose, vous savez que les anciennes prêchent toujours les
jeunes.
Minuit sonna et le maître du logis voulut alors faire cesser la
danse, observant qu'il était peu convenable de danser sur le mercredi
des Cendres.
--Encore une petite danse, dit l'étranger.--Oh! oui, mon cher père,
dit Rose; et la danse continua.
--Vous m'avez promis, belle Rose, dit l'inconnu, d'être à moi toute
la veillée: pourquoi ne seriez-vous pas à moi pour toujours?
--Finissez donc, monsieur, ce n'est pas bien à vous de vous moquer
d'une pauvre fille d'habitant comme moi, répliqua Rose.
--Je vous jure, dit l'étranger, que rien n'est plus sérieux que ce
que je vous propose; dites: Oui... seulement, et rien ne pourra nous
séparer à l'avenir.
--Mais, monsieur!... et elle jeta un coup d'oeil sur le malheureux
Lepard.
--J'entends, dit l'étranger, d'un air hautain, vous aimez ce Gabriel?
ainsi n'en parlons plus.
--Oh! oui... je l'aime... je l'ai aimé... mais tenez, vous autres
gros messieurs, vous êtes si enjôleurs de filles que je ne puis m'y
fier.